Discours
Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-t-elle celle prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ?
ne telle question proposée sur la langue latine aurait flatté l’orgueil des Romains, et leur histoire l’eût consacrée comme une de ses belles époques : jamais, en effet, pareil hommage ne fut rendu à un peuple plus poli par une nation plus éclairée.
Le temps semble venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain ; et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d’un bout de la terre à l’autre, se former en république sous la domination d’une même langue. Spectacle digne d’elle, que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s’étend sur la variété des peuples, et qui, plus durable et plus fort que l’empire des armes, s’accroît également des fruits de la paix et des ravages de la guerre !
Mais cette honorable universalité de la langue française, si bien reconnue et si hautement avouée dans notre Europe, offre pourtant un grand problème : elle tient à des causes si délicates et si puissantes à la fois, que, pour les démêler, il s’agit de montrer jusqu’à quel point la position de la France, sa constitution politique, l’influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitans, et l’opinion qu’elle a su donner d’elle au reste du monde ; jusqu’à quel point, dis-je, tant de causes diverses ont pu se combiner et s’unir, pour faire à cette langue une fortune si prodigieuse.
Quand les Romains conquirent les Gaules, leur séjour et leurs lois y donnèrent d’abord la prééminence à la langue latine ; et quand les Francs leur succédèrent, la religion chrétienne, qui jetait ses fondemens dans ceux de la monarchie, confirma cette prééminence. On parla latin à la cour, dans les cloîtres, dans les tribunaux et dans les écoles ; mais les jargons que parlait le peuple corrompirent peu à peu cette latinité, et en furent corrompus à leur tour. De ce mélange naquit cette multitude de patois qui vivent encore dans nos provinces. L'un d'eux devait un jour être la langue française.
Il serait difficile d'assigner le moment où ces differens dialectes se dégagèrent du celte, du latin et de l'allemand : on voit seulement qu'ils ont dû se disputer la souveraineté dans un royaume que le système féodal avait divisé en tant de petits royaumes. Pour hâter notre marche, il suffira de dire que la France, naturellement partagée par la Loire, eut deux patois, auxquels on peut rapporter tous les autres, le Picard et le Provençal. Des princes s'exercèrent dans l'un et l'autre, et c'est aussi dans l'un et l'autre que furent d'abord écrits les romans de chevalerie et les petits poèmes du temps. Du côté du Midi florissaient les Troubadours, et du côté du Nord les Trouveurs. Ces deux mots , qui au fond n'en sont qu'un, expriment assez bien la physionomie des deux langues.
Si le provençal, qui n'a que des sons pleins, eût prévalu, il aurait donné au français l'éclat de l'espagnol et de l'italien ; mais le Midi de la France, toujours sans capitale et sans roi, ne put soutenir la concurrence du Nord, et l'influence du patois picard s'accrut avec celle de la couronne. C'est donc le génie clair et méthodique de ce jargon et sa prononciation un peu sourde, qui dominent aujourd'hui dans la langue française.
Mais quoique cette nouvelle langue eût été adoptée par la cour et par la nation, et que dès l'an 1260, un auteur italien lui eût trouvé assez de charmes pour la préférer à la sienne, cependant l'église, l'université et les parlemens la repoussèrent encore, et ce ne fut que dans le seizième siècle qu'on lui accorda solennellement les honneurs dus une langue légitimée.
À cette époque, la renaissance des lettres, la découverte de l'Amérique et du passage aux Indes, l'invention de la poudre et de l'imprimerie, ont donné une autre face aux empires. Ceux qui brillaient se sont tout à coup obscurcis, et d'autres, sortant de leur obscurité, sont venus figurer à leur tour sur la scène du monde. Si, du Nord au Midi, un nouveau schisme a déchiré l'église, un commerce immense a jeté de nouveaux liens parmi les hommes. C’est avec les sujets de l’Afrique que nous cultivons l’Amérique, et c’est avec les richesses de l’Amérique que nous trafiquons en Asie. L’univers n’offrit jamais un tel spectacle. L’Europe surtout est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a rien à lui comparer : le nombre des capitales, la fréquence et la célérité des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait une immense république, et l’ont forcée à se décider sur le choix d’une langue.
Ce choix ne pouvait tomber sur l’allemand ; car vers la fin du quinzième siècle, et dans tout le cours du seizième, cette langue n’offrait pas un seul monument. Négligée par le peuple qui la parlait, elle cédait toujours le pas à la langue latine. Comment donc faire adopter aux autres ce qu’on n’ose adopter soi-même ? C’est des Allemands que l’Europe apprit à négliger la langue allemande. Observons aussi que l’Empire n’a pas joué le rôle auquel son étendue et sa population l’appelaient naturellement : ce vaste corps n’eut jamais un chef qui lui fût proportionné ; et dans tous les temps cette ombre du trône des Césars, qu’on affectait de montrer aux nations, ne fut en effet qu’une ombre. Or, on ne saurait croire combien une langue emprunte d’éclat du prince et du peuple qui la parlent ; et lorsqu’enfin la maison d’Autriche, fière de toutes ses couronnes, a pu faire craindre à l’Europe une monarchie universelle, la politique s’est encore opposée à la fortune de la langue tudesque. Charles-Quint, plus attaché à son sceptre héréditaire qu’à son trône où son fils ne pouvait monter, fit rejaillir l’éclat des Césars sur la nation espagnole.
A tant d’obstacles tirés de la situation de l’Empire on peut en ajouter d’autres, fondés la nature même de la langue allemande : elle est trop verbeuse et trop dure à la fois. N’ayant aucun rapport avec les langues anciennes, elle fut pour l’Europe une langue-mère, et son abondance effraya des têtes déjà fatiguées de l’étude du latin et du grec. En effet, un Allemand qui apprend la langue française ne fait pour ainsi dire qu’y descendre, conduit par la langue latine ; mais rien ne peut nous faire remonter du français à l’allemand ; il aurait fallu se créer pour lui une nouvelle mémoire ; et sa littérature, il y a un siècle, ne valait pas un tel effort. D’ailleurs, sa prononciation gutturale choqua trop l’oreille des peuples du Midi ; et les imprimeurs allemands, fidèles à l’écriture gothique, rebutèrent des yeux accoutumés aux caractères romains.
On peut donc établir pour règle générale, que si l’homme du Nord est appelé à l’étude des langues méridionales, il faut de longues guerres dans l’Empire pour faire surmonter aux peuples du Midi leur répugnance pour les langues septentrionales. Le genre humain est comme un fleuve qui coule du nord au midi ; rien ne peut le faire rebrousser contre sa source ; et voilà pourquoi l’universalité de la langue française est moins vraie pour l’Espagne et pour l’Italie que pour le reste de l’Europe. Ajoutez que l’Allemagne a presqu’autant de dialectes que de capitales : ce qui fait que ses écrivains s’accusent réciproquement de patavinité. On dit, il est vrai, que les plus distingués d’entre eux ont fini par s’accorder sur un choix de mots et de tournures, qui met déjà leur langage à l’abri de cette accusation, mais qui le met aussi hors de la portée du peuple dans toute la Germanie.
Il reste à savoir jusqu’à quel point la révolution qui s’opère aujourd’hui dans la littérature des Germains, influera sur la réputation de leur langue. On peut seulement présumer que cette révolution s’est faite un peu tard, et que leurs écrivains ont repris les choses de trop haut. Des poëmes tirés de la Bible, où tout respire un air patriarcal, et qui annoncent des mœurs admirables, n’auront de charmes que pour une nation simple et sédentaire, presque sans ports et sans commerce, et qui ne sera peut-être jamais réunie sous un même chef. L’Allemagne offrira long-temps le spectacle d’un peuple antique et modeste, gouverné par une foule de princes, amoureux des modes et du langage d’une nation attrayante et polie ; d’où il suit que l’accueil extraordinaire que ces princes et leurs académies ont fait à un idiome étranger, est un obstacle de plus qu’ils opposent à leur langue, et comme une exclusion qu’ils lui donnent.
La monarchie espagnole pouvait, ce semble, fixer le choix de l’Europe. Toute brillante de l’or de l’Amérique, puissante dans l’Empire, maîtresse des Pays-Bas et d’une part de l’Italie, les malheurs de . lui donnaient un nouveau lustre, et ses espérances s’accroissaient encore des troubles de la France et du mariage de avec la reine d’Angleterre. Tant de grandeur ne fut qu’un éclair. Charles-Quint ne put laisser à son fils la couronne impériale, et ce fils perdit la moitié des Pays-Bas. Bientôt l’expulsion des Maures et les émigrations en Amérique blessèrent l’État dans son principe, et ces deux grandes plaies ne tardèrent pas à paraître. Aussi, quand ce colosse fut frappé par Richelieu, ne put-il résister à la France, qui s’était comme rajeunie dans les guerres civiles : ses armées plièrent de tous côtés, sa réputation s’éclipsa. Peut-être, malgré ses pertes, sa décadence eût été moins prompte en Europe, si sa littérature avait pu alimenter l’avide curiosité des esprits, qui se réveillait de toute part. Mais le castillan, substituait partout au patois catalan, comme notre picard l’avait été au provençal ; le castillan, dis-je, n’avait point cette galanterie moresque, dont l’Europe fut quelque temps charmée et le génie national était devenu plus sombre. Il est vrai que la folie des chevaliers errant nous valut le Don Quichotte et que l’Espagne acquit un théâtre. Il est vrai qu’on parla espagnol dans les cours de Vienne, de Bavière, de Bruxelles, de Naples et de Milan, que cette langue circulait en France avec l’or de Philippe, du temps de la ligue, et que le mariage de avec une princesse espagnole maintint si bien sa faveur, que les courtisans la parlaient, et que les gens de lettres empruntèrent la plupart de leurs pièces au théâtre de Madrid : mais le génie de Cervantes et celui de Lopès de Véga ne suffirent pas long-temps à nos besoins. Le premier, d’abord traduit, ne perdit point à l’être ; le second, moins parfait, fut bientôt imité et surpassé. On s’aperçut donc que la magnificence de la langue espagnole et l’orgueil national cachaient une pauvreté réelle. L’Espagne n’ayant que le signe de la richesse paya ceux qui commerçaient pour elle, sans songer qu’il faut toujours les payer davantage. Grave, peu communicative, subjuguée par des prêtres, elle fut pour l’Europe ce qu’était autrefois la mystérieuse Égypte, dédaignant des voisins qu’elle enrichissait, et s’enveloppant du manteau de cet orgueil politique qui a fait tous ses maux.
On peut dire que sa position fut un autre obstacle au progrès de sa langue. Le voyageur qui la visite y trouve encore les colonnes d’Hercule, et doit toujours revenir si ses pas : aussi l’Espagne est-elle, de tous les royaumes, celui qui doit le plus difiicilement réparer ses pertes, lorsqu’il est une fois dépeuplé.
Mais en supposant que l’Espagne eût conservé sa prépondérance politique, il n’est pas démontré que sa langue fût devenue la langue usuelle de l’Europe. La majesté de sa prononciation invite à l’enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. On est tenté de croire qu’en espagnol la conversation n’a plus de familiarité, l’amitié plus d’épanchement, le commerce de la vie plus de liberté, et que l’amour y est toujours un culte. Charles-Quint lui-même, qui parlait plusieurs langues, réservait l’espagnol pour des jours de solennité et pour ses mères. En effet, les livres ascétiques y sont admirables ; et il semble que le commerce de l’homme à Dieu se fasse mieux en espagnol qu’en tout autre idiome. Les proverbes y ont aussi de la réputation, parce qu’étant le fruit de l’expérience de tous les peuples, et le bon sens de tous les siècles réduit en formules, l’espagnol leur prête encore une tournure plus sententieuse : mais les proverbes ne quittent pas les lèvres du petit peuple. Il serait donc probable que ce sont et les défauts et les avantages de la langue espagnole, qui l’ont exclue à la fois de l’universalité.
Mais comment l’Italie ne donna-t-elle pas sa langue à l’Europe ? Centre du monde depuis tant de siècles, on était accoutumé à son empire et à ses lois. Aux Césars, qu’elle n’avait plus, avaient succédé les pontifes ; et la relion lui rendait constamment les états que lui arrachait le sort des armes. Les seules routes praticables en Europe conduisaient a Rome : Elle seule attirait les vœux et l’argent de tous les peuples, parce qu’au milieu des ombres épaisses qui couvraient l’occident, il y eut toujours dans cette capitale une masse de lumières : et quand les beaux-arts, exilés de Constantinople, se réfugièrent dans nos climats, l’Italie se réveilla la première à leur approche, et fut une seconde fois la Grande-Grèce. Comment s’est-il donc fait qu’à tous ces titres elle n’ait pas ajouté l’empire du langage ?
C’est que dans tous les temps les papes ne parlèrent et n’écrivirent qu’en latin ; c’est que pendant vingt siècles cette langue règna dans les républiques, dans les cours, dans les écrits et dans les monumens de l’Italie, et que le toscan fut toujours appelé la Langue vulgaire. Aussi quand le Dante entreprit d’illustrer ses malheurs et ses vengeances, resta-t-il long-temps entre le toscan et le latin. Il voyait que sa langue n’avait pas, même dans le midi de l’Europe, l’éclat et la vogue du provençal ; et il pensait, avec son siècle, que l’immortalité était exclusivement attachée à la langue latine. Pétrarque et Bocace eurent les mêmes craintes ; et, comme le Dante, ils ne purent résister à la tentation d’écrire la plupart de leurs ouvrages en latin. Il est arrivé pourtant le contraire de ce qu’ils espéraient : c’est dans leur langue maternelle que leur nom vit encore ; leurs œuvres latines sont dans l’oubli. Il est même à présumer que sans les sublimes conceptions de ces trois grands hommes, le patois des Troubadours aurait disputé le pas à la langue italienne, au milieu même de la cour pontificale établie en Provence.
Quoi qu’il en soit, les poëmes du Dante et de Pétrarque, brillans de beautés antiques et modernes, ayant fixé l’admiration de l’Europe, la langue toscane acquit de l’empire. À cette époque, le commerce de l’ancien monde passait tout entier par les mains de l’Italie : Pise, Florence, et surtout Venise et Gênes, étaient les seules villes opulentes de l’Europe. C’est d’elles qu’il fallut, au temps des croisades, emprunter des vaisseaux pour passer en Asie, et c’est d’elles que les barons français, anglais et allemands tiraient le peu de luxe qu’ils avaient. La langue toscane régna sur toute la Méditerranée. Enfin, le beau siècle des Médicis arriva. Machiavel débrouilla le chaos de la politique, et Galilée sema les germes de cette philosophie, qui n’a porté des fruits que pour la France et le nord de l’Europe. La sculpture et la peinture prodiguaient leurs miracles, et l’ marchait d’un pas égal. Rome se décora de chefs-d’œuvre sans nombre, et l’Arioste et le Tasse portèrent bientôt la plus douce des langues à sa plus haute perfection dans des poëmes, qui seront toujours les premiers monumens de l’Italie et le charme de tous les hommes. Qui pouvait donc arrêter la domination d’une telle langue ?
D’abord, une cause tirée de l’ordre même des événemens : cette maturité fut très précoce. L’Espagne, toute politique et guerrière, parut ignorer l’existence du Tasse de l’Arioste : l’Angleterre, théologique et barbare, n’avait pas un livre, et la France débattait dans les horreurs de la Ligue. On dirait que l’Europe n’était pas prête, qu’elle n’avait pas encore senti le besoin d’une langue universelle.
Une foule d’autres causes se présente. Quand la Grèce était un monde, disait fort bien Montesquieu, ses plus petites villes étaient des nations ; mais ceci ne put jamais s’appliquer à l’Italie dans le même sens. La Grèce donna des lois aux barbares qui l’environnaient ; et l’Italie qui ne sut pas, à son exemple, se former en république fédérative, fut tour à tour envahie par les Allemands, par les Espagnols et par les Français. Son heureuse position et sa marine auraient pu la soutenir et l’enrichir ; mais dès qu’on a doublé le Cap de Bonne-Espérance, l’Océan reprit ses droits, et le commerce des Indes ayant passé tout entier aux Portugais, l’Italie ne se trouva plus que dans un coin l’univers. Privée de l’éclat des armes et des ressources du commerce, il lui restait sa langue et ses chefs-d’œuvre ; mais, par une fatalité singulière, le bon goût se perdit en Italie au moment où il se réveillait en France. Le siècle des Corneille, des Pascal et Molière fut celui d’un Cavalier Marin, d’un Achillini et d’une foule d’auteurs plus méprisables encore ; de sorte que si l’Italie avait conduit la France, il fallut ensuite que la France ramenât l’Italie.
Cependant l’éclat du nom français augmentait ; l’Angleterre se mettait sur les rangs et l’Italie se dégradait de plus en plus. On sentit généralement qu’un pays qui ne fournissait plus que des baladins à l’Europe, ne donnerait jamais assez de considération à la langue. On observa que l’Italie, n’ayant pu, comme la Grèce, ennoblir ses différents dialectes, elle s’en était trop occupée. À cet égard, la France parait plus heureuse ; les patois y sont abandonnés aux provinces, et c’est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices, tandis que la langue nationale est hors de ses atteintes.
Enfin le caractère même de la langue italienne fut ce qui l’écarta le plus de cette universalité qu’obtient chaque jour la langue française. On sait quelle distance sépare en Italie la poésie de la prose ; mais ce qui doit étonner, c’est que le vers y ait réellement plus de sévérité, on, pour mieux dire, moins de mignardise que la prose. Les lois de la mesure et de l’harmonie ont forcé le poëte à tronquer les mots, et par ces syncopes fréquentes, il s’est fait une langue à part, qui, outre la hardiesse des inversions, a la marche plus rapide et plus ferme. Mais la prose, composée de mots dont toutes les se prononcent, et roulant toujours sur des sons pleins, se traîne avec trop de lenteur ; son éclat est monotone ; l’oreille se lasse de sa douceur, et la langue de sa mollesse : ce qui peut venir de ce que chaque mot étant harmonieux en particulier, l’harmonie du tout ne vaut rien. La pensée la plus rigoureuse se détrempe dans la prose italienne : elle est souvent ridicule et presque insupportable dans une bouche virile, parce qu’elle ôte à l’homme cette teinte d’austérité qui doit en être inséparable. Comme la langue allemande, elle a des formes cérémonieuses, ennemies de la conversation, et qui ne donnent pas assez bonne opinion de l’espèce humaine. On y est toujours dans la fâcheuse altemative d’ennuyer on d’insulter un homme. Enfin il parait difficile d’être naïf ou vrai dans cette langue,et la plus simple assertion y est toujours renforcée du serment. Tels sont les inconvénients de la prose italienne, d’ailleurs si riche et si flexible. Or, c’est la prose qui donne l’empire à une langue, parce qu’elle est toute usuelle : la poésie n’est qu’un objet de luxe.
Malgré tout cela, on sent bien que la patrie de Raphaà«l, de Michel-Ange et du Tasse ne sera jamais sans honneurs. C’est dans ce climat fortuné que la plus mélodieuse des langues s’est unie à la musique des anges, et cette alliance leur assure un empire étemel. C’est là que les chefs-d’œuvre antiques et modernes et la beauté du ciel attirent le voyageur, et que l’affinité des langues toscane et latine le fait passer avec transport de l’Enéide à la Jèrusalem. L’Italie, environnée de puissances qui l’humilient, a toujours droit de les charmer ; et sans doute que si les littératures anglaise et française n’avaient éclipsé la sienne, l’Europe aurait encore accordé plus d’hommages à une contrée deux fois mère des arts.
Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d’un pas égal, et l’un est toujours garant de l’antre. Admirable propriété de la parole de montrer ainsi l’homme tout entier !
Des philosophes ont demandé si la pensée, c’est-à -dire le raisonnement, peut exister sans la parole ou sans quelque autre signe : non sans doute. L’homme étant une machine très-harmonieuse, n’a pu être jeté dans le monde sans s’y établir une foule de rapports. La seule présence des objets lui a donné des sensations, qui sont nos idées les plus simples, et qui ont bientôt amené les raisonnemens. Il a d’abord senti le plaisir et la douleur, et il les a nommés ; ensuite il a connu et nommé l’erreur et la vérité. Or, sensation et raisonnement, voilà de quoi tout l’homme se compose : l’enfant doit sentir avant de parler, mais il faut qu’il parle avant de penser et de raisonner. Chose étrange ! si l’homme n’eût pas créé des signes, ses idées simples et fugitives, germant et mourant tour à tour, n’auraient pas laissé plus de traces dans son cenreau que les flots d’un ruisseau qui passe n’en laissent sous les yeux. Mais l’idée simple a d’abord nécessité le signe, et bientôt le signe a fécondé l’idée : chaque mot a fixé la sienne, et telle est leur association, que si la parole est une pensée qui se manifeste, il faut que la pensée soit une parole intérieure et cachée. L’homme qui parle est donc l’homme qui pense tout haut ; et si on peut juger un homme par ses paroles, on peut aussi juger une nation par son langage. La forme et le fond des ouvrages dont chaque peuple se vante n’y font rien : c’est d’après le caractère et le génie de leur langue qu’il faut prononcer ; car presque tous les écrivains suivent des règles et des modèles, mais une nation entière parle d’après son génie.
On demande souvent ce que c’est que le génie d’une langue, et il est difficile de le dire. Ce mot tient à des idées très-composées ; il a l’inconvénient des idées abstraite et générales ; on craint, en le définissant, de le généraliser encore. Mais afin de mienx rapprocher cette expression de toutes les idées qu’elle embrasse, on peut dire que la douceur ou l’âpreté des articulations, l’abondance ou la rareté des voyelles, la prosodie et l’étendue des mots, leurs filiations, et enfin le nombre et la forme des tournures et des constructions qu’ils prennent entre eux, c’est-à -dire un certain goût, une habitude d’allusions et de métaphores familières et consacrées, qui rendent la plupart des expressions et des idées intraduisibles de nation à nation: telles sont les causes les plus évidentes du génie d’une langue, et ces causes se lient au climat et au caractère de chaque peuple particulier.
Il semble, au premier coup d’œil, que les proportions de l’organe vocal étant invariables, elles auraient dû produire partout les mêmes articulations et les mêmes mots, et qu’on ne devrait entendre qu’un seul langage dans l’univers. Mais si les autres proportions du corps humain, non moins invariables, n’ont pas laissé de changer de nation à nation, et si les pieds, les pouces et les coudées d’un peuple ne sont pas ceux d’un autre, il fallait aussi que l’organe brillant et compliqué de la parole éprouvât de grands changemens de peuple en peuple, et souvent de siècle en siècle. La nature, qui n’a qu’un modèle pour tous les hommes, n’a pourtant pas confondu tous les visages sous une même physionomie. Ainsi, quoiqu’on trouve les mêmes articulations radicales chez des
différens, les langues n’en ont pas moins varié comme la scène du monde ; chantantes et voluptueuses dans les beaux climats, âpres et sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment suivi la répétition et la fréquence des sensations.
Il semble encore que les objets que la nature offre à nos sens étant toujours les mêmes, et que l’homme ayant toujours besoin d’exprimer ou de sous-entendre l’ordre direct et naturel de la pensée, on devrait trouver les mêmes images et les mêmes constructions de phrases chez tous les peuples ; mais les hommes ont choisi dans la variété des objets que leur présente l’univers : les differens modes de gouvernement, de religion et de civilisation, tout a influé sur leurs goûts, et a diversifié l’expression de leurs sentimens. Quant à la construction de la phrase, on verra plus bas, au sujet de l’inversion, que l’esprit humain a pu et dû varier l’arrangement des mots, et que cette diversité était inévitable.,
Après avoir expliqué la diversité des langues par la nature même des choses, et fondé l’union du caractère d’un peuple et du génie de sa langue sur l’éternelle alliance de la parole et de la pensée, il est temps d’arriver aux deux peuples qui nous attendent, et qui doivent fermer cette lice des nations : peuples chez qui tout diffère, climat, langage, gouvernement, vices et vertus ; peuples voisins et rivaux, qui après avoir disputé trois cents ans, non à qui aurait l’empire, mais à qui existerait, se disputent encore la gloire des lettres et se partagent depuis un siècle les regards de l’univers.
L’Angleterre, sous un ciel nébuleux, et séparée du reste du monde, ne parut qu’un exil aux Romains ; tandis que la Gaule, ouverte à tous les peuples, et jouissant du ciel de la Grèce, faisait les délices des Césars. Première différence établie par la nature, et d’où dérive une foule d’autres différences. Ne cherchons pas ce qu’était la nation anglaise, lorsque répandue dans les plus belles provinces de France, adoptant notre langue et nos mœurs, elle n’offrait pas une physionomie distincte ; ni dans les tems où, consternée par le despotisme de Guillaume le conquérant ou des Tudor, elle donnait à ses voisins des modèles d’esclavage ; mais considérons la dans son île, rendue à son propre génie, parlant sa propre langue, florissante de ses loix, s’asseyant enfin à son véritable rang en Europe.
Par sa position et par la supériorité de sa marine, elle peut nuire à toutes les nations et les braver sans cesse. Comme elle doit toute sa splendeur à l’Océan qui l’environne, il faut qu’elle l’habite, qu’elle le cultive, qu’elle se l’aproprie : il faut que cet esprit d’inquiétude et d’impatience, auquel elle doit sa liberté, se consume au-dedans s’il n’éclate au-dehors. Mais quand l’agitation est intérieure, elle peut être fatale au prince, qui, pour lui donner un autre cours, se hâte d’ouvrir ses ports ; et les pavillons de l’Espagne, de la France ou de la Hollande, sont bientôt insultés. Son commerce, qui s’est ramifié dans les quatre parties du monde, fait aussi qu’elle peut être blessée de mille manières différentes, et les sujets de guerre ne lui manquent jamais. De sorte qu’à toute l’estime qu’on ne peut refuser à une nation puissante et éclairée, les autres peuples joignent toujours un peu de haine, mêlée de crainte et d’envie.
Mais la France qui a dans son sein une subsistance assurée et des richesses immortelles, agit contre ses intérêts et méconnaît son génie, quand elle se livre à l’esprit de conquête. Son influence est si grande dans la paix et dans la guerre, que toujours maîtresse de donner l’une ou l’autre, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires, et d’associer le repos de l’Europe au sien. Par sa situation elle tient à tous les états ; par sa juste étendue elle touche à ses véritables limites. Il faut donc que la France conserve et qu’elle soit conservée ; ce qui la distingue de tous les peuples anciens et modernes. Le commerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur ; et c’est de ses productions qu’elle alimente son commerce ; ai bien que tout le monde a besoin de la France, quand l’Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi dans les cabinets de l’Europe, c’est plutôt l’Angleterre qui inquiète, c’est plutôt la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n’a point eu, comme les villes maritimes, l’affluence des peuples ; mais elle a mieux senti et mieux rendu l’influence de son propre génie ; le goût de son terroir, l’esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes, plus que par ses richesses ; elle n’a pas eu le mélange, mais le choix des nations ; les gens d’esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi, viennent y prendre une teinte qui plaît à tous. Il faut donc que la France craigne de détourner, par la guerre, l’heureux penchant de tous les peuples pour elle : quand on règne par l’opinion, a- t-on besoin d’un autre empire ?
Je suppose ici que, si le principe du gouvernement s’affaiblit chez l’une des deux nations, il s’affaiblit aussi dans l’autre, ce qui fera subsister long-tems le parallèle et leur rivalité : car si l’Angleterre avait tout son ressort, elle serait trop remuante ; et la France serait trop à craindre, si elle déployait toute sa force. Il y a pourtant cette observation à faire, que le monde politique peut changer d’attitude, et la France n’y perdrait pas beaucoup. Il n’en est pas ainsi de l’Angleterre, et je ne puis prévoir jusqu’à quel point elle tombera, pour avoir plutôt songé à étendre sa domination que son commerce.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Dictionnaire classique de la langue française Rivarol.
