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Odes barbares

Giosuè Carducci · 1888 · Free in the US

13,342 words · about 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Giosuè Carducci
Language
French
Published
1888
Length
13,342 words · about 56 min
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Contents (35)

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Un simple mot

né en Toscane, il y a un demi-siècle, est un poète de premier ordre.

Il a opéré une révolution dans la poésie et la littérature italiennes. Ses œuvres sont nombreuses ; son influence est considérable. Une école littéraire qui grandit chaque jour se réclame de son nom depuis longtemps déjà célèbre en Europe.

Chez nos voisins, surtout en Allemagne — cette Allemagne que dans ses vers il a maudite — le chef d’école des « Carducciani » est, non seulement connu, lu, admiré, mais encore étudié, traduit et commenté.

Dans son beau pays où fleurissent tant d’Universités, les Universités se disputent son enseignement ; des chaires sont spécialement créées pour lui .

Chez nous, c’est à peine si, dans ces dernières années, un article de journal ou de revue , une brochure, une plaquette ont été publiés sur « le plus grand poète vivant de l’Italie » ou sur son œuvre.

Carducci mérite cependant à plus d’un titre d’être connu de notre France « initiatrice » qu’il aime, qu’il admire , et à laquelle il a consacré certaines de ses plus belles poésies.

Ami de l’Italie dont Carducci est « une des gloires, » c’est uniquement dans le but de contribuer à faire connaître ce grand Italien ami de ma chère patrie que j’ai essayé, avec son autorisation et sous son contrôle direct ou indirect , la traduction française de quelques-uns de ses nombreux volumes .

Celle des deux qui, sous ces titres Odi barbare et Nuove odi barbare, eurent à leur apparition le plus grand retentissement, parce qu’ils inauguraient une nouvelle forme métrique, était particulièrement difficile. J’ai fait de mon mieux pour faire fidèlement passer dans ma prose la substance et la forme des strophes tout en déplorant qu’il ne me fût pas possible de laisser même entrevoir l’harmonie et le rythme des vers.

Que le lecteur me pardonne ma témérité et supplée par sa propre imagination au talent qui me manque.

Montauban, le 15 .

Trois lettres de l’auteur au traducteur

Mio caro Signor Lugol,

Impedito da negozii scolastici per cui dovei passare molti giorni in Roma, vi rimando un po’tardi il manoscritto della versione delle Odi barbare. La ho letta con molta attenzione, con rigida attenzione. Ho notato sopra linea qualche luogo, ove era posta qualche inesattezza o dove fosse da desiderare qualche rittocco. Ció per obbedirvi.

Ma il frugar per entro la versione me ne ha fatto rilevar meglio la bellisima fedeltà La mia poesia italiana è più che contenta, orgogliosa della snella ed elegante veste francese che voi con affettuosa abilità avete saputo fare alla sua personna.

Vi prego di ricordarmi all’amabile vostra signorina, di presentare i miei rispetti alla vostra famiglia e di credermi.

Aff. e obbl. vostro.

Caro amico,

Sono stato fuori di Bologna, su le Alpi, lungo tempo : ora sono qui sopracarico di lavori scolastici in corso di pubblicazione e di uffici governativi. Dunque contentatevi, vi prego, di poche righe. Vi mando i due primi quaderni della vostra versione bellissima. Ho fatto qualche appunto e qualche breve nota. A giorni vi manderò il resto. — Mi rallegro delle nozze di vostra figlia e faccio auguri buoni.

Vi stringo cordialmente la mano, e sono vostro.

Caro amico,

Un po’tardi, ma con diligenza scrupulosa rivedute da madama Gargiolli e da me, eccovi le Odi barbare degli ultimi duc quaderni.

Ricevei la « Revue Rose » e vi ringrazio. Vi ringrazio di tutto, e ammiro la pazienza intelligente e felice con laquale vi siete adoperato a rendere nel vostro bel francese le cose mie, che in certi tratti avrei credute intraducibili.

Vi saluto cordialmente. Vostro.

Prélude

Je hais la poésie en usage aujourd’hui ; complaisante, elle abandonne au premier venu ses flancs sans vigueur, et sans tressaillement sous les habituels baisers s’étend et dort.

À moi la strophe alerte au pied rhythmique, bondissant dans les chœurs au bruit des applaudissements ; je la saisis au vol par le bout de son aile ; elle se retourne et résiste.

Telle sous les étreintes d’un sylvain amoureux la bacchante se tord sur le neigeux Édon ; comprimés, les appas de son sein plantureux se redressent plus beaux ;

Les baisers, les hauts cris sur son ardente lèvre se mêlent ; son front marmoréen resplendit au soleil, et, dénouée, sa chevelure comme une longue vague frémit au vent.

Idéal

Depuis qu’un doux parfum d’ambroisie exhalé de ta coupe m’enveloppa, ô Hébé, qui, d’un pas de déesse, t’enfuis ensuite en souriant,

Je ne sens plus sur ma tête peser la nuit des temps ou les pensers funèbres. Je sens, ô Hébé, la vie hellénique couler paisiblement dans mes veines.

Et les jours écoulés sur le déclin d’une époque néfaste ont reparu ardemment désireux, ô Hébé, de briller de nouveau dans ta douce lumière ;

Et les nouvelles années sortent soudain de l’ombre, le front haut, ô Hébé, sous ton rayon qui jaillit frémissant et, rose, les salue.

Car, aux uns comme aux autres, brillante étoile, tu souris du haut des cieux. Telle sur les cathédrales gothiques, entre les flèches élancées, noires et blanches qui surgissent —

En double file marmoréenne vers le ciel, calme, se tient en haut du plus haut , la douce enfant de Jessé entourée d’étincelles d’or.

Aérienne, elle contemple les villages et la plaine verdoyante sillonnée de ruisseaux argentés, les moissons ondulant dans les champs, la neige éclatante rayonnant sur les Alpes ;

Et autour d’elle flottent les nuages ; et, resplendissant au-dessus des nuées, elle sourit aux joyeuses aubes de mai comme aux tristes couchers de soleil de novembre.

Fantaisie

Tu parles, et cédant lentement au charme de ta voix, l’âme s’abandonne aux flots enchanteurs de tes discours et vogue vers les plages étrangères.

Elle vogue dans une de soleil couchant qui sourit aux solitudes azurées entre le ciel et la terre volent de blancs oiseaux, passent de vertes îles,

Et sur les rochers escarpés les temples brillent d’une blancheur de marbre dans le ciel rose du couchant, et les cyprès du rivage frémissent et les myrtes touffus exhalent leur parfum.

Emporté par les brises, ce parfum erre au loin sur les flots et se mêle au chant mélancolique des marins, tandis qu’en vue du port un navire amène tranquillement ses voiles rouges.

Je vois des jeunes filles descendre de l’Acropole en longue file ; vêtues de péplons éclatants, portant autour de la tête des guirlandes, à la main des rameaux de laurier, elles tendent les bras et chantent ;

Et, après avoir planté sa lance sur le sol de la patrie, splendide sous son armure, un homme saute à terre. Serait-ce Alcée qui revient des combats vers les vierges lesbiennes ?

Dans une cathédrale gothique

Elles surgissent du sol et s’espacent en files légères, les énormes et hautes colonnes de marbre, et dans l’obscurité sacrée elles ressemblent à une armée de géants, —

Qui songe à combattre l’invisible. S’élevant d’abord paisiblement, les ogives s’élancent ensuite d’un vol rapide, puis se rejoignent inclinées et pendantes dans la voûte.

Ainsi dans les dissensions humaines, du milieu des tumultes barbares montent vers Dieu les aspirations d’âmes solitaires qui se réunissent en lui.

Ce n’est pas Dieu que je viens vous demander, moi, colonnes de marbre, ogives hardies. Je frémis, mais c’est d’impatience d’entendre le bruit d’un pas connu éveiller doucement les échos solennels.

C’est Lydia ; et elle se retourne, et dans le mouvement qu’elle fait se dessine à mes yeux sa chevelure souple aux éclatants reflets, et sous le voile noir l’amour et le pâle visage un instant me saluent.

Se blottissant dans le jour indécis d’une église gothique, Alighieri, lui aussi, chercha tout ému l’image de Dieu dans l’opaline blancheur d’un visage de femme.

Là, sous son voile blanc rayonnait le candide front de la vierge en extase, tandis que, ferventes au milieu de nuages d’encens, les litanies montaient,

Montaient avec de doux murmures, avec les joyeux frémissements d’un vol de tourterelles, et puis avec le hurlement des foules désespérées qui tendent leurs bras vers le ciel.

L’orgue envoyait dans les sombres espaces des grondements et des soupirs ; on eût dit que du fond des blancs sépulcres les âmes des parents disparus sous terre répondaient.

Mais des mythiques hauteurs de Fiesole, rose, à travers les vitraux pleins d’histoires sacrées, regardait Apollon ; sur le maître-autel les cierges pâlissaient,

Et Dante, au milieu des hymnes des anges voyait la vierge toscane monter en se transfigurant, en même temps que sous ses pieds il entendait rugir les gouffres brûlants de l’enfer.

Je ne vois, moi, ni les têtes angéliques couronnées de lumière, ni les démons ; je ne vois qu’une faible lueur qui vacille dans l’air humide, et le froid crépuscule emplit mon âme de dégoût.

Adieu, divinité sémitique ! La mort ne cesse de présider à tes mystères. Tes temples, ô roi inaccessible des esprits, proscrivent le soleil.

Martyr crucifié, tu crucifies les hommes, tu souilles les airs de tristesse. Et cependant, les cieux resplendissent, et les champs sont pleins de sourires, et d’amour étincellent —

Les yeux de Lydia ! Oh ! je voudrais te voir au milieu d’un chœur de blanches vierges, Lydia, en dansant entourer l’autel d’Apollon, debout dans les rouges lueurs du soir,

Rayonner comme une statue de marbre de Paros au milieu des lauriers, et de tes mains laissant tomber des fleurs, et de tes yeux pleins d’éclairs la joie, et de ta lèvre harmonieuse un hymne de Bacchylide.

Sur la place « San Petronio »

Dans le clair ciel d’hiver surgit la sombre Bologne hérissée de clochers, et la montagne qui la domine est couverte d’une neige éclatante.

C’est l’heure calme où le soleil couchant dit adieu aux tours ainsi qu’à ton église, ô saint Pétrone !

Aux tours dont l’aile de tant de siècles effleura les créneaux, comme de ton magnifique temple elle effleura le faîte solitaire.

Le ciel brille d’un froid éclat de diamant, et comme un voile d’argent l’air glacé s’étend —

Sur le forum, puis, en s’évaporant, remonte léger autour des sombres édifices qu’éleva le bras robuste des aïeux.

Sur les hauts combles violacés le soleil s’attarde à jeter un mélancolique regard —

Qui dans la pierre grise ou la brique rougeâtre semble éveiller l’âme des siècles,

Et dans l’atmosphère glacée éveille comme un triste désir de revoir les roses mois de mai et les chaudes soirées embaumées de parfums,

Du temps où les gentilles dames dansaient au milieu de la place et les consuls rentraient avec les rois vaincus.

Telle, en fuyant, la Muse sourit au vers dans lequel frémit un vain désir d’atteindre à la beauté antique.

Sur l’Adda

Coule, sous les roses rayons du soir, coule, Adda aux flots azurés. Lydia, sur tes eaux tranquilles, vogue au coucher du soleil en compagnie du tendre Amour.

Ils voguent, et le célèbre pont s’éloigne et la hauteur des arches hardies diminue et bientôt se confond avec la plaine liquide qui s’élargit en murmurant.

Les remparts en ruine de Lodi s’étagent en sombre masse fuyant sur la docile colline et sur le vert coteau. Salut, histoire des hommes !

Alors que la fureur guerrière du Romain et celle du Barbare rugirent dans de meurtrières rencontres, et que la rage vengeresse de Milan mit l’Italie en feu,

Tu descendais encore d’un cours tranquille avec un solennel murmure, ô Adda, du Larius vers l’Éridan à travers de paisibles pâturages.

Lorsque, prenant dans sa jeune et faible main le destin de deux siècles, le pâle Corse passait au milieu de la mitraille sur le pont disputé,

Tu emportais en les noyant dans tes ondes des flots de sang et celtique et teuton, ô Adda ; sur tes eaux frémissantes la fétide fumée de la poudre se dissipait ;

Les derniers tonnerres des canons français s’éteignaient dans les poitrines ouvertes ; le bœuf candide, épouvanté, fuyait les limpides lavoirs.

Où est maintenant l’aigle de Pompée ? Où sont les aigles de l’épineux seigneur de Souabe et du Corse au pâle visage ? Toi, tu coules toujours, ô clair Adda aux ondes bleues.

Ah ! coule sous les roses feux du soir, coule, Adda aux flots azurés ; Lydia, sur tes eaux tranquilles, vogue au coucher du soleil en compagnie du tendre Amour.

Sous l’olympique sourire de l’air, la terre palpite, chaque onde s’échauffe, et, frémissante, se soulève gonflée d’amours resplendissants.

La moite vapeur qui s’exhale des jeunes se répand sur la plaine liquide, les eaux se brisent mollement contre les bords avec un bruit de rires et de gémissements,

Et la barque glisse, légère ; entre ses rives fertiles coule le fleuve magnifique ; les grands arbres dans la campagne apparaissent et passent ;

Et sous les arbres, sur les haies en fleur, à travers les bandes dorées et roses se poursuivent les oiseaux qui, joyeux, confondent leurs amours.

Coule sous les feux roses du soir, coule, Adda aux flots azurés : Lydia vogue sur le fleuve tranquille et l’Amour inonde les airs d’ambroisie.

À travers de gras pâturages, sous les rayons du soleil d’or, tu descends pour t’aller mêler à l’Éridan ; infatigable, l’astre du jour se précipite sous l’horizon.

Ô soleil, ô limpide Adda, l’âme derrière vous vogue à travers un Élysée. Où les nôtres, ô Lydia, et notre réciproque amour iront-ils bien se perdre ?

Je ne le sais ; mais, en attendant, j’aime à me perdre loin des hommes dans le languissant regard de Lydia où flottent des désirs et des mystères inconnus.

À la station

Oh ! ces lanternes, comme elles se poursuivent paresseusement, là-bas, derrière les arbres, en laissant à travers les rameaux d’où dégoutte la pluie tomber avec ennui sur la boue leur blafarde lumière !

Plaintive, aiguë, perçante siffle auprès la locomotive. Le ciel de plomb d’un gris matin d’automne tout alentour s’étend comme un fantôme immense.

Quel voyage vont donc entreprendre et dans quel but, ces gens qui, enveloppés de leur manteau, courent silencieusement prendre place dans les sombres voitures ? Vers quelles douleurs inconnues vont-ils ou bien vers quels tourments d’espérance lointaine ?

Toi aussi, Lydia, tu livres ton billet au dur poinçon du contrôleur et au temps qui s’envole les instants écoulés comme les souvenirs de tes jeunes années.

Encapuchonnés de noir, les visiteurs du train vont et viennent comme des ombres le long du sombre convoi tenant d’une main une pâle lanterne et de l’autre un marteau de fer ; et les frettes —

Des roues éprouvées rendent un son strident, long et lugubre, auquel répond du fond de l’âme un écho de douloureux ennui qu’on prendrait pour un spasme ;

Le bruit des portières violemment refermées fait l’effet d’une injure, le dernier appel qui, rapide, résonne a l’air d’une ironie ; la pluie à grosses gouttes crépite sur les vitres.

Conscient de la force enfermée dans ses flancs métalliques, le monstre enfin souffle, s’ébranle, halète, ouvre tout grands ses yeux de flamme et à travers l’obscurité lance un immense sifflement qui paraît défier l’espace.

Il part, le cruel monstre, et d’un train infernal en agitant ses ailes il emporte avec lui mes amours… La face pâle, hélas ! et le beau voile en saluant disparaissent dans les ténèbres.

Oh ! le charmant visage à la pâleur rosée ! Oh ! les yeux éclatants au tranquille regard ! Oh ! parmi les cheveux tombant en longues boucles le front candide et pur doucement incliné !…

La vie frémissait dans les airs attiédis et l’été rayonnait alors qu’ils me sourirent, et le jeune soleil de juin de ses rayons se plaisait à baiser —

Au milieu des reflets de beaux cheveux châtains sa délicate joue, et, plus beaux que le soleil lui-même, mes rêves entouraient comme d’une auréole sa gracieuse personne…

Sous la pluie maintenant, à travers les ténèbres, je m’en retourne et voudrais me confondre avec elles. Je chancelle comme si j’étais ivre et je me tâte pour me bien assurer que je ne suis pas moi-même un fantôme.

Oh ! quelle chute de feuilles glacée, incessante, silencieuse, s’entasse lourdement sur mon âme ! Il me semble que seul et pour l’éternité sur l’univers règne Novembre.

Eh bien ! mieux vaut pour qui n’a plus le sentiment de l’être, mieux vaut cette ombre et cette obscurité. Je veux, oui, je veux dès ce jour me plonger dans un dégoût de tout qui n’ait jamais de fin.

Ruit hora

Ô verte solitude convoitée, loin du bruit des humains ! Là viennent avec nous deux divins amis : le vin et l’amour, ô Lydia.

Comme dans le cristal limpide sourit Bacchus éternellement jeune, et comme dans tes yeux, charmante Lydia, l’amour apparaît et triomphe !

Le soleil descendant vers l’horizon se glisse à travers la treille et, rose, se réfléchit dans mon verre ; en rayon d’or il brille et frémit dans ta chevelure, ô Lydia.

Parmi tes noirs cheveux, ô blanche Lydia, gît une languissante rose, et une douce tristesse tempère tout à coup les ardeurs de l’amour.

Dis-moi : Pourquoi sous le ciel enflammé du soir la mer pousse-t-elle là-bas de mystérieux gémissements ? Quels sont les chants, ô Lydia, que les uns aux autres se murmurent ces pins !

Vois avec quelle ardeur ces collines tendent leurs bras vers le soleil qui descend sous l’horizon ; l’ombre monte et les entoure ; elles semblent solliciter un dernier baiser, ô Lydia.

Moi, lorsque l’ombre m’enveloppe, je sollicite tes caresses, ô Bacchus, dispensateur de joie ; je sollicite tes regards, resplendissante Lydia, si le soleil précipite sa course.

Et l’heure précipite son vol. Ô bouche rose, entr’ouvre-toi ; ô fleur de l’âme, ô fleur du désir, entr’ouvre ton calice ; ouvrez-vous pour me recevoir, ô bras aimés !

Mors

Lorsque dans nos maisons descend l’inflexible déesse, on entend de loin le bourdonnement de son vol,

Et l’ombre de l’aile qui, glacée et glaciale, s’avance répand autour d’elle un silence lugubre.

À l’aspect de cette visiteuse les hommes courbent le front, mais les cœurs féminins éclatent en sanglots.

De même, quand juillet amasse la tempête, pas un frémissement ne court dans les cimes verdoyantes des hautes forêts.

Les arbres restent immobiles comme glacés d’effroi ; et, seul, le ruisseau fait entendre son rauque gémissement.

Elle arrive, elle, et passe et frappe, et sans même se retourner, elle abat les jeunes arbustes fiers de leur frondaison ;

Elle moissonne les blonds épis comme elle arrache les vertes grappes elle ravit les pieuses épouses, les gracieuses jeunes filles —

Et les enfants qui, roses sous l’aile noire, tendent en souriant leurs bras vers la lumière et vers les jeux.

Oh ! combien tristes sont les maisons où, sous les yeux des parents, sombre déesse, tu éteins les jeunes vies !

Là les chambres ne retentissent plus de rires, de joyeux cris et de babil comme les nids d’oiseau pendant le mois de mai ;

Là ne sont plus le gai murmure des croissantes années, les sollicitudes de l’amour, les danses qui suivent l’hymen ;

Mais là les survivants vieillissent dans l’ombre, l’oreille tendue au bruit de ton retour, ô déesse !

Aux sources du Clitumne

De la montagne couronnée de sombres hêtres qui en murmurant ondoient au souffle du vent, et d’où la brise emporte au loin l’odeur des sauges et des thyms sauvages,

Les troupeaux descendent encore vers toi dans les soirées humides, ô Clitumne ; le jeune Ombrien baigne dans ton onde l’indocile brebis, tandis que,

Du sein de la mère hâlée par le soleil qui, pieds nus, est assise sur le seuil de la chaumière et chante, un enfant à la mamelle vers lui se tourne et, le visage épanoui, lui sourit ;

Les hanches couvertes d’une peau de chèvre, comme les faunes antiques, pensif, le père dirige le peint de diverses couleurs et la vigueur des beaux taureaux,

Des beaux taureaux à la large encolure, aux cornes se dressant en croissant sur le front, aux yeux pleins de douceur, au pelage de neige, pareils à ceux qu’aimait le doux Virgile.

Cependant, les sombres nuages passent sur l’Apennin grande, austère, verdoyante, du haut des montagnes qui graduellement s'abaissent autour d’elle, l’Ombrie observe.

Salut, ô verte Ombrie, et toi, divinité de la source limpide, ô Clitumne ! Je sens la patrie antique frémir dans mon cœur et sur mon front brûlant planer les dieux de l’Italie.

Qui donc de saules-pleureurs ombragea tes eaux sacrées ? Que le vent de l’Apennin t’arrache du sol, ô plante sans vigueur, délices des temps sans fierté !

Qu’ici lutte contre les hivers, et, lorsque Mai palpite, frémisse aux mystérieuses lé- gendes, le chêne vert dont le lierre revêt le tronc de joyeuse jeunesse ;

Qu’ici, gardiens géants, se tiennent autour de la divinité jaillissante les cyprès à l’épais feuillage, et toi, dis sous leur ombre, ô Clitumne, tes fatidiques chants ;

Dis, ô témoin de trois empires, dis comment dans leurs luttes le grave et cruel Ombrien céda sous les coups du vélite armé de la lance et comment s’agrandit la vaillante Étrurie.

Dis comment, du mont Ciminien surmonté, Mars plus tard descendit sur les villes confédérées pour arborer au milieu d’elles les fiers insignes de Rome.

Mais, ô indigète divinité que l’Italie révère, tu soumettais les vainqueurs aux vaincus, et quand sur le lac de Trasimène éclata la fureur punique,

De tes cavernes sortit un cri que, du haut des montagnes, répercuta la trompe recourbée : Ô toi qui pais tes bœufs près de la brumeuse Mevania,

Et toi qui laboures les collines descendant vers la rive gauche du Nar, et toi qui abats les vertes forêts au-dessus de Spolète ou qui célèbres tes noces dans la belliqueuse Todi,

Laisse le bœuf déjà gras au milieu des roseaux, laisse à moitié sillon le taureau au poil fauve, laisse le coin de fer dans le chêne abattu, laisse à l’autel ta fiancée,

Et cours, cours, cours ! Cours armé de la hache et du javelot, de la lance ou de la massue ; cours ! le féroce Hannibal menace les pénates italiques !

Oh ! de quelle radieuse lumière le soleil brilla dans ce cirque de belles montagnes, lorsque la haute Spolète vit, hurlant et fuyant débandés,

Les Maures géants et les chevaux numides tomber affreusement mêlés, et sur eux pleuvoir une averse de fer, des flots d’huile brûlante et les chants du vainqueur !

Tout maintenant se tait. Au fond du gouffre tranquille, je vois jaillir la mince source ; elle frémit et d’un léger bouillonnement ride le pur miroir de l’eau ;

Une minuscule forêt, ensevelie dans l’abîme, pousse immobile ses rameaux ; il semble que le jaspe se mêle à l’améthyste en ondulants reflets —

Et les fleurs qu’on dirait de saphir ont, de même que les rayonnements rigides, le froid éclat du diamant, et semblent convier aux solitudes du fond vert.

Au pied des montagnes et à l’ombre des chênes se trouve comme celle des fleuves, ô Italie ! la source de tes chants. Là vécurent les nymphes ; elles y vécurent, et pour elles ce fleuve fut une divine couche nuptiale.

Les longues naïades bleues émergeaient dans leurs voiles flottants, et par les calmes soirées appelaient à voix haute leurs brunes sœurs régnant dans les montagnes,

Puis, sous la lune qui montait, guidaient gaîment les danses en chantant en chœur les louanges de l’immortel Janus, et disant combien le subjugua l’amour de Camasène.

Lui venait de l’Olympe ; elle était une robuste femme du pays. L’Apennin nuageux leur servit de couche ; les orages voilèrent leur long embrassement, et le peuple italien naquit.

Tout maintenant se tait, ô solitaire Clitumne, tout ; de tes temples magnifiques un seul reste debout, et, drapé dans la prétexte, tu ne trônes plus au fond du sanctuaire.

Les taureaux baignés dans tes ondes sacrées n’apportent plus, victimes orgueilleuses, les trophées romains aux temples des aïeux : Rome ne triomphe plus ;

Elle ne triomphe plus depuis qu’un Galiléen aux blonds cheveux montant au Capitole lui jeta dans les bras sa croix en disant : — Charge-toi d’elle et sois esclave.

Les nymphes allèrent en pleurant se cacher dans les fleuves, rentrèrent dans le sein maternel, ou, poussant de longs cris, se dis- persèrent ainsi que des nuages au-dessus des montagnes —

Le jour où une étrange procession d’êtres enveloppés de noires cagoules, à travers les blancs temples dépouillés et les colonnades brisées, s’avança en chantant des litanies,

Et sur les champs retentissant du travail de l’humanité et sur les collines qui avaient commandé au monde fit le désert, et baptisa le désert règne de Dieu.

Ces êtres arrachèrent les populations à la sainte charrue, aux vieux parents, aux florissantes épouses qui les attendaient ; partout où le divin soleil répandait ses bénédictions, ils fulminèrent l’anathème,

L’anathème à l’œuvre de la vie et de l’amour ; ils rêvèrent d’atroces accouplements de la douleur avec Dieu sur les rochers et dans les grottes ;

Ivres de dissolution, ils descendirent dans les villes, puis, tournant affolés autour du Christ, ils le supplièrent, ces impies, de leur ôter toute fierté.

Salut à toi, qui te montras, ô âme humaine, si sereine aux abords de l’Ilissus et si droite et si fière sur les rives sublimes du Tibre ! Les sombres jours ont disparu. Renais et règne.

Et toi, pieuse mère des taureaux qui ne sont jamais las de labourer la glèbe ou de rentrer les foins, ainsi que des chevaux hennissant d’ardeur dans les combats, Italie,

Productrice et de blés et de vin et de lois éternelles et de beaux arts qui font la vie plus douce, salut ! Je fais pour toi revivre les antiques chants qui célébraient tes louanges.

Les monts, les bois, les eaux de la verte Ombrie applaudissent, tandis que devant nous, fumant, haletant, et sur son passage faisant partout surgir de nouvelles industries, va, vole et siffle la vapeur.

À la Victoire

Agitas-tu, Vierge divine, ton aile favorable au-dessus des casques inclinés des peltastes qui attendaient l’ennemi le genou au bouclier et la lance en arrêt ?

Ou bien volas-tu au devant des aigles, devant le flot des soldats marses, repoussant par ton éclat incomparable les hennissants coursiers des Parthes ?

Maintenant, les ailes repliées, le pied nerveux fièrement appuyé sur le casque du vaincu, quel nom de capitaine victorieux es-tu en train d’inscrire sur le bouclier ?

Est-ce celui d’un archonte qui proclama meilleures que celles des tyrans les lois sacrées des hommes libres ? Ou bien d’un consul qui porta plus loin le nom, les frontières et la terreur de l’empire ?

Je voudrais te voir sur les Alpes, splendide au milieu des tempêtes, dire aux siècles futurs : « Peuples de la terre, l’Italie est venue ici en vengeant et son nom et le droit. »

Cependant, des tristes fleurs qu’octobre fait épanouir sur les ruines romaines, Lydia te tresse pieusement une couronne et la déposant doucement à tes pieds :

— À quoi donc — dit-elle — à quoi donc chère Vierge, as-tu pensé, durant tant d’années, là, sous la terre humide ? Entendis-tu le pas des coursiers de la Germanie retentir sur ta tête grecque ?

— Je l’entendis — répond la déesse, et ses yeux lancent des éclairs, — car je suis la gloire hellénique et la force du Latium qui dans le bronze traverse les siècles ;

Semblables aux douze vautours qu’entrevit, Romulus, sombres passèrent les époques, et je surgis du sol en m’écriant :

« Ô Italie, tes morts et tes divinités sont encore avec toi ! »

Et tout heureuse de son destin, me recueillit Brescia, Brescia la vaillante, la belliqueuse Brescia, Brescia la lionne italienne qui s’abreuva du sang ennemi.

Devant les thermes de Caracalla

De sombres nuages courent entre le mont Cœlius et l’Aventin ; un vent humide souffle de la triste campagne ; à l’horizon se dressent les monts albains tout blancs de neige.

Rejetant en arrière le voile vert flottant sur ses cheveux cendrés, une Anglaise cherche dans un livre l’explication de ces murailles romaines qui menacent et le ciel et le temps.

En troupe épaisse, croassante, les noirs corbeaux, allant, venant sans cesse comme les vagues de la mer, s’abattent sur les deux murs énormes que ne troubleraient pas de plus altiers défis.

— Vieux géants, — semble dire en fureur l’augurale volée — pourquoi tenter le ciel ? — Apporté par la brise, arrive de Latran un grave son de cloche,

Et un Ciociaro, enveloppé dans son manteau et sifflant gravement dans sa barbe touffue, passe sans regarder. Divinité qui règnes en ces lieux, ô Fièvre, je t’invoque,

S’ils te furent chers les grands yeux pleins de larmes et les bras tendus des mères te suppliant, ô déesse, du chevet de leurs enfants abattus ;

S’il te fut cher l’antique autel élevé en ton honneur sur le mont Palatin (le Tibre effleurait encore la colline d’Évandre, et voguant le soir entre le Capitole —

Et l’Aventin, le quirite de retour dans ses foyers levait les yeux vers la ville forte éclairée par le soleil, et lentement murmurait un chant saturnien ;)

Ô Fièvre, écoute-moi. Fais d’ici disparaître les hommes nouveaux et leurs mesquines préoccupations : ici, l’horreur est sainte ; la Rome divine repose en ces lieux…

La tête appuyée contre le Palatin auguste, et les bras ouverts du Cœlius à l’Aventin, elle étend par la porte Capène sur la voie Appienne ses robustes épaules.

Le XXI avril de l’an MMDCXXX de la fondation de Rome

Avril couronné de fleurs pourpres te vit sur la colline surgir du sillon de Romulus, regardant d’un œil terrible les campagnes sauvages ;

Superbe, immense, après une longue suite de siècles, avril t’inonde de rayons, et le soleil et l’Italie te saluent, ô Rome, ô mère, orgueil de notre race !

Bien que la vierge ne monte plus silencieuse, derrière le pontife, au Capitole, et que le triomphe n’incline plus sur la voie sacrée les quatre chevaux blancs,

La solitude de ton Forum surpasse toute renommée et toute gloire, et tout ce que le monde renferme de civilisé, de grand, d’auguste est encore romain.

Salut, Rome divine ! Qui te méconnaît a l’esprit cerclé de froides ténèbres et dans son cœur criminel germent paresseusement toutes les semences de la barbarie.

Rome divine, salut ! Incliné sur les ruines du Forum, les yeux mouillés de douces larmes, je parcours et j’adore tes vestiges épars, ô patrie, ô ma sainte, ô ma mère !

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