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Notice

Robert Burns · 1843 · Free in the US

12,647 words · about 53 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1843 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Poésies_complètes_de_Robert_Burns/Notice&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Robert Burns
Language
French
Published
1843
Length
12,647 words · about 53 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. I about 32 min
  2. II about 21 min

Continue:

I

Un vieillard, qui a assez souffert pour avoir le droit d’être optimiste, me disait dernièrement, à propos des infortunes des poètes et des vives et inutiles réclamations qu’elles ont soulevées de tout temps : « Lorsqu’un fait se reproduit continuellement dans tous les pays et à toutes les époques, ce fait a beau blesser nos sympathies, il est d’un esprit droit et équitable, avant d’accuser la Providence, de chercher la raison de cette injustice apparente, et d’en apprécier les compensations.

» Les poètes sont malheureux, dit-on ; et on s’étonne, et on s’indigne, et on déclame contre la destinée ! Mais il faut qu’ils soient malheureux ; voilà ce qu’on oublie. La poésie exige une sensibilité qui se blesse au moindre contact, et qui (ajoutons-le pour être juste) éprouve des jouissances inconnues aux natures plus grossières. C’est le double lot de toutes les organisations délicates et impressionnables. Seulement les poètes ont un dédommagement de plus : c’est d’occuper le public de leurs souffrances, et d’y puiser mille satisfactions d’amour-propre. Plus je réfléchis, plus je les trouve exigeants et mal fondés dans leurs plaintes, de vouloir le talent sans la douleur, l’effet sans la cause, d’aspirer tout ensemble à la gloire et au bonheur ; — surtout les poètes lyriques, qui sont le sujet de leurs chants. Heureux, qu’auraient-ils à nous dire ? Ne faut-il pas qu’ils pleurent pour nous intéresser ? La question serait éclaircic, je crois, si, au lieu de répéter que les poètes sont malheureux, on reconnaissait que ce sont les malheureux qui sont poètes.

» Et n’appelez pas cette explication un motif ingénieux de résignation aux maux d’autrui ; quoique vieux, je ne suis pas encore si égoïste. Mais pourquoi aurais-je tant de scrupules ? Placez un poète entre la souffrance et l’obscurité, son choix ne sera pas douteux. Je fais comme lui : son talent me console de ses malheurs, puisque c’est une filiation inévitable ; et je suis de l’avis d’une femme de ma connaissance, qui a pour règle de ne jamais lire les ouvrages d’un poète dont la vie ne l’a pas fait pleurer. »

Burns est du nombre des poètes que mon vieil ami a dû lire, car sa vie fut empoisonnée par bien des chagrins : non pas de ces infortunes brillantes et dramatiques qui excitent l’intérêt de la foule et trouvent leurs dédommagements dans l’effet qu’elles produisent ; mais de ces misères obscures, continues, qui minent peu à peu les forces morales et physiques, et qui me semblent beaucoup plus dignes de compassion.

Fils d’un pauvre fermier du comté d’Ayr en Écosse, Robert Burns apprit, dès l’enfance, à se familiariser avec les travaux et les privations que sa destinée lui réservait, Son père, homme d’un caractère recommandable et d’un esprit fort au-desus de sa position, lutta toute sa vie contre la mauvaise fortune, et ne laissa à ses enfants, pour tout patrimoine, que l’exemple de ses vertus et une éducation passable, qui était en partie son ouvrage. Livrés à eux-mêmes, Robert et son jeune frère Gilbert prirent comme leur père une ferme à bail ; mais leur entreprise ne réussit pas mieux que les siennes. Outre la fatalité qui s’acharnait sur toute cette famille, une autre cause personnelle à Robert mettait obstacle au succès. L’amour, qui seul détourne assez déjà de ce qu’on nomme les interêts positifs de la vie, l’amour lui avait apporté une distraction bien plus dange- reuse encore, car elle est éternelle. Robert était devenu poète ; et tandis que son corps robuste exécutait machinalement les travaux de la ferme, sa pensée était ailleurs à la poursuite de mille gracieux fantômes.

Mais c’était trop peu de l’ennui quotidien d’une tâche rebutante qui prive du bonheur de se livrer à celle qui plairait ; c’était trop peu des résultats fâcheux d’un travail fait à contre-cœur ; la destinée apparemment ne le trouvait pas assez malheureux, je veux dire assez poète : il fallait que ses souffrances et ses charges s’accrussent. Amoureux de Jeanne Armour, il devint père, et voulut, en homme d’honneur, réparer son imprudence. Mais ce mariage, qui lui-même était une infortune dans sa position, devait être acheté par mille autres chagrins.

Il était encore à sa ferme de Mossgiel, lorsque sa jeune maîtresse s’apercut que leur liaison ne pouvait plus rester long-temps secrète. Jugez de leur embarras ! Depuis quatre ans, l’hiver avait été très-rude et le printemps fort tardif ; la ferme, loin de répondre aux efforts des deux frères, avait épuisé la plus grande partie de leurs ressources. Robert pouvait-il associer sa chère Jeanne à une situation si précaire ? Ils convinrent qu’il lui ferait une promesse de mariage, qu’il irait tenter fortune en Jamaïque, et qu’en attendant Jeanne resterait chez elle jusqu’à ce qu’il plût à la Providence de lui renvoyer un mari en état de soutenir une famille.

Mais Jeanne avait un père, qui à cette nouvelle jeta les hauts cris. Sa femme et lui trouvèrent qu’un mariage de cette espèce ne remédiait à rien. Un mari en Jamaïque ! autant n’en point avoir ; et beaucoup mieux même, car c’était ôter à leur fille toute espérance d’un autre établissement. Ils signifièrent donc à Jeanne leur désir que ce papier fût annulé, et le mariage Avec lui. Celle-ci, pleine de remords d’avoir causé une si violente affiction à de si tendres parents, se soumit à leurs volontés, et en donna connaissance à Robert. Pauvre Robert ! quelles angoisses. Il offrit de rester et de soutenir de son mieux sa femme et ses deux enfants jumeaux avec le produit de son travail journalier. On rejeta ses offres. Que faire ? Plier sous la nécessité, suivre son plan et s’embarquer pour la Jamaïque, au risque de trouver Jeanne mariée à son retour. Il s’y était résolu, lorsque la destinée voulut bien lui accorder quelque répit. Le succès qu’obtenaient ses poèmes, à Édimbourg, l’empêcha de partir. La poésie, qui doit tant à l’amour, voulut cette fois payer sa dette, — une fois n’est pas coutume ; — et, s’étant présenté de nouveau avec plus de réputation que d’argent, et quelques protections assez froides, près des impitoyables parents de sa chère Jeanne, Robert parvint à les attendrir, et obtint d’eux la permission d’épouser la mère de ses enfants, et de réparer le tort qu’il avait fait à l’honneur de leur fille.

Mais tout est malheur aux malheureux. Le mariage et la paternité, ces liens qui attachent les hommes à la vie, sont pour le pauvre autant de fardeaux sous lesquels il succombe. Dans des yeux adorés il voit se multiplier l’image de sa propre misère, et à chaque coup dont le frappe l’adversité, le sang jaillit de plus d’une blessure.

Ces réflexions, Burns dut les faire souvent dans l’amertume de son cœur, lorsque le sommeil fuyait ses membres fatigués, et qu’il roulait dans sa tête mille projets avortés de fortune, qui se dissipaient comme des brouillards au soleil de la réalité. Pauvre poète, c’est en vain que ta muse, à demi vêtue du tartan national, et couronnée de noisettes et de feuilles de houx, t’apparaît comme une fée bienfaisante qui doit, d’un coup de sa baguette, métamorphoser ta chaumière en palais ; tu mourras fermier comme tu as vécu, arrosant de sueurs une terre avare qui ne fournit pas aux besoins de ta famille, honorant une patrie ingrate qui te laissera expirer, à trente-huit ans, d’épuisement et de misère. Tu auras des lecteurs, d’oisifs visiteurs qui t’habitueront à quitter le coin de ton feu pour les joies bruyantes de la taverne, des seigneurs qui t’auront comme une curiosité à leur table, et qui se croiront des Mécènes pour t’avoir fait nommer jaugeur, à cinquante livres sterling d’appointements.

Jaugeur ! ne voilà-t-il pas un judicieux emploi de ses facultés et de leur crédit !

Représentez-vous un étranger, grand admirateur de Burns, qui, dans son enthousiasme, part pour l’Écosse, afin de voir ce génie, dont sa patrie sera justement fière un jour. Où le trouvera-t-il ? Rêvant sur les bords fleuris du Doon ou de la Cree, et confiant les peines secrètes de son cœur à sa muse, pour qu’elle en prenne sa part et le soulage ? Non ; il est dans une cave, à jauger de l’ale ou du whiskey !

Et ne le plaignons pas trop. Songez donc, depuis Homère, quelle série de poètes mendiants ! et, en 1579, les ménestrels d’Écosse n’étaient-ils pas rangés, par la législation, dans la classe des vauriens et des vagabonds ? En faire des jaugeurs, c’est réellement un immense progrès. Et, sans cette place, que devenait notre barde ? Un jour il a manqué de la perdre : il s’était permis de parler politique, et d’exprimer une opinion. Un jaugeur, une opinion ! quelle audace ! quel scandale ! Heureusement quelques protecteurs intervinrent, et on se contenta de le prévenir qu’il ne devait désormais espérer aucun avancement. Depuis cette époque, le découragement s’empara de lui à tout jamais. Des rhumatismes, gagnés sans doute au service de cette paternelle administration, et une fièvre lente ruinèrent sa constitution déjà minée par tant de soucis ; et il rendit au ciel sa belle âme, avec le regret de laisser sans appui, dans un monde qu’il avait trouvé lui-même si peu charitable, quatre enfants et sa femme près d’accoucher d’un cinquième, qui naquit le jour même des funérailles de son père.

À peine était-il mort, que, selon l’éternel usage, tous les esprits furent en émoi. Le peuple n’aime guère les beaux vers, mais il aime tant les beaux enterrements ! il ne voulut pas perdre cette occasion d’un divertissement funéraire. Les volontaires de Dumfries résolurent de rendre les honneurs militaires à leur illustre camarade ; l’infanterie et la cavalerie qui étaient dans la ville se joignirent à eux ; les principaux habitants daignèrent suivre le cortége, et le corps fut porté à bras jusqu’au cimetière, où, pour dernier adieu, il fut salué de trois décharges. Et puis dites que la patrie est ingrate envers ses grands hommes !

Une souscription ouverte au profit de sa veuve et de leurs cinq enfants s’éleva à sept cents livres sterling, et se chargea de publier une édition complète des Œuvres de Burns, dont le produit fut destiné au même usage. Ainsi se trouvèrent heureusement démentis les pressentiments funestes qui assiégeaient son lit de mort : car c’était là l’idée fixe de ses derniers moments, dans le délire comme dans les intervalles de lucidité.

Mais quelles que fussent sa pauvreté et ses inquiétudes constantes comme père de famille, jamais elles ne purent dompter son esprit d’indépendance, ni tempérer l’excès de sa délicatesse. Le succès de ses publications avait été brillant, et il pouvait exiger un prix avantageux de ses nouvelles productions. Dans l’année 1765, l’éditeur d’un journal de Londres, jouissant d’un grand crédit littéraire, lui offrit, en échange d’une pièce de vers par semaine, cinquante-deux guinées par an ; mais il refusa par fierté, et non par paresse, comme on pourrait le croire d’un poète. Car à cette époque même, et depuis plusieurs années, il donnait gratuitement ses belles poésies lyriques au Muséum de Johnson ; et c’est en vain que Thomson insistait pour lui faire accepter le prix de sa coopération si active au recueil des Mélodies écossaises. Dans sa pensée, c’eût été prostituer sa muse, et il ne voulut recevoir en dédommagement de sa peine qu’un exemplaire de ses ravissantes poésies.

Je me trompe : il reçut de l’argent. La destinée, indignée de se voir tenir tête, jura de le faire plier. Un chapelier, à qui il devait quelque chose, s’étant aperçu qu’il allait mourir, lui intenta un procès, et allait infailliblement le faire arrêter. Cette idée d’un emprisonnement dans l’état déplorable de santé où il était, la crainte d’être séparé de sa famille avant l’éternelle séparation, faillirent lui ôter la raison, et le forcèrent de recourir à Thomson, qu’il avait si obstinément refusé. Il lui écrivit une lettre bien touchante où il réclame de lui, à titre d’avance, une misérable somme de cinq livres sterling.

N’est-ce pas un exemple décourageant, une pensée désolante ? Le malheur fait de vous sa proie : au milieu de vos tortures, un seul sentiment vous soutient, celui de votre dignité. Pour le conserver pur et intact dans votre âme, vous aggravez vos souffrances, vous vous imposez mille privations, à vous et aux vôtres, sacrifiant tout à votre propre estime ; et un jour arrive où cette dernière consolation vous échappe, où votre délicatesse n’est plus qu’une prétention ridicule et mal soutenue, et où tous les sentiments grossiers sont absous et vengés par votre défaite ! Lord Byron se promit de ne pas tirer parti de sa plume ; et lui, riche et pair d’Angleterre, lui Anglais et poète, lui quatre fois orgueilleux, il fut forcé de se manquer de parole. Que son exemple te console dans la tombe, Robert Burns, toi plus courageux et plus délicat encore, puisque tu étais pauvre et père de famille. La société ne pardonne pas les vertus qui font sa critique, et, tôt ou tard, il faut succomber dans cette lutte inégale.

Au retour des funérailles, et après le premier moment d’enthousiasme et de reconnaissance pour celui dont la mort avait fourni l’occasion d’une cérémonie si tou- chante et si solennelle, la société sentit le besoin de se justifier d’avoir laissé mourir de misère et de dégoûts un homme dont la perte excitait tant de regrets, et, pour apaiser le cri de sa conscience, elle n’imagina rien de mieux que de le calomnier.

Il n’y avait pas de semaine que l’on n’entendît annoncer que sir John… avait enlevé la fille du ministre de telle paroisse, et que mistress une telle était partie pour le Continent avec lord ***. C’était comme une procession de Londres à Gretna-Green, et le forgeron ne savait auquel entendre. Notre jeune fermier avait l’âme sensible ; il voyait les oiseaux faire l’amour sous la feuillée. Son cœur tendre et ses dix-sept ans le poussant, il crut pouvoir se permettre de faire ce que faisaient les lords et les oiseaux, et de commencer par dire en prose à de charmantes filles ce qu’il devait chanter plus tard au public.

Tous les soirs on ramassait sous les tables les gentilshommes du voisinage. L’ivrognerie emplissait les caisses de l’accise ; et un pauvre jaugeur, encouragé par l’exemple d’une consommation dont il connaissait par état toute l’étendue, se laissait assez souvent entraîner à la taverne. Sans doute, il aurait mieux fait, au retour du travail, d’aller droit chez lui, en vrai stoïque. Mais au logis l’attendaient probablement les plaintes de sa femme, qui lui reprochait les embarras pécuniaires de la communauté ; qu’il n’était pas assez intrigant, qu’il s’occupait de niaiseries au lieu de songer au solide, qu’il devrait avoir le caractère de James ou de Williams, qu’il ne ferait jamais son chemin, et que tout son étalage d’indépendance les mènerait infailliblement à l’hôpital. — Mais il s’était épuisé le corps à la charrue et le cerveau à la poésie ; mais il avait fait tout le jour son dégoûtant métier de jaugeur ; et que de fatigues, que de chagrins ne s’oublient pas devant un pot d’ale écumeuse, à causer avec les savants de l’endroit, ou avec les amou- reux qui échangent les confidences du jeune âge contre les conseils de l’expérience !

Voyez quel excès de dépravation ! vous êtes jeune, et la chair vous tente ! Vous êtes malheureux, et vous cherchez quelquefois à oublier, à vous étourdir, et vous ne vous refusez pas toute espèce de distractions ! Que dis-je ! vous êtes homme d’honneur et de courage ; vous avez de la délicatesse, de la dignité, de la noblesse dans les sentiments ; vous avez du cœur et du génie, vous avez vingt vertus, et vous n’en avez pas vingt-deux ! Vous êtes pauvre, et vous vous permettez quelques écarts de nous autres riches ! Mais le monde se bouleverse ! À nous riches, à nous heureux, tous les plaisirs défendus ! À nous les jolies filles et les liqueurs enivrantes ! À nous toutes les jouissances ! À vous les leçons, sinon les exemples de continence ! À vous de suer, de haleter sous le faix ; et quand le soir, dételant la charrue, vient vous dégager de votre fardeau, vite au grabat pour y retrouver en songe tous les maux de la réalité ! Car, ne nous y trompons pas, et laissons là les paradoxes des chansons à boire, aux malheureux les mauvais songes, aux heureux les riants fantômes de la porte d’ivoire. La nuit n’est que le miroir trouble du jour.

Mais laissons à Burns lui-même le soin de se justifier en se faisant connaître. On a quelquefois à regretter que des poètes se soient abaissés jusqu’à la vile prose pour nous parler d’eux ; mais c’était dans des préfaces, et en la présence imposante du public. Il ne s’agit ici que d’une confidence ingénue faite à l’amitié, d’une lettre qui, n’étant pas destinée à voir le jour, est écrite avec cet inimitable abandon qu’exclut toute préoccupation de publicité. — « Quand on voit le style naturel, dit Pascal, on est tout étonné et ravi ; car on s’attendait à voir un auteur, et on trouve un homme. »

« Monsieur, écrivait-il en 1787 au docteur Moore, l’auteur de Zelucco, d’Édouard, etc., depuis plusieurs mois j’ai couru le pays ; mais maintenant me voici retenu par une maladie de langueur qui, je suppose, a son siége dans l’estomac. Pour me distraire, il m’a pris la fantaisie de vous écrire ma propre histoire. Mon nom a fait quelque peu de bruit dans ce pays ; vous avez bien voulu vous intéresser à moi avec chaleur, et je pense qu’un récit sincère pourra vous amuser dans vos moments de désœuvrement. Car je vous assure, monsieur, que comme Salomon, à qui je crois ressembler quelquefois — à la sagesse près, mais c’est une bagatelle — comme lui, dis-je, j’ai tourné mes yeux pour contempler la démence et la folie, et comme lui j’ai trop souvent fraternisé avec elles…

» Je n’ai pas le moindre droit au titre de gentilhomme. L’hiver dernier, à Édimbourg, j’ai parcouru le livre de la noblesse, et j’y ai trouvé à peu près tous les noms du royaume ; mais quant à moi, mon sang ancien, mais obscur, s’est traîné jusqu’à moi de faquin en faquin depuis le déluge ; et gueules, pourpre et argent m’ont complétement désavoué.

» Mon père était du nord de l’Écosse. Il était fils d’un fermier qui louait les terres des nobles Keith de Marischal, et il eut l’honneur de partager leur sort. Je me sers ici du mot honneur sans l’appliquer à ses principes politiques. Loyal et déloyal sont pour moi des termes purement relatifs, le droit étant toujours au plus fort. Mais ceux qui vont au-devant de la ruine, et tendent la main à l’infamie pour ce qu’ils croient sincèrement être la cause de leur Dieu ou de leur roi, ceux-là sont, comme Marc-Antoine le dit, dans Shakspeare, de Brutus et Cassius, des hommes honorables.

» Mon père, après plusieurs années de vicissitudes, recueillit une assez bonne provision d’expérience ; et c’est à cela que je dois le peu de sagesse auquel je dois prétendre. Je n’ai pas rencontré beaucoup de gens qui con- nussent les hommes comme lui. Mais une probité obstinée, et une irascibilité aveugle, indomptable, sont des défauts sans remède : aussi je suis né le fils d’un homme fort pauvre. Pendant les six ou sept premières années de ma vie, mon père fut le jardinier d’un digne petit propriétaire dans le voisinage d’Ayr. S’il était resté dans cette position, ma perspective était un petit emploi en sous-ordre dans quelque ferme des environs. Mais son vœu le plus cher était de garder ses enfants sous ses yeux jusqu’à ce qu’ils pussent discerner le bien du mal. Aussi, avec l’assistance de son généreux maître, mon père s’aventura à prendre à bail une petite ferme.

» À cette époque, je n’étais le favori de personne. J’avais une bonne mémoire, une santé robuste, et une piété de routine, comme un enfant que j’étais. Avec quelques coups de férule, mon maître d’école fit de moi un savant anglais, et, à dix ou douze ans, j’étais docteur ès substantifs, verbes et particules. Je dus aussi beaucoup, dans mon enfance, à une vieille femme qui demeurait avec nous, et qui était d’une ignorance, d’une crédulité et d’une superstition remarquables. Nul, dans le pays, n’avait une plus vaste collection de contes et de chansons sur les diables, les fées, les esprits, les sorcières, les magiciens, les feux follets, les lutins, les fantômes, les apparitions, les charmes, les géants, les dragons, etc. Non-seulement ses récits cultivèrent en moi les germes de la poésie, mais ils eurent un tel effet sur mon imagination, que même à présent, dans mes courses nocturnes, j’ai souvent, malgré moi, l’œil sur certains endroits suspects ; et, bien que personne ne soit plus sceptique en de telles matières, il me faut parfois un effort de philosonhie pour chasser ces vaines terreurs…

» Les deux premiers livres que je lus seul furent la Vie d’Annibal et l’Histoire de sir William Wallace. Jamais livres depuis ne m’ont fait ce plaisir. Annibal enflamma ma jeune imagination d’une ardeur militaire. Je mar- chais fièrement à côté des recrues, au son du tambour et de la cornemuse, regrettant de n’être pas assez grand pour être soldat. Et, quant à l’histoire de Wallace, elle versa dans mes veines un préjugé écossais qui fera bouillonner mon sang jusqu’au jour où, la vie fermant ses écluses, il rentrera dans le repos éternel.

» La théologie scolastique, à cette époque, avait ensorcelé le pays ; et moi, jaloux de briller dans les réunions des dimanches, entre les sermons, aux funérailles, etc…, je me mis, quelques années plus tard, à attaquer le calvinisme avec tant de chaleur et d’indiscrétion, que je soulevai contre moi un cri d’hérésie qui retentit encore à cette heure.

» La proximité d’Ayr eut pour moi quelque avantage. Mon humeur sociable, quand la fierté lui laissait le champ libre, était comme la définition de l’infini dans notre catéchisme : « sans bornes ni limites. » Je formai des liaisons avec quelques jeunes garçons plus favorisés que moi de la fortune, et occupés à répéter les rôles dans lesquels ils allaient paraître sur le théâtre de la vie où j’étais, hélas ! destiné à les envier de la coulisse. D’ordinaire, ce n’est pas à un âge si tendre que nos gentilshommes ont le juste sentiment de l’énorme distance qui les sépare de leurs camarades en guenilles. Ce n’est pas en un jour que l’on donne à un petit grand seigneur ce dédain convenable et séant pour les insignifiants et stupides pauvres diables d’ouvriers et de paysans qui l’entourent, et qui, peut-être, sont nés dans le même village que lui. Mes jeunes supérieurs n’insultèrent jamais l’apparence rustaude de mon misérable individu, dont les deux extrémités étaient souvent exposées à l’inclémence de toutes les saisons. Ils me faisaient cadeau de volumes dépareillés, où même alors je puisais quelque observation. L’un d’eux… m’apprit un peu de français ; et quand il arrivait à mes jeunes amis et bienfaiteurs de s’embarquer pour les Indes orientales ou occidentales, ces séparations me causaient souvent une vive affliction. Mais j’allais être appelé à des maux plus sérieux.

» Le généreux maître de mon père mourut. Sa ferme devint un marché onéreux, et, pour comble d’infortune, nous tombâmes dans les mains d’un agent qui a posé pour le portrait qui se trouve dans mon conte des Deux chiens. Mon père était âgé quand il se maria, j’étais l’aîné de sept enfants ; et lui, usé par des fatigues prématurées, n’était plus en état de supporter le travail. Mon père s’irritait vite, mais son courage n’était pas facilement abattu. Son bail était résiliable dans deux ans, et, pour atteindre la fin de ces deux années, nous réduisîmes nos dépenses. Nous vivions misérablement. Pour mon âge, j’étais un habile laboureur ; et l’aîné après moi, Gilbert, pouvait très-bien mener la charrue et m’aider à battre le blé. Un faiseur de romans aurait peut-être vu ces scènes avec quelque satisfaction ; mais non pas moi. Je me sens bouillir encore d’indignation au souvenir des insolentes menaces de ce gredin d’agent, dont les lettres nous faisaient tous fondre en larmes.

» L’obscurité mélancolique d’un ermite et le labeur incessant d’un galérien, tel fut mon genre de vie jusqu’à l’âge de seize ans. C’est un peu avant cette époque que je commis, pour la première fois, le péché de la rime. Vous connaissez la coutume de notre pays, d’accoupler un homme et une femme pour les travaux de la moisson. Dans ma quinzième automne, mon associée fut une séduisante créature, plus jeune que moi d’un an. Je sais trop peu l’anglais pour lui rendre justice en cette langue ; mais vous comprenez l’écossais — c’était une bonie, sweet, sonsie lass. En un mot, elle m’initia sans le vouloir à cette délicieuse passion, qu’en dépit de l’acide désappointement, de la prudence, ce cheval de brasseur, et de la philosophie, cette rongeuse de livres, je tiens pour la première des joies humaines, pour notre plus chère bénédiction ici-bas. Comment elle gagna la contagion, je ne puis le dire. Vous autres médecins, vous parlez beaucoup d’infection par respiration, par attouchement, etc… mais je ne lui dis jamais expressément que j’étais amoureux d’elle. En vérité, je ne savais pas moi-même pourquoi j’aimais tant à rester en arrière avec elle le soir, au retour du travail ; pourquoi les notes de sa voix faisaient vibrer les cordes de mon cœur comme une harpe éolienne, et particulièrement pourquoi mon pouls battait si fort quand j’approchais l’œil et le doigt de sa petite main, pour en extraire les cruels piquants de la ronce ou du chardon.

» Entre autres qualités séduisantes, elle chantait avec tant de charme ! C’est sur son reel favori que j’essayai mes premiers vers. Je n’étais pas assez présomptueux pour m’imaginer qu’ils vaudraient ceux imprimés, composés par des hommes qui savaient le grec et le latin. Mais ma belle chantait une chanson faite, disait-on, par le fils d’un petit laird de campagne sur une des filles en service chez son père, et dont il était amoureux ; et je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer aussi bien que lui, car, au total, il n’était pas plus savant que moi.

» Tel fut mon début en amour et en poésie, ma plus vive et parfois ma seule jouissance. Mon père, à force de courage, ayant atteint l’époque de la résiliation de son bail, entra dans une plus grande ferme, environ dix milles plus loin dans le pays. Son marché était de nature à lui procurer quelque peu d’arsent comptant au commencement de son bail : autrement l’affaire eût été impraticable. Pendant quatre années, nous y vécûmes assez à notre aise. Mais une difficulté s’étant élevée entre lui et son propriétaire, après avoir été ballotté trois ans dans le tourbillon de la chicane, mon père fut sauvé tout juste, des horreurs d’un emprisonnement, par une consomption qui, après deux années de promesses, voulut bien le visiter enfin, et l’emporter « où les méchants ces- sent de tourmenter, et où les fatigués sont en repos. »

» C’est à l’époque où nous vécûmes sur cette ferme que ma petite histoire est le plus remplie d’événements. Au commencement de cette période, j’étais peut-être le garçon le plus emprunté, le plus gauche de la paroisse. Nul solitaire n’était moins au fait des voies du monde. Ce que je savais d’histoire ancienne, je le tenais des grammaires géographiques de Salmon et de Guthrie ; et les idées que je m’étais formées sur les mœurs modernes, sur la littérature et la critique, je les devais au Spectateur. Ajoutez-y les œuvres de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson, sur l’agriculture ; le Panthéon païen ; l’Essai de Locke sur l’entendement humain ; l’Histoire de la Bible, de Stackhouse ; le Guide du jardinier breton, par Justice ; les lecons de Bayle, les œuvres d’Allan Ramsay, la Doctrine de l’Écriture sur le péché originel, par Taylor ; un Recueil choisi de chansons anglaises, et les Méditations de Hervey, et vous aurez toutes mes lectures. Le Recueil de chansons était mon vade-mecum. Tout en conduisant ma charrette ou me rendant à l’ouvrage, je les dévorais, chanson par chanson, vers par vers, distinguant soigneusement le vrai tendre ou sublime de l’affectation et de l’ampoulé. Je suis convaincu que je dois à cette habitude beaucoup de mon habileté de critique, telle quelle.

» Dans ma dix-septième année, pour me dégourdir un peu, j’allai à une école de danse de campagne. Mon père avait une antipathie inconcevable contre ces réunions, et c’est contrairement à ses désirs que j’y allais, ce dont je me repens encore aujourd’hui. Mon père, je l’ai déjà dit, était sujet à de grands emportements : depuis cette désobéissance, il me prit dans une sorte de grippe ; ce qui, je crois, fut une des causes de la dissipation de mes années subséquentes. — Je dis dissipation, comparativement à la sobriété et à la stricte régularité de vie des presbytériens de campagne. Car, bien que les feux follets d’une capricieuse insouciance fussent les seules lumières de mon sentier, néanmoins mes premiers principes de piété et de vertu me tinrent quelques années plus tard dans la ligne de l’innocence. Le grand malheur de ma vie, ce fut de manquer de but. J’avais senti de bonne heure quelques mouvements d’ambition ; mais c’étaient les aveugles tâtonnements du cyclope d’Homère autour de sa caverne. Je vis que la situation de mon père m’imposait un travail continuel. Les deux seules portes par où je pusse entrer au temple de la Fortune, étaient une mesquine économie, ou de petits profits chicaniers. La première, l’ouverture en est si resserrée que je ne pus jamais m’y introduire. — L’autre, je l’ai toujours haïe. — Le seuil même en est souillé. Ainsi, dénué de but dans la vie, avec un besoin réel de société, dû autant à une gaité naturelle qu’à un esprit observateur, avec un tempérament mélancolique ou hypocondriaque qui me faisait fuir la solitude ; ajoutez-y ma réputation de science littéraire, un certain talent de logique sauvage, et une force de pensée qui se rapprochait assez du bon sens, et il ne paraîtra pas surprenant que je fusse généralement bien venu chez les gens auxquels je rendais visite ; et ce n’est pas une merveille non plus si, lorsque deux ou trois personnes se réunissaient, j’étais toujours du nombre.

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