Front matter
TABLE DES MATIERES
APPENDICE
notes explicatives sur les photogravures du livre
Préface
Quelles chansons chantaient les Sirènes ? Cette question-là eût fait honneur au Sphinx, et lui eût permis de dévorer Œdipe. Elle n’appartient pas cependant à ce personnage fabuleux. Le mérite de l’avoir proposée aux savants du dix-septième siècle en revient au célèbre archéologue anglais, sir Thomas Browne, et vous pourriez, comme moi, la retrouver dans ses Dissertations inédites sur les antiquités. Ce fut là qu’Edgar Poe vint la choisir pour épigraphe au Double assassinat dans la rue Morgue, l’une de ses meilleures Histoires extraordinaires.
J’ignore absolument si quelque chercheur, amoureux du bizarre et de l’inconnu, essaya jamais de résoudre cette énigme située au delà de toute conjecture, mais j’en sais une autre plus susceptible de recherches fructueuses, intéressantes, utiles, et de satisfaisante solution : Quels noëls chantaient nos ancêtres ?
Ce livre en sera la réponse. — Réponse imparfaite, hélas ! fâcheusement incomplète. Mais en pouvait-il être autrement ? Je n’ai eu à ma disposition, dans la poursuite de ce travail aride, que cinq vieux recueils de cantiques français religieusement conservés à l’Hôtel-Dieu de Québec.
Trop souvent, au cours de mes laborieuses études, j’ai partagé la colère sourde de l’honnête et courageux ouvrier voulant bien travailler comme un ilote, gagner à la sueur de son front et au sang de ses mains le pain quotidien de sa famille, mais ne trouvant pas l’emploi qu’il s’épuise à chercher. Ici, ce n’était pas l’ouvrage qui manquait, mais l’outil : le livre, le document, l’archive. Sans la rarissime édition des Poésies chrétiennes de l’abbé Pellegrin — dont l’Hôtel-Dieu de Québec est seul à posséder, au Canada, un superbe exemplaire — l’histoire des Noëls anciens de la Nouvelle-France eût été impossible à écrire, car ce livre en est véritablement la clef de voûte. Je n’ai pas la fatuité de prétendre l’avoir fait. Ces articles ne sont, dans mon esprit, que des travaux préliminaires, les pierres d’attente — oserai-je dire les pierres d’assises ? — d’un édifice dont je me flatte d’avoir tracé les grandes lignes, sans caresser l’ambition de le construire, ou l’espoir de le terminer.
Nos ancêtres Français-canadiens et Canadiens-français chantèrent tous les noëls de Martial de Brives, de Surin, de Pellegrin, de Garnier, de Daulé et bien d’autres encore : l’événement en est sûr ; cependant la certitude la plus absolue ne constituerait pas une raison de les rééditer en bloc. L’intérêt, comme l’utilité, de cette étude est de rechercher dans cette foule compacte de cantiques centenaires quels noëls nous chantons encore aujourd’hui que chantaient autrefois nos ancêtres. Là se limite strictement son objet.
J’ai peut-être les aptitudes d’un archiviste, je suis patient aux recherches et dur au travail, deux qualités que j’appellerai négatives, beaucoup plus mécaniques Peut-être aussi, avec une forte dose d’imagination, m’a-t-il été réparti quelques moyens littéraires qui m’eussent permis d’écrire convenablement l’histoire de leurs origines ou de raconter leur découverte avec quelque intérêt. Mais un talent indispensable, un don essentiel me manque absolument : je ne suis pas musicien, bien que je me vante d’être un grand ami de la musique. La passion d’un art ne suppléera jamais à sa connaissance, et son langage demeure pour moi un idiome étranger que j’écoute cependant avec un plaisir infini.
Aux qualités d’endurance et de labeur des archivistes, aux moyens de gymnastique intellectuelle propres aux gens de lettres, il faudrait encore ajouter les aptitudes particulières des musiciens dont l’art subtil et délicat exige un goût sûr, jamais émoussé, une émotion toujours neuve et sincère. Trouvez donc un archiviste-littérateur-musicien, prêtez-lui du style et de la critique, faites en sorte qu’il ait le cœur d’un poète et la tête d’un mathématicien, et ce phénix vous parlera sciemment alors des Noëls anciens de la Nouvelle-France. Voilà pourquoi, n’étant pas ce fortuné diseur, il restera encore à signaler tant et de si jolies choses sur la musique primitive de nos vieux cantiques canadiens-français.
Je sais que le vulgaire prétend que l’on parle toujours bien de ce qu’on aime et l’on m’opposera l’exemple de Pythagore, dont un ami de Platon, Ponticus Héraclidès, nous a rapporté l’aventure. Pythagore, étant un jour allé à Phlionte, en Péloponèse, y rencontra Léon, premier magistrat de la ville, avec lequel il disserta longuement et discourut de savante manière. Émerveillé de son éloquence, Léon lui en demanda le secret, croyant qu’elle se pouvait enseigner comme l’art des rhéteurs. Mais Pythagore lui répondit qu’il n’était pas orateur mais seulement philosophe, c’est-à-dire ami de la sagesse.
Que conclure de cette anecdote ? Rien autre chose que Pythagore était un orgueilleux qui faisait montre d’une fausse modestie ; qu’il n’était pas seulement ami de la sagesse, mais encore, et très certainement un sage, un philosophe, au sens moderne de ce mot, puisqu’il inventa le nom et le premier donna la définition de la plus haute des connaissances humaines. Pythagore, ami de la sagesse, ne pouvait l’être qu’à la condition d’admettre implicitement sa qualité de philosophe, tandis que vous et moi pouvons nous dire amis de la musique sans la connaître, sans la comprendre même ; il nous suffit pour cela de l’écouter.
En tout ceci, je ne fais auprès de mon lecteur que jouer le rôle d’un convive assis à un somptueux banquet et qui signale à son voisin de table tel et tel article de la carte rédigée, comme une note diplomatique, avec un art et une recherche aussi savants que dissimulés. Pour trouver le mets exquis, nul besoin d’en connaître la recette, il suffit d’y goûter. Ainsi je procède. Je dis simplement : « Écoutez bien cette mélodie, je ne m’engage pas à vous donner le comment et le pourquoi de son charme, mais elle me paraît délicieuse ; veuillez donc lui prêter une oreille attentive. »
J’ai lu quelque part dans un magazine, sous la signature de Zangwill, — un critique anglais fort à la mode — cette pensée qui me paraît clore tout le débat : « Art is finally for the spectator, not for the artist. The connaisseur in the banquetting-room does not care for the theories and quarrels of the kitchen ! “ You might as well say the man who can’t make a plum-pudding can’t enjoy a plum-pudding ”, was the sentiment of Dr. Johnson. » Or, ce docteur Johnson n’est autre que le fameux classique Samuel Johnson, l’auteur du Dictionnaire de la langue anglaise, l’un des hommes les plus savants du dix-huitième siècle. Inutile d’appuyer sur la valeur de son opinion.
La musique des Noëls anciens de la Nouvelle-France est empruntée, pour le plus grand nombre, à de simples et naïves mélodies populaires. En raison du sujet et des personnages qui les chantent cette simplicité même devient un mérite ; la fraîcheur des motifs, la couleur locale, l’archaïsme du style musical et littéraire, tout conspire à conserver à ces lieds religieux une faveur constante.
Ces noëls nous semblent exquis, surtout par l’habitude que nous avons de les entendre ; ils ont réjoui notre jeunesse, bercé notre première enfance. Aussi les trouvons-nous ravissants, incomparablement beaux, à cause des souvenirs délicieux qu’ils évoquent. Musset avait raison d’écrire ces vers que j’ai choisis comme épigraphe à cet ouvrage :
Le poète des Nuits de Décembre écoutait peut-être alors chanter dans sa mémoire un vieux noël, écho lointain venu de ces églises où Rolla, blasphémateur et sceptique, se tenait orgueilleusement debout !
L’identité des sources où les noëls français puisent leurs suaves inspirations leur donne à tous une ressemblance frappante, un cachet indélébile, un air de famille irrécusable. Bien qu’on les reconnaisse pour frères aux traits de la physionomie, la différence des provinces, des époques, des caractères et des coutumes locales leur imprime en même temps une grande variété. « Ici, écrit Pierre Veuillot, domine la grâce, là, ressort plus particulièrement l’allégresse. Le noël breton a surtout de l’émotion, de la simplicité forte ; le noël bourguignon brille davantage par l’esprit et la verve ; les noëls méridionaux sont vifs, ailés ; au centre et au nord de la France le cantique de noël nous attendrit, nous pénètre jusqu’à l’âme. »
Graves ou naïfs, spirituels ou émus, langoureux ou gais, tous les noëls de notre ancienne mère-patrie sont charmants : tous exhalent un parfum de poésie véritable où se révèle l’âme même du peuple. Aux enfants aux vieillards silencieux, aux artisans, aux érudits, aux cœurs simples, aux intelligences d’élite, à toutes les conditions comme à tous les âges de la vie, ils parlent un langage merveilleux. Leur joie se tempère cependant, pour la plupart des auditeurs, par cette mélancolie sereine qui existe à entendre chanter, tous les ans, une même mélodie, dans une même église, à la même date et à la même heure : au minuit solennel et mystérieux de Noël.
Par un excès de sensibilité où il entre beaucoup moins d’imagination qu’on ne pense, nous prêtons un cœur et une âme aux orgues de nos cathédrales et aux échos de leurs sanctuaires. Nous en faisons des êtres conscients qui reconnaissent comme nous-mêmes, et avec une égale intensité d’émotion, les mélodies qu’ils chantent sur les claviers ou dans les voûtes. Ils semblent doués de mémoire, se rappeler véritablement leurs accords, comme nous les notes et les paroles des cantiques, partager enfin notre propre enthousiasme : les instruments ont des effets de sonorité et d’harmonie trop magnifiques pour n’être pas intelligents. Et alors il se produit un phénomène étrange, un cas étonnant de télépathie. Sous l’empire de cette hallucination irrésistible, nous croyons fermement reconnaître, en écoutant ces Noëls anciens de la Nouvelle-France, les voix de nos premiers ancêtres, de nos grands aïeux, — Français-canadiens du dix-septième siècle, Canadiens-français du dix-huitième, — accourus à l’appel des refrains populaires et appuyant de leurs masses chorales tout l’effort de nos maîtrises modernes.
Cette illusion de notre cœur est un parfait délice pour notre esprit qu’elle fascine à son tour et qui la continue, l’éternise, la poursuit plus loin que l’Arabe, au désert, un mirage de palmiers ou d’eaux vives. Nous les écoutons encore, ces voix idéales, longtemps après qu’elles se sont tues.
Une seule demeure cependant, qui nous éveille de ce rêve inoubliable ; son accent est si doux, son timbre est à ce point harmonieux que nous passons sans secousse, comme sous la caresse d’un baiser, du ravissement de notre extase au charme de son souvenir. Cette voix amie parle de nos aïeux :
« Leur mémoire, dit-elle, est comme un délicieux parfum préparé par une main habile. »
« Leur souvenir sera doux à la bouche de tous les hommes comme le miel, suave comme les chants entendus au milieu d’un festin. »
Elle semble lire plutôt qu’adresser ces paroles. En effet, après quelques recherches, on les retrouverait dans l’Ecclésiastique : Memoria Josiœ in compositionem odoris. C’est l’oraison funèbre des rois de Juda répétée sur la tombe de nos ancêtres.
Heureux les morts qui se rappellent à notre souvenir par un parfum ou par une mélodie ! Confiés à ce que la nature a de plus éphémère et de plus fragile, — une fleur, un écho — leurs noms demeurent et vivent dans l’histoire de leurs familles et de leur pays. Que le chant des Noëls anciens de la Nouvelle-France en soit, pour mes lecteurs, une démonstration aussi gracieuse qu’éloquente.
I
Si je consulte le Journal des Jésuites, à la date du 25 décembre 1645, je lis ce qui suit :
« Le premier coup de la messe de minuit sonna à onze heures, le deuxième un peu avant la demie, et pour lors on commença à chanter deux airs : — Venez, mon Dieu, etc, et Chantons Noé, etc. Monsieur de la Ferté faisait la basse, Saint-Martin jouait du violon. Il y avait encore une flûte d’Allemagne qui ne se trouva pas d’accord quand se vint à l’Église. Nous eûmes fait un peu devant minuit ; on ne laissa pas de chanter le Te Deum, et un peu après on tira un coup de canon pour signal de minuit, où commença la messe. »
J’avoue humblement qu’il m’a été jusqu’à présent impossible de retrouver le premier de ces deux airs, — Venez, mon Dieu., — mentionné dans cet extrait. D’autres vaillants archéologues plus heureux que moi, c’est-à-dire mieux fournis de livres, y parviendront sans doute. Quant au second, Chantons Noé, on me l’a signalé dans
un Recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Belley. Le voici :
Chantons tous à la naissance Du Rédempteur incarné : Noé, Noé, Noé, Noé ! Puisque c’est notre croyance, Entonnons-Lui : Kyrie.
Tout te chœur reprend et continue le chant du Kyrie eleison.
Adorons dans cette crèche Sa profonde humilité. Noé, Noé, Noé, Noé ! C’est de là qu’Il nous la prêche ; Redisons-lui : Kyrie.
En implorant sa clémence, Demandons à sa bonté, Noé, Noé, Noé, Noé ! Qu’Il nous donne la constance D’achever le Kyrie.
Et pour conserver l’usage Dans l’Église respecté, Noé, Noé, Noé, Noé ! Poursuivons d’un grand courage En disant aussi : Christe.
Il vient pour mettre en sa gloire Ceux qui l’auront mérité. Noé, Noé, Noé, Noé ! Ayons bien dans la mémoire De chanter toujours : Christe.
Saluons aussi la Mère Qui dans son sein l’a porté : Noé, Noé, Noé, Noé ! Prions-la d’un cœur sincère De dire pour nous : Christe.
Il est né dans une étable, Pauvre, faible, et tout glacé. Noé, Noé, Noé, Noé ! Il aura pour agréable Qu’on répète : Kyrie.
Tâchons que cette naissance Nous mène à la sainteté. Noé, Noé, Noé, Noé ! Pour en avoir l’assurance, Disons souvent : Kyrie.
Tous les saints se réjouissent, Le ciel même a répété : Noé, Noé, Noé, Noé ! Qu’à l’envi nos voix unissent Au Gloria : Kyrie..
Tel fut le noël que l’on chanta à Québec, à la messe de minuit, le 25 décembre 1645, célébrée dans la maison de la Compagnie des Cent Associés, l’église paroissiale — Notre-Dame de Recouvrance — ayant été incendiée cinq ans auparavant, le 14 juin 1640. Ce cantique aura donc deux cent cinquante-quatre ans à la Noël prochaine, 1899. Un bel âge, n’est-ce pas ? C’est le doyen vénérable, l’aïeul, le grand ancêtre des Noëls Anciens de La Nouvelle-France — des noëls identifiés, bien entendu.
II
Je lis encore dans le Journal des Jésuites, à la date du 25 décembre 1646 :
« On sonna la veille de Noël à onze heures ; on dit l’air Mortels, et ensuite les litanies du Nom de Jésus. On tira un coup de canon à minuit et aussitôt on commença le Te Deum et puis la messe… On tira cinq coups à l’élévation de la messe de minuit. » etc.
Cuvier, à la seule inspection d’un os, reconstituait des monstres énormes, le mastodonte, le mégathérium antédiluviens. Il pensait que la structure d’un être disparu se révèle clairement dans une de ses dents, et cette dent lui a suffi pour ressusciter des troupeaux d’animaux gigantesques. Voilà donc ce qu’au savant pouvait dire un os, seul débri conservé en dépit des siècles.
Or, quelque chose dure autant que les os, plus même, on le peut affirmer sûrement : ce sont les mots. Sans posséder le prodigieux talent du grand naturaliste, je crois cependant avoir retrouvé, avec un mot, les cinq couplets du noël chanté à Québec, à la messe de minuit, le 25 décembre 1646, célébrée, comme la précédente, dans la maison de la Compagnie des Cent Associés.
J’ai dit qu’un mot, un petit mot de deux syllabes — Mortels — me l’avait fait retrouver dans un incunable canadien, le Nouveau recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec. Bien que ce livre ne soit pas signé, l’auteur en est parfaitement connu.
Le 26 juin 1794, débarquait à Québec un jeune prêtre, âgé de vingt-huit ans, qui n’avait pour tout bagage qu’un bréviaire, un violon, et un recueil de cantiques. Encore ce recueil — pour éviter sans doute des frais de douane — n’était-il imprimé que dans sa mémoire. Il se nommait Jean-Denis Daulé. C’était un prêtre que la Révolution Française avait chassé de son pays. Dans sa vieillesse, le bon Père Daulé, — c’est ainsi que toute la population de Québec, d’accord en cela avec le clergé, appelait le vénérable octogénaire — le bon Père Daulé se complaisait à raconter une étrange et singulière aventure survenue le jour même de son arrivée en Angleterre.
Il pouvait être cinq heures du soir, à la nuit tombante, en octobre. Le triste émigré suivait, au hasard de la route, un chemin parallèle au rivage d’où s’éloignait déjà le navire sauveur dont les blanches voiles éclairaient seules un ténébreux horizon. Il s’en allait, absolument perdu sur cette terre étrangère, ne sachant même pas le nom de la ville ou du hameau vers lequel il marchait. Où coucherait-il aujourd’hui ? Mangerait-il demain ?
Tout à coup, un galop furieux se fait entendre derrière lui. Le pauvre vagabond, qui se tenait au milieu de la chaussée, se range au plus vite. Le cheval, en apparence indomptable, semblait emporter son cavalier à l’abîme. Comme il passait devant lui, l’animal affolé fit un écart terrible. Mais son maître, par un prodigieux coup de bride, l’arrêta net. Daulé, se croyant mort, était tombé à genoux, les mains jointes, criant : « Mon Dieu ! » Le cavalier saute à terre, court au prêtre, le relève, puis, avec le grand geste d’un assassin qui poignarde, il lui enfonce… un portefeuille dans la poitrine. Avant que le proscrit épouvanté ne soit revenu de sa stupéfaction, le fantastique inconnu remonte en selle, pique des deux, et disparaît dans l’obscurité comme un personnage suspect de légende.
Le portefeuille contenait vingt louis d’or et une carte sur laquelle était écrit le nom d’un pays que le lecteur devinera sans peine. Avec cet argent, le bon Père Daulé paya ses frais d’auberge au village, son voyage à Londres et son passage à bord du premier navire appareillant pour le Canada.
Il débarqua à Québec le 26 juin 1794, et se retira au séminaire. Le premier octobre suivant, il alla résider chez les Jésuites. Il fut curé de la paroisse des Écureuils, de 1795 à 1806. De 1806 à 1832 — vingt-six ans — il fut le chapelain des religieuses Ursulines à Québec. Ce fut durant ce long séjour au monastère qu’il prépara son Recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec, en reconnaissance du fraternel accueil qu’il avait reçu au pays.
Son précieux Recueil, qu’il publia, en 1819, sous le voile de l’anonymat, nous a conservé le texte du noël chanté à Québec, la nuit du 25 décembre 1646, dans cette chapelle temporaire dont j’ai parlé et qui se trouvait alors installée, en attendant la reconstruction de l’église paroissiale, au second étage de la maison de la Compagnie des Cent Associés. Ce cantique n’est qu’une paraphrase rythmée des paroles du prophète Isaïe :
Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini, rectas facite in solitudine semitas Dei nostri.
Omnis vallis exaltabitur, et omnis mons et collis humiliabitur, et erunt prava in directa, et aspera in vias planas.
Et revelabitur gloria Domini, et videbit omnis caro pariter quod os Domini locutum est. — Ch. 40, versets 3, 4 et 5.
« On entend la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les sentiers du Seigneur, rendez droit le chemin de la plaine.
« Abaissez les collines, comblez les vallons ; qu’on répare les chemins, qu’on aplanisse les routes.
« La gloire du Seigneur sera révélée, le Seigneur va parler, toute la terre verra notre Sauveur. »
Mortels, préparez-vous, le Seigneur va paraître, Il vient pour vous combler de ses divins bienfaits, Venez le reconnaître. Se donnant à jamais, Il daigne vous promettre La paix.
Ce que Jean autrefois aux Juifs faisait entendre, Pour leur faire éviter le céleste courroux, Nous devons le comprendre Et le pratiquer tous, Quand un Dieu veut descendre Pour nous.
Préparez sas sentiers, que tout mont s’aplanisse, Égalez, s’il le faut, les vallons les plus creux ; Faites que s’adoucisse Tout chemin raboteux, Que droit il aboutisse Aux cieux.
Mais ce qu’il faut changer, c’est le cœur, non la terre ; Ce qu’il faut réformer, chrétiens, ce sont nos mœurs ; Pour voir cette Lumière, Et goûter les douceurs De ce Roi salutaire Des cœurs.
Détruire tout orgueil, c’est baisser la montagne ; Nous remplir de vertus, c’est combler les vallons ; Égaler la campagne, C’est en tout être bons ; Un Dieu nous accompagne, Allons !
Tel est ce vieux noël, venu on ne sait d’où, comme les pèlerins d’autrefois. Il est très beau n’est-ce pas ? Qui en est l’auteur ? Pour répondre à cette question-là il faudrait avoir ses grandes et petites entrées à la Bibliothèque Nationale à Paris. Ne cherchez pas ailleurs les bibles de noëls français, introuvables au Canada.
Par bonheur, nous possédons la musique de ce cantique remarquable, l’air en est indiqué au titre : Après le cours heureux.
Lorsqu’en 1819 l’abbé Daulé publia son Nouveau recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec, il y avait cent ans et plus que nos ancêtres chantaient les Cantiques Spirituels et les Noëls Nouveaux (1701-1710) du célèbre abbé Pellegrin. Or, parmi les Cantiques Spirituels de ce fécond compositeur — (ils sont au nombre de 221) — il y en avait un, écrit sur cette pensée : que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Alors comme aujourd’hui, il était, hélas ! et il est encore très en vogue, car on le chantait, comme on le chante, aux funérailles des grands personnages.
J’avais dix ans quand je l’entendis chanter à la cathédrale (aujourd’hui basilique mineure) de Notre-Dame de Québec, le matin du 13 janvier 1865. Jour de deuil que celui-là pour ma ville natale et le Canada français. Dans tout l’éclat de nos pompes religieuses, on y célébrait les funérailles d’un saint prêtre et d’un grand écrivain, l’abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland. À l’offertoire de la messe, là-haut, au chœur de l’orgue, la maîtrise chanta ce beau cantique de Pellegrin. C’est une de ses meilleures poésies religieuses, elle paraphrase avec un rare bonheur ces paroles du psaume 115 : preciosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.
Dix-neuf ans plus tard, le 9 décembre 1884, toujours à Notre-Dame de Québec, la maîtrise répétait le cantique de Pellegrin sur le cercueil d’un autre prêtre éminent, fin lettré et savant musicien, Monsieur l’abbé Pierre Lagacé, Principal de l’école normale Laval. Et je fus confirmé dans cette impression de très noble et très sereine mélancolie inspirée par cette belle composition.
J’ai constaté depuis que ce cantique de mort avait pour ancêtre spirituel le noël deux fois centenaire que nous sommes à étudier, lequel avait lui-même emprunté sa musique à un air de vaudeville écrit au commencement du dix-septième siècle ! Eh bien ! malgré la certitude historique de ce double fait, cette mélodie n’éveille en moi qu’un invincible sentiment de tristesse. Tant il est vrai que les impressions, de personnes ou de choses, d’événements ou de circonstances, reçues dans l’enfance et répétées dans la jeunesse, demeurent vivaces, indélébiles dans la mémoire du cœur et de l’esprit. La mélodie du vieux noël que nous allons écouter ensemble m’a causé l’une des meilleures émotions de ma vie. Son souvenir m’est délicieux à rappeler. Je m’en exagère sans doute la valeur. Cela tient-il à l’influence décisive des mots sur la musique ? Je ne sais. La faute en est-elle à mon imagination ardente, trop émue par les réminiscences personnelles que cette mélodie éveille en moi ? Peut-être. Mais il y a plus. Je crois à l’influence sympathique des airs anciens, airs doux et tendres, jadis aimés, leur beauté fascinatrice m’est irrésistible. Et sur ce point, lecteur, ne partagerez-vous pas mon sentiment ? Le souvenir d’un amour, d’une joie, d’un deuil ne demeure-t-il pas indissolublement attaché à tel ou tel refrain de chanson rieuse ou mélancolique ? Toute une époque même de la vie ne ressuscite-t-elle pas dans la mémoire où se répercute en échos éternels une complainte attendrissante ? Qui ne regrette pas sa jeunesse en écoutant, à l’automne de la vie, une voix étrangère chanter la romance de ses vingt ans ?
Je dois à mes lecteurs d’expliquer comment je sais et prouve que le noël de 1646, publié dans le Recueil de l’abbé Daulé, a pour musique un air de vaudeville. Tout se réduit à une citation et à une référence. L’ouvrage de Pellegrin est intitulé : « Cantiques spirituels sur les points principaux de la religion et de la morale chrétienne, composés sur des airs d’opéras, de vaudevilles très connus et sur les chants de l’Eglise. » La première édition en parut à Paris en 1701. La seconde, publiée en 1706, à Paris, par Nicolas LeClerc, est celle que j’ai consultée aux archives de l’Hôtel-Dieu de Québec. À la page 73 de cette dernière édition, se trouve le cantique 34ième : Que la mort des justes est précieuse devant Dieu, sur l’air : On dit que vos parents sont autant de Centaures, du vaudeville intitulé : La Trompette.
En voici la musique, textuellement copiée, avec au-dessous le premier couplet du noël recueilli par Daulé :
Je fais suivre le texte original de cette mélodie de sa version moderne, telle qu’écrite par l’abbé Daulé dans son Recueil de 1819. Leurs variantes, comparées, intéresseront peut-être nos musiciens.
Et voilà pour le noël ancien de 1646.
III
Le Journal des Jésuites est très laconique et très vague au sujet des cantiques chantés à la fête de Noël 1647.
« La veille de Noël, la nuit, nous nous assemblâmes à l’ordinaire, c’est-à-dire à onze heures et demie ; nous y chantâmes hymnos et cantica, Hæc dies ou Hæc nox est et puis Laudate pueri Dominum — Sancta et immaculata et Lætatus sum in his quæ dicta sunt mihi. Item — (de nouveau) Hæc nox est et Lauda Jerusalem Dominum, répétant le tout comme antiennes, et enfin Noé, Noé, etc., et, à l’issue, Te Deum, pendant lequel nous fîmes sonner la messe comme présupposant que c’était l’heure de minuit. Le Fort tira cinq coups au Te Deum ; la prédication se fit l’après-dîner, c’est le mieux, et tout alla bien. Le Père Le Jeune dit la messe, depuis six heures et demie et jusqu’à huit heures. Moi — (Jérôme Lalemant) — ma troisième (messe) ensuite, et le Père de Quen à dix heures. Il y eut trois pains bénits : taillandiers, chirurgiens et boulangers.
« Il y eut saluts comme l’an passé aux Hospitalières et Ursulines et pour ce salut Hæc nox est ou Hæc dies, Laudate, etc., Sancta et immaculata, un noël, Tantum ergo sacramentum, etc. Le Saint Sacrement fut exposé depuis les trois heures. »
À partir de 1648, le Journal des Jésuites garde un silence absolu sur le chant des cantiques de Noël.
IV
1649 ! Millésime célèbre par la mort du plus grand des martyrs de la Nouvelle-France, Jean de Brébeuf !
Le lecteur s’étonnerait, à bon droit, de voir surgir ainsi sans aucun à propos de sujet, le nom de l’illustre jésuite au cours d’une semblable étude, si je ne lui disais pas qu’on attribue au glorieux missionnaire la paternité d’un noël huron — Ies8s AHATONNIA — Jésus est né ! —. Les paroles en sont consignées dans un précieux manuscrit du Père jésuite Étienne-Thomas Girault de Villeneuve, (1747-1794) missionnaire chez les Hurons de la Jeune Lorette. C’est une simple mélodie, à deux temps, d’une forme trop régulière pour n’être pas absolument française. Elle appartient au mode mineur, ou, plus exactement, au premier mode plagal de la tonalité grégorienne. La voici :
Cette mélodie, je le répète, est, à n’en pas douter, un calque plus ou moins modifié de l’air d’un vieux noël du seizième siècle — Une jeune pucelle — air sur lequel Pellegrin écrivit plus tard son cantique : Entends ma voix fidèle, et que voici :
J’aurais aimé écrire le texte huron en regard de la musique, mais, comme il renferme des mots de dix-neuf et de vingt lettres qu’il m’est impossible de syllaber, j’ai quitté la partie en désespoir de cause et à la grande joie du typographe.
Voici maintenant le texte huron du noël sauvage, suivi de sa traduction française.
Estennialon de tson8e Ies8s ahatonnia Onna8ate8a d’oki n’on8andask8aentak Ennonchien sk8atrihotat n’on8andilonrachatha Ies8s ahatonnia. (ter)
Aloki onkinnhache eronhialeronnon Iontonk ontatiande ndio sen tsatonnharonnion 8arie onna8ak8eton ndio sen tsatonnharonnion Ies8s ahatonnia. (ter)
Achink ontahonrask8a d’hatirih8annens Tichion halonniondetha onli8a achia ahatren Ondaie te hahahak8a tichion halonniondetha Ies8s ahatonnia. (ter)
Tho ichien stahation tethotondi Ies8s Ahoatatende tichion stanchitea8ennion Ahalonatorenten iatonk atsion sken Ies8e ahatonnia. (ter)
Onne ontahation chiahonalen Ies8s Ahatichiennonniannon kahachiahandialon Te honannonrank8annion ihontonk oërisen Ies8s ahatonnia. (ter)
Te ek8atatennonten ahek8achiendaen Ti hek8annonronk8annion de son8entenrade 8toleti sk8annonh8e ichierhe akennonhonstha Ies8s ahatonnia. (ter)
Hommes, prenez courage, Jésus est né ! Maintenant que le règne du diable est détruit N’écoutez plus ce qu’il dit à vos esprits. Jésus est né !
Écoutez les anges du ciel. Ne rejetez pas maintenant ce qu’ils vous ont dit. Marie a enfanté le Grand Esprit, comme ils vous l’ont dit. Jésus est né !
Trois chefs se donnèrent parole En voyant l’étoile au firmament ; Et ils convinrent de suivre l’étoile. Jésus est né !
Alors Jésus leur suggéra l’idée de venir Le voir Et la pensée que l’étoile les conduirait vers Lui ; Et ils se dirent donc qu’ils iraient vers l’étoile. Jésus est né !
Ces chefs firent des offrandes ; en voyant Jésus Ils furent heureux, et lui racontèrent de grandes choses ; Ils Le saluèrent et lui parlèrent sincèrement. Jésus est né !
À présent venez tous Le prier, Adorez-Le. Il a exaucé nos vœux, Écoutez-Le. Il veut que vous soyez saints. Jésus est né !
L’honneur et le mérite de cette traduction en reviennent à “ mon frère ” Paul Tsa8enhohi, de la tribu des Hurons de Lorette. Monsieur Paul Tsa8enhohi — (l’homme qui voit clair, littéralement : l’œil de vautour, à cause de son regard très vif et très perçant) — répond, en français, au nom de Paul Picard. Il est notaire, et professe comme tel dans son village natal qui se trouve être, par comble de bonne fortune, la capitale de son pays. Il est le fils du célèbre chef huron, Paul Picard Tahourhenché, (le point du jour), surnom bien caractéristique, fine et gracieuse allusion aux habitudes matinales du sagamo nonagénaire, toujours levé à l’aube, au point du jour. Ironie des mots ! Le dernier des Hurons s’appelait le point du jour. Pour l’histoire de sa nation ne devrait-il pas se nommer le soleil couchant ?
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Noëls anciens de la Nouvelle-France.
