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Les Tisserands

Gerhart Hauptmann · 1893 · Free in the US

21,311 words · about 1 h 30 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Gerhart Hauptmann
Language
French
Published
1893
Length
21,311 words · about 1 h 30 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Avant-propos about 7 min
  2. Personnages about 1 min
  3. Acte I about 14 min
  4. Acte II about 15 min
  5. Acte III about 18 min
  6. Acte IV about 15 min
  7. Acte V about 20 min

Continue:

Avant-propos

La soirée du au Théâtre-Libre, et les comptes rendus que la presse en a donnés, ont suffi pour révéler au grand public français, et mettre vivement en lumière, le nom de Gerhart Hauptmann, déjà célèbre en Allemagne, mais jusque-là connu en France de quelques lettrés seulement. Nous croyons donc utile de faire précéder cette traduction des Tisserands de quelques détails sur le jeune écrivain allemand et sur son œuvre.

Hauptmann, petit-fils de tisserand, est né , à Salzbrunn, en Silésie.

Avant d’aborder le théâtre, il hésita quelque temps sur la voie qu’il devait suivre. Après avoir étudié pratiquement l’agronomie, il quoi il se destinait tout d’abord, il résolut d’être artiste, mais sans bien savoir encore à quel art il se consacrerait. Il commença par la sculpture, et s’y adonna plusieurs années. Puis il projeta d’écrire des romans historiques, esquissa le plan d’un Périclès. Un voyage en Italie fit naître en lui le désir d’écrire un drame dont Tibère serait le personnage principal.

Mais ces essais ne le satisfirent point, et la première œuvre qu’il publia, , fut une sorte d’épopée, en stances, qui s’appela Le sort des Prométhides. C’était plus un recueil de fortes pensées qu’un poème ; et le jeune poète s’aperçut sans doute bientôt que là n’était pas sa voie, car il fit mettre au pilon un autre livre de poèmes, qu’il avait fait imprimer après l’apparition des Prométhides. était dans une situation de fortune qui lui facilitait toutes ces hésitations, et lui permettait d’attendre qu’une vocation bien nette se fît jour en lui.

C’est le Théâtre-Libre de Berlin, fondé un peu sur le modèle du Théâtre-Libre de Paris, par Brahm et Paul Schlenther, qui fut le vrai berceau de la renommée de . Déjà, depuis plusieurs années, toute une école de jeunes romanciers réalistes, s’inspirant des théories et des œuvres de , s’était fait une large place à Munich et à Berlin. Une nouvelle génération devait surgir, qui tenterait de faire admettre aussi au théâtre des œuvres réalistes. Elle y a réussi, et beaucoup mieux qu’en France, car c’est maintenant presque un titre de recommandation pour les principaux théâtres berlinois d’avoir passé par leur Théâtre-Libre.

Dès la première pièce qu’il fit jouer, en , s’affirma comme le plus remarquable des jeunes dramaturges allemands.

Avant le lever du soleil était un peu la mise à la scène des théories zolistes sur l’hérédité. Et c’était en même temps un drame social. L’action se passe dans un milieu de paysans subitement enrichis par la découverte de bassins houillers, et dont les vices n’ont fait que s’accroître par ce changement de fortune inattendu. Le personnage principal, Loth, une sorte d’agitateur socialiste, ne rencontre de sympathie dans ce milieu qu’auprès d’une jeune fille, qu’il se met bientôt à aimer et qu’il pense à épouser ; mais, par crainte des germes morbides qu’apporterait une telle union, il croit de son devoir de fuir, quand il découvre que cette jeune fille appartient elle-même à une famille de bas égoïstes et d’ivrognes incurables.

La fête de réconciliation, c’est encore un drame sur l’hérédité, mais traité d’une façon plus profonde, plus intime. Nous avons ici des personnages qui vivent davantage les idées de l’auteur, et les exposent moins. C’est toute une famille de névropathes que nous voyons s’agiter devant nous, et souffrir, et se faire souffrir les uns les autres, les uns inconsciemment, et les autres par la conscience même qu’ils ont de leur état. Ce drame témoigne assez visiblement de l’influence ibsénienne.

Il nous semble que la personnalité de l’auteur se dégage tout à fait dans sa troisième pièce, Les Isolés (Einsame Menschen). Sans doute, on peut toujours reconnaître les éléments qui l’ont formée, mais dès lors est maître de ces éléments ; il ne leur est plus soumis, il les domine complètement, et il faut bien admettre que c’est cela qui constitue la personnalité, puisque rien ne se crée de rien. Les Isolés, c’est un névrosé, et une émancipée chaste, qui sont incapables de trouver le bonheur dans les milieux simples où ils vivent, qui se figurent un instant que leur pure affection va les aider à porter le poids de la vie, mais qui sont bientôt déçus dans cet espoir. L’homme, qui souffre de n’être pas compris par sa famille, son père, sa mère, sa femme, n’a pas atteint ce degré d’intelligence où il devrait voir qu’il y a puérilité et folie à vouloir se faire comprendre de qui n’est pas organisé pour cela, qu’il y a pis même, qu’il y a cruauté à seulement laisser voir à ces simples au cœur noble tout ce qui le sépare d’eux. La jeune fille indépendante est mieux équilibrée. C’est une isolée aussi, mais elle le sait, et elle s’y résigne, quoiqu’un peu tard, et après avoir ruiné à tout jamais, par sa seule présence, le bonheur de la famille qui l’a accueillie quelques semaines.

Après ce beau drame des Isolés, s’essaya dans la comédie, et il fit jouer au Deutsches Theater, en , le Collègue Crampton, qui fut accueilli avec grand intérêt par le public berlinois. On a résumé très judicieusement le caractère du principal personnage de cette pièce, en disant que c’était une sorte de Falstaff moderne. Il y a là un genre de comique bon enfant, que peut-être nous n’apprécierions pas beaucoup à Paris, précisément parce qu’il est de meilleur aloi que le comique méchant vers lequel semblent bien aller nos préférences.

La pièce la plus récente de , c’est cette pièce des Tisserands que voici. Interdite en représentation publique, elle fut publiée en librairie dès l’an dernier, et jouée cette année, le dernier dimanche de février, au Théâtre-Libre de Berlin ; ressuscité pour la circonstance. Saint-Cère la signala aussitôt, dans le Figaro, à l’attention de , et on sait le succès qu’elle vient de remporter à Paris. Nous nous dispenserons ici de toute analyse des Tisserands, comme aussi de tout jugement. Aussi bien tout le monde a compris que ce qui en faisait le haut mérite artistique, c’est précisément que ce drame n’est un plaidoyer en faveur de qui que ce soit, non plus qu’un réquisitoire contre personne. Tous les personnages y sont simplement vivants ; les malheureux qui souffrent n’y sont point présentés comme des héros, on les voit même chacun avec leur égoïsme aussi ; les patrons, cause apparente de tout le mal, n’y sont pas dépeints sous des couleurs méchantes ; le pasteur du village, intelligence médiocre, caractère hésitant, a quand même le cœur noble ; la police n’est pas plus tracassière que ne le commandent les circonstances. Au résumé, tous les personnages sont profondément vivants, et c’est ce qui a rendu ce drame si poignant.

Les sectaires du socialisme ont proclamé que c’était là un drame socialiste. Nous ignorons si a jamais adhéré à aucun parti révolutionnaire, et cela nous importe peu, car si vraiment la représentation publique des Tisserands peut exciter à la haine et aux luttes violentes que peut toujours déchaîner la haine, ce serait uniquement parce que la pièce ne serait pas entièrement comprise des spectateurs.

a écrit, non pas un plaidoyer socialiste, mais une œuvre bien plus profonde, bien plus belle, et, ajoutons-nous, bien plus utile : il a écrit le drame de la misère. Et nous pensons que dans une société que son effroyable égoïsme mène à la ruine, rien n’est plus utile que de montrer par tous les moyens, aux puissants et aux fortunés du jour, la misère qu’ils veulent trop ignorer. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’au sortir de chez tous ses abonnés allaient se précipiter chez leur notaire pour rédiger immédiatement, en faveur des pauvres, un acte de renonciation à leur fortune ; nous ignorons aussi si jamais la douleur, ou même seulement la misère matérielle, sera vaincue dans le monde ; mais, tant qu’il existera de la douleur, tant qu’il y aura de la misère, le premier devoir de tout être humain et de toute société sera de chercher à y remédier ; et on n’a pas encore trouvé de meilleur moyen d’exciter la pitié que de montrer la souffrance. Que les humbles ne puissent pas comprendre toute la souffrance qu’il peut aussi y avoir chez ceux qu’ils croient les heureux du monde, c’est trop naturel, et nous n’avons pas à nous en étonner. Que leur haine grandisse contre la société, c’est un malheur, mais c’est un malheur inévitable, et c’est la société elle-même qui doit porter la responsabilité de ce mal, tant qu’elle ne travaillera pas à l’extirper, par le seul moyen salutaire qui existe : se guérir de son égoïsme.

Certes, il est mieux de porter secours à un être souffrant que d’aller passer sa soirée dans un théâtre ; mais nous pensons aussi qu’il serait mieux de montrer à qui va passer sa soirée dans un théâtre un drame comme celui de que tel vaudeville grivois, ou telle opérette obscène, comme les opérettes et les vaudevilles auxquels nous nous réjouissons le plus ordinairement… Mais c’est trop longuement parler des Tisserands, puisque aussi bien voici le drame, et que c’est à chacun des lecteurs de le juger.

Il nous reste à exprimer le regret qu’une traduction, surtout la traduction d’une œuvre comme celle-ci, ne puisse donner qu’une idée très imparfaite de l’original. On comprendra l’impossibilité d’une restitution exacte, quand il s’agit de donner l’impression qu’on entend parler des êtres incultes, s’exprimant dans le dialecte de leur province. Quelle langue, ou quel patois leur faire parler en français ? Nous avons simplement cherché à nous tenir aussi loin de la langue académique que de tout patois, ou de tout argot spécial. Beaucoup de ce qui fait la saveur de l’original se trouve donc forcément comme estompé par la traduction. Heureusement que le plus grand mérite de la pièce de réside dans les qualités d’humanité générale qu’elle présente, et cela au moins peut toujours se retrouver.

Ajoutons en terminant que doit faire représenter prochainement, au « Deutsches Theater », une comédie : La Peau de Loutre ; et qu’il prépare en même temps un grand drame historique, dont l’action se passe à l’époque des guerres de paysans.

Personnages

Personnages |1

DREISSIGER, fabricant | M. Pons Arlès

MADAME DREISSIGER | Mme Irma Perrot

PFEIFER, expéditeur | M. Renard

NEUMANN, caissier | M. Hérouin

UN COMMIS | M. Verse

WEINHOLD, préc des fils de Dreisseiger | M. Hérouin

JEAN, cocher | M. Verse

LE PASTEUR KITTELHAUS | M. Laudner

MADAME KITTELHAUS | Mme Vinet

HEIDE, commissaire de police | M. Dujeu

KUTSCHE, gendarme | M. Desmarets

WELZEL, aubergiste | M. Pinsard

MADAME WELZEL | Mme Garniéry

ANNA WELZEL | Mlle Théven

WIEGAND, menuisier | M. Lauras

UN COMMIS-VOYAGEUR | M. Amyot

UN PAYSAN | M. Verse

UN GARDE FORESTIER | M. André

SCHMIDT, médecin | M. Amyot

HORNIG, chiffonnier | M. Michelez

WITTIG, forgeron | M. Herlaine

BÆCKER | M. Depas

MAURICE JÆGER | M. Arquillière

LE VIEUX BAUMERT | M. Gémier

LA MÈRE BAUMERT | Mme Lefrançais

BERTHA BAUMERT | Mlle Hellen

EMMA BAUMERT | Mlle Dulac

FRITZ, fils d’Emma, âgé de 4 ans | Le petit Marini

AUGUSTE BAUMERT | M. Verse

LE VIEUX ANSORGE | M. Levanz

LA FEMME HEINRICH | Mlle Reynold

LE VIEUX HILSE | M. Antoine

LA MÈRE HILSE | Mlle Barny

GOTTLIEB HILSE | M. Etiévant

LOUISE, femme de Gottlieb | Mlle Nau

MILIENNE, leur fille | La petite Suzanne Schatz

REIMANN | M. Desmarets

HEIBER | M. Renaudot

UME FEMME DE TISSERAND | Mlle Reynold

UN ENFANT | Mlle Hellen

Tisserands et femmes de tisserands

L’action se passe vers 1810, à Kaschbach, dans l’Eulengebirge, ainsi qu’à Peterswaldau et Langenbielau, au pied de l’Eulengebirge.

Acte I

Reste dix groschen, deux pfennigs.

Merci bien.

Eh bien ? C’est pas vot’ compte ?

Avancez-moi encore quelques pfennigs ; j’en aurais tant besoin.

Ah ! s’y fallait considérer les choses dont on a besoin !… Moi, j’aurais besoin de quelques centaines de thalers. (). Pour les avances, c’est qui décide.

Est-ce que je pourrais le voir, ?

Il aurait trop à faire, s’y fallait qu’y s’occupe de toutes ces misères. Nous sommes là pour ça, nous autres. (). Bon Dieu, quel courant d’air ! (). Fermez donc la porte, quand vous entrez.

C’est si on parlait à des bûches.

C’est fini. Pesez maintenant. (). Vous me faites encore l’effet de drôlement savoir vot’ métier, vous ! C’est plein de défaut ; vous ne savez même pas ourdir la chaîne. Mon compliment, c’est du propre !

Tonnerre de Dieu, le sale temps ! Ce qu’on va êt’ rincé, les enfants.

Oui, y pourrait bien pleuvoir.

Ça fait du bien de se reposer.

C’est encore ce qu’y a d’ plus clair ! Ça fait plus de bien que leurs que’ques misérables groschen.

Oh ! les qué’ques groschen, c’est bon à prendre aussi. Bonjour Bæcker.

Bonjour, père Baumert. Y va encore falloir poser, mon vieux.

Ah oui, y n’y regardent pas d’ si près ! J’ai déjà fait la queue des heures entières, moi, ici. Un tisserand, pour eux, ça compte pas.

Silence donc, vous autres, on ne s’entend pas.

Il est salement luné aujourd’hui.

Je vous l’ai pourtant dit assez de fois, qu’y fallait mieux nettoyer ça. Mais vous êtes trop flemme ! Te- nez, cette filasse, long comme la main, et de la paille, et toutes ces saletés !

Y en a pas tant qu’ça !

Le poids n’y est pas.

Y sont réussis, nos tisserands : du déchet sur chaque pièce livrée. Ah ! de mon temps ! c’est le patron qu’aurait pas accepté, ça ! Mais, à époque-là, c’était pas comme aujourd’hui, y fallait savoir son métier. Maintenant, va-t-en voir !… Reimann, dix groschen.

Un a pourtant droit à une liv’ de déchet.

J’ai pas le temps. C’est réglé. Qu’est-ce que vous apportez ?

Faites excuse, m’sieu Pfeifer, si c’était un effet de vot’ bonté, si vous vouliez avoir la complaisance, ça me rendrait grand service, ne pas me décompter mon avance, cette fois-ci.

Le moment est bien choisi pour me demander ça ! Si vous me rapportiez seulement de l’ouvrage un peu propre !

La semaine prochaine, j’pourrai tout régler. Mais, cette semaine y m’a fallu faire deux jours de corvée… Et puis y a ma fille qu’est malade.

Je vous dis que c’est encore du travail gâché que vous me livrez là. (). Et celui-là donc ! Trop large ici, là trop étroit ! Et puis ces fils de trame brouillés les uns dans les autres, ou bien relâchés. Et pas même soixante fils par pouce ! Où est le reste ? Qu’est-ce que vous en avez fait ? Qu’est-ce que vous faites de ce qu’on vous donne ? ().

La sale bête ! faudrait pt’êt’ pas qu’nous achetions du fil nous-mêmes.

J’pourrai pas m’en tirer, si vous me donnez pas une p’tite avance… Ah ! seigneur Jésus !

Fichez-nous la paix avec vos jérémiades ; et laissez donc le seigneur Jésus tranquille. Avec ça que vous vous en souciez beaucoup d’habitude, du seigneur Jésus ! Occupez-vous donc plutôt de votre homme, ça vaudra mieux. Y a pas moyen de vous donner d’avances. Faut que nous rendions compte aussi, nous autres. C’est pas notre argent, faut que nous disions ce que nous en avons fait. Et puis, quand on connaît son métier et qu’on travaille avec la crainte de Dieu, on n’a jamais besoin d’avances. C’est compris ?

C’est comme les tisserands de Bielau. Même s’y gagnent quat’ fois plus, y dépensent quat’ fois plus, à nocer, et y font encore des dettes.

J’suis pourtant pas paresseuse, mais y a pus moyen que ça dure ! J’ai manqué deux fois y passer ! Et, mon homme, y tient pas debout ; y voulait se guérir ; il a été chez le sorcier de Zerlau, y n’a rien pu y faire… On peut pourtant pas l’impossible, on fait tout ce qu’on peut. J’dors pus, y a des semaines que j’ai pas fermé l’œil. Si encore j’avais pas une maladie qui me ronge les os ! J’tiens plus debout ! (). Je vous en prie, mon bon monsieur, avancez-moi qué’ques groschen.

Fiedler, onze groschen.

Rien que qué’ques groschen, qu’on puisse acheter du pain. L’boulanger veut pas faire crédit. Et nous avons un tas d’enfants.

Les tisserands qui filent le lin font un enfant tous les ans, régulièrement, tous les ans. Pouvez-vous m’expliquer ça ?

La tortue est aveugle six semaines tous les ans, régulièrement, tous les ans. Pouvez-vous m’expliquer ça ?

On m’a toujours donné treize groschen pour une pièce.

Si vous n’êtes pas content, Reimann, y n’y a qu’un mot à dire. Y ne manque pas de tisserands aussi malins que vous. Quand y aura juste le poids, on vous paiera encore treize groschen.

Faudrait m’ prouver qu’y a pas l’poids.

Apportez une pièce bien tissée, vous aurez vot’ salaire complet.

Eh bien, celle-là, a n’est pas bien ? Où qu’vous y voyez tant de défauts ?

Qui tisse bien, vit bien ; qui tisse mal, vit mal.

M’sieu Feifer, si c’était un effet de vot’ bonté, si vous vouliez être assez bon, pas me retenir mon avance aujourd’hui ; c’est que voyez-vous, depuis le Carême, ma pauv’fille est au lit, tout estropiée. A peut pus rien faire, et j’suis obligé de payer une bobineuse. Vous comprenez bien, m’sieu Feifer, y a pas d’ not’faute.

Mon brave Heiber, je n’ai pas que vous à penser. Il faut que je m’occupe aussi des autres.

Un m’a donné le fil comme ça, je l’ai retiré du métier comme j’y avais mis ; j’peux pas rapporter du fil meilleur que c’lui qu’on me donne.

Si le fil vous plaît pas, vous n’avez qu’à ne plus venir en chercher. Y a assez d’ouvriers qui s’useraient le cuir des talons à venir le prendre comme il est.

Vous ne voulez pas prendre l’argent ?

Y a pas mon compte.

Bon. (). Heiber, dix groschen ; à déduire cinq groschen d’avance, reste cinq groschen.

Ah ! misère, misère… Enfin !

Ah ! oui, mon pauv’ François, y a de quoi geindre, c’est pas commode, la vie.

Pense donc, y a ma pauv’ fille, qu’est malade. Y faudrait y acheter des drogues.

Où qu’ c’est qu’a souffre !

Ben, on n’sait pas, vois-tu. Elle est toute patraque, depuis qu’elle est au monde. Bien sûr, qué’que vice qu’elle a dans l’sang.

Misère de misère ! Quand on est pauvre, on a tous les malheurs. Et y a pas de fin à ça, pas de remède.

Quoi qu’t’as là, dans ton mouchoir ?

Vois-tu, chez-nous, on est aussi à sec ; et j’ai fait abattre not’ chien. Y aura pas gros à manger, il était à moitié crevé de faim. Mais il était si gentil… Je l’ai donné à d’autres pour ça. Moi, j’aurais pas eu le cœur, de le tuer.

Bæcker, treize groschen.

C’est une aumône, ça ; c’est pas un salaire.

Ceux qui sont payés peuvent bien s’en aller. Y a pus moyen de bouger ici.

C’est une misérable aumône, un pourboire, rien de plus. Et pour ça, faut trimer du matin au soir, passer la moitié des nuits. Et quand on s’est esquinté, qu’on s’est à moitié crevé, on a gagné treize groschen.

Vous n’êtes pas ici pour gueuler comme ça.

C’est toujours pas vous qui me ferez taire.

Nous verrons bien (). Monsieur Dreissiger ! monsieur Dreissiger, voudriez-vous avoir la bonté ?…

Qu’est-ce qui se passe ?

J’ai commandé à Bæcker de se taire, y refuse de m’obéir.

Ah ! ah ! Bæcker !… (). C’est ça, Bæcker ? ().

Oui, oui, m’sieu Dreissiger. (). C’est ça, Bæcker ! (). Et m’sieu Dreissiger, c’est ça !

Eh bien, vous en avez un toupet !

Y paraît que ça marchait trop bien, pour lui. Mais tant va la cruche à l’eau…

Tu vas te taire, toi, vilain sorcier, fermer ta sale gueule de fils du diable ; ta mère a dû aller au sabbat, et coucher avec le démon, pour mettre au monde une vilaine bête comme toi.

Silence tout de suite, silence, ou sinon… ().

J’suis pas sourd ; pas besoin de crier comme ça.

Est-ce que ce garnement-là n’était pas de la bande d’hier soir.

C’est un tisserand de Bielau. On est toujours sûr de les trouver où y a qué’ques mauvais coups à faire.

Eh bien, retenez ce que je vais vous dire. S’il arrive encore une seule fois qu’une bande d’ivrognes, de voyous, passe devant chez moi, comme hier soir, en chantant cette ignoble chanson…

La chanson du linceul… ?

On sait ce que je veux dire. Eh bien, je le répète, si j’entends encore une seule fois cette chanson, sur mon honneur, je fais arrêter l’un de vous, et je le livre à la justice. Vous verrez si je plaisante. Et si je découvre qui est-ce qui l’a faite, cette ordure de chanson.

Faut pas la blaguer, c’est une belle chanson…

Si vous dites encore un mot, vous, je vous fais arrêter tout de suite. Ça ne sera pas long. Et on saura vous saler ; j’en ai déjà fait saler d’autres.

Oh ! mais, j’en doute pas. Un gros fabricant comme vous, fichtre ! ça a même vite fait de faire saler deux ou trois cents tisserands. Passez muscade, ça y est. On leur laisse même pas que’ques os frais. Et un gros fabricant, ça peut tout manger, ça a quatre estomacs, comme les vaches, et une mâchoire comme celle des loups.

Pas besoin de vous dire de ne plus donner de travail à cet homme-là !

Crever devant le métier, ou dans un fossé, quéqu’ça peut me foutre, à moi.

À la porte, tout de suite, à la porte.

D’abord, ma paye.

Combien lui revient-il ?

Treize groschen.

Voilà, — et maintenant, vite, filez.

Quand on m’aura donné ma paye.

Je l’ai donnée. Et si vous ne filez pas… il est midi, mes teinturiers vont sortir…

Y m’ faut mon argent, dans ma main, là. ().

Ramassez-le, Tilgner. ().

Avec moi, faut être convenable ().

Eh bien ? (). Faut-il aller vous aider ? — (). Que se passe-t-il là-bas ?

Un petit qu’a une attaque ! — Un petit qu’est tombé. — P’ t’êt’ tombé du haut mal ? — On sait pas c’qu’il a.

Quoi ? comment ?… Une attaque !

Il est là, couché par terre. ().

Quelqu’un le connaît-il, ce petit ?

Y n’est pas d’not’ village.

Ça a tout à fait l’air d’être un petit aux Heinrichen. (). Oui, c’est le petit Gustave Heinrichen.

Où demeurent ses parents ?

Là haut, tout près de chez nous, à Kaschbach, monsieur Dreissiger. Y va chanter sur les routes, quand y peut pas travailler au métier. Ils ont neuf enfants, et le dixième est en route.

Y sont dans la misère. — Une cahute en ruine. — Pas de pain. — Y a pas deux chemises pour les neuf enfants.

Eh bien, voyons, mon petit, quoi qu’y a donc ? Voyons, voyons, faut se réveiller.

Prenez-le avec moi, qu’on le relève. C’est une folie de faire faire un si long chemin à un enfant si faible. Pfeifer, apportez un peu d’eau.

Va pas faire de bêtises, mon petit, faut pas mourir.

Pfeifer, apportez plutôt du cognac, ça vaudra mieux.

Donnez-lui plutôt quéqu’chose à manger, et y se remettra. ().

Ça ne va pas. — Prenez-le sous le bras, Neumann. — Doucement… doucement…, là, là… Portons-le dans ma chambre… Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

Il a dit qué’que chose, monsieur Dreissiger. Y remue les lèvres.

Quoi ? — Qu’est-ce que tu veux, petit ?

J’ai… j’ai faim.

On ne comprend pas ce qu’il dit.

Je crois bien… qu’y disait…

Bien, bien, nous verrons. Qu’il ne reste pas ici, d’abord. — Chez moi, sur le canapé, il sera très bien. Nous verrons ce que dira le médecin. ().

Je crois bien que Bæcker avait raison.

Le gosse l’a bien dit qu’il avait faim. — C’est pas du nouveau, ça, qu’on crève de faim. — Qué qu’nous ficherons, l’hiver, si on continue comme ça à réduire nos salaires — Surtout que la récolte des pommes de terre a été si mauvaise — Mes pauvres enfants, si vous croyez que ça changera jamais ! Qui sait, quand nous serons tous claqués !

Le plus malin, c’est encore le tisserand Nentwich, qui s’est passé une corde au cou, et qui s’est pendu à son métier. Tiens, prends une prise, mon vieux. J’ai été à Neurode, où que travaille mon beau-frère, dans la fabrique où qu’on fait le tabac. C’est lui qui m’en a donné. Mais qué qu’y a de beau comme ça dans ton mouchoir ?

Un peu de farine. Le meunier d’Ullbrich, avec son chariot, marchait devant moi. Y a un sac qui s’est un peu renversé. Y m’a laissé ramasser ce qu’était tombé. J’en avais bigrement besoin, je te prie de croire.

Y a vingt-deux moulins à Peterschwalde, mais y en a pas beaucoup qui tournent pour nous.

Ben, faut tout de même pas se décourager, y finit toujours par arriver que qu’chose qui vous aide un peu.

Et quand on a faim, prier tous les saints du paradis. Mais si ça n’aide pas ? Se mettre une pierre dans la bouche et la sucer ? Dis, Baumert ! ().

Ce n’était rien. Le petit est déjà tout à fait remis. (). N’empêche que c’est stupide de faire faire de pareilles courses à un gamin, gros comme un fétu, qu’on renverserait d’un souffle. Je ne comprends pas qu’il y ait des gens… des parents, pour manquer de conscience à ce point-là. Lui faire faire une lieue et demie, avec deux pièces de futaine sur le dos. C’est à ne pas y croire. À l’avenir, je défends qu’on reçoive les pièces tissées qui seraient apportées par les enfants (). En tous cas, je ne veux plus que pareille chose arrive. Au bout du compte, qui est-ce qu’on en fait responsable ? Les fabricants, parbleu ! C’est nous qui sommes cause de tout. Qu’un pauvre petit diable comme celui-là, un jour d’hiver, aille s’arrêter dans la neige, et s’y endormir, il y aura toujours un reporter qui arrivera on ne sait d’où pour s’enquérir du fait, et deux jours après ça fera le tour des journaux. Le père, les parents, qui ont envoyé l’enfant dans la neige, ce n’est pas leur faute, à ceux-là ; c’est nous les boucs émissaires. Les tisserands on les flatte toujours ; nous, on nous tape dessus. Le fabricant, c’est un homme sans cœur, un roc de dureté, un être dangereux, après qui tous les chiens ont le droit d’aboyer. Il vit dans l’opulence, et ne donne qu’un salaire dérisoire à ses ouvriers. Qu’un tel homme ait ses soucis, ses nuits d’insomnie, qu’il coure des risques dont l’ouvrier ne peut même pas se faire une idée, qu’il perde la tête à force de calculer, qu’il ne passe pas un jour sans contrariétés ou déceptions, qu’il doive penser à mille choses, dont chacune est pour lui une question de vie ou de mort, tout cela, ça leur est égal aux faiseurs de belles phrases. Dieu sait pourtant tout ce qui dépend des fabricants, et combien de monde ils font vivre ! Ah ! Ah ! je voudrais vous voir dans ma peau, un peu de temps en temps ; vous en auriez vite assez. () Et ce vaurien, ce coquin de Bæcker, voyez un peu comme il s’est conduit. Ce qui ne l’empêchera pas d’aller crier partout que je suis un être sans cœur, que pour un oui ou pour un non, je chasse mes ouvriers ! Eh bien voyons, est-ce vrai, ça ? est-ce que je suis un être sans cœur ?

Mais non, mais non, monsieur Dreissiger.

Eh ! parbleu, je le sais bien ! Ça n’empêche pas ces brutes de se promener le soir dans les rues, en chantant d’ignobles couplets sur nous, les fabricants. Il paraît qu’on les laisse mourir de faim ! Ça ne les empêche pas de trouver de quoi se soûler, boire du genièvre à pleins verres. Qu’ils aillent donc mettre leur nez ailleurs, ne serait-ce que comparer leur position à celle des tisseurs de toile. Ceux-là peut-être pourraient parler de misère. Mais vous autres, tisseurs de futaine, vraiment, je ne vois pas de quoi vous auriez à vous plaindre, et vous pouvez plutôt remercier Dieu de m’avoir pour patron. J’en appelle à mes vieux ouvriers, les bons travailleurs, qui sont ici : un tisse- rand, qui connaît bien son affaire, peut-il s’en tirer chez moi, oui ou non ?

Oui, monsieur Dreissiger.

Qu’est-ce que je vous disais ! Un vaurien comme ce Bæcker, non, parbleu ! Mais croyez-moi, tenez-le en laisse. Si on me pousse à bout, je ferme boutique. Nous verrons alors où vous trouverez de l’ouvrage ! Sûrement pas chez monsieur Bæcker !

Vous vous êtes un peu sali, monsieur Dreissiger.

Les affaires ne vont pas, vous le savez bien. Je perds de l’argent au lieu d’en gagner. Si, malgré tout, je m’arrange de façon à donner du travail à mes tisserands, je veux au moins qu’on m’en sache gré. J’ai là des milliers de ballots, dont je ne sais pas si je pourrai jamais me débarrasser. — Maintenant, j’ai appris que beaucoup de tisserands des environs sont sans travail… Mais non, Pfeifer vous expliquera ça. Je veux seulement vous montrer comme je suis bien disposé. Je ne peux pas distribuer d’aumônes, je ne suis pas assez riche pour ça. Mais je veux essayer, autant que je peux, de fournir à ceux qui n’ont rien à faire l’occasion de gagner au moins quelques groschen. Le risque que ça me fait courir, cela, ça me regarde. Mais je me dis : il vaut encore mieux qu’un homme travaille le quart de sa journée, que de ne rien faire du tout, et de mourir tout à fait de faim. N’ai-je pas raison ?

Certainement, monsieur Dreissiger, certainement.

Je suis donc disposé à fournir encore du travail à deux cents tisserands… Pfeifer vous expliquera les conditions ().

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