Read here

Lettres (Musset)

Alfred de Musset · 1888 · Free in the US

12,385 words · about 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1888 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Lettres_(Musset)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Alfred de Musset
Language
French
Published
1888
Length
12,385 words · about 52 min
Sections
36 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (36)
  1. Front matter under 1 min
  2. 01 about 6 min
  3. 02 about 2 min
  4. 03 about 3 min
  5. 04 about 1 min
  6. 05 about 3 min
  7. 06 about 2 min
  8. 07 about 1 min
  9. 08 about 1 min
  10. 09 about 2 min
  11. 10 about 1 min
  12. 11 about 1 min
  13. 12 about 2 min
  14. 13 about 3 min
  15. 14 under 1 min
  16. 15 about 4 min
  17. 16 under 1 min
  18. 17 about 1 min
  19. 18 about 1 min
  20. 19 about 2 min
  21. 20 about 2 min
  22. 21 about 1 min
  23. 22 about 1 min
  24. 23 about 1 min
  25. 24 about 4 min
  26. 25 about 1 min
  27. 26 about 1 min
  28. 27 about 1 min
  29. 28 about 1 min
  30. 29 under 1 min
  31. 30 about 1 min
  32. 31 about 1 min
  33. 32 about 2 min
  34. 33 about 1 min
  35. 34 about 1 min
  36. 35 under 1 min

Continue:

Front matter

LETTRES

01

Non, mon vieil ami, je ne t’ai pas oublié ; tes malheurs ne m’ont pas éloigné de toi, et tu me trouveras toujours prêt à te répondre, que tu demandes des pleurs ou des ris, que tu aies à me faire partager ta joie ou ta douleur. As-tu pu croire un instant que ton amitié me fût importune ? — Tu as eu tort, car je n’aurais pas eu, à ta place, une semblable idée. — Et, d’ailleurs, me crois-tu plus favorisé que toi de la fortune ? Écoute, mon cher ami, écoute ce qui m’arrive.

J’avais à peine expédié mon examen, que je pensais aux plaisirs qui m’attendaient ici. Mon diplôme de bachelier rencontra dans ma poche mon billet de , et l’un n’attendait que l’autre. Me voici au Mans ; je cours chez mes belles voisines ; tout s’arrange à merveille. On m’emmène dans un vieux château. — Un maudit catarrhe oublié depuis six mois reprend ma grand’mère. Je reçois une lettre qui m’annonce qu’elle est en danger, et, huit jours après, une seconde lettre vient m’avertir de prendre le deuil. — Voilà donc à quoi tient le plaisir et le bonheur de cette vie ! Je ne puis te dire quelles affreuses réflexions m’a fait faire cette mort arrivée si vite. — Je l’avais laissée, quinze jours auparavant, dans une grande bergère, causant avec esprit et pleine de santé ; et, maintenant, la terre recouvre son corps. Les larmes que sa mort fait répandre à ceux qui l’entouraient seront bientôt sèches ; et voilà pourtant le sort qui m’attend, qui nous attend tous ! Je ne veux point de ces regrets de commande, de cette douleur que l’on quitte avec les habits de deuil. J’aime mieux que mes os soient jetés au vent ; toutes ces larmes feintes ou trop promptement taries ne sont qu’une affreuse dérision.

Mon frère est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce château, où je ne puis parler à personne qu’à mon oncle, qui, il est vrai, a mille bontés pour moi ; mais les idées d’une tête à cheveux blancs ne sont pas celles d’une tête blonde. C’est un homme excessivement instruit ; quand je lui parle des drames qui me plaisent ou des vers qui m’ont frappés, il me répond : « Est-ce que tu n’aimes pas mieux lire tout cela dans quelque bon historien ? Cela est toujours plus vrai et plus exact. »

Toi qui as lu l’Hamlet de Shakspeare, tu sais quel effet produit sur lui le savant et érudit Polonius ! — Et pourtant cet homme-là est bon ; il est vertueux, il est aimé de tout le monde ; il n’est pas de ces gens pour qui le ruisseau n’est que de l’eau qui coule, la forêt que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. — Que le ciel les bénisse ! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.

Je m’ennuie et je suis triste. Je ne te crois pas plus gai que moi ; mais je n’ai pas même le courage de travailler. Eh ! que ferais-je ? Retournerai-je quelque position bien vieille ? Ferai-je de l’originalité en dépit de moi et de mes vers ? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule récréation), je ne sais pas pourquoi tout cela me paraît d’un misérable achevé ! Je ne sais pas si c’est l’ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être Shakspeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives, c’est de n’en avoir point. Je ne suis

point amoureux, je ne fais rien, rien ne me rattache ici. Je donnerais ma vie pour deux sous, si, pour la quitter, il ne fallait point passer par la mort.

Voici les tristes réflexions que j’entretiens. Mais j’ai l’esprit français, je le sens. — Qu’il arrive une jolie femme, j’oublierai tout le système amassé pendant un mois de misanthropie. — Qu’elle me fasse les yeux en coulisse, et je l’adorerai pendant, — au moins pendant six mois. — L’âge me mûrira, j’espère, car je suis bon à jeter à l’eau.

Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakspeare ici en anglais. Ces journaux sont si insipides, — ces critiques sont si plats ! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles ; vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu’un homme de génie se présente, et il renversera votre échafaudage ; il se rira de vos poétiques. — Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de papier ; mais la première difficulté me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps ! J’ai besoin de voir une femme ; j’ai besoin d’un joli pied et d’une taille fine ; j’ai besoin d’aimer. — J’aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n’était pas pédante et économe.

Je t’écris donc pour te faire part de mes dégoûts et de mes ennuis. Tu es le seul lien qui me rattache à quelque chose de remuant et de pensant ; tu es la seule chose qui me réveille de mon néant et qui me reporte vers un idéal que j’ai oublié par impuissance. Je n’ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, j’éteindrais ce qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me sentirais soulagé. — On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on sache que le sommeil lui doive être mortel. — J’en agirais de même avec mon âme.

N’y a-t-il pas ici quelque vieille tête à perruque et à système, pour me dire : « Tout cela est de votre âge, mon enfant. J’ai été comme cela aussi dans ma jeunesse. Il vous faut un peu de distraction, pas trop ; et puis vous ferez votre droit, et vous entrerez chez un avoué. » — Ce sont ces gens-là que j’étranglerais de mes mains. La nature a donné aux hommes le type de tout ce qui est mal : la vipère et le hibou sont d’horribles créations ; mais qu’un être qui pourrait sentir et aimer, éloigne de son âme tout ce qui est capable de l’orner, et appelle aimer un passe-temps, et faire son droit une chose importante ! — anatomistes qui disséquez les valvules triglochines, dites-moi si ce n’est pas là un polype ?

Tu vois que je t’écris tout ce qui me passe par la tête ; fais-en autant, je t’en prie. J’ai besoin de tes lettres ; je veux savoir ce qui se passe dans ton âme, comme tu sais tout ce qui se passe dans la mienne. Sans doute, elles se ressemblent beaucoup. — Nous sommes animés du même souffle. — Pourquoi celui qui nous l’a donné le laisse-t-il si imparfait ? Je ne puis souffrir ce mélange de bonheur et de tristesse, cet amalgame de fange et de ciel. — Où est l’harmonie, s’il manque des touches à l’instrument ? Je suis sou, las, assommé de mes propres pensées ; il ne me reste plus qu’une ressource, c’est de les écrire. — Mais je partirai peut-être dans quelques jours. Où irai-je ? je n’en sais rien. — Si je retourne au Mans, je m’en vais trouver tout le monde dans la tristesse ; ma grand’mère morte, toute la famille en pleurs, maman, mon oncle (Desherbiers) ; et, au milieu de tout cela, mon grand-père demandant à chaque instant : « Où est ma femme ? » et ajoutant : « J’espère qu’elle n’est pas indisposée. »

À propos, j’ai obtenu, à ce qu’il paraît, chez M. Caron, les honneurs du triomphe ! Heureux, trois fois heureux celui qu’une pareille jouissance pourrait occuper un moment ! Pourquoi la nature m’a-t-elle donné la soif d’un idéal qui ne se réalisera pas ? — Non, mon ami, je ne peux pas le croire ; j’ai cet orgueil : ni toi ni moi ne sommes destinés à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J’ai au fond de l’âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci. J’attends ta réponse avec impatience, et je souhaite de tout mon cœur pouvoir l’entendre de vive voix.

Adieu, mon cher ami.

Au château de Coguers, le 23 septembre 1827.

02

Je t’envoie, mon cher oncle, ces poèmes dont tu as entendu une partie. Lire et entendre sont deux, comme tu sais ; mais tu ne seras pas pour eux plus sévère que moi, et je te demande toute la franchise possible.

Je te demande grâce pour des phrases contournées ; je m’en crois revenu. Tu verras des rimes faibles ; j’ai eu un but en les faisant, et sais à quoi m’en tenir sur leur compte ; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse, qui a voulu reconstruire et ne s’est adressée qu’à la forme, croyant rebâtir en replâtrant.

Ma préface est impertinente ; cela était nécessaire pour l’effet ; mais elle n’attaque personne, et il est très facile de lui prêter différents sens.

Quant aux rythmes brisés des vers, je pense là-dessus qu’ils ne nuisent pas dans ce que l’on peut appeler le récitatif, c’est-à-dire la transition des sentiments ou des actions. Je crois qu’ils doivent être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait usage.

Je te demanderai de t’attacher plus aux compositions qu’aux détails ; car je suis loin d’avoir une arrêtée. J’en changerai probablement plusieurs fois encore.

J’ai retranché du dernier poème plusieurs choses un peu trop matérialistes, et y ai laissé dominer le dandysme, qui est moins dangereux. Je cherche à éviter les ennemis, et n’y réussirai très probablement pas ; mais je crois que jusqu’à présent, mon père, qui lit les journaux très exactement, a plus peur que moi. La critique juste donne de l’élan et de l’ardeur. La critique injuste n’est jamais à craindre. En tout cas, j’ai résolu d’aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.

Tout cela d’abord est assez amusant ; je ne peux pas m’empêcher de rire toutes les fois que je me rencontre étalé.

J’attends tes avis. Mes amis m’ont fait des éloges que j’ai mis dans ma poche de derrière. C’est à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois d’avoir réformé mes opinions sur des points très importants ; et depuis j’ai fait bien d’autres réflexions. Mais tu sais qu’elles ne vont pas encore jusqu’à me faire aimer Racine.

Adieu donc, mon bon oncle. Aime-moi toujours, et crois que je te le rends du meilleur de mon cœur. Je n’ai qu’un regret ; c’est de ne t’avoir pas auprès de moi pour me servir de guide et d’ami.

03

Hier matin, j’ai été chez notre voisin Alfred Belmont, faire une partie d’impériale. Il arrivait d’Aix, où il t’avait laissé, m’a-t-il dit, souffrant d’un rhume que tu as gagné en allant à la Chartreuse. Je te reconnais bien là. Garde-toi, en écrivant à ma mère, de lui parler de ce rhume. Elle est déjà assez inquiète dès que tu bouges de la maison. Tu me demandes à quoi j’emploie mon temps, je ne l’emploie pas, je le passe, ou je le tue ; c’est déjà assez difficile. Cependant je dois dire que nous discutons beaucoup, je trouve même qu’on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J’ai rencontré Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle ; nous avons causé peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne, et de ma porte à la sienne, jusqu’à deux heures du matin ; nous ne pouvions pas nous séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j’ai discuté de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l’un ou l’autre. En sommes-nous plus avancés ? En fera-t-on un vers meilleur dans un poème, un trait meilleur dans un tableau ? Chacun de nous a dans le ventre un certain son qu’il peut rendre, comme un violon ou une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire sortir du gosier d’un merle la chanson du sansonnet. Ce qu’il faut à l’artiste ou au poète, c’est l’émotion. Quand j’éprouve, en faisant un vers, un certain battement de cœur que je connais, je suis sûr que mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.

Dimanche, après le dîner, je comme une huître dans la grande allée des Tuileries, quand j’ai aperçu les demoiselles *** assises au pied d’une caisse d’oranger. Je les ai abordées et je me suis assis près de la plus jeune. Elle avait un petit chapeau blanc avec des rubans verts. Tout ce qu’elle disait était charmant d’ignorance. On sent dans ses regards je ne sais quoi de frais et de tendre dont elle ne se doute pas. Elle ne connaît pas plus l’amour qui est en elle qu’une fleur ne connaît son parfum. La beauté d’une jeune fille a quelque chose d’indéfinissable. Je suis resté une heure à côté de cette enfant ; il me semblait que je m’étais glissé à l’abri sous les ailes de son ange gardien. En quittant ces dames, parce que la retraite sonnait, je suis allé au Café de Paris. J’y ai trouvé M… en train de parier qu’il fumerait deux cigares à la fois jusqu’au bout sans les ôter de sa bouche et sans cracher. Ce pari m’a paru si bête que je suis parti. Horace de V… m’a accompagné jusqu’à ma porte. Il m’a appris une chose que je ne savais pas, c’est que depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis converti ; converti à quoi ? s’imaginent-ils que je me suis confessé à l’abbé Delisle ou que j’ai été frappé de la grâce en lisant Laharpe ? On s’attend sans doute que, au lieu de dire : « prends ton épée et tue-le », je dirai désormais : « arme ton bras d’un glaive homicide, et tranche le fil de ses jours. » Bagatelle pour bagatelle, j’aimerais encore mieux recommencer les Marrons du feu et Mardoche.

Adieu, mon cher ami. Je sais qu’il y a beaucoup de jolies baigneuses à Aix, madame de V…, madame d’A…, etc., et que tu fais le coquet avec ces dames. Je t’autorise à les embrasser toutes pour moi.

04

Monsieur,

Si les mauvais vers ne vous font pas peur et que la veille de Noël ne vous trouve pas engagé dans quelque réveillon, vous seriez bien bon et bien aimable de venir écouter des poèmes qui ont besoin plus que personne qu’on ne les abandonne pas. Je vous demande deux choses bien faciles à vous : complaisance et indulgence.

Je vous ai promis. — Ne me faites pas défaut, non plus qu’à cette bonne camaraderie qui honore tant les uns et désole tant les autres.

Je vous prie de croire à mon entier dévouement.

La séance de lecture dont il est question dans cette lettre eut lieu le 24 décembre 1832. Alfred de Musset y lut son poème de la Coupe et les Lèvres et la comédie À quoi rêvent les jeunes filles.

05

Monsieur,

J’ai essayé ce matin de changer quelque chose à la strophe que vous m’avez donnée et dont vous n’êtes pas content. Après l’avoir retournée de toutes les façons, je trouve que je n’y saurais rien faire de mieux, et qu’il faudrait simplement la conserver. Cependant je vous soumets ce que j’ai pu faire et dont, à votre tour, vous ferez ce que vous voudrez.

S’il est nécessaire, pour le sens général, de conserver le premier vers, comme liaison avec la strophe précédente, on pourrait mettre :

Que l’égoïste seul au chagrin soit en proie, Quand le sage au banquet s’abandonne à la joie, Que sur le flot qui passe il répande son pain ; Il le retrouvera dans un jour de misère. Le malheur porte un voile, et nul homme sur terre N’est sûr du lendemain.

Cette strophe serait peut-être une imitation plus exacte du passage de l’Ecclésiaste. L’expression qu’il répande son pain est celle du texte français. Il ne faut pourtant pas trop s’y fier ; car au verset suivant, qui fournit l’idée des deux derniers vers, il y a, dans Lemaistre de Sacy, un contre-sens positif. Le texte dit quia ignoras quid futurum sit mali super terram ; et le français dit « parce que vous ignorez le mal qui doit venir sur la terre. » — C’est tout autre chose ; il aurait fallu, je crois : « quel mal peut venir. »

Si une autre paraphrase de ces deux versets pouvait entrer dans le morceau sans le premier vers, on pourrait mettre encore :

Nul ne sait de quels maux son destin le menace. Jette un morceau de pain dans le fleuve qui passe ; Les flots qui sont à Dieu ne l’engloutiront pas. Laisse-les l’emporter sur la rive étrangère, Et, dans longtemps peut-être, en un jour de misère, Tu l’y retrouveras.

Si vous ne voulez prendre que le sens philosophique du passage de l’Écriture, et le développer sous ce rapport, peut-être alors pourrait-on dire encore :

Qui peut prévoir les maux suspendus sur sa tête ? Quand vous serez assis au banquet d’une fête, Jetez dans l’eau qui passe un peu de votre pain. Que le pauvre ait sa part de ce que Dieu vous donne, Afin que, quelque jour, celui qui fait l’aumône Vous ouvre aussi sa main.

Mais à force de retourner le texte, il finirait par n’en rien rester. Ainsi voilà qui prouve que le mieux est l’ennemi du bien, comme vous me le disiez l’autre jour ; ajoutez à cela que le bien est l’ennemi du mal, comme je vous le disais aussi, et vous en serez au même point que moi, c’est-à-dire dans le même cas que ces courtisans qui, après avoir délibéré pendant trois jours à quel endroit ils couperaient le nez du Roi, décidèrent qu’il fallait le couper au premier endroit venu.

Coupez donc, monsieur, et biffez ce que bon vous semblera dans ce que je vous envoie. Vous finirez par prendre dans ces strophes la meilleure, qui est la vôtre ; et c’est mon avis que vous la choisissiez. Ne voyez, je vous prie, dans ce griffonnage, que le désir de vous être agréable ; je m’en tirerai peut-être mieux une autre fois, si vous vouliez bien me mettre à contribution quand je pourrai vous être bon à quelque chose.

Cette lettre sans date doit être de l’année 1835. M. Maxime Jaubert, conseiller à la cour de cassation, avait traduit en vers le livre de l’Ecclésiaste. Il pria Alfred de Musset de retoucher une strophe dont il n’était pas satisfait. On voit que l’auteur de la Nuit de mai lui renvoya trois versions différentes de la même pensée. Voici le texte latin des deux versets qui composaient cette strophe :

« Mitte panem tuum super transeuntes aquas : quia post tempora multa invenies illum.

« Da partes septem, necnon et octo : quia ignoras quid futurum sit mali super terram. »

06

Vous avez eu grand tort, madame, de n’être pas venue ce soir au Théâtre-Français. Rosine n’a pas été espiègle, mais elle a été spirituelle et assez coquette, fort coquette même. Il y a eu une sortie charmante. Voici comment : elle vient de lire le billet de Lindor ; l’acte finit ; elle est seule en scène. Le billet lu, et le dernier mot dit, l’actrice n’a plus qu’à s’en aller ; elle s’en va donc. L’orchestre se met à jouer une valse. Or, au lieu de sortir comme on sort, c’est-à-dire de laisser le théâtre vide pour l’entr’acte, voici ce qu’a fait Rosine ce soir :

Elle s’en est allée à pas lents, tenant à la main le billet de Lindor, le relisant, tournant sur la scène, seule, sans mot dire ; cela a duré près de cinq minutes. Le parterre n’a pas bougé ; il a suivi des yeux la demoiselle, qui n’en a pas été plus vite, tournant et relisant toujours, en dépit de l’entr’acte et de l’orchestre. Enfin elle est sortie et on a applaudi. Que dites-vous de cela ? Comme c’est hardi, calculé, affecté et parfaitement vrai ! et comme c’est féminin !

— Mais, direz-vous, c’est une tradition ; cela se fait peut-être tous les jours.

— Non, madame ; j’ai vu, Dieu aidant, une centaine de fois le Barbier de Séville, et je n’ai jamais vu cette sortie.

— Eh bien, direz-vous encore, c’est une idée de mademoiselle Mars.

— Eh ! que m’importe ? c’est charmant. Et songez que d’oser le faire, d’oser tenir ainsi le spectateur en haleine, au moment où l’entr’acte commence, d’oser rester quand tout le monde va se lever, quand on n’a plus rien à dire, quand les garçons de café brûlent de crier leur limonade, ma foi, oser cela, le faire et réussir, c’est quelque chose.

Cette lettre n’a point de date ; mais il y est question de mademoiselle Plessy, qui a joué pour la première fois le Barbier de Séville à la Comédie-Française le 20 mai 1836. — L’autographe contient un dessin à la plume qui représente Rosine en scène, lisant le billet de Lindor ; à gauche on voit l’ouverture d’une loge de rez-de-chaussée par où sort la tête d’Alfred de Musset.

07

Madame,

Voici le fait. La princesse m’écrit qu’elle ne peut me bâtir un sujet avec l’histoire dont je vous ai parlé, et, dit-elle, voici pourquoi : « Le fond de l’histoire n’est ni extraordinaire ni gai. Les détails sont, en revanche, du meilleur comique ; mais comment donner les détails sans démasquer les personnages ? Il faut y renoncer, conclut-elle, à moins que madame J… ne trouve un moyen. »

Vous êtes déjà, madame, conseillère par droit de conquête, soyez-le encore, je vous en prie, par amour des belles-lettres. Pour ma part, je ne vois qu’un moyen, et je l’ai proposé : c’est de garder les faits autant que possible, les caractères idem, et de changer les hommes en femmes, et réciproquement. Qu’en pensez-vous ? Je l’ai déjà fait et m’en suis bien trouvé. Les vrais ridicules, comme les vrais sentiments, ont peu ou point de sexe. Mais vous trouverez mieux, si vous voulez ; et si, grâce à vous, l’affaire peut s’arranger, vous rendrez un véritable service à votre très toussant et enchifrené serviteur.

08

Madame,

Mon arrangement de loge a manqué ce soir. Il n’y a rien de tel que de compter sur les autres. Au lieu d’être au concert, me voilà en face de ma cheminée. Donnez-moi, je vous en prie, des nouvelles, afin que je puisse en parler sans mentir. Je suis très réellement fâché de n’y pas être, pour deux raisons. La première, c’est que je m’y serais plus qu’amusé ; la seconde, c’est que, tant bien que mal, vers ou prose, j’en aurais dit quelque chose. On l’aurait lu comme un ricochet de mon article sur Rachel. Il m’aurait beaucoup plu de parler en même temps de toutes les deux : l’une sachant cinq ou six langues, s’accompagnant elle-même avec cette aisance admirable, cette grande manière, ce génie facile, etc. ; — l’autre toute d’instinct, ignorante, vraie princesse bohémienne, — une pincée de cendre où il y a une étincelle sacrée, etc. — Entre elles deux une parenté évidente, le même point de départ et deux routes si diverses ; le même but et deux résultats si différents ! — Tout cela eût été curieux à sentir, à exprimer de mon mieux. La loge a manqué, et je n’avais pas pris de stalle, comptant à moitié sur cette loge. À moitié !!! voilà bien le mot le plus bête ! et pourtant la grande raison de bien des choses. — Compliments littéraires.

09

Vous vous trompez, ma chère marraine, en croyant que c’était sur vous que je comptais. Je n’avais vu, non plus que vous, dans la proposition du conseiller qu’une bonne volonté sans résultat possible. C’était mon ami Tattet qui devait retenir une loge, et il n’en a pas pu trouver. J’avais présumé ce que vous me dites du concert, d’après le récit de mon frère. — J’en aime encore moins Bériot, que je n’aimais pas, d’avoir sacrifié la jeune fille. Mais c’était à parier qu’il en arriverait ainsi.

Puisque mon idée de comparaison vous plaît, tâchez de réaliser votre bonne intention de me faire voir encore une fois Paulette (je tiens à l’appeler ainsi et non Pauline). Vous comprenez que, pour que ces choses-là signifient quelque chose, il faut que ce ne soit pas une amplification rimée sur une thèse qu’on devine. Il faut que ce soit senti à fond. Vous savez, d’ailleurs, que j’ai et aurai toujours la bêtise d’être consciencieux là-dessus. — J’aime mieux faire une page simple, mais honnête, qu’un poème en fausse monnaie dorée.

Pour la petite, comme on l’appelle au Théâtre-Français, je la connais passablement. Je voudrais croiser le fer avec Paulette pendant un quart d’heure, après quoi je rêvasserais à mon aise. — Très réellement, je crois qu’il y a, dans ce moment-ci, un coup de vent dans le monde artiste. La tradition classique était une admirable convention, le débordement romantique a été un déluge, au milieu duquel il y avait de bons côtés. Nous voilà aujourd’hui à la vérité pure, et dégagée de tout. Je donnerais bien cent écus, comme dit Vernet, pour n’avoir que vingt ans, à l’heure qu’il est, et pouvoir m’envoler, dans cette bourrasque, en compagnie de Paulette et de Rachel, quitte a me perdre dans les nues avec elles. Je suis bien vieux pour un tel voyage, et l’on m’a passablement brûlé les ailes en temps et lieu. Mais n’importe : si je ne les suis pas, je puis, du moins, les regarder partir, et boire à leur santé le coup de l’étrier. Nous trinquerons ensemble, n’est-ce pas, ma chère marraine ?

Je finis ma nouvelle ; c’est ce qui m’empêche d’aller vous voir. Mille remerciements comme toujours, et mille amitiés à toujours.

Cette lettre contient, en substance, la pensée que l’auteur a développée dans l’article de la Revue des Deux Mondes, où il a comparé mademoiselle Rachel à mademoiselle Pauline Garcia, et qui se termine par une pièce de vers adressée aux deux jeunes filles. On a vu, par la lettre précédente, qu’il n’avait pu assister au concert ; mais il alla chez mademoiselle Garcia, qui lui fit entendre les morceaux qu’elle y avait chantés. Ce poète qui se disait bien vieux avait vingt-huit ans.

10

Comment allez-vous, ma chère marraine, et que faites-vous ? J’ai besoin d’avoir de vos nouvelles d’une manière quelconque et de savoir ce que font ceux qui vivent. Je suis dans le moment le plus ennuyeux d’une maladie. J’ai le tort d’être guéri, ce qui fait qu’on ne me traite plus en malade, et en même temps, je ne suis pas encore de force à agir comme ceux qui se portent bien. Ma religieuse est partie, en sorte que je suis en tête-à-tête avec la vertu et le lait d’amande. Je ne m’ennuie pas, parce que je travaille ; mais j’ai un petit fonds de tristesse.

Sans compter cette bonne fille à laquelle je m’étais habitué, vous m’avez tant et si bien gâté, tous et toutes, pendant ma maladie, qu’il me prend des envies de me recoucher pour vous ravoir. J’ai pourtant, du reste, de grands sujets de tranquillité ; mes affaires qui me tracassaient s’arrangent lentement, mais elles s’arrangent. Mes projets de sagesse sont plus fermes que jamais. Il ne me manque qu’un peu plus de force et un rayon de soleil qui dégourdisse ce vilain temps.

En attendant, vous qui vous souvenez de vos amis dans les mauvais jours, ne m’oubliez pas trop, je vous en prie, dans ma prospérité.

Compliments au sirop de gomme.

11

Homme plus rusé que Gribouille, est-ce que tu crois que je ne vois pas où tu veux en venir avec ton délicieux paysage que tu regardes par ta croisée ? Sous tes fleurs de rhétorique, il y a un sermon pour m’attirer à la campagne. Eh bien, je l’ai quitté, cet ennuyeux Paris que j’adore. J’ai été à Bury ; j’ai revu les bois que j’aimais tant il y a deux ans. Je me suis abreuvé de verdure. Nous avons pris le café en plein air et joué au loto ; qu’est-ce que tu veux de plus innocent ? Parce que mes dettes vont être payées, tu en conclus que je dois éprouver le besoin de faire ma malle. Ce raisonnement est trop fort pour moi. Je connais beaucoup de gens qui ont payé leurs dettes et qui n’iront jamais de leur vie à Pacy.

Je finirai mes vers à la sœur Marceline un de ces jours, l’année prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît ; mais je ne les publierai jamais et je ne veux pas même les écrire. C’est déjà trop de te les avoir récités. J’ai dit tant de choses aux badauds et je leur en dirai encore tant d’autres, que j’ai bien le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillées d’encre par le tampon de l’imprimeur. C’est décidé, ainsi ne m’en parle plus. Madame de Castries m’approuve ; elle dit qu’il est bon d’avoir dans l’âme un tiroir secret, pourvu qu’on n’y mette que des choses saines.

Dis à nos cousins que j’irai peut-être les voir à l’automne. Ma mère a dû t’envoyer deux lettres hier. Il y en a une de Barre, qui est venu encore passer quelques soirées avec nous à dessiner. Adieu, mon cher ami ; ne reste pas trop longtemps à Lorey.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…