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sujets. | graveurs. | tomes. | pages.
1. | Ballin. | 9
2. | Desvachez. | 237
Avis de l’éditeur
Les neuf premiers volumes de cette édition comprennent tous les ouvrages d’Alfred de Musset qui ont paru durant sa vie, moins quelques pièces qu’il a toujours refusé de laisser réimprimer. Un autre volume est composé de ses œuvres posthumes. La législation sur les droits des auteurs nous oblige à le publier séparément, mais les acquéreurs de cette édition pourront, à la reliure, le réunir aux autres par la tomaison de tome X, et l’œuvre d’Alfred de Musset sera ainsi complète.
Voici la composition des neuf premiers volumes : 1 Poésies, 2 vol. 2 Comédies et Proverbes, 3 vol. 3 Contes et Nouvelles, en prose, 2 vol. 4 Confession d’un enfant du siècle, 1 vol. 5 Mélanges de littérature et de critique, 1 vol.
Le volume des œuvres posthumes se compose :
1 D’une notice sur la vie d’Alfred de Musset par son frère. 2 De Poésies. 3 De Mélanges littéraires. 4 Du proverbe : l’Âne et le Ruisseau. 5 Des Lettres familières.
Dans chacune des divisions de l’œuvre complète d’Alfred de Musset, l’ordre chronologique a été suivi autant que possible. Néanmoins nous donnons plus loin le tableau exact de cet ordre de composition.
Tous les vers d’Alfred de Musset publiés durant sa vie ne sont pas réunis dans les deux premiers volumes de cette édition. Il s’en trouve dans les Comédies et Proverbes, dans les Contes et Nouvelles, et aussi dans le volume de Mélanges. Nous avons dû nécessairement les maintenir à leur place et ne pas les reproduire avec les autres poésies, pour éviter un double emploi ; mais, afin de faciliter les recherches, nous avons imprimé, quelques pages plus loin, la liste de ces poésies, en indiquant la place qu’elles occupent dans les autres volumes.
Nous avons adopté, pour les Comédies et Proverbes, le texte original, mais les changements faits par l’auteur, en vue de leur représentation scénique, ont été indiqués de façon à reproduire exactement les deux versions sans les confondre.
Nous avons réuni en deux volumes et sous le même titre de Contes et nouvelles tous les charmants petits romans en prose.
Le texte de la Confession d’un enfant du siècle est celui de la première édition.
Le volume de Mélanges, où se trouvent les Lettres de Dupuis et Cotonet, contient des écrits sur l’art et la littérature qu’Alfred de Musset, le plus modeste des écrivains, avait négligé de réimprimer, et qui sont néanmoins dans la littérature critique aussi beaux que ses autres ouvrages.
Nous avons ajouté aux Œuvres posthumes un certain nombre de lettres familières d’Alfred de Musset, où cet esprit aimable et sensé se retrouve avec sa grâce naturelle.
On trouve aussi plus loin la liste des gravures qui ornent cette édition, avec l’indication de la place qu’elles doivent occuper et le nom des artistes qui les ont exécutées. C’est une occasion qui nous permet de remercier ces artistes, particulièrement MM. Goutière et Colin, dont les planches sont, à notre sens, des petits chefs-d’œuvre.
Notice sur Alfred de Musset
Tous les nobiliaires de France font mention de la famille de Musset, ce qui me dispense de reproduire ici la généalogie du poète qui a illustré ce nom. Cependant je remarque sur la liste de ses ancêtres un personnage assez curieux : c’est un certain Colin de Musset, qui était poète, musicien, joueur de viole très habile et ami du célèbre Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre. Colin de Musset composait de la musique sur les poésies de ce prince et sur les siennes. Il fallait que sa réputation fût grande, puisque les sculpteurs chargés d’orner le portail de Saint-Julien-des-Ménestrels, à Paris, y placèrent sa statue et celle de sa femme, qui apparemment cultivait aussi la musique.
Mais nous n’avons pas besoin de remonter jusqu’au temps de la reine Blanche pour chercher l’instinct de la poésie et le goût des lettres parmi les ascendants d’Alfred de Musset ; nous les trouverons au premier et au second degré. Son grand-père maternel, M. Guyot-Desherbiers, savant , se reposait de ses travaux sérieux en composant des vers remarquables par des qualités originales. En 1771, il écrivit une satire contre le chancelier Maupeou, intitulée les Chancelières, et qui fit beaucoup de bruit. Il commença un poème des Heures qu’il n’acheva point, parce qu’il s’ennuya du genre didactique. Il aimait à se créer des difficultés d’exécution, telles que rimes redoublées, refrains ou triolets. Ses petits-enfants ont conservé le seul ouvrage complet qu’ait produit sa muse fantasque : c’est un poème intitulé les Chats, et dans lequel les vertus de cet animal domestique sont célébrées avec une grâce et des frais d’imagination qu’on regrette de voir dépensés pour un sujet si frivole. Le premier chant est à trois rimes seulement ; malgré les entraves de cette espèce de gageure, les vers ne contiennent pas de chevilles, et le naturel n’y est point sacrifié. Les chants qui suivent sont consacrés au chat de la Nature, à celui de la Fable et à celui de l’Histoire. Lorsqu’il eut copié de sa main tout ce poème sur parchemin, M. Desherbiers crut avoir assez fait pour assurer la durée de son œuvre et ne songea point à la livrer aux imprimeurs ; mais il employa dix ans de sa vie à en faire un second exemplaire bien plus curieux. Il ajouta au texte tant de notes que le petit volume sur parchemin finit par engendrer un in-folio de six cents pages, qui devint avec le temps un travail d’érudition, puis il le relia lui même, et il composa ainsi un monument de patience, de savoir et de fantaisie. M. Sainte-Beuve, qui possède mieux que personne le talent de définir par des images, ayant trouvé, un jour, ce gros volume sur la table d’Alfred de Musset, dit, après en avoir lu quelques pages : « La science et l’imagination de votre grand-père sont comme un cadenas à lettres qui ne s’ouvre qu’au mot chat. »
M. Guyot-Desherbiers, chef de la division de législation civile au ministère de la justice, pendant le Directoire, membre du conseil des Cinq-Cents et de celui des Anciens, était un homme de mœurs simples, d’un caractère antique, singulièrement désintéressé, d’un esprit charmant et d’une gaieté inaltérable. Après le 18 brumaire, il vécut dans la retraite. Il mourut en 1828, âgé de plus de quatre-vingts ans. Son fils et ses deux filles avaient hérité de son esprit et de sa gaieté. C’est l’aînée de ces deux filles qui devait donner la vie à un grand poète.
Victor-Donatien de Musset, père d’Alfred, fit ses études au collège militaire de Vendôme. — Sa famille demeurait depuis fort longtemps aux environs de cette ville. — Pendant les guerres de la Révolution, il s’attacha au général de Marescot, premier inspecteur du génie. Il rédigea plusieurs rapports et relations de sièges qui furent remarqués du Premier Consul. En 1806, nommé chef de bureau du comité central du génie, il occupa cette position jusqu’en 1811 et passa ensuite au ministère de l’intérieur sous M. de Montalivet. Destitué, en 1818, par M. Lainé comme libéral, il ne rentra dans la carrière administrative que dix ans plus tard, sous le ministère Martignac. Pendant ces dix ans, il se livra exclusivement à la littérature qu’il avait toujours cultivée. Ses connaissances spéciales dans l’art du génie et des fortifications le désignèrent aux éditeurs de la Biographie universelle pour écrire, dans ce grand ouvrage, les articles sur Vauban et quelques autres célébrités militaires. Avant sa destitution, il avait déjà publié divers travaux historiques. Son ouvrage le plus connu est l’Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, où il défendit avec succès la réputation du philosophe de Genève contre les attaques perfides de Grimm et de madame d’Épinay. Cette généreuse entreprise l’entraîna dans une discussion publique avec quelques journaux ; le défenseur de Jean-Jacques s’en tira avec les honneurs de la guerre.
À la prière de sa sœur, qui était chanoinesse, ci-devant pensionnaire de Saint-Cyr et imbue de préjugés aristocratiques, Victor de Musset modifia son nom pour signer ses travaux littéraires. Il supprima la particule et ajouta par un trait d’union au nom de Musset celui d’une ancienne propriété de famille. Pour son éditeur et pour ses lecteurs, il s’appela Musset-Pathay. Plus tard, lorsque la mode vint d’usurper des noms et des titres et que la seule punition des usurpateurs fut le ridicule, cette moitié de pseudonyme eut l’inconvénient de faire beau jeu à la malveillance. Au moment de l’apparition des Contes d’Espagne et d’Italie, Alfred de Musset fut accusé de se donner des airs de gentilhomme et de ne pas vouloir porter son véritable nom. Il ne répondit pas à cette accusation par respect pour son père, et quand elle arrivait jusqu’à ses oreilles, il se bornait à dire tout bas « On ne devrait jamais endommager son fief. »
Mais il a péché lui-même par trop de modestie, et endommagé un fief bien plus beau, à mon sens, le jour qu’il a dit :
Mes premiers vers sont d’un enfant, Les seconds d’un adolescent, Les derniers à peine d’un homme.
Car, au contraire, si l’on consulte l’âge qu’il avait en écrivant ses poésies, on s’étonne de trouver toujours la maturité de son esprit en disproportion évidente avec le chiffre de ses années.
Comme son beau-père M. Guyot-Desherbiers, Victor de Musset faisait des vers pour son amusement. Il excellait surtout dans le genre burlesque. Il avait le tour d’esprit gai, la repartie prompte, et il savait quantité d’anecdotes qu’il racontait à merveille. Mais la plus précieuse de ses qualités était une chaleur de cœur qui l’a fait aimer de tous ceux qui l’ont connu ; aussi lorsqu’il rechercha la fille aînée de M. Desherbiers vit-il sa demande accueillie avec joie par toute la famille.
Un de ses amis, nommé Dufaut, peintre médiocre sorti de l’atelier de David, mais assez bon dessinateur, montra un jour un portrait au crayon noir de Victor de Musset au docteur Spurzheim en lui demandant ce qu’il pensait du modèle. Le célèbre phrénologue écrivit ces mots au bas du dessin « Bonum facile crederem, doctum libenter. » (Aisément je le croirais bon, et volontiers savant.)
Alfred de Musset, né à Paris, le 11 décembre 1810, appartient à cette génération ardente et passionnée dont il a observé et décrit les souffrances morales. Sa naissance fut fêtée, dans sa famille, avec moins de bruit, mais avec autant de joie que celle du Roi de Rome, qui vint au monde peu de temps après lui. Les premiers canons qu’il put entendre étaient ceux des réjouissances publiques ; mais, bientôt après, on ne parla plus autour de lui que des désastres de nos armées et des malheurs de la France. La précocité de son intelligence et les larmes de sa mère lui firent comprendre la grandeur de ces événements, et sa sensibilité naturelle, développée par les premières impressions de son enfance, devint excessive.
À l’âge de trois ans, le futur auteur des Nuits était d’une beauté qui attirait partout l’attention. Un peintre flamand nommé Van Brée demanda instamment à faire son portrait. Le bambin est représenté assis au bord d’un ruisseau, les pieds dans l’eau, les mains appuyées sur sa poitrine, retenant sa petite chemise qui va tomber sur ses genoux. À côté de lui est une vieille épée qu’il voulut avoir à portée de son bras pour se défendre contre les grenouilles. Girodet, qui arriva par hasard un matin dans l’atelier du peintre, trouva le portrait fort joli, et admira beaucoup le modèle.
Tant qu’il resta sous l’aile maternelle, — et il y demeura très longtemps, — Alfred de Musset eut pour sa mère une soumission extrême. Il craignait par dessus tout de lui déplaire ou de l’affliger. Notre père, qui était la bonté même, très occupé par ses emplois et par ses travaux littéraires, laissait à sa femme, dont il appréciait le rare mérite, une autorité absolue sur les enfants. Les courts instants qu’il pouvait nous donner étaient des récréations, pour lui comme pour nous, et, s’il eût été roi de France, les envoyés des grandes puissances auraient pu le surprendre dans l’attitude où fut trouvé, portant ses enfants sur son dos. Cet excellent père préférait la persuasion aux réprimandes. À l’appui de ses leçons de morale, il nous racontait des historiettes amusantes. Il se plaisait à raisonner avec nous, et nous invitait même à lui faire des objections, puis il se moquait de nous quand nos raisonnements ne valaient rien, ce qui arrivait souvent. Notre mère, au contraire, usait de son autorité et se faisait obéir d’un mot ou d’un simple geste. Quand nous avions commis quelque faute, ses reproches étaient d’une éloquence qui nous inspirait plus de terreur que les punitions. Du reste, Alfred était bien l’enfant le plus aimable et le plus sincère du monde, incapable, non seulement de faire un mensonge, mais même une réponse évasive, toujours pressé d’ouvrir son cœur, confiant jusqu’à la crédulité, racontant sa joie ou ses peines avec des mouvements oratoires et des expressions pittoresques au-dessus de son âge, et témoignant ses sympathies avec des effusions charmantes.
On lui faisait apprendre des fables, comme à tous les enfants ; il les récitait sans la moindre timidité, après quoi il courait embrasser tous les assistants et retournait à ses jeux. Il eût aussi bien récité devant cent personnes, pourvu que sa mère l’eût encouragé du regard. Au collège, il perdit cette assurance par excès d’émulation et par crainte de ne pas réussir ; mais il ne fallut pas moins que les dures leçons de l’expérience pour modérer sa disposition naturelle à la confiance et à la crédulité. Son éducation fut commencée par un précepteur nommé Bouvrain jeune, et continuée, pendant les années 1818 et 1819, par M. Bouvrain aîné, qui avait le bon esprit d’enseigner à ses élèves plusieurs choses à la fois, entre autres la langue italienne qu’il parlait très purement. À l’âge de neuf ans, lorsqu’il se présenta comme externe au collège , Alfred de Musset se trouva à la fois le plus jeune et l’un des plus forts de la classe de sixième. Jusqu’à la fin de ses études, il obtint les meilleures places et des prix à toutes les distributions. Son dernier succès, et le plus éclatant, fut un prix de dissertation latine, en philosophie, au concours général de 1827. Il avait eu pour rival et souvent pour voisin au banc d’honneur le duc de Chartres, qui l’invitait à venir passer les dimanches au château de Neuilly, avec d’autres écoliers. Toute la famille d’Orléans lui témoigna de l’intérêt, et l’aîné des jeunes princes honora son condisciple d’une amitié à laquelle tous deux restèrent fidèles.
Parmi ses camarades de classe, Alfred avait encore pour ami Paul Foucher, élève externe comme lui. Une communauté de goûts les rapprocha l’un de l’autre : ils étaient pris d’une véritable rage de lecture et de spectacle. Aussi souvent que leurs parents le permettaient, ils allaient ensemble au parterre de la Comédie-Française ou de l’Odéon. Bientôt ils surent par cœur des fragments de pièces qu’ils récitaient sous les arbres du Luxembourg, en revenant du collège. Ils se racontaient les drames des théâtres étrangers et les ouvrages des auteurs contemporains qu’ils avaient lus séparément, fruits défendus au collège, mais non à la maison paternelle. D’ailleurs, ils ne se contentaient pas de lire et de connaître, ils voulaient aussi juger et discutaient ensemble comme de petits casuistes. Grâce à cette seconde éducation buissonnière, ils se trouvèrent, à dix-sept ans, en état de prendre part à la guerre littéraire commencée par madame de Staël et qui, après quelques années de trêve, se réveillait avec plus de vivacité que jamais. Paul Foucher, beau-frère de M. Victor Hugo, introduisit son camarade dans le cénacle où se réunissait tout l’état-major de l’école romantique. Alfred de Musset fut accueilli par M. Hugo comme s’il eût été de la famille. On le retenait souvent à dîner : il était de ces promenades où l’on allait assister au coucher de Phébus le blond. Cette intimité n’a pas duré moins de quatre ans, et malgré les dissentiments littéraires, le souvenir en resta toujours cher au plus jeune des deux poètes ; il a pu manquer à la discipline, que son génie indépendant ne lui permettait plus de subir, mais jamais à l’amitié.
Comme son père ne le pressait pas de choisir une carrière, Alfred de Musset profita de la liberté qu’on lui laissait pour essayer de plusieurs études à la fois. Il suivit un cours de droit et un cours d’anatomie, prit des leçons de dessin et de peinture dans un atelier, étudia la musique, le piano, la langue anglaise, et se fortifia l’esprit par de bonnes lectures. Au bout d’un an, lorsque son père l’interrogea sur ses intentions, il avoua, avec une grande humilité, qu’il n’avait de goût pour aucune profession, et qu’il ne se sentait réellement attiré que par des choses qui ne pouvaient le mener à rien, c’est-à-dire par les arts et la poésie. Son père, peu satisfait de cette réponse, le força d’entrer comme expéditionnaire dans une maison de banque ; le pauvre garçon se résigna, non sans chagrin, à faire le sacrifice de sa liberté ; mais ce ne fut pas pour longtemps : son père ne tarda pas à reconnaître en lui un poète et ne chercha plus à le détourner de sa vocation.
Pendant ces petits débats de famille, Alfred de Musset consacrait toutes ses soirées aux conversations du Cénacle. Après avoir rempli le rôle d’auditeur, après avoir écouté beaucoup de sonnets et de ballades, il eut l’envie de composer à son tour des ballades et des sonnets. Son premier ouvrage de longue haleine fut Don Paez. M. Antony Deschamps voulut donner une soirée pour en écouter la première lecture solennelle. Depuis sa sortie du collège, l’écolier s’était transformé en dandy ; il arriva vêtu à la dernière mode, portant manchettes retroussées et chapeau à la d’Orsay. L’auditoire était chaleureux et passionné. Don Paez produisit un effet immense, comme nous disions alors. Au moment où le poète récita ce vers :
Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin,
il fut interrompu par des cris d’enthousiasme. Les mêmes applaudissements frénétiques éclataient toujours à ce couplet du Lever :
Vois tes piqueurs alertes, Et sur leurs manches vertes Les pieds noirs des faucons.
En songeant aux transports que ces vers excitaient, je m’étonne encore de la forte dose de bon sens que le jeune poète avait reçue du ciel, car il ne se laissa pas enivrer par ce grand succès. Au point où nous en sommes de ses débuts, on demandait le Dragon jaune et bleu et les Manchettes vertes comme on demande un morceau de musique qu’on ne se lasse pas d’entendre. Cependant, à ces premières lectures se trouvait quelquefois un jeune homme d’une figure douce et grave, nommé George Farcy, un peu rebelle aux exagérations de la nouvelle école, et qui remarqua dans ces poésies d’autres beautés que celles des effets de couleur. M. Prosper Mérimée fit aussi à l’auteur de Don Paez des compliments plus calmes, mais non moins sincères que ceux de la phalange militante. Le bon Nodier, qui se prit d’une tendresse vraiment paternelle pour Alfred de Musset, démêla tout ce que ce jeune écolier déguisait de raison et de génie sous ses airs évaporés. Il comprit que l’auteur de l’Andalouse ne faisait encore qu’essayer ses ailes, et il l’attendait, disait-il, au jour où l’enfant deviendrait homme, c’est-à-dire poète par le cœur. Nodier voyait très clair : Alfred de Musset ne s’est séparé de l’école romantique qu’en 1833 ; mais dès l’année 1829, il murmurait déjà contre les fantaisies qu’on y prétendait ériger en doctrines, et particulièrement contre l’abus des rimes riches. Souvent, en revenant de quelque séance de lecture, il disait : « Je ne comprends pas que, pour faire un vers, on s’amuse à commencer par la fin, en remontant le courant, tant bien que mal, de la dernière syllabe à la première, autrement dit de la rime à la raison, au lieu de descendre naturellement de la pensée à la rime. Ce sont là des jeux d’esprit avec on s’accoutume à voir dans les mots autre chose que les symboles des idées. »
En dehors du Cénacle, l’auteur de Don Paez avait quelques admirateurs qui portaient de lui le même jugement que Charles Nodier : c’était son ami Alfred Tattet, Édouard Bocher, Ulric Guttinguer. Ce dernier l’emmena ; au mois de juillet 1829, en Normandie, et ils visitèrent ensemble le Havre et ses environs.
Les salons d’Achille Devéria et de Charles Nodier étaient des lieux de réunion où se trouvaient les membres du Cénacle. La controverse littéraire n’y régnait pas exclusivement ; on y dansait, et parfois jusqu’au jour, car il y venait un essaim de jeunes filles. À l’une de ces soirées, , en voyant l’auteur de Don Paez valser avec une ardeur juvénile, conçut l’idée de lui dédier une pièce de vers intitulée le Bal, qui est une des plus remarquables des poésies de Joseph Delorme.
À la fin de l’année 1829, lorsqu’il eut ajouté aux morceaux connus de ses amis le poème inédit de Mardoche, Alfred de Musset en composa un volume qui fut publié par l’éditeur romantique Urbain Canel. À la lecture de ces poésies si délurées : Don Paez, Portia, les Marrons du feu, les gens sévères froncèrent le sourcil : « Se peut-il, disait-on, qu’un jeune homme de dix-neuf ans soit déjà revenu de tout ? » — Il aurait pu répondre, comme Fantasio, que pour être revenu de tout il faut avoir été dans bien des endroits ; et où donc aurait-il pu aller, qu’aurait-il pu voir et connaître, sorti des bancs du collège depuis deux ans, la tête encore pleine des leçons de ses maîtres, anciens et nouveaux, la bourse peu garnie, comme tous les enfants de son âge, logé dans le même appartement que sa mère, et contenu par la tendresse et l’autorité de ses parents ? Non, il ne savait rien encore de la vie, ou du moins fort peu de chose. Ces passions andalouses n’étaient que des rêves d’adolescent, ces airs cavaliers et railleurs n’étaient qu’une contenance, et cette rouerie une licence poétique ; tout cela n’existait que dans sa tête, et les femmes, plus clairvoyantes que les pédants, sentaient bien que c’étaient là précisément des preuves d’innocence et de naïveté. Quant à la critique, le grand reproche qu’elle adressa à ces poésies qui faisaient tant de bruit, ce fut de manquer d’originalité. S’il était vrai que cette qualité leur eût manqué, il faudrait donc qu’elle leur fût venue, car je ne crois pas que jamais vers aient été plus souvent ni plus servilement copiés ; et aujourd’hui, si l’imitation de Don Paez et de Mardoche n’est plus l’écueil où l’on voit échouer les embarcations des débutants, c’est qu’ils préfèrent, non pas imiter, — ce serait trop peu dire, — mais refaire mot à mot Rolla, ou les stances à la Malibran.
Lorsqu’il avait inséré la Ballade à la Lune parmi ses premières poésies, Alfred de Musset ne s’était guère douté de l’effet que produirait ce morceau ; l’idée ne lui était pas venue qu’un tel badinage eût besoin d’une explication, ni qu’on pût y voir autre chose qu’une parodie. Quelques esprits obtus s’y trompèrent cependant. Le jour de la première représentation du Misanthrope, lorsque le public commit la faute d’applaudir le sonnet prétentieux d’Oronte, il comprit aussitôt son erreur ; mais Alfred de Musset, moins heureux que Molière, eut bien de la peine à faire revenir de leur méprise les lecteurs inattentifs. Il eut beau s’expliquer dans les Pensées de Raphaël, ceux qui avaient pris au sérieux la Ballade à la Lune persistèrent pendant bien des années dans leurs préventions contre l’auteur.
Le poète blondin des Contes d’Espagne et d’Italie n’en fut pas moins recherché dans les salons de Paris avec un empressement et une curiosité qu’on ne saurait imaginer. C’est alors qu’il commença d’acquérir de l’expérience. On ne me croirait pas si je disais quelles satisfactions d’amour-propre vinrent au-devant de lui et jusqu’où il fut mené par le tourbillon du succès. L’hypocrisie n’était pas plus de mise alors pour un jeune poète que pour ses lectrices. On peut reprocher à la littérature de 1830 quelques défauts ; mais on ne peut nier qu’elle ait eu le mérite de la sincérité, qualité virile, sans laquelle le génie lui-même ne donne que des fruits avortés.
Dans l’école d’où sortaient les Contes d’Espagne et d’Italie, on se piquait non seulement de franchise, mais de témérité. L’auteur passa pour le romantique le plus entêté de la phalange, au moment où ses idées commençaient à se modifier. Quelques hommes témoins de ses succès l’accusèrent de fatuité, quelques-uns prirent pour de l’orgueil le malaise que lui causaient les compliments à brûle-pourpoint ; mais ceux qui l’ont connu savent bien qu’il n’y eut jamais de garçon plus modeste, plus empressé à rendre justice aux autres et à jouir de leur esprit.
Les divers malentendus que nous venons d’indiquer et qui existaient tacitement entre une partie du public et l’auteur de la Ballade à la Lune devaient lui être funestes à la première occasion où il aurait affaire au parterre d’un théâtre. Il l’apprit à ses dépens, lorsqu’il eut l’imprudence de donner la Nuit vénitienne aux artistes de l’Odéon. La pièce, représentée le 1 décembre 1830, fut sifflée dès la première scène et retirée par l’auteur sans avoir été entendue. Alfred de Musset se tenait déjà pour dit que le public des théâtres ne voulait point de ses ouvrages ; cependant, M. Harel, directeur de l’Odéon, accourut chez lui pour l’engager à tenter une nouvelle épreuve et à écrire une autre comédie, jurant ses grands dieux que celle-là serait applaudie. L’auteur de la Nuit vénitienne écrivit, en effet, le plan d’une nouvelle pièce qu’il envoya au directeur de l’Odéon, persuadé que M. Harel reculerait devant l’épreuve de la revanche. Il ne se trompait pas : M. Harel, qui ne s’attendait pas à être pris au mot, serra le plan dans un carton, et n’en reparla jamais.
Pour se consoler de cet échec, Alfred revint à la poésie lyrique. La Revue de Paris publia plusieurs morceaux de lui qui annonçaient déjà un changement complet dans sa manière de versifier. C’est dans le même temps qu’il composa le poème du Saule, dont voici l’historique : Alfred reçut, un matin, la visite d’un camarade de collège nommé Astoin, du même âge que lui et dont il avait conservé de bons souvenirs. Ce jeune homme désirait se faire éditeur ; il venait demander à l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie une pièce de vers pour un recueil de morceaux inédits. Alfred de Musset ne savait pas refuser un service. Il donna un fragment du Saule qu’il venait de terminer. Le recueil parut en janvier 1831 sous ce titre : Keepsake américain, morceaux choisis de littérature contemporaine (New-York, Philadelphie, Paris) ; c’est un petit volume de 362 pages. Astoin était un éditeur novice et sans clientèle ; cette publication ne fut point remarquée, en sorte que le Saule se trouvait inutilement défloré. Alfred de Musset se repentit de sa prodigalité. Ce poème contenait des beautés d’un genre nouveau pour lui et dont il eût souhaité de voir l’effet sur le public. Plus tard, lorsque M. Buloz vint lui demander sa collaboration, la Revue des Deux Mondes ne devant offrir à ses lecteurs que des ouvrages inédits, le Saule ne pouvait plus y être inséré. Enfin, en 1835, Alfred voulut traiter le même sujet dans un cadre moins étendu et le réduisit aux proportions d’une simple élégie, ce qui explique pourquoi quelques vers du Saule sont répétés dans Lucie. C’est encore pour la même raison que Bernerette chanta au milieu des bois de Montmorency l’invocation à l’étoile du soir, qui se trouve dans le Saule, et, à vrai dire, c’était de la poésie d’un ordre bien élevé pour cette pauvre fille. Considérant son poème comme noyé à tout jamais, Alfred saisit ces deux occasions d’en sauver quelques débris. Mais, longtemps après, lorsque tous ses ouvrages furent réimprimés, il réunit le Saule aux autres poésies et le publia en entier sans s’inquiéter des passages répétés.
Pendant les premiers mois de l’année 1831, à la sollicitation de Jacques Coste, directeur du Temps, Alfred de Musset écrivit quelques articles de critique et de fantaisie pour ce journal. Tour à tour laborieux et dissipé, il travaillait avec une ardeur incroyable, pourvu que rien ne vînt le distraire ; car une fois le travail achevé ou interrompu, le poète redevenait dandy. Ses amis, plus riches que lui, l’enlevaient trop souvent à ses livres. D’ailleurs, il ne se cachait pas de ses goûts aristocratiques. Tous les endroits consacrés à la fashion exerçaient sur lui un attrait irrésistible. C’était l’Opéra, où il avait ses entrées, le Théâtre-Italien, le boulevard de Gand, le Café de Paris, où se réunissaient des hommes fort distingués, mais sans autre lien entre eux que celui de l’habitude. On jouait gros jeu ; on faisait des parties de plaisir d’une durée illimitée, des gageures insensées dont il fallait remplir les conditions à la rigueur, dût-on s’y casser le cou. — La devise de l’endroit était : Pas de quartier ! — Un soir on apprit qu’un des habitués de la réunion ne viendrait plus. Le bruit courut qu’il avait pris avec lui-même l’engagement de se brûler la cervelle le jour où il aurait perdu ou dépensé son dernier louis, et que, ce moment venu, il s’était tenu parole avec un sang-froid et un courage dignes d’une action meilleure. Ce lugubre épisode ne fut pas étranger à la conception de Rolla. Pour se mouvoir à l’aise sur un terrain si dangereux, il ne suffisait pas d’un habit à la mode ; il fallait encore que la poche fût bien garnie, et quand ce lest indispensable lui manquait, le jeune dandy avait, par bonheur, assez de raison pour retourner au travail.
En 1833, Alfred de Musset perdit son père. Cet événement marqua dans sa vie comme une grande division et changea le cours de ses idées. Il voulut tenter un effort pour conquérir une position nouvelle. Son talent avait mûri et il s’était fait une poétique bien différente de celle des Contes d’Espagne. Il écrivit trois poèmes de genres très divers : la Coupe et les Lèvres, À quoi rêvent les jeunes filles et Namouna. Ces trois ouvrages composèrent un volume qui parut en janvier 1883, sous ce titre : un Spectacle dans un fauteuil. De ce moment date sa séparation de l’école romantique. — Plus de soirées triomphales ! plus de cris d’enthousiasme ! — Mais il se consola en pensant qu’il serait aussi sevré de discussions stériles : « L’esprit de controverse, disait-il, ressemble à Messaline ; il se fatigue sans jamais se rassasier. Assez longtemps j’ai épilogué sur des livres, puis sur des pages, puis sur des périodes, puis sur des épithètes, puis sur une rime, puis sur la virgule d’une césure. Assez longtemps j’ai joué avec les mots. Je désire maintenant sentir, penser et exprimer librement, sans subir la règle d’aucun ordre et sans dépendre d’aucune église. »
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