Tome Premier
Portrait du Général Bonaparte, dessiné par Th. Bérengier
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
18, RUE DROUOT, 18
—
NAPOLÉON BONAPARTE
ŒUVRES
LITTÉRAIRES
Il a été tiré de cet ouvrage 60 exemplaires sur papier de Hollande, tous numérotés, au prix de 7 fr. 50.
NAPOLÉON BONAPARTE
LITTÉRAIRES
PUBLIÉES
D’APRÈS LES ORIGINAUX ET LES MEILLEURS TEXTES
AVEC UNE
INTRODUCTION, DES NOTES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES ET UN INDEX
PAR
TANCRÈDE MARTEL
Tome Premier
Portrait du Général Bonaparte, dessiné par Th. Bérengier.
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
18, RUE DROUOT, 18
—
AVERTISSEMENT
On sait avec quelle ardeur notre époque s’est consacrée au recensement des chefs-d’œuvre de tous les temps et de toutes les littératures. Jamais la critique, l’histoire littéraire, la philologie, l’érudition, n’ont accompli de plus magnifiques travaux qu’en ces dernières années. Notre siècle, qui est par excellence un siècle d’analyse et de science, a tenu à honneur de liquider le passé, de se mettre en règle avec lui, en exhumant pour les consacrer, les productions les plus marquantes de l’esprit humain. Nos écrivains nationaux n’ont pas voulu demeurer en arrière de ce mouvement qui entraîne les races et les peuples. Nous avons eu de magnifiques travaux sur Rabelais, sur Ronsard, sur Voltaire, sur Diderot, sur Victor Hugo. Il nous a semblé qu’en aidant à faire connaître au public le remarquable écrivain, dont nous assemblons aujourd’hui les œuvres, nous ferions une besogne
aussi n’avons-nous rien négligé pour
atteindre ce but.
Napoléon Bonaparte est peut-être le moins connu de nos grands prosateurs. Ses écrits, qui touchent à tant de genres : polémique, lettres, éloquence, mémoires, histoire, philosophie, gisent dispersés aux quatre vents de la publicité, au hasard de la librairie. Nous avons pensé que leur réunion, leur classement, seraient choses utiles à la France. De cette façon, les lecteurs pourront mieux se rendre compte du génie de l’homme et juger d’une œuvre qui, quoique confinant sur bien des points à la polygraphie, n’en contient pas moins des beautés d’art de premier ordre. Un de nos jeunes écrivains, Martel, déjà connu du public par un talent réel de poète et de prosateur, a bien voulu se charger de ce soin. Laissant de côté toute pensée politique, il a présenté au monde lettré un Napoléon homme de lettres, complet, bien mis en relief, de façon à préparer les voies à ceux qui seront tentés de s’occuper encore de ce vaste sujet.
Dans la présente édition nous avons d’abord été dirigé par la pensée qu’il fallait, avant tout, remettre en lumière tout ce qui, chez Napoléon, contient une valeur littéraire. Nous ne nous sommes écarté de ce principe qu’une seule fois, lorsqu’il s’est agi de publier les œuvres de début de notre écrivain. Là, nous l’avouons, nous avons fait une place plus large à la curiosité. Quant aux Lettres, si nombreuses, notre cadre nous imposait forcément des restrictions. Toutes celles que nous publions ont eu la consécration de l’histoire ou du public lettré. Le lecteur, nous n’en doutons pas, ne sera point fâché de les retrouver ici. De plus, il nous saura gré de l’avoir mis en face d’œuvres peu connues, inattendues et même inédites. Nos trois volumes épuisent en quelque sorte cette matière intéressante.
Nous n’avions, pour nous conduire à l’exécution de notre programme, que trois types sérieux d’ouvrages : Œuvres politiques et littéraires de Napoléon, publiées en 1840 parle bibliophile Jacob ; les Œuvres choisies de Napoléon, qui remontent à 1843, 1844 et 1845, et pour lesquelles A. Pujol (lisez : de Lavergne) a écrit une si remarquable introduction ; enfin, le volumineux Napoléon, de Kermoysan, en 4 volumes.
L’importance de notre sujet nous a paru comporter au moins trois volumes. Nous nous y sommes conformé volontiers, en repoussant impitoyablement tout texte, toute copie originale, ne présentant pas un caractère suffisant d’authenticité. En plusieurs endroits nous avons mis à contribution les ressources que présentaient nos grands dépôts publics d’archives, et nous nous sommes aidé des publications intéressantes qui nous ont précédé. La révision des textes a été faite avec le plus grand soin. Toutefois, il nous a semblé puéril de conserver les quelques cas d’orthographe incorrecte que présentent les écrits de jeunesse de Napoléon. Cherchant à faire connaître et à faire aimer un grand écrivain, c’était notre droit. Nous en avons usé ; et sur ce point, notre conscience est bien en règle.
Les Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte comportent treize parties, d’après le classement logique et serré que nous avons cru devoir adopter : Œuvres de jeunesse ; Poésies ; Histoire de la Corse ; Pamphlets et Polémique ; Lettres choisies ; Lettres politiques et militaires ; Harangues et Discours ; Proclamations ; Législation et Politique ; Mémoires militaires ; Histoire des campagnes d’Égypte et de Syrie ; Critique ; Morale et Philosophie. Tout Napoléon intellectuel est là. Nous n’avons même pas rejeté son Testament, curieux à plus d’un titre. Enfin trois beaux portraits, dessinés par Bérengier d’après des portraits du temps, accompagnent notre édition, ainsi qu’un Appendice.
Quant aux notes, nous les avons prodiguées pour l’intelligence même de la publication. Elles embrassent tous les tons et tous les points de comparaison, grâce au tact et au discernement littéraires de Martel. Ces Notes et l’Index général de la fin sont comme une galerie vivante, où le monde de la Révolution et de l’Empire se rencontre avec la critique littéraire et historique de nos jours.
BONAPARTE
HOMME DE LETTRES
I
Lorsqu’on étudie attentivement l’histoire de l’humanité, on est surpris de cette particularité qu’une certaine quantité d’hommes, grands à des titres différents, ont pu mener à bien, associer aussi complètement que possible, le rêve et l’action, c’est-à -dire deux choses qui s’excluent mutuellement. Il est vrai que le nombre est petit, la liste singulièrement courte, de ceux qui ont su réaliser, donner une forme tangible et vivante à leurs songes, à leurs conceptions, à leurs projets, et cela par leur propre action, leur mise en œuvre personnelle. Quand on aura nommé Alexandre, qui échafauda, grâce à une vigueur surhumaine et à une extraordinaire vivacité intellectuelle, le plus grand des empires, il ne restera guère plus à citer que les noms de Mahomet, l’étrange chamelier de la Mecque, de Guillaume le Conquérant, ce Normand hardi et cauteleux qui planta si bravement la bannière aux trois lions dans l’antique terre des Angles et des Pictons, de bergère de Domrémy, Jeanne d’Arc, dont les peuples savent la tâche sublime, et peut-être encore d’un des plus grands artistes qu’ait eus le monde, Michel-Ange. Combien d’autres ont échoué, alors que la nature les avait richement doués, comme les glorieux dont je viens d’écrire les noms ! C’est que le pacte intime et étroit entre le rêve et l’action est fait pour déconcerter les plus fougueuses natures, les plus vibrantes organisations. L’adage : homo duplex ne convient pas à toutes les créatures supérieures ; et, tôt ou tard, le rêve est écrasé par l’action, à moins que celle-ci, prenant les devants, n’étouffe l’intellect pur, c’est-à-dire le rêve, chez l’homme assez audacieux pour croire qu’on peut être un contemplatif tout en demeurant un militant.
Toutefois, en dehors des noms éclatants que j’énumérais plus haut, un homme a pu, dans les temps modernes, marier en une égale proportion la vie de l’esprit à celle du corps, le rêve et l’action. Cette âme extraordinaire, qu’on eût dite née pour la chimère à de certaines heures, a servi fidèlement le bras le plus puissant, le plus indomptable, dont les hommes garderont le souvenir. Napoléon Bonaparte a pensé et agi avec une ardeur qui étonne toujours le monde. Pour les uns, — et Châteaubriand est du nombre, — il semble avoir donné des forces physiques de l’homme une mesure si grande qu’elle tient du prodige ; pour d’autres, — la thèse de Victor Hugo leur appartient, — Napoléon a plus rêvé qu’agi, plus pensé que vécu. À la phrase si connue que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe applique au dernier César : « Le plus large souffle de vie qui ait jamais animé l’argile humaine, » le poète répond que « Bonaparte fut l’immense somnambule d’un rêve écroulé. » Lequel des deux a raison ? Faut-il croire Hugo ? Ne doit-on s’en rapporter qu’à Châteaubriand ?
Heureusement, le différend est facile à trancher. Lorsqu’un homme aussi prodigieux que Napoléon est en scène, il est impossible que le spectateur soit déconcerté. Le n’a pas pour habitude de jouer au sphinx, et le propre des grands hommes est de laisser, dans leurs œuvres, le moins de chose possible à deviner à la foule. Le soleil n’est point une énigme. Je crois donc, très sincèrement, que chacun des deux grands écrivains dont j’ai cité les noms jugeait l’homme de Rivoli et d’Austerlitz selon son propre tempérament. Châteaubriand, éloigné de son siège académique par la volonté du chef de l’État, émigré, exilé, « portant son cœur en écharpe, » ne se souvient que de l’omnipotence souveraine de Bonaparte. Quant à Victor Hugo, après avoir analysé, pierre par pierre, l’édifice étonnant sur lequel est jetée la pourpre impériale, il ne peut s’empêcher de songer aux pieds d’argile du colosse, et il croit que Napoléon le rêveur l’emporte sur l’homme d’action. La vérité, comme dans bien des cas, est entre les deux opinions. Personne ne l’a démontré comme de Saint-Amand dans sa patiente série de livres sur les Femmes des Tuileries, livres qui, malgré leurs allures modestes et leur forme anecdotique, en disent plus long sur le personnage que les phrases solennelles de Lanfrey et les méticuleuses recherches de général Iung. On peut encore rattacher les petits bouts de papier de à cette dernière école historique. Il est vrai que Napoléon est de ceux qui se défendent tout seuls. Un excellent moyen de se tromper sur la valeur d’une statue consiste à ne la regarder que de côté. Iung et Taine me semblent trop s’être souvenus de cette hérésie artistique.
Quoi qu’il en soit, Napoléon est un de ces rares privilégiés du sort et de la nature, un de ces titans de l’humanité, qui ont non seulement captivé les hommes les plus intelligents de leur époque, — ce qui est le suprême triomphe, — mais encore enchaîné à leur char glorieux les siècles à venir. La fascination dure encore, — on l’a bien vu par les récentes attaques de . Taine, dans la Revue des Deux Mondes, et aussi par la réponse fine et acerbe, tout à l’éloge de Bonaparte, du regretté Albert Duruy. d’artillerie de Toulon, le général d’Arcole, de Rivoli et des Pyramides, le consul du Concordat, de la Légion d’Honneur, l’empereur d’une France de 130 départements et d’un Code civil qui, malgré quelques défauts, n’en est pas moins demeuré la plus puissante œuvre de législation qu’ait eue le monde depuis Justinien, — ce mortel prodigieux excite encore la sagacité et provoque la rêverie chez les esprits les mieux aiguisés. Mort, il exerce encore une vaste tyrannie sur l’intelligence humaine ; et, toutes proportions gardées, politique à part, il ne semble pas que les hommes connaissent un plus attachant sujet de curiosité. Napoléon sert de pierre de touche, pour ainsi dire, aux facultés psychologiques de l’homme. On peut ne pas l’aimer, mais il est impossible de ne pas admirer le déploiement tumultueux de forces qui furent en lui. Comme La Fontaine et Charles Baudelaire en poésie, il a cet extraordinaire bonheur de faire juger d’un homme d’après la manière dont on l’apprécie. Il y a pour lui, tout en respectant l’indépendance de la pensée, tout en permettant aux moindres critiques de se faire jour, un cube duquel il est défendu de s’éloigner sous peine de faire œuvre partiale ou malsaine. Le Consul de marbre, l’Empereur d’airain défient l’insulte, sont au dessus de l’outrage. , qui l’a trop facilement oublié, doit savoir à l’heure qu’il est, ce qu’il en coûte à mal prendre l’envergure d’un colosse. Il est vrai que, par l’extrême tension de son procédé, la méthode critique de l’auteur de Thomas Graindorge confine souvent à l’enfantillage. Ce ne sera pas la dernière et l’une des moindres bonnes fortunes de Napoléon d’avoir ainsi annihilé, — à coup sûr pour toujours, — un système esthétique et psychologique que des écrivains, trop friands de nouveautés peut-être, étaient à la veille de considérer comme impeccable.
J’ai dit plus haut : le rêve et l’action. Et de fait, il ne paraît pas, jusqu’à présent toutefois, qu’on puisse refuser à Napoléon le plein exercice de ces deux magnifiques . Homme d’imagination, il l’a été plus que personne ; son immense fortune repose tout entière, pour ainsi dire, sur ce don merveilleux. Enfant, dans son île à demi sauvage, il rêvait déjà la conquête du monde. Il avait le pressentiment, l’instinct, la hantise, du formidable rôle qu’il devait jouer un jour parmi les hommes ; et l’on demeure saisi de vertige en écoutant chez lui les premiers bégaiements de l’ambition, — je veux dire les propos de l’étrange enfant de la grotte de Milelli, aussi bien que les réflexions de l’écolier de Brienne et les rares confessions du cadet-gentilhomme de l’école militaire de Paris. Si on le suit plus tard, dans ses garnisons de petit lieutenant d’artillerie, à Valence, à Douai, à Grenoble, on trouve aux plans qu’il forme sur son avenir on ne sait quelle maturité, quelle précision déconcertantes. Cette âme de feu, tout à elle, tout à ce qu’elle rêve, tout à ce qu’elle veut, semble ne pas tenir compte des traverses et des accidents ordinaires de l’humanité. Née pour commander et pour s’imposer aux hommes, poussant jusqu’à la plus superbe insolence la confiance qu’elle a en elle-même, elle en impose à tous. Le jeune Bonaparte, partout où il passait, laissait des traces éclatantes. En bien, en mal, il provoquait l’étonnement. C’est pour cela que pas un de ceux qui le coudoyèrent dans la vie, ne put se résoudre à rayer de son cerveau cette apparition inattendue et comme lumineuse. La vieille servante de la famille Bonaparte, les âpres bergers des pièves voisines d’Ajaccio, les vieux maîtres de Brienne, le père Dupuy, le père Patrault, qui aimait à l’appeler son « premier mathématicien, » puis les camarades d’école qui se retrouvèrent avec lui sur les champs de bataille, Clarke et Davout, eurent de bonne heure le pressentiment de sa gloire. C’est ce qui résulte d’un examen minutieux, comme il convient de le faire pour un pareil homme, de tout ce qui a été publié sur ses premières années de jeunesse. Napoléon n’eut donc pas, ainsi que ses adversaires l’ont répété tant de fois, une enfance et une adolescence faites d’ombre et de silence. À la rigueur, l’extrême facilité avec laquelle sa mise en lumière fut acceptée de tous ceux qui l’avaient connu indiquerait bien que, jeune officier et même général, Bonaparte aimait à rêver tout haut, comme certain personnage des Mille et une Nuits.
On sait trop qu’il fut l’homme d’action le plus surprenant des temps modernes. Infatigable, nerveux, aimant le travail jusqu’au délire, d’un tempérament physique admirablement équilibré, incapable d’une défaillance quand il entrait dans la période d’exécution du moindre projet, il a tenu, dans l’activité humaine, une place unique. Alexandre, César, Charlemagne, , tous les grands travailleurs, sont hors d’état d’entrer en lutte avec lui. La récente attaque de contre Napoléon a ceci de vraiment curieux qu’elle contient le plus grand éloge qu’on ait jamais fait de l’intelligence et de l’activité des hommes ; et cet éloge, ne le retire pas un instant de la personne du seul Napoléon. De telle sorte que les conclusions du brillant académicien sont inexplicables. L’étude, si remarquablement écrite, d’ailleurs, que l’auteur des Origines de la France contemporaine a consacrée à Bonaparte, se trouve, par cela même, frappée d’une radicale caducité. Elle va contre le propre but de l’écrivain ou, si l’on veut, du critique. Dans sa plus brillante partie, elle fait un éloge fougueux du personnage en cause ; aux endroits où elle impatiente le lecteur par sa bizarrerie et son parti pris, elle se transforme en une sorte de réquisitoire tellement inhumain, qu’il déconcerterait le plus implacable de nos procureurs généraux. Qu’en conclure sinon que la perspicacité prêtée à a été mise en défaut ? Ce n’est pas un crime, après tout. Homère, qui ne faisait pas de psychologie comparée, mais se contentait simplement d’être le plus grand des poètes, Homère sommeille quelquefois. On trouvera donc légitime que je retienne, dans l’étude de , les seuls passages où il semble avoir bien compris Napoléon. Or, ces passages s’appliquent exclusivement à la prodigieuse activité et à la maîtresse intelligence du vainqueur d’Iéna. On voit, sans qu’il soit besoin d’insister, grâce au dépouillement de son volumineux dossier critique, que Napoléon Bonaparte a agi et pensé de la façon la plus large, la plus magistrale, en tant que dons de nature. Je n’ai pas à rechercher ici si l’emploi qu’il fit de ses admirables facultés fut ou non abusif ; je ne fais point de politique, je le répète. Mais je veux simplement dégager la physionomie du remarquable homme de lettres, de l’écrivain si richement doué, qui demeura toujours en lui. C’est donc en vue d’appréciations purement artistiques que j’ai été amené à dire quelques mots de la caractéristique de son tempérament. Toutefois, dans le domaine de l’intellect pur, il convient de rappeler quelle place Napoléon accorda toujours à l’énorme, — au gigantesque, dit Sainte-Beuve. Il avait, pour les choses hors de toutes proportions usuelles, une tendresse très marquée. Puisque je me propose de montrer au lecteur un Napoléon complet, en tant qu’écrivain bien entendu, je demande encore à placer ici quelques observations rapides sur ce côté fatal du caractère de mon personnage.
Lorsque Bonaparte eut été mis hors de pair, comme général en chef, par son admirable campagne d’Italie de 1796 et 1797, et que les négociations de Campo-Formio l’eurent révélé diplomate de taille à mater la cour de Vienne, il s’opéra en lui comme un déchaînement subit d’idées politiques et militaires. Le succès, bien loin de le griser, détermina chez ce jeune homme de vingt-huit ans, nourri de la lecture de Quinte-Curce et de Plutarque, un redoublement d’ardeur, un bouillonnement intellectuel, qui le menèrent droit à la préparation de la campagne d’Égypte.Ce fut la première apparition bien caractérisée de ce goût de l’énorme et du colossal auquel il demeura fidèle jusqu’à Waterloo. Et pourtant, à la fin de 1797, il avait conquis de quoi durer éternellement dans la mémoire des hommes ! Mais l’Orient était là, lui brûlant les yeux, l’incitant à quelque aventure prodigieuse. On eut donc la campagne d’Égypte, et après la campagne d’Égypte celle de Syrie, l’assaut furieux de Saint-Jean-d’Acre ; finalement le rêve avorta. On sait avec quelle rapidité notre homme conduisit les événements. Devenu Premier Consul, glorieux d’une nouvelle campagne en Italie, il semblait que son singulier penchant à mettre toujours le marché aux mains de la Fortune devait s’arrêter. Il n’en fut rien. Son infirmité grandiose le guettait.
Sainte-Beuve a très heureusement défini, dans ses Causeries du Lundi, les prodiges enfantés par Napoléon, entre les années 1800 et 1804. « Rien n’égale en beauté, dit-il, comme création de génie majestueuse et bienfaisante, l’œuvre pacifique du Consulat, le Code civil, le Concordat, l’administration intérieure organisée dans toutes les branches, la restauration du pouvoir dans tous les ordres ; c’est un monde qui renaît après le chaos. » Bonaparte, cependant, ne put s’en tenir à ce système de gouvernement. Disons à sa décharge que la fatalité s’en mêla. La mort de Fox, en jetant le deuil au cœur des libéraux anglais, réveilla la sourde colère que les héritiers et les élèves de Pitt nourrissaient contre la France. Dans le cerveau de Napoléon, le goût de l’énorme, l’amour des aventures, se montrèrent de nouveau. Il prépara sa fameuse descente en Angleterre. Fort heureusement, les imprudences de l’Autriche vinrent le tirer de ce mauvais pas. On frémit en songeant aux conséquences désastreuses qu’aurait eues l’expédition projetée au camp de Boulogne, car notre marine ne pouvait encore avoir raison des flottes britanniques. Le désastre de Trafalgar se fut immanquablement produit un an plus tôt.
Je passe rapidement sur les premières années de l’Empire. La noblesse, une noblesse toute neuve, sortie des entrailles du peuple, mais qui ramassait ses parchemins sur les champs de bataille, la noblesse impériale est créée ; Napoléon est l’arbitre du monde, le maître de la paix et de la guerre. Il distribue principautés, duchés et royaumes, s’étend à l’aise dans une France qui compte cent dix-neuf départements, continue dans une certaine mesure l’œuvre du Consulat ; mais il a mis le pied dans le déplorable système des royautés de famille. Cambacérès, qui l’aimait beaucoup et l’admirait éperdûment, eut assez de sang-froid pour voir, de ce côté, de nouveaux orages se former. Les royautés vassales conduisirent doucement l’empereur jusqu’au Blocus Continental, entreprise gigantesque, machine de guerre formidable, qui devait avoir raison de son auteur. Puis viennent l’aventure d’Espagne, Wagram, les conférences d’Erfurt, la monarchie du roi Joseph, la brouille avec le roi Louis de Hollande, c’est-à-dire du bien et du mal. À ce moment, la France absorbe lentement l’Europe. Une gloire incomparable, la première armée du monde, des travaux publics audacieux, un éclat scientifique sans précédent, des finances en bon ordre, une administration d’une capacité dévorante, rien de tout cela ne peut refréner les ardeurs de Napoléon. « Après Wagram, dit Cambacérès dans ses Mémoires, il avait l’air de marcher au milieu de sa gloire. » Sans doute ; mais il fallait à cet homme étrange de nouvelles collisions avec le colossal, le fabuleux, le prodigieux. Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi… Horace semblait avoir prédit cette étonnante destinée. Et pourtant Napoléon avait reçu un premier avertissement de la fortune, le , devant le cimetière d’Eylau !
L’expédition de Russie est la fille légitime du Blocus Continental ; ce sont là les deux erreurs capitales du vainqueur d’Austerlitz. Mais avant de passer le Niémen, Napoléon s’était remis en bonnes relations avec son démon familier. La France impériale, devenue une nation démesurée, débordait bien loin par delà ses frontières naturelles, craquait dans toutes ses coutures. Qu’importe ! On annexe la Hollande, — neuf départements, — puis, en passant, pour s’entretenir la main, comme on s’est brouillé avec le pape, on prend les États romains, — deux départements. Aux environs de 1811, le ministre de l’intérieur, , avait cent trente préfets sous ses ordres ! Je ne parle pas des gouvernements généraux, bien qu’ils fissent partie intégrante de l’Empire, notamment celui des provinces Illyriennes. Quel homme, plus que celui-là, sut sacrifier à l’énormité !
Peut-être l’Orient, ce champ de bataille des colosses, a-t-il perdu Napoléon. Il est certain qu’il regardait trop de ce côté-là. Lui-même nous a laissé l’aveu de son amour pour cette terre du soleil, et cela dans une de ces extraordinaires conversations dont il avait le secret. Rien de frappant, rien de concluant, comme cette confidence intime. On est au 1décembre1805, la veille même d’Austerlitz, dans une chaumière de paysans. Napoléon est à table en compagnie de Marat, de Junot, de Caulaincourt, de Ségur et de Rapp, le toujours blessé Rapp, celui-là même qui aimait tant les artichauts, au dire de Paul-Louis Courier. Napoléon, ordinairement si calme, si impassible, est presque gai, en tous cas d’excellente humeur. Au dehors, on entend encore galoper des escadrons et des batteries qui vont occuper leur poste de combat en vue du lendemain. Tout à coup, l’empereur prend la parole. Chacun des généraux qui sont là récapitule mentalement les dispositions qu’il a données à ses troupes, dresse le bordereau des moyens militaires dont il dispose, s’attendant à être interrogé, pris à partie, par Napoléon. Ô surprise ! l’empereur, de sa voix claire, nette, rarement exempte d’une pointe de solennité, demande tout simplement à Junot les titres des tragédies qu’on joue à ce moment à Paris. Puis, il parle de Racine, de Corneille, même de Raynouard, l’auteur des Templiers, et en arrive à disserter sur la fatalité antique, la destinée, les trahisons de la Fortune. D’un bond, il est en Orient, en pleine campagne d’Égypte. On sent qu’il a toujours sur le cœur son échec de Saint-Jean d’Acre ; et l’on sait que, par amour de l’Orient, il élève lui-même, dans son parc de Saint-Cloud, des gazelles ramenées de l’Égypte. Le baron de Méneval raconte même que, plusieurs années durant, le premier Consul ne se nourrit que de pilaw et de dattes. Ségur nous a conservé le texte de cette brillante échappée en plein bleu. « Si je m’étais emparé d’Acre, dit ce soir-là Napoléon, je faisais mettre de grandes culottes à mon armée, je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité, j’en faisais mon bataillon sacré, mes immortels. C’est par des Arabes, des Grecs, des Arméniens, que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs. Au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus, je me faisais empereur d’Occident, et je revenais à Paris par Constantinople. »
Rien n’est plus significatif. L’action, le rêve, Napoléon Bonaparte a connu cela mieux que personne. Mais, chose étonnante, il n’a point porté les travers de son intellect dans les nombreux écrits qu’il nous a laissés. À ce point de vue, le législateur, le capitaine, l’homme d’État, l’administrateur, qui sont en Napoléon, différent essentiellement de l’artiste, de l’écrivain, de l’homme de lettres, qu’il fut aussi. Au contraire, tout dans sa belle œuvre écrite et parlée porte la marque d’un équilibre parfait. Napoléon Bonaparte est le moins connu de tous nos grands prosateurs. C’est un tort, c’est là une situation qui doit cesser. Rendre à cet écrivain étonnant, d’espèce unique, la place légitime qu’il doit occuper dans notre histoire littéraire, mettre de nouveau en relief cette physionomie imposante de pamphlétaire, d’épistolier, d’orateur et d’historien de génie, c’est accomplir un acte de justice. Je vais essayer de le faire, n’ayant d’autre but que le respect de ce que je place au-dessus de tout, dans tous les temps et toutes les sociétés humaines : l’art d’écrire.
II Et d’abord était-il écrivain ?
« Tout l’esprit d’un auteur, dit La Bruyère, consiste à bien définir et à bien peindre. » Ne nous méprenons pas trop sur la signification du mot esprit. Il ne s’agit point ici de cette disposition toute particulière, de cette qualité naturelle, en vertu de laquelle nos contemporains relèvent par un mot piquant, par une remarque ingénieuse, originale, la trame trop banale d’une dissertation, qu’elle soit écrite ou parlée. Il y a, d’ailleurs, plusieurs sortes d’esprits. Celui de Rabelais, par exemple, fait de malice bouffonne, d’ironie large et profonde, a peu de ressemblance avec la manière sautillante, et pour ainsi dire ailée, d’un Beaumarchais ou d’un Chamfort. Entre ces deux termes de comparaison, il y a place, dans la littérature française, pour une autre sorte d’esprit non moins aiguisé, non moins vif, mais qui accorde une plus réelle hospitalité au bon sens, à la simple raison, — le tout sous une forme ingénue et presque détachée de son sujet tant elle est légère. Cet esprit-là, d’excellente qualité, Molière et La Fontaine l’ont possédé à un degré inimitable. Quand La Bruyère indique les deux grandes vertus propres à un écrivain, il n’a en tête qu’une seule intention : celle de résumer par une formule caractéristique ou, si l’on veut, de mettre une étiquette correcte sur ces œuvres de l’intelligence et de la pensée humaines que nous nommons ordinairement des « livres. » Le mot talent, au sens où nous l’employons aujourd’hui, est incontestablement celui qu’un nouveau La Bruyère adopterait comme le plus propre à rendre son idée. Si l’auteur des Caractères reconnaît pour écrivain de race tout homme capable de transmettre, dans leur intégrité, à d’autres hommes, les impressions qu’il a lui-même vivement ressenties, il est hors de conteste que Napoléon mérite le nom de littérateur et d’auteur. Il a bien défini et il a su peindre ; ses œuvres sont là pour l’attester. D’autre part, il est non moins incontestable que, par la tournure spéciale de son esprit, l’animation, le choc de ses idées, la façon dont il a exprimé ses sentiments personnels, les qualités de concision, de clarté, de brièveté, prodiguées dans son style, il a réellement conquis le titre de grand écrivain. Pour ne parler que des portions marquantes de son œuvre, ses deux Pamphlets, un grand nombre de Lettres, presque toutes ses Proclamations et son admirable Histoire des campagnes d’Égypte et de Syrie, lui assignent un rang élevé parmi les prosateurs du dix-neuvième siècle. Je dirai plus loin comment il convient d’envisager les procédés de ce merveilleux écrivain. Avant tout, je tiens à le mettre au nombre des grands artistes de lettres, des plus vigoureux représentants de la prose française, la première de toutes par la clarté, le pittoresque, la précision autant que la force et la profondeur. Seulement, entre les deux courants que paraît avoir suivi notre littérature depuis le quatorzième siècle, et dont l’un représente plus particulièrement les qualités propres à notre race, l’autre l’indépendance de la pensée et la recherche d’effets nouveaux, Napoléon appartient à la lignée purement française, au courant national. Il est bien de la grande famille gauloise, née avec Joinville et Jehan de Meung, célèbre avec et Pascal, librement épanouie avec Voltaire et Diderot. Malgré lui, contre lui, à son insu peut-être, il était ce qu’on a le devoir de nommer un prosateur-né ; et cela grâce à la puissante volonté de cette nature qui lui prodigua tant de dons. Quoiqu’il ait souvent donné carrière à son imagination, en dépit de ses faiblesses pour la rêverie, de son amour pour les choses immatérielles, Napoléon ne pouvait être écrivain qu’en prose. Les quelques vers qui nous restent de lui disent péremptoirement que son initiation au rythme de la poésie était chose impossible. Jamais ce fougueux esprit n’eût pu s’astreindre au culte de la rime, à la condensation, si délicate dans la pensée et dans la forme, qu’exige l’art d’écrire en vers. Avec cela, la manie des bouquets à Chloris le hantait, — témoin le madrigal pour la Saint-Huberty, — ce qui achève de le peindre en tant que poète manqué. Il aimait à déclamer des vers, surtout des vers tragiques, il lisait assidûment les poètes ; mais il devait les lire avec un secret dépit de ne pouvoir, — je ne dirai pas les égaler, — mais tout au moins singer leur métrique, capter ce qu’il y a de plus apparent dans leurs œuvres. Dans le vaste recueil du Mémorial et dans ses lettres de jeunesse, on ne trouve point la preuve visible de cette préoccupation ; mais elle existe bien de fait dans toute sa vie. Il voulait conquérir l’Orient, et il admirait la tragédie. Peut-être est-il permis de supposer que son inaptitude poétique l’attrista plus que son échec à Saint-Jean-d’Acre.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Lettres à Joséphine.
