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LETTRES de STERNE.
01
LETTRES de STERNE.
W. C. Écuyer.
Je suis arrivé sain et sauf à mon petit hermitage ; et j’ai la certitude que vous ne tarderez pas à venir m’y joindre : puisque, pendant six mois, nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs, il faut également que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos dont, tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin ; nous aurons, à votre choix, de l’esprit, de l’érudition ou du sentiment ; mes jeunes laitières vous feront des bouquets, et tous les jours, après le café, je vous mènerai visiter mes nones ; cependant, n’allez pas tout de suite donner carrière à votre imagination ; laissez plutôt agir la mienne, ou du moins souffrez qu’elle
vous raconte comment un charmant cloître s’est élevé tout-à-coup dans une de ses régions fantastiques. Qu’est-ce que cela signifie, direz-vous ? — un moment. — Je vais vous l’apprendre.
Il faut donc que vous sachiez qu’en prenant par la porte de derrière de ma maison, je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à travers des prairies et des bosquets touffus ; je le suis, et environ vingt minutes après, j’arrive aux ruines d’un monastère où jadis un certain nombre de vierges consacrèrent leur… vie… je sais à peine ce que j’allois écrire… à la solitude religieuse. Toutes les fois que je me rends dans cet endroit, j’appelle cela visiter mes nones.
Ce site a quelque chose d’imposant et d’auguste ; un ruisseau coule au travers ; une haute colline couverte de bois s’élève brusquement du côté opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet point à la pensée de s’égarer au-delà ; jamais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd’hui ce seroit une véritable découverte pour un antiquaire : il n’auroit pas trop d’un mois pour déchiffrer ces ruines ; mais, je ne suis point antiquaire, vous le savez ; par conséquent je viens ici dans des vues bien différentes, et que je crois meilleures, c’est-à-dire, pour me déchiffrer moi-même.
Appuyé sur le portail, dans l’attente de la rêverie, je considère le ruisseau qui s’éloigne en murmurant ; j’oublie le spleen, la goutte et le monde envieux ; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques délabrés, j’évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des sœurs, je m’assieds à côté d’elle sur une pierre que des aunes couvrent de leurs rameaux, et là je fais. — Quoi ? — j’interroge son joli petit cœur que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs ; je joue avec la croix qui pend à son col. — En un mot. — Je lui fais l’amour.
Fi ! Tristram, vous extravaguez. — Point du tout, je vous déclare que je n’extravague point ; car, quoique les philosophes, parmi nombre d’autres absurdités, ayent dit qu’un homme amoureux n’étoit pas dans son bon sens, je soutiens, envers et contre tous, qu’il n’est jamais plus raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir, que lorsqu’il poursuit quelque Armide, ou quelque Angélique de son invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le temps que vous passez loin de moi : mais si ma lettre vous trouve au moment où votre flamme viendra de s’éteindre, et avant que vous ayez pu en allumer une nouvelle ; et si vous ne prenez tout de suite la poste pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en leur nom et au mien ; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense que je me sentirai toujours,
Texte entier
LETTRES de STERNE.
W. C. Écuyer.
Je suis arrivé sain et sauf à mon petit hermitage ; et j’ai la certitude que vous ne tarderez pas à venir m’y joindre : puisque, pendant six mois, nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs, il faut également que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos dont, tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin ; nous aurons, à votre choix, de l’esprit, de l’érudition ou du sentiment ; mes jeunes laitières vous feront des bouquets, et tous les jours, après le café, je vous mènerai visiter mes nones ; cependant, n’allez pas tout de suite donner carrière à votre imagination ; laissez plutôt agir la mienne, ou du moins souffrez qu’elle
vous raconte comment un charmant cloître s’est élevé tout-à-coup dans une de ses régions fantastiques. Qu’est-ce que cela signifie, direz-vous ? — un moment. — Je vais vous l’apprendre.
Il faut donc que vous sachiez qu’en prenant par la porte de derrière de ma maison, je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à travers des prairies et des bosquets touffus ; je le suis, et environ vingt minutes après, j’arrive aux ruines d’un monastère où jadis un certain nombre de vierges consacrèrent leur… vie… je sais à peine ce que j’allois écrire… à la solitude religieuse. Toutes les fois que je me rends dans cet endroit, j’appelle cela visiter mes nones.
Ce site a quelque chose d’imposant et d’auguste ; un ruisseau coule au travers ; une haute colline couverte de bois s’élève brusquement du côté opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet point à la pensée de s’égarer au-delà ; jamais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd’hui ce seroit une véritable découverte pour un antiquaire : il n’auroit pas trop d’un mois pour déchiffrer ces ruines ; mais, je ne suis point antiquaire, vous le savez ; par conséquent je viens ici dans des vues bien différentes, et que je crois meilleures, c’est-à-dire, pour me déchiffrer moi-même.
Appuyé sur le portail, dans l’attente de la rêverie, je considère le ruisseau qui s’éloigne en murmurant ; j’oublie le spleen, la goutte et le monde envieux ; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques délabrés, j’évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des sœurs, je m’assieds à côté d’elle sur une pierre que des aunes couvrent de leurs rameaux, et là je fais. — Quoi ? — j’interroge son joli petit cœur que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs ; je joue avec la croix qui pend à son col. — En un mot. — Je lui fais l’amour.
Fi ! Tristram, vous extravaguez. — Point du tout, je vous déclare que je n’extravague point ; car, quoique les philosophes, parmi nombre d’autres absurdités, ayent dit qu’un homme amoureux n’étoit pas dans son bon sens, je soutiens, envers et contre tous, qu’il n’est jamais plus raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir, que lorsqu’il poursuit quelque Armide, ou quelque Angélique de son invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le temps que vous passez loin de moi : mais si ma lettre vous trouve au moment où votre flamme viendra de s’éteindre, et avant que vous ayez pu en allumer une nouvelle ; et si vous ne prenez tout de suite la poste pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en leur nom et au mien ; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense que je me sentirai toujours,
Eh bien ! vous avez donc été visiter le siège de l’érudition ? — si j’avois pu le prévoir, j’aurois fait ensorte que vous y eussiez trouvé quelque chose en manière d’épître, avec une demi-douzaine de lignes de recommandation au principal du collège de Jésus. Ce digne homme étoit mon surveillant dans mes études : tant que j’ai vécu sous sa direction, il m’a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement, car je n’étois pas né pour suivre la route commune ; je ne pouvois aller qu’à côté du grand chemin : il avoit assez de bon sens pour s’en apercevoir et pour ne pas serrer le licol. En effet, je ne suis nullement propre à l’attelage ; l’amble est ma véritable allure ; et pourvu que je ne lâche de ruade ni d’éclaboussure sur personne, quelqu’un a-t-il le droit de venir m’arrêter au nom du sens commun ? — que les bonnes gens rient, si tel est leur plaisir, et que grand bien leur fasse ; et réellement si, au lieu d’une lettre, j’écrivois un livre, je démontrerois la vérité de ce que je disois une fois à un grand homme d’État, orateur, politique, etc. Je disois donc : que toutes les fois que nous sourions, et mieux encore lorsque nous rions complettement, nous ajoutons quelque chose à notre portion de vie.
Mais, peut-on rester cinq jours à Cambridge ? en vérité cela passe les bornes de ma foible intelligence : n’auriez-vous pas mieux employé votre temps, si vous aviez poussé vos courageux bidets vers Coxwould ? Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des pans de la maussade architecture de Gibb ; à mesurer la façade de la bibliothèque du collège de la Trinité ; à examiner les perfections gothiques de la chapelle du collège royal ; ou, ce qui vaut mieux, à boire du thé et à parler sentiment avec miss Cookes, ou à déranger M. Gray par une de vos visites enthousiastes.
Mais dites-moi, je vous prie, pendant tout ce temps, que faites-vous de S… ? il n’est pas homme à examiner curieusement les pesans murs des collèges ou les portraits moisis de leurs fondateurs, ni à s’égarer, comme moi, sous les saules qui couvrent les bords verdoyans de Cam, pour y évoquer les Muses : il appeleroit plutôt un sommeiller. Poltron comme vous êtes, comment pouvez-vous faire deux lieues ensemble dans la même chaise ? c’est sans doute par cette admirable souplesse d’esprit que vous possédez quand il vous plaît, quoique cela ne vous plaise pas toujours. En effet, je ne sais pas pourquoi l’on prendroit ses habits de cour pour aller voir des marionnettes ; mais d’un autre côté ; l’on ne doit pas se parer exclusivement pour ceux qu’on aime, quoiqu’il y ait quelque chose de noble dans cette façon d’agir. Le monde, mon cher ami, demande un autre système : car tant que les hommes seront ingrats et faux, cette confiance illimitée, cet héroïsme de l’amitié que je vous ai entendu pousser jusqu’au délire, est d’une conséquence vraiment dangereuse.
Je serois en état de prêcher un sermon là-dessus ; et en vérité, dans ma chaire, je ne serois pas plus sérieux que je le suis actuellement. Ainsi s’évanouissent les projets de cette vie : quand j’ai pris la plume, j’avois l’humeur gaie et sémillante ; maintenant me voilà devenu grave et solennel comme un concile ; mais pour reprendre ma contenance ordinaire, je n’ai qu’à voir un âne braire sur ma palissade.
Quittez, quittez votre Lincolnshire, et venez dans mon vallon ; ne voyez-vous pas que vous obsédez S… ? toutefois rappelez-moi tendrement à lui et cordialement à vous-même, car,
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
À W. C. Écuyer.
Vous voilà donc au temple de S…, où le thé, les conversations érudites vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de cette confusion que vous appelez classique ; n’est-ce pas une rage de traiter d’anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à l’antique ? ne déraisonnez-vous pas l’un et l’autre, et votre imagination ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de Virgile et d’Horace, ou à Tusculura, entre Cicéron et Atticus ? oh ! quel plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne !
Que vous devez être un couple bien maussade ! en vérité, pour ne pas vous croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j’ai dans le pouvoir régénératif de ma société ; mais hâtez-vous, mon bon ami ; recourez-y promptement : si vous vous proposez de revivre, n’attendez pas que vous soyez à l’agonie pour faire appeler le médecin.
Vous ne savez pas tout l’intérêt que je prends à votre santé. N’ai-je pas ordonné qu’on reblanchît tout le linge, même avant qu’il fût sale, afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une serviette par dessus le marché ? n’ai-je pas fait une espèce de moulin à vent qui m’assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à votre dessert ? est-il besoin de vous dire qu’à souper, vous aurez de la crème et du caillé ? faites bien vos réflexions, et laissez S..... aller tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses auteurs avec les juges du pays : pendant ce temps-là nous philosopherons et nous sentimentaliserons. — Ce dernier mot est né sous ma plume ; il est bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson. — Vous vous assiérez dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d’optique, vous vous amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j’en offrirai les différens tableaux à votre imagination. C’est ainsi que je vous apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser ses injustices. — Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une jeune et sensible demoiselle : une douleur amère aura fixé une larme sur sa belle joue. — Après avoir entendu le récit de son infortune, vous tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les vôtres. — Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais avec la conscience d’un cœur susceptible de s’attendrir ; vous en trouverez l’oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus gracieux.
Vous rirez de mes vestibules attiques, car j’aime les anciens autant qu’on doit les aimer ; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers sublimes, je défie l’admirateur le plus outré Je me citer une demi-douzaine d’histoires vraiment intéressantes, et c’est encore beaucoup.
Si vous n’arrivez bientôt, j’aurai fait sans vous un autre volume de Tristram. Que Dieu vous bénisse !
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
À......
Je suis affligé de votre chûte : puisse-t-elle être la dernière que vous ferez dans ce monde ! à mesure que je forme ce vœu, mon cœur pousse un profond soupir ; et je crois, mon ami, que vous ne le lirez pas sans qu’il vous en échappe un autre.
Hélas ! hélas ! mon pauvre garçon, vous êtes né avec des talens qui pourroient vous mener loin ; mais, si j’en crois mes pressentimens, vous avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer : ce n’est pas, vous le savez, que je le soupçonne d’aucune chose basse ou rampante ; mais je tremble qu’au lieu de vous élever au-dessus de l’orage, vous ne vous soumettiez tranquillement à ses fureurs : je crains qu’ensuite vous ne preniez le parti de vous confiner dans quelque humble réduit, content d’y passer votre vie, et perdu pour la société.
De quel côté souffle le vent ? je n’en sais rien : je ne me sens pas même disposé à aller jusqu’à ma fenêtre, d’où peut-être je verrois passer un nuage qui m’en avertiroit. Je suis ici sur mes genoux, ou pour mieux dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d’idées affligeantes. Je sais que vous ne ferez tort à personne, mais je crains que vous ne vous en fassiez à vous-même. J’ai une connoissance secrette de quelques circonstances que vous ne m’avez jamais communiquées, et qui ont alarmé ma tendresse pour vous ; non par elles-mêmes, mais par l’idée qu’elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous ; mais je préférerois que vous vinssiez ici ; car je désire que nous soyons seuls. En un mot, je voudrois être votre Mentor, ne fût-ce que pour un pauvre petit mois. Soyez le mien le reste de l’année, et même jusqu’à la fin de mes jours, si cela vous plaît.
Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, cette sensibilité naturelle pour laquelle je vous aime ; ni cette bouillante imagination qui prête une grâce si intéressante à la jeunesse polie ; mais je désire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher le monde, et à ne pas vouloir lui plaire plus qu’il ne le mérite. Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune Télémaque dans une méfiance aveugle et absolue. Loin de vous une passion aussi lâche et aussi vile ! je vous jeterois plutôt dans les bras de Calypso, afin, du moins, que quelques instans de plaisir fussent mêlés à vos peines ; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à personne, on trouve sur la route un point difficile ; et je connois si bien la carte, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes raisons, que vous n’hésiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y accompagnerai, et, si vous le permettez, je vous servirai de Cicéroné. Je désire donc beaucoup de vous voir, et de jaser avec vous sur cet objet, ainsi que sur bien d’autres.
Quant à votre incommodité actuelle, qu’elle ne vous inquiète point ; vous pouvez, sans nul inconvénient, arriver à petites journées : je me charge d’être votre garde-malade, votre chirurgien, de faire chauffer tous les soirs votre verjus, d’en étuver votre foulure, et de disserter comme un docteur. Dites-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous trouver à York ? en attendant, et toujours, puisse la bonne Providence veiller sur vous ! — tel est le vœu sincère de,
À W. C..... Écuyer.
Vous trouverez, au lieu de moi, cette lettre à Hewit ; car j’ai attrapé, je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je voudrois, s’il étoit possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux, et vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement pour votre arrivée : cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et dans ce moment j’ai la voix si enrouée, qu’à peine puis-je me faire entendre de l’autre côté de ma table.
Cette espèce de phthisie me conduira tôt ou tard dans mon dernier gîte, loin de ce triste monde ; et peut-être, mon cher ami, plutôt que nous ne pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu’il faut que je sois bien mélancolique moi-même, pour écrire d’une manière aussi grave ! mais sachant très-bien que la mort se sert de cette maudite toux pour miner ma pauvre machine, ce n’est pas là le cas de plaisanter. À la vérité, j’aime le rire et le divertissement autant qu’âme qui vive, mais je ne m’accoutume pas à l’idée d’être un des figurans de la danse des morts d’Holbein. D’ailleurs, ma route est bien avancée ; autant vaut dire qu’elle est finie, puisque plus de la moitié de mon temps se passe à tousser. Il est bien incivil : — que dis-je ? il est, ma foi, bien lâche à ce coquin de temps, de m’enlever les esprits avec lesquels je l’ai tué tant de fois !
Ce n’est pas tout. — J’ai encore quarante volumes à écrire ; je les ai annoncés de la manière la plus positive ; j’en ai pris l’engagement avec vous et avec moi. Cependant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur anatomique, comment tiendrai-je ma parole d’auteur, d’honnête homme, et, ce qui est d’une bien plus grande importance, ma parole d’ami ? — ce n’est pas une besogne susceptible d’être faite par procureur : quand je nommerois cinquante exécuteurs testamentaires, en y joignant encore un régiment d’administrateurs et de substitus ; ils auroient beau prendre la plume et se mettre à l’ouvrage ; ils n’opèreroient jamais comme moi.
Mais, comme mon imagination galoppe ! — comme je me laisse entraîner au courant de ma plume ! — je suis à cent lieues de l’idée qui voltigeoit devant moi lorsque j’ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici dans mon tort : — en effet, quel chemin n’y a-t-il pas de la tombe de mon grand-père à la mienne ! et c’est pourtant à la sienne que j’aurois désiré vous conduire !
Je sais très-bien que, quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne sauriez passer par York sans fourrer la tête dans sa cathédrale, et vous donner le temps de faire le peu de réflexions qu’un tel bâtiment est propre à inspirer : lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous conduire à la tombe de l’archevêque Sterne : c’est le même dont vous avez vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que la ressemblance étoit frappante avec moi : vous trouverez cette même ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je mourois dans ce coin du monde, je ne serois pas fâché d’être déposé dans cette partie de l’église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de mon pieux ancêtre.
C’étoit un bon prélat et un honnête homme. — Si ce qu’on dit de nous deux est vrai, ce que je désire par rapport à lui, mais non pas relativement à moi, je n’ai pas la moitié de ses vertus. Pour me servir d’une échappée à table à l’un de ses successeurs, « mes idées sont quelquefois trop désordonnées pour un homme qui est dans les ordres. » Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à l’assemblée du clergé de Monseigneur ; dans le particulier, il me traite on ne peut pas plus cordialement.
Après demain je compte vous embrasser à ma porte ; en attendant, mon cher ami, que Dieu vous bénisse ! — Et toujours,
À......
Je vous pardonnerai vos délais, s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’avec votre jambe malade, vous reposez actuellement sur un sopha dans le salon de mistris. — On ajoute que votre thé, votre café sont préparés par ses deux aimables filles, dont l’une a des charmes suffisans pour les trois Grâces ; qu’elles vous chantent des duo et accompagnent leur voix céleste des sons mélodieux de la harpe ; tandis que couché sur le damas, vous avez l’air de régner sur ce petit monde de raison et de beauté qui vous entoure.
C’est tout au plus, mon bon ami, s’il y à quarante-huit heures que vous connoissez les aimables personnes dont la société vous ravit et vous enchante. Je ne fais cette observation que pour avoir le plaisir de vous en faire une autre, c’est-à-dire, que vous avez appris l’art vraiment consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer l’honneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte, il faut se dépêcher de former les liens tendres et heureux qui l’embellissent. C’est une misérable perte de temps, un soin vil et méprisable, que de prendre, l’un à l’égard de l’autre, les mêmes précautions qu’un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une paille dans un diamant qu’on lui donne en gage. Non : — Si vous rencontrez un cœur digne d’habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement vous-même susceptible d’une pareille union, la chose peut être arrangée en cinq heures tout aussi bien qu’en cinq années.
Salut, ô aimable sympathie ! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les confondre l’un dans l’autre, et cimenter à jamais cette union que la Nature avoit préparée par une heureuse conformité de goûts et d’inclinations ! — Garrick m’a écrit un potpourri de lettre. — J’ai beau la soumettre à tous mes procédés chimiques ; je ne puis en extraire un seul atome . Je suis cependant joyeux de trouver l’occasion de lui faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long proscriptum à sa Cara Sposa.
J’aime Garrick sur le théâtre plus que rien au monde, excepté madame Garrick hors du théâtre ; et s’il étoit un cœur où je voulusse obtenir une place, ce seroit certainement celui de cette femme incomparable ; mais je suis un trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection, c’est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte : qu’il me soit du moins permis d’y faire une génuflexion, et d’adresser de loin mon oraison jaculatoire.
Depuis une vingtaine d’années, je me demande souvent à quoi peut aboutir cet esprit d’idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des Belles ; et si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour applatir mon oreiller, je ne pourrois pas en trouver une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles ; mais je n’ai pas besoin de m’inquiéter, ni de vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien qu’il ne me reste pas assez de vie pour en faire l’essai.
Je reçois, à l’instant, une lettre de votre aimable hôtesse, qui est déterminée à ne vous laisser partir que lorsque j’irai vous chercher. — Demain donc vers midi je vous embrasserai, vous, elle, — et — les demoiselles.
Je suis très-cordialement, Votre, etc.
À..... Écuyer.
Quoique je sois persuadé que vous ne me croyiez pas seulement prêta rire avec ceux qui rient, mais encore à pleurer avec ceux qui pleurent ; — il est pourtant vrai, mon cher ami, que je n’ai pu m’empêcher de sourire au récit de votre mésaventure ; et Hall, à qui j’ai communiqué votre lettre, car vous voyez que je suis au château de Crazy, en a ri jusqu’aux larmes.
Vous ne devez pas supposer, que dis-je ? vous ne pouvez imaginer qu’aucun de nous ait voulu se moquer de votre chagrin, car vous savez que je vous aime, et Hall dit que vous êtes un garçon qui promet ; mais nous rions de cette aimable simplicité de votre caractère, qui ne se figure pas qu’on puisse être éclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu’il a fallu bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance ! — Car, à quelques piéges, à quelques duperies qu’elle nous expose, je la regarde comme un sentiment délicieux. — Vous ouvrez à peine le volume de la vie, et vous êtes tout étonné de trouver une tache à la première page ; mais hélas ! mon cher, si vous continuez, vous trouverez des pages entières si pleines de taches et de ratures, qu’à peine pourrez-vous en déchiffrer les caractères. Il est triste, je l’avoue, de semer les germes du soupçon dans un cœur qui ne le connoissoit point encore ; de ternir la fleur de l’espérance, qui anime l’instant du départ, par l’image des ornières et des dangers qu’on trouvera nécessairement sur la route : mais d’après notre propre constitution et d’après l’organisation du monde, tel est le devoir de l’amitié. — Après tout, s’il ne vous en a coûté que quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes, vous avez fait un bon marché. — Consolez-vous donc, et plus de doléances.
Vous me direz peut-être que ce n’est pas la perte, mais uniquement le procédé qui vous indigne, et que vous ne pouvez digérer d’avoir été traité avec autant d’ingratitude. Hall, qui rit toujours, m’ordonne de vous dire, pour votre consolation, que celui qui dupe est toujours un coquin, tandis que celui qui est dupé peut être un honnête homme ; mais c’est un Cynique qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à moi, si j’avois à vous consoler à la mienne, je vous dirois que la reconnoissance n’est pas une vertu aussi commune qu’elle devroit l’être à tous égards. Cependant, mon cher ami, ne croyez pas que l’ingratitude soit une production des temps modernes : il paroît qu’elle existoit au commencement du monde, et qu’elle continuera de l’avilir jusqu’à ce que nous nous rendions à la vallée de Josaphat. Vous devez avoir lu, — je crois même avoir écrit un sermon là-dessus ; — que de tous les lépreux qui furent guéris, il n’y en eut qu’un qui s’avisa d’aller rendre grâce. Je ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables coutumes du monde ; mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire plus maltraité que les autres ; car c’est l’opinion commune des jeunes gens qui, comme vous, sensibles jusques dans la moindre fibre, n’ont jamais éprouvé ce choc, cette collision qui, dans les circonstances fâcheuses, éveille la précaution, ou du moins nous habitue à la patience.
Mais je suis presque certain que lorsque vous recevrez ma lettre, le sourire enchanteur de quelque beauté vous aura fait oublier vos infortunes. Faites-moi part de vos projets pour l’hiver prochain, si toutefois vous en avez formé. Je pense, sauf meilleur avis, que vous pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat, pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre société me feroit du bien ; la mienne ne vous feroit pas de mal : — je le pense du moins, et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir Renelagh à l’entrée des beaux jours. Répondez-moi là-dessus, et adressez moi votre lettre ici, car j’achèverai d’y passer le mois de septembre ; et sur ce, Dieu vous bénisse et vous donne de la patience, si vous en avez besoin.
Je suis,
À vous très-cordialement, etc
À W… C… Écuyer.
Burton vous a donc dit sérieusement et avec un air fâché, que je m’étois permis, à Bath, de jeter du ridicule sur mes amis les Irlandois ; et qu’à la table de Lady Lepel j’avois fait rire à leurs dépens une nombreuse compagnie ? Rien n’est plus faux, je vous jure : il faudroit me supposer un autre caractère pour me croire capable de cet excès d’ingratitude. Il n’est pas dans mon chapitre des possibilités de donner à Burton une contenance grave, lui dont la physionomie toujours ouverte ne semble faite que pour exprimer le sourire d’un cœur honnête. — Mon intention n’a jamais été de dire quelque chose d’impoli sur son compte. — Je n’ai jamais connu personne dont les qualités fussent plus liantes, ni les inclinations plus généreuses. Il m’invita chez lui de la manière la plus gracieuse, car c’étoit de tout son cœur ; et je lui souhaiterois les trésors de Crésus, afin que sa libéralité pût se mettre entièrement à son aise. Les heures les plus délicieuses de ma vie, je les ai passées avec lui et avec les belles femmes de son pays. Il faudroit être fou pour trouver quelque chose à redire en lui ou en elles. — Là, j’ai vu la charmante veuve Moor, avec laquelle je voudrois passer le reste de mes jours, si les lois ne m’assignoient un autre terrain. — La jolie Gore, avec sa belle taille et sa figure grecque : elle est née, j’en suis sûr, pour faire le bonheur d’un homme qui saura connoître le prix d’un cœur tendre. — Je ne dois pas oublier une autre veuve, l’intéressante madame Vesey avec sa belle voix et ses cinquante autres perfections. — Moi les railler ! — C’est une chose qu’on ne peut ni dire ni croire, parce qu’elle est fausse et invraisemblable. — À la vérité j’ai parlé d’elles pendant une heure ; mais sans mêler à mes discours rien qui sentît l’épigramme ou le sarcasme. — J’ai parlé d’elles comme elles auroient pu désirer que j’en parlasse, — le sourire sur les lèvres, l’éloge dans la bouche, la joie dans le cœur et le verre à la main. — D’ailleurs je suis moi-même leur compatriote : — mon père a été long-temps de garnison en Irlande, avec son régiment ; et ma mère y étoit avec lui lorsqu’elle me mit au monde. Veuillez donc bien persuader à toutes ces bonnes gens qu’on m’a, du moins, mal entendu, car il est impossible que lady Barrymore ait voulu me faire parler.
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