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fin de la table des matières.
Avertissement
C’est au commencement de 1851 que conçut l’idée du livre, trop souvent interrompu, que l’on publie ici, dans sa partie achevée, sous le titre : Les Soldats de la Révolution.
M. Michelet venait d’offrir aux nations opprimées le « puissant cordial » de ses Légendes du Nord à cette heure de crise intérieure où la France, sous la présidence de Louis Bonaparte, descendait la pente fatale qui la menait au 2 Décembre. Le 12 mars 1851 était jour de cours au Collège de France. Ce même jour avait lieu l’enterrement de la pauvre , et devait, avant sa leçon, parler sur la tombe. Il allait se rendre au cimetière, quand un huissier lui remit le décret qui le suspendait de ses fonctions de professeur. Le gouvernement, qui prévoyait une manifestation des Écoles pour ses deux maîtres aimés, avait résolu de l’empêcher ; de là cette communication tardive, qui laissait croire à la jeunesse que les funérailles seules faisaient ajourner la leçon. Quelques mois plus tard, était destitué.
Songea-t-il à s’en plaindre pour lui-même, pour ses intérêts privés ? Il ne songea qu’à ses œuvres. La pensée de ce livre lui apparut pour la première fois.
Dans son Journal, qui fut toujours le plus intime confident de son esprit, il écrivait à cette même date :
« Ceci me semble providentiel. L’agitation polémique m’avait tiré hors de moi… Rentre en toi, et reprends force !
« La Révolution de 1848, si prodigieusement variée, avait dispersé ton attention sur le monde. Fixe-la d’abord sur l’ardent foyer d’où l’héroïsme révolutionnaire a jailli par toute l’Europe. Encore la France ; encore la Révolution, les hommes de 92…
« Et d’abord un simple, un saint, idéal de tant de héros inconnus qui ont suivi le devoir, non le bruit ; la vie et la mort du premier grenadier de la République, du Breton La Tour d’Auvergne… »
On eût dit que Michelet, prévoyant les funestes journées de Décembre, voulait les conjurer en rappelant à l’armée le souvenir de ces temps, encore si proches, où la cité fut l’armée, où l’armée fut la cité, c’est-à-dire « la patrie elle-même, combattant et mourant pour les lois ».
Le plan conçu par l’auteur était très vaste ; rien moins que la vie, le calendrier de tous les saints, de tous les martyrs, de tous les héros de la liberté. Comme on l’a très bien dit, ce livre « ouvrait une sorte de Panthéon à tout ce qui lutta et souffrit pour la patrie et pour le peuple. » Cette Légende d’or devait s’étendre à tous, au paysan, à l’ouvrier, à l’instituteur, à l’étudiant, etc. Chaque profession aurait ainsi son modèle, son patron, à honorer et à imiter de là le titre primitif Légendes de la Démocratie.
Cette grande conception, n’a pas eu le temps de la réaliser dans son ensemble. Le maître d’école Grainville, le seul héros civil qu’il ait raconté, a trouvé sa place dans I’Histoire du dix-neuvième siècle. Les légendes de La Tour d’Auvergne et de Desaix étaient terminées, mais celle de Hoche n’a été achevée que depuis. La vie de Mameli, écrite plus récemment, encore, était même restée jusqu’ici inédite. Tous ces héros sont des combattants par les armes et ont donné leur sang et leur vie pour la patrie et pour la liberté il a donc paru nécessaire de modifier le titre d’abord indiqué, et d’appeler le livre : Les Soldats de la révolution.
C’est en effet des soldats qu’il parle, et c’est aux soldats surtout qu’il s’adresse ; c’est à ce grand peuple muet des armées, qui a trop perdu de vue et ses origines et l’auguste mission qu’il eut à remplir « ne faire la guerre que pour fonder la paix ». Ici il la retrouvera tout entière, cette mission sainte, il se retrouvera lui-même ; il sentira, en lisant ce livre, se réveiller en lui l’âme du passé et s’agrandir le sentiment de la patrie. À qui donc la faire connaître et aimer, si ce n’est à ceux qui ont à défendre son territoire et à garder son honneur ? À qui, sinon à ceux-là, enseigner comment elle élève les plus humbles et par le sacrifice les mène à la gloire ?
Au lieu de tant d’almanachs ridicules ou vides, ce sont ces légendes patriotiques qu’il faudrait répandre dans nos campagnes. Elles semblent écrites pour les naïfs et les illettrés, tant leur simplicité est grande ; il n’y a qu’à savoir lire. L’hiver, dans la longue veillée qui réunit la famille et les amis, le plus ancien du village, qui, lui aussi, a vu le feu, en ferait la lecture, les enrichirait de ses souvenirs. Dans l’uniformité de la vie rustique les mêmes pensées toujours reviennent. Plus d’un, parmi les jeunes auditeurs, au temps du labour solitaire, en conduisant la charrue ruminerait tel mot, telle page. Les purs, les vrais héros, Hoche, Marceau, Desaix, La Tour d’Auvergne repasseraient devant les yeux de son esprit ; il les verrait bien loin, bien haut, dans une auréole, comme les saints qui gardent sa maison aux deux coins de la cheminée. Un matin, le jour peut-être où il va s’entendre appeler à son tour, il se lève tout joyeux son nouveau saint, celui qu’il s’est choisi et qu’en secret il invoque, la nuit lui a parlé. Il en est sûr, son oreille ne l’a pas trompé, il a bien entendu ces encourageantes paroles « Tu nous admires, et pourquoi ? être un héros n’est pas si difficile, il ne tient qu’à toi de le devenir il n’y faut qu’une chose, bien aimer la patrie. »
Tel qu’il est, souvent quitté puis repris, composé de morceaux écrits à d’assez longs intervalles, ce livre garde néanmoins son unité et son harmonie ceci n’est point dû au simple hasard, mais à la forte et constante pensée qui d’un bout à l’autre l’anime. Il s’ouvre, sous la première République, avec les volontaires et les fédérés, par les guerres de délivrance. Puis la Grande Armée, vaillante toujours, moins libre et moins fière, amasse la gloire funeste des guerres de conquête. Arrive le dernier Bonaparte, et voici les guerres d’oppression. Les « soldats de la Révolution » ont changé de camp, hélas ! et c’est nous qui les combattons…
Ainsi va, portant avec elle sa sévère moralité, cette grande et douloureuse histoire, de 1792 à 1869, de la veille de Jemmapes à la veille de Sedan.
Le monument de la Révolution
La Révolution, qui fut souvent admirable et touchante dans ses fêtes, attend encore ses monuments. Ceux qui furent essayés, ou projetés, semblent peu regrettables. Les David et autres artistes du temps, dominés par l’imitation inintelligente de l’Antiquité romaine, oublièrent trop que les monuments nouveaux ne devaient pas avoir un caractère vaguement patriotique, mais dire avec précision, exprimer fortement le dogme de l’époque, à savoir que la Révolution, très mal nommée ainsi, était moins une destruction qu’une création, la fondation d’une religion nouvelle, de la religion de la justice, opposée à la religion de la grâce ou de l’arbitraire, qui fut celle du Moyen-âge.
Cela avait été senti, et parfois exprimé, dans les grandes fêtes populaires des fédérations de 90.
Nos assemblées, inspirées de ce dogme, voulaient qu’il passât dans les monuments.
La Législative essaya de fonder les premiers autels de cette religion de justice. Elle ordonne qu’en chaque municipalité, au lieu où l’on enregistre les trois grands actes de l’homme, — naissance, mariage et mort, — un autel soit élevé.
Malheureusement cette idée ne fut point suivie. Les circonstances terribles qui vinrent en empêchèrent l’exécution, comme celle de tant d’autres choses. Un seul homme la réclama, et apporta son enfant au nouvel autel. Cet homme, qui comprenait si bien la Révolution, était précisément celui qui l’avait commencée le 12 juillet 89, c’était le grand écrivain de l’époque, Camille Desmoulins.
Le jour où la Révolution, ressuscitée, rendra la France à elle-même, elle commencera nécessairement par se poser dans sa vérité, qui est, nous le répétons, d’être une religion, et par se dresser son autel.
Le grand monument populaire ne serait pas autre chose que le premier de ces autels décrétés par l’Assemblée législative.
Il serait placé, naturellement, au centre de Paris.
Qu’on le mette à la place de la Concorde, entre les Tuileries et l’Arc de Triomphe, au lieu des grands souvenirs et des grandes leçons, au Saint des saints de la France.
Ôtons d’abord, envoyons au Musée, dans un coin de la cour du Louvre ou de la Bibliothèque, cet obélisque égyptien, vieillerie curieuse, propre à exercer les savants, mais ridicule et déplacée dans un lieu où la Patrie seule a droit de figurer.
Point de luxe dans le vrai monument du peuple, point d’or ni de marbre, encore moins d’art voluptueux, de grâces féminines (comme celles des molles Renommées qui ornent et déparent l’Arc de Triomphe), — une œuvre de force et de grandeur.
Pour base, j’aime assez le granit, mais point du tout ce dépoli, luisant, lustré, qui est sous l’obélisque. Combien il fut plus beau, ce roc, aux écueils de Bretagne, rude et sauvage, défiant les tempêtes ! Combien plus beaux j’ai vu encore aux Alpes, aux Pyrénées, les piédestaux sublimes que bâtit la nature, de roches entassées Je ne voudrais pas autre chose ; l’entassement, si l’on veut, des débris foudroyés, des tours brisées de la Bastille.
Au plus haut, que l’on fasse asseoir une image d’amour et de maternité, une femme ravissante, serrant ses fils à ses mamelles, la France, et Dieu dans son regard !
À ses pieds, et plus bas, l’on asseoirait encore les rois de la pensée moderne, Voltaire et Rousseau, les pères de la France révolutionnaire.
Debout, comme sur deux promontoires avancés de la montagne, dominant la foule du geste et lui promulguant à jamais la loi de la Révolution, ses deux grands serviteurs, en qui elle eut la voix de la foudre, Mirabeau et Danton.
Puis, tout rapprochés du peuple, les hommes que le peuple aima, de sorte qu’il puisse les toucher presque, leur parler et se plaindre à eux, leur porter ses douleurs. Je les voudrais mêlés, saints martyrs généraux illustres ; grands inventeurs, artistes, ouvriers héroïques, hommes de la paix, de la guerre, dans une belle confusion ; Hoche fraternisant avec Lavoisier, Desaix avec Géricault, La Tour d’Auvergne avec Jacquart. Tous se donnant la main, instruisant d’exemple les hommes à la fraternité, ils formeraient comme une couronne à la base du monument.
Enfin, au niveau des regards, plus bas encore, et par toute la place sacrée, sous les pieds même de la foule (comme autrefois dans les églises) s’étendraient des plaques de bronze, chargées d’inscriptions simples et fortes, de vives et vraies voix de la France ; sur ces tables, par mille et par mille, les noms vénérés de ceux qui travaillèrent, souffrirent, moururent pour le pays. Là, on apporterait l’enfant à sa naissance on y ferait les mariages devant le grand autel du peuple ; nos morts aimés en seraient les témoins ils sanctifieraient de leur sainteté les actes solennels de notre vie, les béniraient de leurs vœux sympathiques et communiqueraient à l’existence éphémère quelque chose de leur immortalité et de l’éternité de la Patrie.
En attendant le monument, ce livre est une première pierre que j’y voudrais apporter.
La Légende d’or
Ce livre, c’est la Légende d’or, vraie, pure et sans alliage, où l’on ne trouvera rien que l’or de la vérité.
La vieille Légende dorée, qui jadis amusa nos pères, fut tout autre chose. Aux vertus réelles de ces temps elle mêla les faux miracles de la fausse sainteté. Dorée au dehors, elle ne fut souvent que plomb au dedans. Et celle-ci, quelque indigne que la forme en puisse paraitre, est d’elle-même le trésor du passé, de l’avenir.
Oui, peu importe l’ouvrier, peu importe la façon ; le fond est si riche que quiconque y touchera, nous le disons hardiment, en sera nourri, consolé, élevé, augmenté de cœur. Plus d’un, faible et triste à la première page, après l’avoir lu, se sentira grand.
À qui offrirons-nous ce livre ? A ceux d’abord qui, plus que personne, l’ont inspiré et soutenu, qui en ont donné la matière, aux hommes de toute nation qui, par tant d’actes héroïques dans les dernières luttes de la liberté, ont comme agrandi la nature humaine.
Nous l’offrons, ce puissant cordial de force et de joie virile, à ceux qui pleurent, aux vaillantes, aux infortunées nations qui sont aujourd’hui dans la mort, et seront dans la gloire demain. Toutes ont contribué à ce livre toutes y sont représentées dans leurs illustres souvenirs qui sont aussi des espérances.
Car ceci n’est pas seulement un martyrologe, une légende de saints pour apprendre à bien mourir. C’est’ l’histoire aussi des héros, des vainqueurs, l’histoire des victoires de la justice.
L’esprit du temps est un héros et le temps vaincra.
Les deux caractères du saint, du héros, trop séparés aux âges chrétiens, se sont réconciliés dans la sainteté héroïque des hommes de la foi nouvelle.
C’était une grande question de savoir si, dans cette Légende d’or, on n’admettrait que les purs, les irréprochables. Qu’était-il pour en décider, celui qui tenait la plume !… Il serait resté en suspens, s’il ne lui eût semblé entendre la voix des héros, des martyrs, de ceux qui seuls ont le droit d’ouvrir et de fermer la porte, de recevoir qui ils veulent dans cette grande compagnie :
« Pour que ta légende, lui disaient-ils, soit vraiment la nôtre, il faut qu’elle soit ce que nous fûmes, largement miséricordieuse, grande comme étaient nos cœurs. Mets donc sans hésitation près de nous, sous notre abri, les faibles qui, s’élevant au-dessus de leur nature, eurent des volontés héroïques mets encore, nous les acceptons, des cœurs qui flottèrent sans doute, mais dont l’éternel orage a servi l’humanité, ces victimes des révolutions morales, de l’art et de la passion, dont les souffrances profitèrent au monde. Ce qui manque à ces caractères, nous le couvrirons du nôtre. »
Si les héros le veulent ainsi, dans leur force et leur clémence, nous n’y contredirons pas. Ce livre ne sera pas plus sévère qu’ils ne l’eussent été eux-mêmes. Les faibles iront avec les forts artistes, poètes, femmes, enfants, y trouveront petite place derrière les héros, ou passeront emportés dans un coin du manteau des saints.
Obéissons à ces voix souveraines. Elles dictent, nous écrivons. Nous posons l’histoire de fer pour écrire la Légende d’or. Nous mettons un moment de côté le marteau dont nous forgions dans cette forge de 93.
Il est bon de se recueillir, avant les événements, dans une œuvre sainte et douce. Il est bon, pour le travailleur, à l’approche des orages, de voir un moment le ciel.
Heure chaude, heure d’attente, où plusieurs sont tentés de ne plus agir, de croiser les bras, d’abandonner tout travail, les yeux fixés sur l’horizon. Mais l’ouvrier laborieux, même à l’heure lourde de midi, lorsqu’il respire un moment assis sur la terre, ne sait point rester inactif. Il songe, ramasse quelques fleurs, les unes pour les vivants et les autres pour les morts. Morts et vivants, les mêle ensemble dans une couronne, pensant qu’en réalité il n’y a point de mort, et qu’on ne meurt pas, mais qu’une même société humaine vit, identique à elle-même, par le cœur et le souvenir.
Nos armées républicaines
J’étais enfant en 1810, lorsqu’au jour de la fête de l’Empereur on laissa tomber les toiles qui cachaient le monument de la place Vendôme, et la colonne apparut. J’admirais avec tout le monde. Seulement, j’aurais voulu savoir les noms des hommes d’airain figurés aux bas-reliefs : « Et tous ceux, disais-je, qui montent autour de la colonne comment les appelle-t-on ? »
Ils montent, aveugles, intrépides, ils montent combattant toujours comme s’ils allaient pousser la bataille jusque dans le ciel. La spirale tout à coup s’arrête… Et tout ce peuple sans nom devient le marchepied d’un seul.
La même pensée m’est revenue souvent dans mes promenades rêveuses, aux Invalides et à l’Arc de Triomphe. Sur ces nobles monuments, je vois le roi et l’empereur, je lis les noms des généraux ; cela m’instruit, cela me touche. Et pourtant ce n’est pas assez, j’aurais voulu connaître le grand peuple obscur, oublié, qui a donné sa vie dans ces longues guerres.
Que sais-je des armées de , de ses infortunés soldats, qui l’ont si patiemment servi pendant cinquante années ? Peu, très peu de chose. Villars dit, dans ses Mémoires, que souvent leur misère fut telle « qu’ils ne mangeaient que de deux jours l’un ». Il dit ailleurs : « Vous verriez, avec édification, nos soldats éviter avec le plus grand soin de marcher dans un champ de blé qui est devant notre camp. »
Ce champ de blé me reste au cœur, autant et plus que leurs victoires. Je n’entre jamais aux Invalides, que leurs vertus leur résignation leurs longues souffrances, ne se représentent à mon souvenir, et que je ne me sente pénétré d’un sentiment de religion.
Les armées de la République sont-elles beaucoup mieux connues que celles de ? On le croit, et l’on se trompe. Ces grandes légions fraternelles qui sortirent de terre en 92, qui, sans pain et sans souliers, presque sans habits en décembre, couraient vers le Nord, ces héros de la patience, soldats du Rhin, de Sambre-et-Meuse, qui ne connurent que le devoir, non la gloire ou le profit, sont-ils suffisamment représentés par quelques noms inscrits aux voûtes de l’Arc de Triomphe ? Grands noms, je ne les nierai pas, mais dont beaucoup nous rappellent des idées toutes contraires au dévouement désintéressé qui caractérisait les masses. Nombre de ces généraux ont eu le prix de leurs actes en ce monde, le prix qu’ils voulaient, les grades et l’argent. Le grand peuple muet des armées attend encore sa récompense.
Quand je lis dans les Mémoires de Napoléon, et d’autres généraux illustres, cette simple et sèche mention : « À telle affaire, j’avais tant d’hommes », je m’étonne et je m’attriste. Qui ne sait que le nombre est ici chose secondaire ?
Il fallait dire : « J’avais tels hommes…, et c’est parce que tels ils étaient que mon génie put hasarder tant de choses contre toute règle, tout calcul de prudence humaine. Je connaissais à merveille l’épée enchantée, infaillible, que la Révolution mourante avait placée dans ma main. Arcole et bien d’autres batailles étaient insensées, sans doute pour qui n’aurait pas eu ces hommes elles ne l’étaient pas pour celui qui, en commandant l’impossible, fut toujours sûr d’être obéi. »
Un mot, une larme, un souvenir au peuple des héros oubliés !
Ne croyons pas être quittes envers tant d’hommes dévoués, si nous glorifions leurs chefs. Nous serions injustes pour eux, injustes pour leur pays. Telle province, inférieure peut-être dans la masse du peuple, donna nombre de généraux ; telle autre n’eut pas un général, mais le peuple entier y fut un admirable soldat. Nommons entre autres un pays du centre, pays de peu d’éclat, contrée pauvre et laborieuse, qui nous envoie chaque année une légion d’ouvriers, d’honnêtes maçons, la Creuse. Ces braves gens, aussi fermes à la guerre qu’au travail, se sont montrés héroïques dans les grandes circonstances. On en vit cinq cents, en Égypte, arrêter, repousser une armée de Mamelucks, de ces brillants cavaliers, montés, armés royalement, dont chacun, dit Napoléon, valait trois cavaliers d’Europe.
Est-ce à dire que ces hommes obscurs, qui firent dans leur simplicité tant de grandes choses, en réclament le salaire, qu’ils s’indignent du silence de l’histoire dans leur tombe inconnue ? Non, ce qu’ils ont voulu ils l’ont : suivre le devoir servir la patrie, voilà tout ce qu’ils demandaient. Ils ont emporté cela avec eux ; leur journée est faite, ils reposent, bons ouvriers de la guerre, paisibles comme la nature qui fleurit les champs de bataille où ils se sont endormis. Mais s’ils peuvent être satisfaits, nous, nous ne devons pas l’être. C’est notre œuvre à nous, leurs frères, à nous ouvriers de la pensée, de renouveler leur mémoire, d’exhumer leur souvenir, trop longtemps absorbé dans la gloire de quelques-uns.
Œuvre de travail immense, de justice et de vérité Elle seule peut cependant acquitter la dette de la patrie. Elle seule rend l’histoire morale et féconde. Nous l’avons commencée, cette œuvre, dans notre faiblesse. D’autres la reprendront dans leur force. Déjà notre Histoire de la Révolution a restitué aux masses la plupart des grandes choses dont on faisait honneur à tel individu ; elle n’a pas nié les héros, mais montré qu’ils ne furent grands qu’en représentant la pensée de tous.
La voie est ouverte ; l’histoire militaire y entrera, nous l’espérons. Plus qu’elle n’a fait jusqu’ici, elle descendra dans les profondeurs vivantes, elle voudra pénétrer nos armées dans leur composition, dans le détail où est la vie. Elle fixera le caractère de chacune d’elles, et verra qu’elles formèrent leurs généraux autant qu’elles furent formées par eux, imprimant aux génies les plus indépendants leur puissante personnalité. Les fermes et vaillantes armées du Rhin, de Sambre-et-Meuse, conduites par des hommes du Nord, ont fait leurs chefs à leur image. La terrible armée d’Italie, composée de marcheurs terribles, Basques et Gascons, de bouillants Provençaux, voulait un général du Midi, comme le Piémontais Masséna, le Corse Bonaparte elle reçut, donna l’étincelle, électrisa ceux qui l’électrisaient et du contact jaillit la foudre.
Rien n’est plus beau à contempler que les primitives origines de ces armées républicaines, les belles fédérations civiques qui commencèrent chaque corps et devinrent des légions. Le premier signal partit du canon de la Bastille, de la grande émotion de 89, quand la Révolution naissante entourée de tant d’ennemis, se hâta d’armer ses enfants. Tous jurèrent de défendre tous. Une immense croisade de fraternité s’organisa dans toute la France. Partout l’on craignait deux choses l’ennemi et la famine. Se défendre les uns les autres, se nourrir les uns les autres, tel fut le premier serment. Rassurés, en 90, ils renouvelèrent l’union. Pourquoi ? Ils le disent eux-mêmes : pour s’unir et s’aimer dans la commune patrie.
Les fédérations de 90 furent les bataillons de 92. Amis et amis, voisins et voisins, ils partirent, la main dans la main, acquittant la parole donnée deux ans auparavant sur l’autel de la Patrie. Ainsi ces corps immortels le premier bataillon de Maine-et-Loire, la 328 brigade, sortie de l’Hérault, et tant d’autres légions célèbres.
Il y avait à Valence un jeune homme admirable d’aspect, de taille et de courage, d’un cœur héroïque. Plusieurs, lui reprochant une faute qui n’était pas la sienne, avaient baptisé ce fils du hasard et de l’amour du nom qui lui resta, Champi, Championnet. Ce fut lui qui, de ses mains, près de Valence, bâtit l’autel de la Patrie ; où l’une des premières fédérations (la première peut-être de toutes) se fit en février 90. Cette fédération, permanente, et formée en bataillon par les soins de Championnet, reste illustre dans l’histoire (Premier bataillon de la Drôme). Avec elle, marcha, combattit, au Rhin, à Rome, et à Naples, son chef intrépide, fondateur des républiques d’Italie.
Ah touchantes origines armées admirables formées par la fraternité elle-même Guerres sublimes, sorties de l’amour !… Car, qu’est-ce que demandait la France ? Délivrée, elle voulait délivrer les nations. Elle ne voulait rien pour elle, mais sauver le monde. Elle mérita, dans ces jours, le nom que le grand rêveur anglais avait trouvé, malgré lui, dans un moment prophétique : « La France, le soldat de Dieu ! »
Un orateur de ces temps, une victime illustre de nos orages civils, a dit cette noble et mélancolique parole « Le monde pleurera un jour d’avoir fait la guerre au peuple qui voulait, le bonheur du genre humain. »
Nos armées ne furent point des armées dans ces commencements, mais des fraternités, des amitiés (pour employer des mots de notre ancienne langue), qui ne prenaient les armes que pour former, en brisant la barrière des rois, l’amitié universelle des peuples. Il n’y avait pas de soldats alors, il y avait des citoyens en armes, qui ne faisaient la guerre que pour fonder la paix commencer la cité du monde.
C’est la beauté de ces temps (déjà antiques et loin de nous !) la cité fut l’armée, l’armée fut la cité ; il n’y eut aucune différence. L’armée n’était autre chose que la Patrie, elle-même, combattant, mourant pour les lois.
Si la France, revenue enfin à elle-même, élève à la gloire de ces temps les monuments qui leur sont dus, qu’elle se garde bien d’en fonder d’exclusivement militaires qu’elle y réunisse toujours le double caractère, militaire et civil.
Nous pouvons répondre hardiment que, si l’on eût consulté là-dessus les grands généraux de la République, ils n’eussent accepté cet honneur qu’à deux conditions l’une, qu’avec leur souvenir on honorât celui de leurs vaillants soldats qu’ils regardaient comme leurs fils ; l’autre, qu’on ne glorifiât pas l’armée seule, qu’on ne l’isolât pas du peuple dans les monuments, pas plus qu’elle n’en fut isolée dans la réalité vivante. « Nous fûmes citoyens, auraient-ils dit et tels nous voulons apparaitre. Ne nous représentez jamais qu’avec le peuple, et mêlés avec lui. Moins de monuments individuels, moins d’orgueilleuses statues qu’on croirait des idoles mais des monuments collectifs, des groupes fraternels. Nos images sont tristes, isolées sur ces places. Laissez les frères avec les frères. Si nous méritons quelque récompense, qu’on nous permette, à nous qui vécûmes hors de France, qui mourûmes presque tous sur la terre étrangère, de rentrer dans ce peuple que nous avons aimé de passer avec lui notre immortalité confondus désormais au sein de la patrie. »
Ouvrons notre légende par celui qui fut à la fois un soldat et un chef, par La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de la République.
La Tour d’Auvergne
Corret de La Tour d’Auvergne naquit noble ; ce n’est pas sa faute. Il ne nous appartient pas moins, il appartient au peuple, à la Révolution. Elle le trouva repoussé de l’Ancien Régime ; elle le créa, elle l’illustra. Il avait près de cinquante ans, et il servait depuis vingt-cinq ans, sans avoir jamais pu obtenir de se battre pour la France. La Révolution arrive, l’invasion nous menace on le presse d’émigrer. Il répond ces simples paroles « J’appartiens à la patrie. »
On vit alors un miracle. On vit cet homme qui avait été malade pendant de longues années, parvenu déjà à cet âge dans une vie d’études et de livres, partir à la tête de nos Basques, devancer ces rudes marcheurs, les premiers du monde, dans des marches continues de soixante heures, tomber sur les Espagnols, par les chemins des chamois, les glaciers, les précipices, prendre tel fort à lui seul, et, par des exploits romanesques qu’on croit lire dans Cervantès, donner à nos soldats novices l’audace qu’ils portèrent bientôt dans la foudroyante armée d’Italie.
Qui dira sa patience, sa bonté, son indulgence pour ces jeunes paysans du Midi, qui étaient alors si loin d’être des soldats ? Ils étaient toute sa famille, ses enfants. Il n’en eut pas d’autres. Le bon capitaine aimait tellement ses grenadiers, que plus d’une fois, ayant un congé, déjà parti, à vingt lieues, il s’ennuyait d’être loin d’eux, et revenait sur ses pas.
Le soir, après le combat, il s’asseyait au milieu d’eux, et, pendant un repas d’une sobriété plus qu’espagnole, il les charmait de ses entretiens, leur contait les vieilles guerres, leur parlait de la France.
Jamais homme ne fut plus aimé. À sa mort, rien ne put décider l’armée à se séparer de lui. Elle emporta le cœur de La Tour d’Auvergne dans ses marches immenses à travers l’Europe et dans toutes les batailles. Jusqu’en 1814, ce cœur, dans une urne d’argent, fut toujours porté, avec le drapeau, à la tête de la 46 demi-brigade.
Théophile-Malo Corret (nommé plus tard La Tour d’Auvergne) naquit en 1743, à Carhaix, petite ville de Basse-Bretagne, au centre même de la presqu’île bretonne, loin de toutes les grandes routes. Ce pays, rude, sauvage, très romantique, n’a pas peu contribué à lui mettre au cœur ce profond amour de la Bretagne qui, transformé, agrandi, devint celui de la France, et fut la passion de sa vie, sa seule et unique passion, de la naissance à la mort.
Son père était avocat, quoique noble et seigneur de l’imperceptible seigneurie de Kerbeauffret (petit jardin des environs). C’était un de ces nobles nécessiteux à qui la coutume indulgente de Bretagne permettait, sans déroger, de plaider, naviguer, faire le commerce, etc. On nomma l’enfant Théophile, c’est-à-dire aimant Dieu, et Malo, en l’honneur d’un saint essentiellement Breton, de saint Malo, le patron et protecteur de la ville des corsaires, qui a donné Duguay-Trouin et tant d’autres héros de la marine.
Les grandes aventures de ces héros étaient dans toutes les bouches. Elles avaient créé, en Bretagne, une tradition de patriotisme vraiment admirable. Peu d’années avant la naissance de La Tour d’Auvergne, un Breton, M. de Plélo, avait rempli l’Europe d’admiration par un dévouement inouï. La France avait promis de soutenir le nouveau roi de Pologne. Un vieux prêtre qui nous gouvernait, le cardinal Fleury, envoya un secours dérisoire de quelques cents hommes qui devaient entrer dans Dantzig assiégé d’une grande armée russe. Ils revenaient honteusement, n’ayant pu entrer. Plélo, alors ambassadeur en Danemarck, vit cette honte et déclara qu’il ne pouvait y survivre. Il écrivit au ministre : « Recevez ma démission. Je vous recommande mes enfants. » Puis, avec quinze cents Français, il marcha tranquillement contre quarante mille Russes, se fit tuer, et releva l’honneur de la France.
Voilà les traditions qui entouraient le berceau de La Tour d’Auvergne.
L’esprit breton, héroïque et romanesque, parfois peut être chimérique, nourri au Moyen âge de légendes et de miracles, plus tard des miracles vrais de la guerre et de la marine, cherchait au dix-huitième siècle un nouvel aliment dans l’érudition. Un avocat, nommé Lebrigant, très savant, très ingénieux, fut le maître de La Tour d’Auvergne et le jeta dans cette carrière.
Lebrigant, esprit systématique, parfois un peu visionnaire, n’en était pas moins un grand, patriote, profondément dévoué à la Bretagne, à la France. Éclairé par ce patriotisme, parmi beaucoup de choses ridicules, il dit et prouva une chose très vraie, c’est que nos Bretons d’aujourd’hui, plus qu’aucune autre population, sont les Celtes et les Gaulois de l’Antiquité, que leur langue est la fille légitime et le rejeton vénérable de la grande langue celtique, qui fut celle d’une partie considérable de l’Europe.
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