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Les mœurs du tigre, récit de chasse

Jacques du Flot · 1886 · Free in the US

18,192 words · about 1 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1886 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_mœurs_du_tigre,_récit_de_chasse&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Jacques du Flot
Language
French
Published
1886
Length
18,192 words · about 1 h 16 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter about 38 min
  2. Préface about 1 min
  3. Chapitre I about 10 min
  4. Chapitre II about 7 min
  5. Chapitre III about 6 min
  6. Chapitre IV about 6 min
  7. Chapitre V about 8 min

Continue:

Front matter

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Préface

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Je n’offre ici que les notes et les remarques d’un chasseur. J’ai beaucoup étudié le tigre, et j’en puis parler consciencieusement et véridiquement.

D’abord, je dois m’élever contre un préjugé très accrédité parmi les Européens, notamment en France, pays où l’on croit beaucoup sur paroles les récits fantaisistes de quiconque vient de loin. On y affectionne les comparaisons entre les animaux . On donne généralement au lion la priorité en force et en courage. L’élégant romancier Méry, qui a raconté une Inde de sa création, a narré quelque part un combat entre un lion et un couple de tigres. À son dire, les trois animaux moururent, — ce qui est vraisemblable ; mais le lion, sans doute pour sauvegarder sa dignité, mourut le dernier.

Sincèrement, de tels parallèles sont puérils et dénués de fondements. On aime encore à établir un rapport entre l’éléphant et le tigre, ennemis jurés, qui, toujours selon les raconteurs fort à l’aise, se livrent, à l’état sauvage, d’épiques combats. — Autre invention. Je dirai plus loin ce que j’ai vu moi-même et ce que je tiens des chasseurs anglais et indiens les plus dignes de confiance.

Enfin, l’immense majorité des lecteurs prend indistinctement pour « tigres » tous les félins à pelage tacheté. Ceci est encore une erreur. Le tigre est essentiellement rayé de bandes. Il ne se rencontre qu’en Asie. Le jaguar d’Amérique, l’once d’Afrique appartiennent à la famille des panthères et des léopards, et chacune de ces races a son signalement à part. Le tigre, par sa taille, sa force et son courage surpasse de beaucoup ces subalternes de l’espèce féline. Il est au lion d’Afrique ce que le

Grand-Mogol était au calife de Bagdad ou à l’empereur du Maroc. Tous trois appartenaient à la religion de Mahomet. De même le tigre et le lion appartiennent à la famille des chats.

Ces préliminaires établis, j’entre dans mon sujet.

Chapitre I

Voici les faits de chasse principaux que j’ai retenus, soit de mes personnelles, soit des récits que m’en ont faits les acteurs.

À tout seigneur tout honneur. Je commence donc par moi-même.

En 1834, je tuai mon premier tigre. Voici dans quelles circonstances :

Je m’étais établi, propriétaire et indigotier, dans la région des affluents du Gange qui avoisine l’Oude. Deux de mes plantations étaient situées sur les bords de la Goumti, rivière très poissonneuse, mais, en même temps, très hantée par les caïmans. Depuis, ces dangereux voisins sont remontés beaucoup plus au nord, vers les sources mêmes du Gange, et quand, aujourd’hui, nous en tuons -uns, nous reconnaissons aisément leur origine lointaine à ce signe précis qu’ils ont, dans l’estomac, de ces larges pierres, rondes, plates et rouges, qu’on ne rencontre que dans le voisinage de l’Himalaya. Je n’avais donc guère tué que des crocodiles, car je ne compte pas les babiroussas, les daims, les axis et quelques léopards immolés par surprise.

Avant les troubles de 1857, l’Oude, très boisé, était extrêmement giboyeux ; mais ce magnifique territoire était parsemé de jungles profondes et étendues. On y disait les tigres fort nombreux, et les rajahs invitaient fréquemment les officiers anglais des garnisons de Cawnpore et de Futteeghur à des chasses à dos d’éléphant.

Un matin, comme j’achevais de me raser, mon tchaprassi (majordone ou chasseur) vint m’avertir qu’une sorte de fakir demandait à me parler. Croyant qu’il ne s’agissait que d’un mendiant vulgaire, je tirai de ma poche une poignée de païssas et les remis à mon domestique. Celui-ci revint au bout d’une seconde, et me dit que l’Hindou avait refusé l’aumône et qu’il voulait seulement me parler.

Surpris, j’achevai ma toilette et donnai l’ordre d’introduire le singulier visiteur.

L’homme entra. Il appartenait à la dernière catégorie des veïssias (marchands), nu de la plante des pieds au sommet de la tête, à l’exception du langouti qui lui tenait lieu de caleçon.

Il salua de la main, avec la simple formule « Salam, » et, se redressant fièrement, me dit :

— Sahib, bien que je ne sois qu’un garib-admi (pauvre homme), ce n’est pas pour quelque païssas que je suis venu vous trouver.

— Ah ! — lui répondis-je, voyant sur son corps les cicatrices des terribles fêtes, — tu es un de ces pauvres du Mahatoya et du Churruck Poojah, qui font la pénitence des riches.

Cela lui fit plaisir, et il se dérida. Il me fit connaître alors le but de sa visite. Les rabatteurs du colonel-Steadman, un de mes amis, grand chasseur de tigres, avaient, la veille, perdu de vue un kalabâgh (tigre noir) à la lisière de mes factoreries, et le brave officier, correct en toutes choses, m’envoyait demander la permission de relancer l’animal sur mes terres.

Les Hindous appellent quelquefois « tigres noirs » les solitaires dont j’ai parlé plus haut, non à cause de leur couleur, mais parce qu’ils supposent que ces monstres, pris de délire sacré du meurtre, incarnent l’une des sept âmes de la déesse Kâli (la Noire), à laquelle ils sont, d’ailleurs, voués.

Je poussai un cri de joie et remerciai le messager, auquel je fis donner un agneau et une mesure de riz, lui recommandant de manger en mon honneur un kidgerri complet. Je le chargeai, en même temps, de prévenir Steadman que je le rejoindrais moi-même sous une heure. — L’Indien se confondit en actions de grâces, but un verre de whiskey fortement étendu d’eau et partit allègrement.

Je fis mes préparatifs à la hâte, et me munis d’une canardière à deux coups, dont je chargeai l’un des canons de quatre chevrotines, et l’autre d’une balle. Nous nommions — fort improprement d’ailleurs — canardières ces excellents fusils français dont la maison Munié avait, pour ainsi dire, le monopole, et que les Anglais eux-mêmes proclamaient les meilleures armes du monde. Depuis lors, les carabines Devismes, Enfield et Armstrong ont avantageusement remplacé nos premiers fusils de chasse.

On ne parlait encore ni du fameux Gérard, le tueur de lions, ni de Baldwin, ni de Bombonnel. Mais les Anglais comptaient déjà quelques chasseurs célèbres ; Steadman était du nombre.

Sûr de mes armes, je montai à cheval, n’ayant pas le temps de faire équiper mon éléphant Kandâra, et partis, escorté de dix coolies et de mon brave tchaprassi Dandari.

Mon cheval était une bête rare, pur turcmène persan, que j’avais payé mille roupies (), et dont la robe alezan doré m’avait fait bien des jaloux.

Il y avait de mon bungalow à la Goumti près de quatre milles (6 kilomètres) ; mais le chemin était facile sur une route superbe que j’avais fait tracer à mes frais. — Les indigoteries confinaient d’un côté à la rivière où j’avais installé un service de bateaux, de l’autre à la jungle. C’était dans la jungle que le tigre s’était réfugié. Il devait venir de fort loin, car, de mémoire d’homme, cette jungle n’en avait révélé aucun, n’étant pas assez vaste pour permettre à un aussi gros mangeur d’y vivre confortablement.

Je ne tardai pas à être renseigné.

Averti par le messager, Steadman était venu m’attendre sous la verandah de mon principal comptoir. En arrivant, j’aperçus à l’entour de mes godous (magasins) six éléphants et une meute de soixante chiens parias, ces derniers retenus par le simple geste des behras et des saïs (valets et palefreniers). Steadman était accompagné de cinq officiers de Cawnpore, nos amis communs. Nous nous serrâmes les mains.

— So, Will, — me dit le colonel en riant, — est-ce que vous comptez aborder le man’s eater à cheval ?

— Ne vous en déplaise, — répondis-je.

Il fit un haut-le-corps.

— Mais vous m’avez dit vous-même que vous ne l’aviez jamais chassé ?

— Oui, répliquai-je. — Mais il me plaît de l’aborder ainsi.

Alors Steadman se tourna vers ses compagnons.

— Hallow ! messieurs, un hurrah pour William V… C’est le plus brave d’entre nous.

Il était temps de nous mettre en chasse. Mais comme nous étions presque à jeun, je fis préparer à la hâte par le babourchi (cuisinier) de la factorerie un curree-bât, agrémentée de bartha, auquel nous fîmes tous honneur.

À midi, nous entrions dans la jungle.

Tout le personnel des deux plantations et des villages qui les entouraient était sorti pour voir défiler les chasseurs. Ce fut à qui nous adresserait les meilleurs souhaits, mêlés aux plus farouches imprécations contre le jungaul barsathi (roi de la jungle), dont la présence terrifiait les pauvres Hindous.

La jungle n’était pas considérable, — ai-je dit. On la traversait à pied, dans tous les sens, en trois quarts d’heure, — pas même la de Paris. — En revanche, elle était d’une difficulté énorme de pénétration. Au centre, en effet, se trouvait une pagode en ruine consacrée à Dourgâ, l’une des sept âmes de Kâli. Aussi n’eût-on jamais pu déterminer un Hindou de basse caste à en franchir seul la lisière. Maintenant que le kala-bâgh y avait pénétré, tous mes gens étaient d’accord pour assurer que ce tigre était venu là pour déposer sa forme dans le temple, et qu’au lieu du monstre nous allions rencontrer la déesse elle-même, prête à nous dévorer. — Seul, Dandari, sans être un esprit fort, se rassurait en disant que nous allions combattre l’animal, et non la divinité.

À une heure, nous n’avions rien découvert. Les herbes étaient si hautes que les éléphants y disparaissaient, et que les têtes des bambous et des cannes venaient fouetter les caisses des howdahs.

Je dirai par la suite ce qu’il faut penser des récits de chasseurs pour rire qui racontent d’épiques combats entre les tigres et les éléphants. En la circonstance, ceux que montaient mes compagnons étaient des bêtes de choix, hautes de douze pieds, vieillies par l’expérience et tout à fait au courant des procédés de la chasse. C’étaient tous des mâles, absolument accoutumés à la voix de leurs mahouts (cornacs) et incapables de broncher en cas de surprise. Steadman m’avait recommandé de placer mon cheval entre deux d’entre eux, afin d’être à l’abri d’une attaque inopinée.

Les rabatteurs s’avançaient sur deux rangs en formant le cercle et lâchant les chiens parias en toute liberté. Ces animaux, fort laids de race, sont d’une bravoure admirable, et, comme on ne craint pas de les sacrifier, vu leur nombre, on les pousse vivement sur les grands fauves. Il va sans dire que ceux-ci en font un effroyable carnage. À ces parias, l’un de nos compagnons, un lieutenant de cipayes, avait adjoint deux magnifiques bouledogues de pure race galloise, et Steadman en avait un grand crève-cœur, n’ayant cessé de prévenir son ami du sort réservé aux pauvres chiens. Mais le lieutenant Blake était persuadé que ses chiens coifferaient le tigre comme un vulgaire sanglier.

Il n’était pas loin d’une heure et demie, quand un cri poussé par l’un des coolies parvint jusqu’à nous. Nous distinguâmes le mot aoua, qui signifie vent, d’où nous conclûmes que l’animal, averti par les émanations, nous fuyait à belle distance.

Il ne pouvait aller bien loin. Nous atteignions, en effet, l’extrémité opposée de la jungle, et les champs cultivés reprenaient au-delà. Il était certain que le bâgh allait se montrer.

Il se montra, en effet. Je n’oublierai jamais ce spectacle. J’avais trente-trois ans et n’avais point rencontré de tigres en liberté. Celui-ci était splendide, de la plus grande taille, plein de courage et de férocité. Il était déjà vieux. Quand il nous apparut, nous l’enfermions entre la jungle et la plaine cultivée, dans une sorte de clairière d’où la vue embrassait les champs et les villages environnants. Il eût pu fuir et nous dépister, d’autant plus aisément que nous ne pouvions, sous peine de grands dommages pour les habitants de ces plaines fertiles, engager les éléphants dans les plantations de jute et d’indigo. Il préféra nous faire tête.

Alors, ce fut un superbe et poignant tableau. Pendant un temps inappréciable, le félin, debout, battant ses flancs de sa queue, jetant sa voix rauque par éclats, nous regarda venir sur lui. Puis, au moment où les éléphants se rangèrent en cercle, présentant leurs défenses menaçantes, au-dessous de leurs trompes redressées comme des mâts, le monstre jeta quelques cris aigus et perçants. Il s’enleva d’un bond prodigieux et vint tomber à trente pas de notre ligne, faisant reculer à sa vue la meute des chiens parias et les rabatteurs eux-mêmes. Pris d’une indicible épouvante, mon pauvre Gold-dress se mit à souffler avec force, tout trempé d’une sueur froide et tremblant de tout son corps entre mes genoux. J’avais fait appel à tout mon sang-froid ; mais je ne cacherai pas que j’étais prodigieusement ému. J’avais rapidement armé ma carabine ; mais je dus m’avouer bientôt qu’il me serait impossible d’en faire usage dans de semblables conditions, les mouvements désordonnés du cheval ne pouvait me laisser la sûreté de main indispensable en pareil cas.

L’impassible Steadman s’aperçut de mon embarras. Il me cria du haut de son éléphant :

— Quittez les arçons, Will, my dear. La vilaine bête vous regarde. Quittez, quittez vite, mon ami.

J’étais déjà à pied. Il était temps.

Prompt comme la foudre, le bâgh venait de prendre son élan, et, passant par dessus la bande des chiens, il avait renversé un homme sous le choc et venait de tomber sur la croupe de Gold-dress.

Le pauvre animal poussa un hennissement sauvage et fléchit sur l’arrière. Heureusement qu’il en fut quitte pour ce premier et unique assaut. Le tigre, qui cherchait l’homme apparemment, dépité de m’avoir manqué, revint en arrière d’un bond égal à celui qui l’avait porté là, et se retrouva pris dans le demi-cercle. J’en profitai pour me hisser dans le howdah de Steadman, laissant mon cheval s’enfuir à travers les champs.

Trois coups de feu éclatèrent. Aucune balle n’atteignit le félin. On entendit la voix du lieutenant Blake :

— Get up the bull-dogs ! (Lâchez les bouledogues).

Et nous vîmes les deux vaillantes bêtes se ruer, avec un aboiement de rage, sur le fauve, qui ne prit point garde à leur attaque.

De fait, Blake eut raison, mais pas pour longtemps. L’un des chiens coiffa le tigre à l’oreille gauche avec une audace incroyable. Surpris, celui-ci décrivit une parabole effrayante et, prenant de la patte gauche de devant le corps du chien en écharpe, il le fendit littéralement, du cou jusqu’à la queue, sans le décrocher toutefois, tant est grande la force des mâchoires chez cette race exceptionnelle.

Furieux de la perte de son chien, Blake épaula et tira au jugé. Le tigre fut atteint à l’une des pattes de derrière. Un suprême effort le débarrassa du cadavre pantelant du bouledogue. Alors, il s’allongea dans les arbres, ne voulant pas révéler qu’il boitait. Le second chien, suivi de toute la bande des parias, excités par les coolies, le chargea en ce moment. Mal leur en prit. Le bouledogue fut accueilli par un coup de griffe, qui lui enleva un œil et une oreille. En même temps, quatre de ses acolytes roulèrent sanglants, blessés à mort.

Deux nouvelles balles frappèrent le monstre, abîmant plus ou moins sa magnifique robe. Très affaibli, l’animal recula en grondant. Il essaya de charger les éléphants. Mais ses forces le trahirent. Il tomba sur ses genoux. Steadman cria alors :

— Prenez garde ! Il va ramper jusqu’aux hommes. Je connais ça. Je l’ai déjà vu faire par un autre.

En effet, le bâgh se traînait sournoisement dans les herbes, renonçant provisoirement à la lutte, mais décidé à tuer tout ce qui lui ferait obstacle. Il vint droit à l’éléphant qui nous portait. Le mahout s’en aperçut.

— Va, mon fils ! dit-il doucement à l’animal.

Le pachyderme, plein d’intelligence, recula de deux ou trois pas ; puis, revenant brusquement, par un mouvement qui faillit nous précipiter du howdah, il fonça, les défenses en avant, sur le tigre.

Celui-ci dut regagner ses précédentes positions. Steadman, dont l’arme était déchargée, me toucha vivement.

— À vous, Will. La bête se présente bien. Tirez.

Je fis feu.

Le félin était en cet instant debout, la face tournée vers nous, nous découvrant le poitrail. Ma balle lui fracassa l’épaule droite et lui troua le cœur. Il tomba sur place, mort.

Les rabatteurs écartèrent les chiens. Nous descendîmes alors et pûmes constater que l’animal avait bien été tué par moi. La peau m’appartenait. Elle état, malheureusement, quelque peu endommagée. Le colonel me dit, par fiche de consolation :

— Vous auriez pu être plus maladroit.

Désormais, je savais ce que c’était que de tuer un tigre.

Chapitre II

même Steadman fut, une nuit, le héros d’une aventure assez singulière, et qui semblerait établir que la générosité, ou tout au moins l’indifférence, n’est pas le propre du seul lion.

Il était venu, en compagnie de mistress Steadman, passer quelques jours dans ma propriété de Nudjuffghur. Ce séjour dut être abrégé par suite d’une indisposition subite de Steadman, qui demanda, naturellement, à regagner son domicile à Cawnpore. Je les escortai moi-même aussi loin que je pus. Les médecins de Cawnpore enjoignirent au colonel de transporter la malade sur-le-champ dans l’une des stations sanitaires, dans le voisinage de Meerut. Le pauvre officier ne se le fit pas dire deux fois. Sans autre escorte que dix cipayes accompagnant eux-mêmes les porteurs du palanquin au fond duquel gémissait la pauvre femme, il prit immédiatement et par le plus court, la route de Bareilly.

Or, on n’avait pas eu le temps de calculer les distances. On devait marcher nuit et jour. Les huit porteurs du palanquin, accompagnés des quatre coolies chargés des bagages, formaient toute la troupe. Steadman suivait à cheval. On sait comment sont voiturés les bagages, enfermés dans de moyennes caisses de fer-blanc, suspendues elles-mêmes par des filets aux deux bouts d’une sorte de perche que l’Indou place alternativement sur l’une ou l’autre épaule, sans s’arrêter de courir. On sait aussi que, pour éviter tout retard, les relais de huit hommes sont placés de six en six kilomètres, de telle sorte qu’un poste ne dessert qu’une station. Encore les porteurs n’ont-ils à faire ainsi que 3 kilomètres, puisqu’ils se remplacent avec une précision d’horloge. Ces équipes dépendent d’entreprises particulières et permettent d’accomplir en peu d’heures des trajets relativement fort longs.

Or, en la circonstance, le voyage de nos amis fut prolongé par une aggravation de la maladie. La chaleur devint insupportable à mistress Steadman. Il fallut attendre la nuit et par surcroît de précautions prendre par le plus long, afin de s’abriter autant qu’il serait possible sous l’ombre des bois. Ceci exigea, naturellement, des modifications dans le service, des changements de postes et de stations qui ne furent pas sans amener de longs retards. Très pressé d’en finir afin d’apporter au plus tôt quelque soulagement à sa compagne, le colonel donna l’ordre de passer n’importe où, malgré les craintes des natifs et parfois malgré leur résistance, car certaines lignes de l’itinéraire traversaient des régions dangereuses hantées par les tigres et les serpents.

Mais Steadman payait bien et, de plus, son implacable énergie faisait naître la confiance dans les âmes pusillanimes.

Il y avait trois jours que l’on quitté Cawnpore lorsque, après avoir traversé la Kalmee sur un pont rustique ou plutôt sur les larges pierres plates qui pavaient son lit très en ce moment, on se trouva à la lisière de la forêt d’Alligunge. J’ai appris que depuis la guerre de 1857 cette jungle a complètement disparu. En ce elle était fort épaisse et possédait une renommée détestable. Les Hindous ne s’y engagèrent qu’en tremblant. Tout ce qu’ils purent obtenir du colonel, ce fut qu’on attendrait une heure avancée de la nuit avant d’y pénétrer plus profondément.

Vers une heure du matin, après les angoisses d’un premier séjour au milieu des fourrés et lorsque l’on jugea que le danger était moins imminent, la période de chasse du bâgh étant terminée (le tigre en effet ne rôde guère que de la chute du jour à minuit, et parfois dans les premiers moments de la chaleur), toute la troupe reprit sa marche. À mesure que l’on s’enfonçait, des signes non équivoques de la présence des fauves attestaient que l’on côtoyait leurs repaires. C’étaient les grandes herbes écrasées par le piétinement des éléphants et des rhinocéros, des touffes de poils laissées aux ronces, comme il arrive toujours à l’époque de la mue et des amours, des carcasses entières d’antilopes et d’axis, auxquelles les cornes adhéraient encore. Ça et là dans l’éloignement, montaient des brâme- ments plaintifs mêlés aux clameurs discordantes des singes qui ne dorment jamais d’une manière continue. La brise, devenue très sensible, apportait avec les puissantes effluves de la végétation, les fortes émanations des troupeaux et des félins. Vingt fois les hommes s’arrêtèrent, paralysés par l’effroi ; vingt fois l’officier dut recourir à la menace de son pistolet pour les contraindre à reprendre la route.

Plus tard, en me racontant les péripéties de ce voyage, le colonel éprouvait encore des émotions soudaines. Il baissait la voix, il lui arrivait de se laisser surprendre l’oreille tendue aux bruits du dehors.

Vers les trois heures, au moment de la première lueur de l’aube, la nuit étant encore fort épaisse, la lune qui jusque-là avait versé abondamment ses rayons se voila tout d’un coup. On se trouva

plongé dans une dense obscurité, et il fallut recourir aux torches.

Or à peine celles-ci étaient-elles allumées qu’un cri spécial, une voix âpre et rauque, cette voix dont j’ai parlé plus haut se fit entendre à dix mètres environ, en avant sur la route. Le cri venait des fourrés, et il était patent qu’un tigre se trouvait là. Pétrifiés par la terreur, les coolies s’étaient arrêtés. Au reste, avancer ou reculer était chose indifférente en la circonstance, car la distance n’était pas suffisante pour permettre la fuite. Il était évident que le félin avait aperçu l’escorte. Tout le monde s’attendait donc à ce qu’il surgît du milieu des herbes et attaquât le convoi. À tout hasard, Steadman, un pistolet à la main, vint se placer au-devant de ses hommes pour faire tête au monstre.

Un temps inappréciable s’écoula. L’attaque prévue n’eut pas lieu. Le feulement retentit encore à la même distance et sur le même point. Les voyageurs avaient eu le temps de revenir de leur surprise. Préparés à tout événement, ils s’accordèrent encore quelques minutes de réflexion. La nuit était si sombre que l’on ne voyait rien. Mais ce qui était vrai pour l’œil de l’homme ne pouvait l’être pour la prunelle nyctalope du bâgh. Les hypothèses les plus contradictoires s’entassèrent dans ce court délai. On s’était trompé sans doute ; on n’avait probablement affaire qu’à un babiroussa, ce qui n’était point, d’ailleurs, une rencontre agréable.

Il fallait, néanmoins, poursuivre la route. Steadman décida l’un des coolies à s’avancer de quelques pas. L’homme se risqua, et revint, dix secondes après, claquant des dents et tremblant de tous ses membres.

— Sahib — dit-il — c’est le bâgh.

Il avait vu, en effet, de ses yeux vu, un tigre énorme, couché en travers de la route, et dont le regard flamboyant l’aurait fait reculer.

Or, il fallait passer.

La lune, enfin dégagée de nuages, se levait de nouveau au-dessus de la jungle.

Le colonel donna l’ordre de conserver les torches allumées et de s’avancer hardiment sur le chemin.

Les hommes hésitèrent.

Alors l’Anglais, le pistolet au point, se décida à donner l’exemple.

Steadman venait de s’éveiller, et ce silence et ce repos l’avaient étonnée. Un peu mieux portante, elle écarta les rideaux du palanquin.

— Que se passe-t-il ? — demanda-t-elle.

L’officier lui fit signe et ajouta :

— Pas un mot, pas un geste ! Il y va de notre vie, à tous.

Et il s’enfonça dans la jungle.

Les porteurs, entraînés, suivirent.

Toute la troupe passa. Et, du fond de sa chaise à porteurs, la jeune femme terrifiée put voir le monstre, accroupi à dix pas du cortège, le suivre d’un œil tranquille et indifférent, se bornant à retourner la tête pour contempler le défilé, comme aurait pu le faire un chat domestique.

Quand eut gagné quelques yards, Steadman reprit son cheval qu’un des coolies avait conduit par la bride, et qui avait donné des marques de terreur. L’animal, en effet, au lieu de se cabrer, de ruer, suivant l’habitude, avait marché, tête basse, la queue pendante, fléchissant sur ses jarrets, que l’épouvante secouait comme des roseaux. Pendant quelque temps, on demeura sous le coup des appréhensions. Il fallut cependant se rendre à l’heureuse évidence. Le soleil levé trouva les voyageurs à la lisière occidentale de la forêt d’Alligunge. Ils s’étaient déjà relayés deux fois, et le tigre du chemin n’avait pas un seul instant fait mine de les poursuivre.

Le colonel m’a toujours déclaré que, pour lui, chasseur expérimenté, ce fait était demeuré une énigme. Il en avait vainement cherché le mot, et, finalement, s’était contenté d’une explication banale, peut-être juste, après tout, à savoir : que le fauve avait copieusement festoyé avant de se trouver en tête-à-tête avec la caravane, et que celle-ci n’avait dû son salut qu’à une indigestion de la bête. Il avait eu, d’abord, la pensée que le tigre était peut-être aveugle. Mais, outre que cette hypothèse n’eût pas justifié son inaction, l’odorat étant plus que suffisant à le guider, le colonel avait fort bien observé la dilatation et le rétrécissement des prunelles de l’animal au passage de la lumière des torches. Force lui était donc de s’en tenir à la première version, à moins de recourir aux légendes indiennes qui soumettent le tigre aux influences actives ou passives de Kâli, lorsqu’elles n’en font pas l’incarnation immédiate de la hideuse déesse.

Je demandai à Steadman, lorsqu’il me fit le récit de cette rencontre :

— Et vous n’avez point essayé de tuer la bête ?

Il me répondit avec un bon sourire :

— Mon cher William, je n’en ai pas eu l’occasion. Et, d’ailleurs, je vous confesserai, en toute sincérité, qu’en eussé-je eu la faculté la volonté m’eût fait défaut. Je me serais cru d’un crime en portant la main sur ce tigre. Je lui devais quelque reconnaissance.

Chapitre III

En 1838, le vieux prince Sh… Lal… invita les autorités anglaises et les principaux notables européens à assister à des fêtes qu’il donna dans Lucknow.

Dans le programme figuraient des joutes de diverses natures et, tout particulièrement, le combat d’un des grands éléphants royaux contre deux tigres.

Le champ clos était un véritable cirque, avec une double enceinte de bambous de douze pieds de hauteur. Les deux tigres que l’on introduisit étaient de la plus grande taille. Ils commencèrent par faire à plusieurs reprises le tour de l’arène, se faisant admirer des spectateurs, en proie à un véritable enthousiasme. Puis on fit entrer l’éléphant. Je n’en ai jamais vu de plus grand. Celui-ci mesurait seize pieds anglais. Il était admirablement entretenu, propre comme un sou, ayant été brossé à la brique, baigné quatre fois par jour, et, de plus, arrosé de toutes sortes d’huiles de senteur. On le nommait Sandiassamy, et il avait toute une légende de force et de bravoure.

Eh bien ! Sandiassamy ne justifia pas sa vieille renommée. À dire le vrai, il n’y fit point honte. Il traversa quatre fois l’arène, du pas tranquille et sûr d’un héros qui connaît son mérite et se repose sur ses lauriers antérieurs. De leur côté, les tigres se retirèrent à l’extrémité du cirque et y conservèrent une si piteuse immobilité que les spectateurs, indignés, après les avoir criblés d’injures, essayèrent, en leur lançant des pierres, de les arracher à leur torpeur. Rien n’y fit. Les félins reçurent les projectiles sans broncher, et, quant à l’éléphant, celui-ci se refusa obstinément à aller relancer ses adversaires dans leurs coins. Force fut de relever les grilles des cages que les fauves se hâtèrent de réintégrer prudemment.

Le spectacle paraissait manqué. Un peu honteux, le vieux prince présentait déjà ses excuses à ses hôtes, lorsque l’un des officiers suggéra l’idée de mettre en présence l’un des tigres et une bufflonne sauvage. Cette idée fut agréée sur le champ. On planta un pieu dans l’arène. À ce pieu l’on attacha un jeune veau de quelques mois. Après quoi l’on fit pénétrer la mère, bête superbe dont le large front était garni de cornes gigantesques.

C’était une femelle de bullock, de la grande race qui descend du Sind. Le mufle, court, se terminait à des naseaux fumants. Une écume incessante humectait la bouche. Les yeux, sanglants, roulaient en dessous avec des regards farouches et menaçants. L’encolure, elle aussi très courte, se reliait à un poitrail énorme et dénotait une prodigieuse vigueur dans l’animal. Certes, la vue seule pro- mettait un combat plein d’émouvantes péripéties ; mais nul, dans l’assistance, n’eût osé prévoir un triomphe du ruminant sur le carnassier.

On ouvrit l’une des grilles. Tenu en méfiance par l’expérience précédente, le bâgh se fit prier pour sortir de sa cage. On dut le piquer au travers des barreaux. Mais, une fois debout, et quand il eut d’un coup d’œil envisagé l’arène, il prit résolument son parti. D’un seul bond, il franchit sept ou huit mètres, et vint tomber, avec une légèreté d’oiseau, sur le sable de la piste.

À sa vue, le veau, avec un beuglement d’angoisse, s’élança vers sa mère, tirant à s’étrangler sur la corde qui le retenait au poteau. De son côté, la bufflonne, un instant indécise, fit un pas en avant pour couvrir sa progéniture.

Il s’était fait un silence absolu. On aurait pu entendre les poitrines haleter.

Le tigre bâilla, s’étira, feignit de se rouler dans le sable, s’aiguisa les griffes à la palissade de bambous, puis, se relevant brusquement, décrivit une série de courbes gracieuses qui se fermaient en cercle à l’entour des deux bœufs. Le bullock pivotait sur place, lui présentant toujours ses redoutables cornes, et le félin n’osait risquer une attaque de front.

Mais il avait pour lui l’avantage de sa souplesse et de son agilité. Tout-à-coup il prit un essor prodigieux et vint tomber à quinze pas de la mère, menaçant sa croupe. Celle-ci, effrayée, fit volte-face. Alors, d’un second élan aussi étonnant, le tigre, passant par-dessus la tête de son ennemie, s’abattit sur les reins du pauvre veau, lequel, avec une plainte déchirante s’affaissa sous ce choc irrésistible.

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