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Les Joyeuses Commères de Windsor

William Shakespeare · 1842 · Free in the US

26,518 words · about 1 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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French
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1842
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26,518 words · about 1 h 51 min
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Contents (2)

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Traduction Laroche, 1842

SIR JOHN FALSTAFF. FENTON, amant d’Anna Page. CERVEAUVIDE, juge de paix.

NIGAUDIN, cousin de Cerveauvide. | ROBIN, page de Falstaff.

| SIMPLE, laquais de Nigaudin. BARBET, laquais du docteur Caïus.

WILLIAM PAGE, jeune fils de M. Page. | Mme FORD.

SIR HUGUES EVANS, ministre gallois. | Mme PAGE. MISS ANNA PAGE, sa fille.

LE DOCTEUR CAIUS, médecin français. | Mme VABONTRAIN, gouvernante du docteur Caïus.

L’HÔTE de l’auberge de la Jarretière. | DOMESTIQUES de Page, de Ford, etc.

La scène est à Windsor et dans les environs.

À Windsor, devant la maison de M. Page.

Vous avez beau dire, sir Hugues, je porterai l’affaire devant la chambre étoilée. Vingt sir John Falstaff ne me feront pas peur, et on ne se jouera pas impunément de Robert Cerveauvide, écuyer.

Juge de paix dans le comté de Glocester, et coram.

Oui, cousin Nigaudin ; et cus talorum.

Et ratolorum encore ; gentilhomme né, le ministre, qui signe armigero, dans tous les actes, billets, mandats, quittances ou obligations quelconques.

Oui-da, nous le faisons ; et depuis trois cents ans nous n’avons pas cessé de le faire.

Tous ses successeurs décédés avant lui l’ont fait, et tous ses ancêtres qui viendront après lui pourront en faire autant. Ils pourront mettre douze brochets dans leurs armes.

C’est un vieux blason.

Douze brochets vont bien dans un vieux blason.

Le brochet est un poisson frais ; c’est du poisson salé qu’un vieux blason.

Puis-je prendre quartiers, cousin ?

Vous le pouvez, en vous mariant.

Tant pis s’il prend quartier.

Pas du tout.

Si fait, par Notre-Dame ! s’il prend un quartier de votre blason, il ne vous en restera plus que trois, dans mon humble opinion : mais laissons cela. S’il est vrai que sir John Falstaff vous ait fait une insulte, je suis homme d’église, et je m’estimerai heureux d’amener entre vous un compromis, et d’obtenir pour vous des réparations convenables.

Le conseil en sera juge. Il y a eu actes de violence.

Il ne convient pas que le conseil juge des actes de violence ; de pareils actes n’attestent pas l’oubli de la crainte de Dieu ; le conseil, voyez-vous, est juge des délits qui montrent l’oubli de la crainte de Dieu, et non des actes de violence : tenez-vous-le pour dit.

Ah ! sur ma vie, si je redevenais jeune, l’affaire se terminerait à la pointe de l’épée.

Au lieu d’épée, il vaut mieux que ce soient des amis qui terminent la querelle. D’ailleurs, j’ai encore en tête un autre projet, qui peut-être ne laisse pas d’être raisonnable : vous connaissez miss Anna Page, fille de monsieur George Page, une jolie fleur de virginité, par ma foi !

Miss Anna Page ? qui a des cheveux bruns et une petite voix, comme toutes les femmes ?

Elle-même. Son grand-père en mourant (Dieu veuille lui accorder une heureuse résurrection !) lui a légué sept cents livres sterling, en or et en argent, pour l’époque où elle aura atteint sa dix-septième année ; or, nous ne ferions pas mal de laisser là nos altercations et nos querelles, et d’amener un mariage entre monsieur Abraham Nigaudin et miss Anna.

Son grand-père, dites-vous, lui a laissé sept cents livres sterling ?

Oui, et son père lui en laissera davantage encore.

Je connais la jeune personne : elle a de bonnes qualités.

Ce sont de bonnes qualités que sept cents livres sterling et des espérances.

Eh bien, voyons l’honnête monsieur Page. Falstaff est-il chez lui ?

Vous dirai-je un mensonge ? Je méprise le mensonge, comme je méprise un homme faux, ou comme je méprise celui qui n’est pas sincère. Le chevalier sir John est ici ; laissez-vous donc guider, je vous prie, par qui vous veut du bien. Je vais frapper à la porte et demander monsieur Page. (Il frappe.) Holà ! Dieu bénisse ce logis !

Arrive

Qui est là ?

C’est, avec la bénédiction de Dieu, votre ami Evans, le juge de paix Cerveauvide et monsieur Nigaudin, qui peut-être vous contera une autre histoire, si les choses vont à votre goût.

Messieurs, je suis bien aise de vous voir en bonne santé. Je vous remercie du gibier que vous m’avez envoyé, monsieur Cerveauvide.

Je suis charmé de vous voir, monsieur Page ; mille bénédictions pour votre bon cœur ! J’aurais souhaité que le gibier fût meilleur : il a été mal tué. Comment se porte l’excellente madame Page ? Croyez que je vous aime toujours de tout mon cœur, là, de tout mon cœur.

Monsieur, je vous ai bien de l’obligation.

C’est moi qui suis votre obligé, monsieur, en vérité, je vous l’assure.

Je suis charmé de vous voir, mon cher monsieur Nigaudin.

Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur ? J’ai entendu dire qu’il a été dépassé aux courses de Cotsale.

La question est restée indécise, monsieur.

Vous ne voulez pas en convenir, vous ne voulez pas en convenir.

Il n’en conviendra pas ; — c’est votre faute ; c’est votre faute. C’est un chien excellent.

Un chien détestable.

Non, monsieur, c’est un bon et beau chien ; puis-je dire davantage ? Je vous répète qu’il est aussi bon que beau. Sir John Falstaff est-il ici ?

Monsieur, il est chez moi ; et je serais charmé de vous servir de médiateur.

C’est parler comme doit parler un chrétien.

J’ai à me plaindre de lui.

Il l’avoue en quelque sorte.

Si l’offense est avouée, elle n’est pas réparée ; n’est-il pas vrai, monsieur Page ? Il m’a offensé, cela est certain, c’est positif. Croyez-moi, Robert Cerveauvide se dit offensé.

Voici venir sir John.

Arrivent .

Eh bien, monsieur Cerveauvide, vous voulez donc porter plainte contre moi ?

Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mes cerfs, et pénétré de force dans la loge de mon garde.

Mais non caressé sa fille.

C’est bien, c’est bien ; vous répondrez de tout cela.

Je vais répondre sur-le-champ ; j’ai fait tout cela : voilà ma réponse.

Le conseil en connaîtra.

Tant mieux, le conseil se moquera de vous.

Pauca verba, sir John ; donnez-nous de bonnes paroles.

De bonnes paroles ? bon chat bon rat. Nigaudin, je vous ai bosselé la tête, qu’avez-vous à dire contre moi ?

Ma foi, monsieur, j’ai dans ma tête des motifs de plainte contre vous et contre vos escrocs Bardolphe, Nym et Pistolet ; ils m’ont entraîné à la taverne ; là, ils m’ont grisé, puis ont vidé mes poches.

Fromage de Banbury !

Cela ne me fait rien.

Méphistophélès !

Cela m’est égal.

Rognure, te dis-je, pauca, pauca ! rognure ! et voilà.

Où est Simple, mon laquais ? pouvez-vous me le dire, mon cousin ?

Silence, je vous prie ! entendons-nous. Si je ne me trompe, il y a trois arbitres dans cette affaire : à savoir, monsieur Page, c’est-à-dire monsieur Page ; et puis il y a moi, c’est-à-dire moi ; le troisième et dernier arbitre est mon hôte de la Jarretière.

Nous pouvons, nous trois, entendre l’affaire, et tout terminer entre eux.

Fort bien ; j’écrirai sur mon calepin un exposé de l’affaire ; ensuite nous travaillerons la cause avec toute la discrétion dont nous sommes capables.

Pistolet !

Il vous écoute de toutes ses oreilles.

Par le diable et ses cornes, quelle phrase est celle-là : écouter de toutes ses oreilles ? Sur ma parole, c’est de l’affectation.

Pistolet, as-tu volé la bourse de monsieur Nigaudin ?

Oui, j’en jure par ces gants, et si je mens, puissé-je ne jamais remettre les pieds dans ma grande chambre ! Il m’a volé vingt-huit pence en pièces de six pence toutes neuves, et deux shillings d’Edouard, que j’avais achetés d’Yead Miller à raison de deux shillings deux pence pièce ; j’en jure par ces gants.

Pistolet, ces faits sont-ils fondés en vérité ?

Ils sont fondés en fourberie, puisqu’il s’agit de bourse volée.

Tais-toi, étranger des montagnes. Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette latte d’arlequin (montrant Nigaudin) ; je veux une rétractation de sa bouche, une rétractation immédiate : écume et fange, tu en as menti !

En ce cas, j’en jure par ces gants, (montrant Nym) c’était donc lui ?

Prenez garde à vous, monsieur Nigaudin ; ne m’échauffez pas la bile ; si vous vous frottez à moi, je vous dirai : Qui touche mouille, et voilà.

Par ce chapeau, il faut que ce soit ce visage rouge qui ait fait le coup ; car, bien que je ne me rappelle pas ce que j’ai fait quand vous m’avez eu grisé, cependant je ne suis pas complètement un âne.

Que dis-tu à cela, visage écarlate ?

Pour ce qui est de moi, je dis que monsieur était tellement gris, qu’il en avait perdu les cinq essences.

L’ignorant ! il veut dire les cinq sens.

Et ayant le cerveau pris, voyez-vous, il était, comme on dit, dans les vignes du Seigneur, et avait dépassé toutes les limites raisonnables.

Il me semble aussi me rappeler que vous parliez latin ; mais n’importe : à l’avenir, si jamais je me grise, ce sera en compagnie honnête, civile et probe, avec des gens qui ont la crainte du Seigneur, et non avec des filous ivrognes.

Dieu me juge, voilà un sentiment vertueux !

Vous voyez, messieurs, que tous les faits sont niés ; vous l’entendez ?

Arrive , apportant du vin : et

la suivent.

Ma fille, remportez ce vin ; nous boirons à la maison.

O ciel ! miss Anna Page !

Comment vous portez-vous, madame Ford ?

Sur ma parole, madame Ford, vous êtes la bienvenue. Avec votre permission, madame Ford…

Ma femme, dites bonjour à ces messieurs. Venez, messieurs, nous avons à dîner un pâté au gibier, tout chaud ; venez, j’espère que nous noyerons sous nos rasades toute hostilité.

Tous entrent chez M. Page, à l’exception de Cerveauvide, Nigaudin et Evans.

Je donnerais quarante shillings pour avoir maintenant mon livre de chansons et sonnets.

Arrive .

Eh bien, Simple, où étais-tu donc ? Il faut que je me serve moi-même, n’est-ce pas ? As-tu sur toi le livre des énigmes !

Le livre des énigmes ! Ne l’avez- vous pas prêté à Alice Gateaucourt, à la Toussaint dernière, quinze jours avant la Saint-Michel ?

Allons, cousin, allons, nous vous attendons. Un mot, cousin ; une proposition est faite, une sorte de proposition, tirée de loin, par sir Hugues que voici ; me comprenez-vous ?

Oui, certes, mon cousin, vous me trouverez raisonnable ; s’il en est ainsi, je ferai ce que demande la raison.

Mais veuillez me comprendre.

Je vous comprends, mon cousin.

Écoutez-le, monsieur Nigaudin ; je vous expliquerai la chose, si vous vous en jugez capable.

Je ferai ce que mon cousin Cerveauvide me dira de faire ; excusez-moi, s’il vous plaît ; il est juge de paix dans son comté, tout humble personnage que je suis.

Mais ce n’est pas là la question : il s’agit de votre mariage.

Oui, c’est là la question : il s’agit de vous marier avec miss Anna Page.

Mais cela étant, je suis prêt à l’épouser, à des conditions raisonnables.

Mais vous sentez-vous de l’affection pour elle ? sachons cela de votre bouche ou de vos lèvres — car divers philosophes estiment que les lèvres font partie de la bouche — en un mot, vous sentez-vous disposé favorablement pour cette jeune fille ?

Cousin Abraham Nigaudin, pourrez-vous l’aimer ?

Je l’espère, mon cousin ; je ferai ce qu’il convient à un homme raisonnable de faire.

Mais par les bienheureux du paradis, dites-nous d’une manière positive si vous croyez pouvoir fixer sur elle vos affections.

Répondez. L’épouseriez-vous avec une bonne dot ?

Je ferais pour vous complaire, mon cousin, des choses plus difficiles que celles-là sous tous les rapports.

Comprenez-moi donc, comprenez-moi, mon cher cousin ; ce que j’en fais n’est que pour vous agréer. Croyez-vous pouvoir aimer cette jeune personne ?

Sur votre demande, mon cousin, je suis prêt à l’épouser ; si dans les commencements l’amour n’est pas grand, le ciel et une plus ample connaissance pourront le faire décroître quand nous serons mariés et que nous nous connaîtrons mieux l’un l’autre. J’espère que l’intimité produira entre nous une désaffection plus vive. Quoi qu’il en soit, si vous me dites : Epousez-la, je l’épouserai ; c’est à quoi je suis très- dissolu et très-dissolument.

Voilà une réponse fort sage, sauf le mot dissolument au lieu de résolument ; mais son intention est bonne.

Je le crois.

S’il en est autrement, puissé-je être pendu, là !

Revient .

, Voici venir la belle miss Anna ! Que ne puis-je rajeunir pour l’amour de vous, miss Anna !

Le dîner est servi. Messieurs, mon père désire l’honneur de votre compagnie.

Je me rends à ses ordres, miss Anna.

Dieu soit béni ! je ne veux pas être absent au bénédicité.

Vous plaît-il, monsieur, de venir ?

Non vraiment, je vous remercie ; je suis fort bien.

Le dîner vous attend, monsieur.

Merci, je n’ai pas faim. ( Simple.) Va, drôle, quoique tu sois mon laquais, va servir mon cousin Cerveauvide.

Tout juge de paix qu’on est, on peut accepter les services du laquais de son ami ; je n’ai encore à mon service que trois hommes et un petit garçon, jusqu’à ce que ma mère soit morte. Mais qu’importe ? en attendant, je vis comme un pauvre gentihomme.

Je ne rentrerai point sans vous, monsieur ; personne ne s’asseoira que vous ne soyez venu.

Je ne mangerai rien, sur ma parole ; je ne vous en remercie pas moins.

Je vous en prie, monsieur, veuillez entrer.

Merci, je préfère me promener ici. Je me suis meurtri le menton l’autre jour en faisant des armes avec un maître d’escrime ; trois bottes pour un plat de pruneaux cuits ; depuis ce temps, je ne puis supporter l’odeur d’un mets chaud. Pourquoi vos chiens aboyent-ils comme cela ? Y a-t-il des ours dans la ville ?

Je pense qu’il y en a, monsieur, je l’ai entendu dire.

J’aime beaucoup ce divertissement ; ce n’est pas que je n’y trouve à redire autant qu’homme d’Angleterre. Vous avez peur, n’est-ce pas, quand vous voyez l’ours déchaîné ?

Certainement, monsieur.

Moi, maintenant, j’y suis fait : vingt fois j’ai vu Sackerson lâché ; je l’ai même pris par le bout de sa chaîne : mais je vous assure que sur son passage les femmes jetaient des cris, mais des cris ! Il est vrai que les femmes ne les peuvent souffrir ; ce sont de hideuses créatures.

Revient .

Venez donc, mon cher monsieur Nigaudin ; nous vous attendons.

Je n’ai besoin de rien prendre, monsieur, je vous remercie.

Parbleu ! vos excuses sont inutiles, monsieur ; venez, venez.

Passez le premier, je vous prie.

Voyons, monsieur, avancez.

Miss Anna, veuillez, passer la première.

. Non, monsieur, après vous.

Je ne passerai certainement pas le premier, là ; je ne vous ferai pas cette impolitesse.

Je vous en prie, monsieur.

Eh bien, j’aime mieux être incivil qu’importun ; mais c’est manquer à ce qui vous est dû, là.

Même lieu.

Arrivent .

Allez ; demandez qu’on vous indique la maison du docteur Caïus ; là demeure une certaine Vabontrain qui est sa bonne, ou sa gouvernante, ou sa cuisinière, ou sa lingère, sa blanchisseuse et sa repasseuse.

Bon, monsieur.

Voilà qui est meilleur encore ; donnez-lui cette lettre : car cette femme est très-liée avec miss Anna Page, et cette lettre a pour objet de l’engager à appuyer les prétentions de votre maître auprès de miss Anna. Partez, je vous prie : je vais finir mon dîner ; on attend encore la poire et le fromage.

Une chambre dans l’auberge de la Jarretière.

Arrivent

et .

Mon hôte de la Jarretière !

Que dit ma grosse tour ? parlez savamment et sagement.

Franchement, mon hôte, il faut que je réforme quelques-uns de mes gens.

Congédiez, mon gros Hercule ! cassez-les, morbleu ! qu’ils partent, qu’ils détalent !

Savez-vous que je dépense dix livres sterling par semaine ?

Vous êtes un empereur, un Céar. Je prends Bardolphe à mon service ; il tirera mon vin, il mettra mes tonneaux en perce. Est-ce entendu, mon gros Hector ?

Faites, mon cher hôte.

J’ai dit. (À Bardolphe.) Suis-moi. Viens que je t’apprenne à faire mousser la bière et pétiller le vin. Je n’ai qu’une parole, suis-moi.

Suis-le, Bardolphe : c’est un bon état que celui de sommelier. D’un vieux manteau on fait une jaquette neuve, d’un laquais usé un sommelier tout frais. Pars, adieu.

C’est un état que j’ai souvent souhaité ; je réussirai.

Lâche coquin ! consentir à manier le fausset !

Son père était ivre quand il l’a fait : voilà qui est finement dit, j’espère. Il n’a pas l’âme héroïque, et voilà.

Je suis enchanté de m’être défait de cette boîte à l’amadou ; il volait trop ouvertement. Dans ses filouteries il ressemblait à un chanteur inhabile : il n’observait pas la mesure.

Le talent consiste à voler à la minute.

Voler, fi donc ! les gens sages appellent un vol un transfert.

Je vous avouerai, mes enfants, que je suis au bout de mon rouleau.

Au bout du fossé la culbute.

Il n’y a pas de remède ; il faut que je grappille, que j’aie recours aux expédients.

Il faut que les petits des corbeaux aient leur pâtée.

Qui de vous connaît dans cette ville un nommé Ford ?

Je connais le pèlerin ! c’est un homme riche.

Mes enfants, je vais vous confier mes projets. J’ai en ce moment…

Plus de deux aunes de circonférence.

Trve de plaisanteries, Pistolet. Il est vrai que j’ai à peu près deux aunes en rotondité ; mais il ne s’agit pas de cela maintenant. Je voulais vous dire que j’ai le projet de faire ma cour à madame Ford ; je la crois bien disposée en ma faveur : tout en découpant une volaille, elle discourt, elle lance des œillades agaçantes. Je comprends où elle veut en venir ; l’expression la moins flatteuse de toute sa conduite, traduite en bon anglais, signifie : Je suis toute à vous, sir John Falstaff.

Il l’a soigneusement étudiée, et nous en donne en anglais une traduction libre.

Il a jeté l’ancre à une fière profondeur : ce mot-là est-il passable ?

Or, le bruit court qu’elle a la disposition de la bourse de son mari. Elle a des légions d’anges à ses ordres.

Ayez aux vôtres un nombre égal de démons, et donnez-lui la chasse.

Voilà qui va bien ; c’est bon : menez-moi les anges bon train.

Je lui ai écrit une lettre que voici ; et en voilà une autre pour madame Page, qui me fait pareillement les yeux doux, et que j’ai surprise promenant sur mes dehors un judicieux regard. Les rayons de ses yeux ont doré parfois mon pied, parfois mon ventre majestueux.

Alors c’est le soleil brillant sur du fumier.

Je te remercie de ce mot-là.

Elle parcourt toute ma personne avec des regards si pleins de convoitise, que l’appétit de ses yeux me brûle comme un verre ardent ! Cette lettre-ci lui est destinée : c’est elle aussi qui tient les cordons de la bourse : elle sera pour moi une Guinée véritable, une Côte-d’Or et d’Abondance. Je tirerai à vue sur l’une et sur l’autre : elles seront mes banquiers, mes Indes orientales et occidentales, et je commercerai avec toutes deux. (À Pistolet.) Toi, porte cette lettre à madame Page. (À Nym.) Et toi, porte celle-ci à madame Ford. Nous prospérerons, mes enfants, nous prospérerons.

Moi, avec une épée au côté, je jouerais le rôle de Pandarus le Troyen ! Non, certes ; que Lucifer emporte le tout !

Je ne ferai point de bassesse : voilà votre lettre ; je veux garder ma réputation.

Donnez, drôles ! (À Robin.) Toi, va porter ces lettres adroitement. Sers-moi de chaloupe, et cingle vers ces rivages d’or. (À Pistolet et à Nym.) Hors d’ici, vauriens ! dissolvez-vous comme de la grêle ; filez, détalez, haut le pied ; allez dans votre chenil, canaille. Falstaff apprendra à imiter son siècle, à vivre d’expédients. Coquins, laissez-moi seul avec mon page galonné.

Que les vautours te déchirent les boyaux ! Il y a encore des dés pipés au monde pour duper riches et pauvres. J’aurai encore six pence en poche, que toi tu n’auras pas un denier, vil Turc de Phrygie !

J’ai en tête des projets de vengeance.

Tu veux te venger ?

Oui, par le firmament et ses étoiles !

Avec le fer ou la ruse ?

Avec l’un et l’autre. Je vais révéler à Page le secret de cet amour.

.

Et moi, je m’en vais à l’instant

Conter à Ford le piège qu’on lui tend ;

Lui dire que Falstaff, dans son impure flamme,

Veut lui gripper son or et lui souffler sa femme.

Je ne laisserai point refroidir ma colère : j’exciterai Page à recourir au poison ; je le rendrai jaune de jalousie ; car ces changements de physionomie sont un augure redoutable ; et voilà.

Tu es le Mars des mécontents : je te seconderai ; allons, marche. Ils sortent.

Une chambre chez le docteur Caïus.

Entrent .

Jean Barbet, va, je te prie, à la fenêtre, et regarde si tu vois venir mon maître, le docteur Caïus : s’il arrivait maintenant et trouvait quelqu’un à la maison, il ferait un train à faire perdre patience au bon Dieu et aux sujets du roi.

Je vais faire le guet.

Va, et je te promets que nous aurons un posset ce soir, à la dernière lueur d’un feu de houille. Un honnête garçon, plein de bonne volonté, la meilleure pâte de domestique qui se puisse voir ; point rapporteur, pas le moindre fiel ; son plus grand défaut est d’être trop adonné à la prière ; sous ce rapport il est quelquefois répréhensible : mais chacun a son défaut ; laissons cela. (À Simple.) Votre nom, dites-vous, est Pierre Simple ?

Oui, faute d’un meilleur.

Et monsieur Nigaudin est votre maître ?

Comme vous dites.

Ne porte-t-il pas une grande barbe ronde comme le tranchet d’un gantier ?

Non, madame. Il a une petite figure de rien du tout, avec une barbe rare, de couleur jaune, comme la barbe de Caïn.

Un homme d’un caractère doux, n’est-ce pas ?

Oui sans doute : mais il est homme à jouer des mains autant que le plus fier ; il s’est battu contre un garde-chasse.

Comment dites-vous ? Oh ! je dois me le rappeler ! Ne porte-t-il pas comme qui dirait la tête haute ? Et ne piaffe-t-il pas en marchant ?

En effet.

Fort bien ; que Dieu n’envoie pas de plus mauvais parti à miss Anna Page ! Dites à monsieur le ministre Evans que je ferai ce que je pourrai pour votre maître : Anna est une bonne fille, et je souhaite…

Rentre .

Sauvez-vous ! voilà mon maître qui vient.

Nous allons tous être dans de beaux draps ! Venez vite ici, jeune homme ; cachez-vous dans ce cabinet. (Elle fait entrer Simple dans un cabinet.) Il ne restera pas longtemps. Hé ! Jean, ici, Jean ; va t’informer de notre maître ; il ne rentre pas, et je crains qu’il ne soit malade. (Elle fredonne.) Tra, la, la, la.

Entre .

Qu’est-ce que vous chantez là ? Je n’aime pas ces enfantillages. Allez, je vous prie, me chercher dans le cabinet une boîte verte ; entendez-vous ce que je vous dis ? une boîte verte.

Je vais vous la chercher. (À part.) Je suis bien aise qu’il n’y ait pas été lui-même : s’il avait trouvé ce jeune homme, il serait devenu furieux.

Ouf ! ouf ! ouf ! ma foi, il fait chaud. Je m’en vais à la cour pour une grande affaire.

Est-ce cela, monsieur ?

Oui ; mettez-la dans ma poche, dépêchez-vous ! Où est ce drôle de Barbet ?

Jean Barbet ! Jean !

Me voilà, monsieur.

Jean Barbet, ou Gilles Barbet, prends la rapière, et suis-moi à la cour.

Elle est là sous le vestibule.

Sur ma foi, je tarde trop. Que diantre allais-je oublier ? Il y a dans mon cabinet des simples qu’il faut absolument que j’emporte.

Mon Dieu ! il va trouver ce jeune homme ! Dans quelle fureur il va se mettre !

diable ! diable ! qu’est-ce qu’il y a dans mon cabinet ? Un voleur, un larron ! (Faisant sortir Simple, qu’il tient par le collet.) Barbet, ma rapière !

Mon cher maître, contenez-vous.

Et pourquoi me contiendrais-je ?

Ce garçon est un honnête homme.

Que peut faire un honnête homme dans mon cabinet ? Je ne comprends pas qu’un honnête homme vienne dans mon cabinet.

Je vous en conjure, ne soyez pas si flegmatique ; je vais vous dire ce qu’il en est. Ce jeune homme venait me voir de la part du ministre Hugues.

C’est vrai, monsieur ; j’étais chargé de…

De grâce ! taisez-vous.

Retenez votre langue. ( Simple.) Toi, continue.

Je venais prier cette honnête dame, votre gouvernante, de vouloir bien parler à miss Anna en faveur de mon maître, qui la demande en mariage.

Voilà tout, monsieur ; mais à l’avenir je ne mettrai plus ma main au feu sans nécessité.

Sir Hugues t’envoie, dis-tu ? ( Barbet.) Barbet, baille-moi du papier. ( Simple.) Attends un instant.

Je suis charmée de lui voir prendre la chose si tranquillement ; s’il avait été en colère tout de bon, il aurait fait un tapage ! Quoi qu’il en soit, jeune homme, je ferai pour votre maître ce que je pourrai : la vérité est que le médecin français, mon maître, je puis l’appeler mon maître, voyez-vous, car je tiens sa maison ; je lave, je repasse, je brosse, je cuis, je nettoie, j’apprête le boire et le manger, je fais les lits, et tout cela moi-même…

C’est bien de l’ouvrage pour une personne.

Vous croyez ? Oui, certes, c’est bien de l’ouvrage ; aussi je me couche tard et me lève matin. Je vous dirai donc entre nous (n’en parlez à personne) que mon maître est lui-même amoureux de miss Anna ; mais, malgré cela, je connais les sentiments d’Anna : ils ne sont ni de ce côté ni de celui-là.

Magot de la Chine, remets cette lettre à sir Hugues ; c’est un cartel, morbleu ! je veux lui couper la gorge dans le parc ; je veux apprendre à vivre à ce Chinois de prêtre. Tu peux partir, il ne fait pas bon ici pour toi ; — morbleu ! je démantibulerai sa carcasse ; je ne lui laisserai pas un os à jeter à son chien.

Hélas ! le ministre ne parle que pour un de ses amis.

C’est égal ; ne m’avez-vous pas dit que miss Anna serait ma femme ? Morbleu ! je tuerai ce prêtre imbécile ; et j’ai pris pour mesurer nos épées mon hôte de la Jarretière ; morbleu ! je veux avoir miss Anna pour femme.

Monsieur, cette fille vous aime, et tout ira bien ; il faut laisser bavarder les gens, que diantre !

Barbet, viens avec moi à la cour. ( Mme Vabontrain.) Rappelez-vous que si je n’ai pas miss Anna je vous mettrai à la porte. Marche derrière mes talons, Barbet.

L’imbécile ! Oh ! je connais les sentiments de miss Anna ; nul ne les connaît mieux que moi et n’a plus d’empire sur elle, grâce à Dieu !

Holà ! y a-t-il quelqu’un ?

Qui est là ? approchez-vous de la maison, je vous prie.

Entre .

Eh bien, ma bonne madame Vabontrain, comment va ?

D’autant mieux que vous avez la bonté de me le demander.

Quelles nouvelles ? Comment se porte la charmante miss Anna ?

Ma foi, monsieur, elle est toujours jolie, honnête et douce ; et c’est une fille qui a de l’amitié pour vous, je puis vous le dire en passant, et j’en bénis le ciel.

Pensez -vous que je réussisse ? Ne perdrai-je pas mes peines ?

Ma foi, monsieur, tout dépend de celui qui est là-haut ; toutefois, monsieur Fenton, je jurerais sur la Bible qu’elle vous aime. N’avez-vous pas un signe au-dessus de l’œil ?

Oui, sans doute ; eh bien, après ?

Oh ! c’est qu’il y a toute une histoire sur ce signe-là ! Allez, elle est bien enfant, ce qui ne l’empêche pas d’être la plus honnête fille qui ait jamais rompu le pain : nous en avons eu pour une heure à parler de ce signe. Je ne ris jamais d’aussi bon cœur que dans la compagnie de cette enfant-là ! c’est dommage qu’elle soit trop adonnée à la mélancolie et à la rêverie ; pour ce qui est de vous, allez, il suffit.

Fort bien ! je la verrai aujourd’hui. Tenez ! (lui donnant de l’argent) voilà pour vous ; que j’aie votre voix en ma faveur. Si vous la voyez avant moi, recommandez-moi à son souvenir.

Oui, certes, je n’y manquerai pas ; quand nous nous reverrons, je vous reparlerai de ce signe et des autres galants.

C’est bien. Adieu ! je suis pressé.

Adieu ! monsieur… C’est véritablement un honnête homme ; mais Anna ne l’aime pas, car je connais ses sentiments mieux que personne. Sotte que je suis, qu’ai-je oublié ?

.

Devant la maison de M. Page.

Arrive , tenant une lettre.

Quoi ! j’aurai échappé aux billets doux au printemps de ma beauté, et j’y serai en butte maintenant ! Voyons !

« Ne me demandez pas pourquoi je vous aime ; car, bien que

» l’amour prenne quelquefois la raison pour médecin, il ne l’admet

» pas pour conseiller. Vous n’êtes plus jeune, moi non plus ;

» motif de plus pour qu’il y ait sympathie entre nous ; vous

» aimez le bon vin, moi de même ; quelle meilleure preuve de

» sympathie que celle-là ? Qu’il vous suffise, si toutefois l’amour

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