Chapitre 1
NOUVELLE DU CAUCASE
(1852)
Tout est calme à Moscou. Rarement, très rarement, un bruit de roues s’entend sur la chaussée gelée. Aux fenêtres, il n’y a plus de lumières, et les réverbères sont éteints. Des églises se répand le son des cloches qui, en vibrant sur la ville endormie, annoncent l’approche du matin. Les rues sont désertes. Parfois, de ci de là, un cocher de nuit conduit son traîneau sur le sable mêlé de neige, s’arrête de l’autre côté de la rue, puis s’endort en attendant un voyageur. Une vieille femme se rend à l’église où quelques cierges, placés sans symétrie et que reflètent les cadres dorés, brillent d’une vive lueur. Les travailleurs, après une longue nuit d’hiver, se lèvent déjà et s’en vont à leur besogne.
Et chez les maîtres, la soirée dure encore.
Par une des fenêtres du restaurant Chevalier, à travers les vitres closes, filtre la lumière, interdite par la loi, à cette heure tardive. Près du perron, stationnent à la file des voitures, des traîneaux, des fiacres. Une troïka de poste attend aussi. Le portier emmitouflé, en se serrant, paraît se cacher à l’angle de la maison.
« Que font-ils là toute la nuit ? » pense un valet qui, à moitié endormi, se tient dans l’antichambre. « Chaque fois que je suis de service, c’est la même chose ! » D’une chambre voisine, bien éclairée, éclatent les voix de trois jeunes gens assis devant une table sur laquelle se trouvent les reliefs d’un souper et du vin. L’un est petit, très soigné, maigre et laid, il regarde d’un air bienveillant et fatigué l’hôte qui est prêt à partir. Un autre, grand, est allongé près de la table couverte de bouteilles vides et joue avec la clef de sa montre. Le troisième, en polouchoubok tout neuf, marche de long en large, s’arrête parfois et écrase des amandes entre ses doigts gros et forts, aux ongles bien taillés, et il sourit sans cesse. Ses yeux et son visage sont enflammés. Il parle avec chaleur et en gesticulant, mais on voit qu’il ne trouve pas les mots, que toutes les paroles qu’il prononce ne lui semblent pas suffisantes pour exprimer tout ce qui est sur son cœur. Il sourit sans cesse.
— Maintenant on peut tout dire — prononça le voyageur — ce n’est pas que je veuille me justifier, mais au moine, je voudrais que tu comprisses cette affaire comme je la comprends et non pas comme le vulgaire peut l’envisager. Tu dis que je suis coupable envers elle — disait-il à celui qui le regardait avec bonté.
— Oui, coupable, — répondit le jeune homme petit et laid. Et son regard parut exprimer encore plus de bonté et de fatigue.
— Je sais pourquoi tu dis cela, — continua le voyageur, — selon toi, être aimé c’est le même bonheur qu’aimer, et une fois atteint, il suffit pour toute la vie.
— Oui, c’est suffisant, mon âme ! C’est plus qu’il ne faut, — affirma le jeune homme petit et laid en ouvrant et fermant les yeux.
— Mais pourquoi ne pas aimer soi-même ? — dit celui qui était prêt à partir. Il réfléchit et regarda son ami avec commisération. — Pourquoi ne pas aimer ? On ne connaît pas l’amour… Non, être aimé c’est un malheur, un malheur quand on se sent coupable de ne pas payer de retour, et qu’on ne peut le faire. Ah ! mon Dieu ! — Il fit un geste d’ennui. — Si tout cela était raisonné… mais, au contraire, tout cela se fait involontairement, de soi-même. C’est comme si je volais cette affection. Et tu penses la même chose. Ne nie pas, tu dois le penser. Et le croirais-tu, de toutes les sottises et canailleries que j’ai faites en assez grand nombre dans ma vie, c’est la seule dont je ne me repente pas et dont je ne puisse me repentir. Avant comme après, je n’ai menti ni à elle, ni à moi-même. Il me semblait que cette fois j’aimais, et ensuite, je me suis aperçu que je m’étais trompé, qu’on ne peut pas aimer ainsi, et que je ne pouvais aller plus loin. Mais elle est allée plus loin. Suis-je coupable de n’avoir pas pu aimer ? Que devais-je faire ?
— Eh bien ! Maintenant, c’est fini, — dit l’ami en fumant un cigare pour dissiper le sommeil. — Une seule chose : tu n’as jamais aimé et tu ne sais pas ce que c’est.
Celui qui était en polouchoubok voulait continuer la conversation, il se prit la tête, mais il ne trouvait pas de mots pour exprimer ses pensées.
— Je n’ai pas aimé ? C’est vrai. Mais il y a en moi le désir d’aimer et on ne peut avoir ce désir plus fortement ! Et un tel amour, existe-t-il ? Il reste toujours quelque chose d’inachevé. Mais que dire, j’ai gâché mon existence, et maintenant, tu as raison, c’est fini. Je sens qu’une nouvelle vie va commencer.
— Que tu gâcheras de nouveau, — dit celui qui était sur le divan et jouait avec la clef de sa montre. Mais le voyageur ne l’entendit pas.
— Je suis triste et heureux de partir, — continua-t-il. — Pourquoi triste ? Je ne sais.
Et le voyageur se mit à parler de lui seul, sans remarquer que c’était moins intéressant pour les autres que pour lui. L’homme n’est jamais aussi égoïste que dans les moments d’enthousiasme. Alors il lui semble qu’il n’y a rien au monde de plus beau et de plus intéressant que lui-même.
— Dmitrï Andreievitch, le postillon ne veut pas attendre ! — dit en entrant un jeune domestique en pelisse, enveloppé d’un cache-nez. — Les chevaux sont ici depuis minuit, et il est maintenant quatre heures.
Dmitrï Andreievitch regarda son domestique Vanucha. À la vue de son cache-nez entortillé autour du cou, de ses bottes fourrées et de son visage endormi, il se crut appelé par une voix de l’autre monde, de ce monde de labeur, de privations, d’activité.
— Et, en effet, adieu ! — dit-il en cherchant encore un crochet non agrafé.
Malgré les conseils de ses amis, d’envoyer un pourboire au postillon, il mit son chapeau et s’arrêta au milieu de la chambre. Ils s’embrassèrent une fois, deux fois, s’arrêtèrent, ensuite s’embrassèrent une troisième fois. Celui qui était en polouchoubok s’approcha de la table, but dans une coupe qui était là, prit la main du jeune homme petit et laid et rougit.
— Non, je dirai quand même… Il faut, et je le peux, être franc avec toi parce que je t’aime… Ainsi tu l’aimes ? Je l’avais toujours pensé… hein ?
— Oui, — répondit l’ami avec un sourire encore plus doux.
— Et peut-être…
— S’il vous plaît, on m’a ordonné d’éteindre les bougies, — dit le valet somnolent qui avait pu entendre les derniers mots de la conversation et se demandait pourquoi ces messieurs disaient toujours la même chose. — Au compte de qui ordonnez-vous de faire la note ? Au vôtre ? — ajouta-t-il en parlant à celui qui était de haute taille, sachant d’avance à qui il fallait s’adresser.
— Oui, à mon compte, — répondit celui-ci. — Combien ?
— Vingt-six roubles.
Le grand jeune homme réfléchit un moment, mais ne prononça pas une parole et mit la note dans sa poche.
Entre les deux interlocuteurs la conversation suivait son cours.
— Adieu, tu es un charmant garçon ! — dit le jeune homme petit et laid, au doux regard.
Des larmes se montrèrent dans les yeux de tous deux. Ils sortirent sur le perron.
— Ah, oui, tu régleras le compte de Chevalier et tu m’écriras ? — fit le voyageur en rougissant et en s’adressant au grand.
— Bien, bien, — répondit celui-ci en mettant ses gants. — Comme je t’envie ! — ajouta-t-il spontanément quand ils se trouvèrent sur le perron.
Le voyageur s’assit dans le traîneau, s’enveloppa dans sa pelisse, et dit : « Eh bien ! Partons ! » Et il se recula dans le traîneau pour laisser de la place à celui qui lui avait déclaré l’envier. Sa voix tremblait.
Celui qui l’accompagnait prononça : « Adieu, Mitia, Dieu te donne… » Il ne désirait rien, sauf que le voyageur partît au plus vite, c’est pourquoi il ne pouvait exprimer la suite de ses vœux.
Ils se turent. De nouveau, une voix dit : « Adieu ! » Quelqu’un cria : « En route ! » Et le traîneau s’ébranla.
— Elizar, ma voiture ! — cria l’un de ceux qui restaient.
Les cochers et un cocher de maître s’agitèrent, crièrent, secouèrent les rênes. La voiture gelée grinça sur la neige.
— Excellent garçon, cet Olénine, — dit l’un de ses compagnons. — Mais quelle idée d’aller au Caucase comme junker ! Je n’en donnerais pas cinquante copeks. Tu dîneras au club demain ?
— Oui.
Et les interlocuteurs se séparèrent.
Le voyageur, serré dans sa pelisse, se sentit chaud. Il s’assit au fond du traîneau et ouvrit sa pelisse. La troïka de poste se traînait d’une rue sombre dans l’autre, devant quelques maisons qu’il n’avait jamais vues. Il semblait à Olénine que ceux-là seuls qui partaient traversaient ces rues. Autour d’eux, tout était sombre, silencieux, triste, et son âme était pleine de souvenirs, d’amour, de regrets et de larmes douces qui l’étouffaient…
Chapitre 2
« J’aime ! J’aime beaucoup ! Braves ! Bons ! » répétait-il, et il voulait pleurer. Mais pourquoi voulait-il pleurer ? Qui était brave ? Qui aimait-il beaucoup ? Il ne le savait pas bien lui-même. Parfois il regardait fixement une maison quelconque et s’étonnait qu’elle fût bâtie si étrangement. Parfois il s’étonnait de ce que le postillon et Vanucha, qui lui étaient si étrangers, se trouvassent si près de lui, et, avec eux, de se balancer et de se heurter sous les tiraillements des bricoliers qui tendaient leurs rênes glacées ; et il répétait de nouveau : « Braves, j’aime ». Une fois même, il prononça : « Bravo, admirable ! » Et il était surpris lui-même d’avoir prononcé ces mots et se demandait : « Ne suis-je pas ivre ? » Il avait bu, il est vrai, deux bouteilles de vin, mais ce n’était pas le vin seul qui produisait cet effet sur Olénine. Il se rappelait toutes les paroles intimes, qui lui semblaient des paroles , jetées à lui, comme par hasard, avant le départ. Il se rappelait les poignées de main, les regards, les silences, le son des voix qui lui disaient : Adieu, Mitia ! quand il était déjà en traîneau. Il se rappelait sa franchise brutale, et tout cela avait pour lui quelque chose de touchant. Avant le départ, non seulement les amis, les parents, non seulement les indifférents, mais même les hommes malveillants, antipathiques, tous, comme par enchantement, se trouvaient d’accord pour l’aimer plus fortement, pour lui pardonner, comme avant la confession ou à l’heure de la mort. « Peut-être m’est-il réservé de ne pas revenir du Caucase », pensa-t-il. Et il lui semblait aimer ses amis et d’autres encore, et il s’apitoyait sur lui-même. Mais ce n’est pas l’amitié qui l’attendrissait et troublait son âme à tel point qu’il ne pouvait retenir les paroles insensées qui coulaient spontanément, et ce n’est pas non plus l’amour de la femme (il n’avait encore jamais aimé) qui le mettait en cet état. L’amour égoïste, l’amour vif, juvénile, plein d’espoir pour tout ce qu’il y avait de bon dans son âme (et il lui semblait à ce moment qu’il n’y avait en elle que du bon) le faisait pleurer et prononcer des paroles dépourvues de sens.
Olénine était un jeune homme qui n’avait fini aucun cours, ni servi nulle part (pour la forme seulement il appartenait à une administration quelconque), qui avait dépensé la moitié de sa fortune, et, jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, n’avait choisi aucune carrière, ni fait quoi que ce soit. Il était ce qu’on appelle dans la société de Moscou « un jeune homme ».
À dix-huit ans, Olénine était aussi libre que peuvent l’être, seuls, les riches jeunes gens russes, de la quarantième année, qui dès le jeune âge sont restés orphelins. Pour lui, n’existait aucun frein, ni physique, ni moral. Il pouvait se permettre tout, il n’avait besoin de rien et rien ne le liait. Il n’avait ni famille ni patrie, ni foi ni besoins. Il ne croyait à rien et ne reconnaissait rien. Toutefois, ce n’était pas un jeune homme sombre, ennuyé, raisonneur, mais, au contraire, un vrai boute-en-train. Il avait déclaré que l’amour n’existait pas, mais la présence d’une femme jeune et belle le faisait toujours tressaillir. Il savait depuis longtemps que les honneurs et les titres ne sont rien ; mais involontairement, il éprouvait du plaisir quand, au bal, le prince Serge s’approchait de lui et lui adressait des paroles amicales. Mais il ne s’adonnait à toutes ses fantaisies qu’autant qu’elles ne le liaient pas. Aussitôt que lancé dans un entraînement, il commençait à sentir l’approche du travail et de la lutte, de la lutte mesquine de la vie, il se hâtait instinctivement de se détacher du sentiment ou de l’action et de reprendre sa liberté. Ainsi agissait-il dans la vie mondaine, le service, l’administration de ses biens, la musique, à , pendant un certain temps, il pensa se consacrer, et même en amour, auquel il ne croyait pas. Il se demandait où dépenser toute cette force de la jeunesse, éphémère dans la vie de l’homme ; dans l’art, dans la science, dans l’amour, dans l’activité pratique ? Il voulait appliquer non la force de l’esprit, du cœur ou de l’instruction, mais cet élan qui ne se retrouve pas, ce pouvoir, qui n’est donné qu’une fois à l’homme, de faire tout ce qu’il veut de lui-même, et comme il lui semble, de tout le monde. Il y a, il est vrai, des hommes privés de cet élan, et qui, dès en entrant dans la vie, mettent sur eux le premier collier qui se trouve, et avec lui, travaillent honnêtement jusqu’à la fin de leurs jours. Mais Olénine reconnaissait fortement en lui la présence de ce tout-puissant dieu de la jeunesse, cette capacité de se transformer en un désir, en une idée, la capacité de vouloir et d’agir, de se jeter tête baissée dans l’abîme sans fond, sans savoir pourquoi, pour quel but. Il portait en soi cette conscience, il en était fier, et sans même s’en rendre compte, il en était heureux. Jusqu’ici il n’avait aimé que lui-même et ne pouvait pas ne pas s’aimer parce qu’il en attendait quelque chose de bon et n’était pas encore désillusionné de soi-même. En quittant Moscou, il se trouvait dans cette disposition heureuse, juvénile de l’esprit où le jeune homme, ayant conscience des fautes d’autrefois, se dit tout à coup que tout cela n’était que folie, que tout le passé était déraisonnable et mesquin, qu’auparavant il ne voulait pas bien vivre, mais que maintenant, à dater de son départ de Moscou, commençait une nouvelle vie dans laquelle ces fautes ne seraient plus, vie qui ne donnerait pas de regret, mais lui assurerait le bonheur.
Comme il arrive toujours dans un long voyage, pendant les deux ou trois premiers relais, l’imagination reste à l’endroit qu’on vient de quitter, et ensuite, tout à coup, avec la première matinée qui se lève au cours de la route, elle se transporte au but du voyage et déjà construit les châteaux de l’avenir. C’est ce qui advint à Olénine.
Une fois hors de la ville, en regardant les champs couverts de neige, il se sentit heureux d’être seul au milieu de ces champs. Il s’enveloppa dans sa pelisse, se serra au fond du traîneau, se calma et s’endormit. L’adieu de ses amis l’avait touché et il commença à se rappeler le dernier hiver passé à Moscou, et les images de ce passé, interrompues d’idées et de reproches vagues, malgré lui, naissaient dans son imagination.
Il se rappela cet ami qui l’accompagnait et ses relations envers la jeune fille dont ils avaient parlé. Elle était riche. « Comment a-t-il pu l’aimer puisqu’elle m’aimait ?» — pensa-t-il. Et de vilains soupçons lui vinrent en tête. « Quand on réfléchit, on découvre beaucoup de mauvais dans les hommes. Et pourquoi n’ai-je pas aimé réellement ?» se -il. « Tous me disent que je n’aimai jamais. Suis-je donc un monstre moral ?» Et il se remémorait ses entraînements. Il se rappelait les premiers temps de sa vie mondaine, la soeur d’un de ses amis avec qui il passait des soirées entières devant la table, il revoyait la lampe éclairant ses doigts effilés occupés d’un travail, et le bas du visage beau et fin ; il se rappelait leurs conversations, toujours les mêmes, et l’embarras commun, et le sentiment perpétuel de révolte contre cette gêne dans les relations. Une voix quelconque lui disait toujours : Pas ça, pas ça, et en effet, ce n’était pas cela. Ensuite il se souvenait d’un bal et de la mazurka avec la belle D… « Comme j’étais amoureux cette nuit, comme j’étais heureux ! Et quel chagrin et quel dépit ai-je éprouvés quand je m’éveillai le lendemain et me sentis libre ! Eh bien ! Pourquoi l’amour ne vient-il pas, pourquoi ne me lie-t-il pas pieds et poings ? » pensait-il. « Il n’y a pas, il n’y a pas d’amour ! Cette voisine qui m’a dit à moi ainsi qu’à Doubrovine et au chef de la noblesse, qu’elle aime les étoiles, n’était pas non plus cela. » Et maintenant, il se rappelait ses occupations à la campagne, et là encore, il n’y avait rien où arrêter avec joie ses souvenirs. Une idée traversa son esprit. « Parleront-ils longtemps de mon départ ? » Mais à qui se rapporte le pronom ils, il l’ignore. Ensuite une certaine pensée lui fait froncer les sourcils et prononcer des sons inintelligibles. C’est le de M.Capel et de 678roubles qu’il doit à son tailleur, et il se rappelle les paroles par lesquelles il priait son tailleur d’attendre encore une année et l’expression d’étonnement et de résignation qui parut sur le visage de celui-ci. « Ah mon Dieu, ah ! mon Dieu ! » répéte-t-il en fronçant les sourcils et en s’efforçant de chasser l’insupportable pensée. « Cependant, malgré tout, elle m’aimait, » se dit-il, en pensant à la jeune fille dont ils avaient parlé avant les adieux. « Oui, si je l’épousais, je n’aurais plus de dettes, et maintenant je suis le débiteur de Vassiliev. » Et il revit la dernière soirée du jeu avec Vassiliev, au club où il était allé tout droit après l’avoir quittée, et il se rappela les demandes humiliantes de jouer encore, et le refus glacial. « Une année d’économie et tout sera payé et que le diable les emporte ! » Mais malgré cette assurance, il compte de nouveau les dettes qui restent, leurs échéances et l’époque possible du paiement. « Et je dois encore à Morel la note de Chevalier » songe-t-il, et il se remémore toute la nuit durant laquelle il a fait tant de dettes. C’était la noce avec les tziganes, cette orgie avait été organisée par des amis de Pétersbourg : Sachka B…, aide de camp, le prince D… et ce vieillard important… « Et pourquoi ces messieurs sont-ils si contents d’eux ? » pense-t-il « et pourquoi font-ils bande à part ; bande, où d’après eux, il est très flatteur d’être admis ? Est-ce parce qu’ils sont aides de camp ? C’est effrayant avec quelle sottise et quelle lâcheté ils regardent les autres. Je leur ai montré au contraire que je n’avais nulle envie de frayer avec eux. Cependant, je crois que le gérant Andréï serait très frappé de m’entendre tutoyer un personnage tel que Sachka B… colonel et aide de camp de l’empereur… Oui, personne n’a bu plus que moi à cette soirée. J’ai appris aux tziganes une nouvelle chanson, et tous écoutaient. Bien que j’aie fait beaucoup de bêtises, je suis un jeune homme très bon », pensait-il.
Le matin trouva Olénine au troisième relais. Il but du thé ; lui-même, avec Vanucha, transporta les malles et les paquets, s’installa au milieu, grave, droit, majestueux, sachant où se trouvait chaque objet : où était l’argent et combien il y en avait, où le passeport, l’autorisation d’employer les chevaux de poste, la quittance du paiement pour la chaussée, et tout lui semblait arrangé avec tant de méthode qu’il redevint gai, et que la route lointaine se présenta à lui comme une longue promenade.
Pendant la matinée et une partie de la journée, il resta tout plongé dans des calculs arithmétiques : combien ont-ils passé de verstes ? combien en reste-t-il jusqu’au prochain relais ? jusqu’à la première ville ? jusqu’au dîner ? jusqu’au thé ? jusqu’à Stavropol ? et quelle fraction de la route représente la distance déjà franchie ? Avec cela, il calculait aussi combien il avait d’argent, combien il lui en restait, combien il lui en fallait pour payer toutes ses dettes, quelle partie de ses revenus il dépenserait par mois. Vers le soir, en prenant le thé, il comptait que pour arriver à Stavropol, il avait encore à parcourir les sept onzièmes de toute sa route ; pour ses dettes, qu’il lui fallait sept mois d’économie et un huitième de toute sa fortune. Ainsi rassuré, il s’enveloppa, se rencoigna dans le traîneau et s’endormit. Son imagination était déjà dans l’avenir, au Caucase. Tous ses rêves d’avenir s’unissaient aux images des Amalat-Bek, des Circassiennes, des montagnes, des ravins, des terribles torrents et des dangers. Tout cela se présentait vaguement, obscurément ; mais la gloire qui séduit et la mort qui menace faisaient l’intérêt de cet avenir. Tantôt, avec un courage inouï et une force qui surprend tous, il tue et soumet une quantité innombrable de montagnards. Tantôt il est montagnard lui-même et avec eux, défend contre les Russes son indépendance.
Aussitôt que se présentent les détails, les anciennes connaissances de Moscou apparaissent : Sachka B…, soit avec les Russes soit avec les montagnards, lutte contre lui. Et on ne sait comment, le tailleur Capel prend part au triomphe du vainqueur.
Si, en même temps, les humiliations d’autrefois, les faiblesses, les erreurs, lui viennent en mémoire, alors ce souvenir n’est qu’agréable. Il est clair que là-bas, parmi les montagnes, les torrents, les Circassiennes, les dangers, ces erreurs ne peuvent se renouveler. Une fois qu’on s’est avoué ses fautes, c’est fini. Un rêve encore plus cher se mêlait à chaque pensée d’avenir du jeune homme. C’était le rêve de la femme. Et là-bas, dans les montagnes, elle se présentait à son imagination comme une esclave circassienne à la taille gracieuse, aux longues tresses, aux yeux soumis, profonds. Dans les montagnes, il voyait une cabane isolée et à l’entrée, elle l’attendant, pendant que lui, fatigué, couvert de poussière, de sang et de gloire, retourne vers elle. Il s’imagine ses baisers, ses épaules, sa voix douce, sa soumission. Elle est charmante, mais ignorante, sauvage, grossière. Pendant les longues soirés d’hiver, il tâche de l’instruire. Elle est intelligente, comprend facilement, bien douée elle acquiert bientôt tout le savoir nécessaire. Pourquoi pas ? Elle peut très facilement apprendre les langues, lire les œuvres de la littérature française, les comprendre ; par exemple, Notre-Dame de Paris doit lui plaire beaucoup. Même, elle arrive à parler le français. Dans un salon, elle sait avoir plus de dignité naturelle qu’une dame de la meilleure société. Elle chante avec simplicité, avec force et expression. « Ah ! quelles divagations ! » se dit-il. Et ils arrivent à une station, il faut changer de traîneau, donner un pourboire. Mais de nouveau, il cherche dans son imagination le rêve qu’il a quitté, et de nouveau se présentent à lui les Circassiennes, la gloire, le retour en Russie avec le titre d’aide de camp de l’empereur, et une femme charmante.
« Mais, il n’y a pas d’amour » se dit-il. « Les honneurs, quelle sottise ! Et six cent soixante-dix-huit roubles ?… et le pays conquis qui m’a donné plus de richesse qu’il ne m’en faut pour toute une vie. Cependant ce ne sera pas bien de profiter seul, de cette richesse. Il faut la distribuer. À qui ? Six cent soixante-dix-huit à Capel, ensuite on verra… Déjà des images confuses embrouillent sa pensée et seule la voix de Vanucha et la sensation du mouvement qui cesse troublent le sommeil sain, juvénile. Sans bien s’éveiller, au nouveau relais il monte dans un autre traîneau et va plus loin.
Le matin suivant, la même chose, les mêmes relais, les mêmes thés, les mêmes croupes de chevaux, les mêmes conversations brèves avec Vanucha, les mêmes rêves vagues, le demi-sommeil dans la soirée, et le sommeil profond, sain, jeune, pendant la nuit.
Chapitre 3
Plus Olénine s’éloigne du centre de la Russie, plus ses souvenirs semblent s’éloigner de lui. Plus il s’approche du Causase, plus son âme est réconfortée. « Partir tout à fait et ne retourner jamais, ne pas se montrer dans la société » lui venait parfois en tête. « Et ces hommes que je vois ici ne sont pas des hommes, aucun d’eux ne me connaît, aucun ne peut avoir été à Moscou, dans la société que je fréquentais et connaître mon passé. Personne de cette société ne saura comment j’ai vécu parmi ces hommes. » Et un sentiment tout nouveau pour lui, l’affranchissement de tout le passé, s’emparait de lui parmi ces êtres grossiers qu’il rencontrait sur sa route et qu’il ne considérait pas comme des hommes semblables à ses connaissances de Moscou. Plus la population était grossière, moins nombreux étaient les indices de la civilisation, plus il se sentait libre. Stavropol qu’il devait traverser l’attrista. Les enseignes, dont quelques-unes en français, les dames en voiture, les cochers stationnant sur la place, les boulevards et un monsieur en pardessus et en chapeau qui marchait sur le boulevard et regardait les passants, l’impressionnèrent péniblement. « Ces gens connaissent peut-être quelqu’une de mes connaissances », et de nouveau il se rappelait le club, le tailleur, les cartes, le monde… Après Stavropol, tout alla bien ; tout était sauvage et en outre beau et guerrier. Olénine devenait de plus en plus joyeux. Tous les Cosaques, les postillons, les maîtres de poste lui semblaient des êtres très simples avec qui on pouvait plaisanter sans façon, causer sans se soucier du rang. Tous appartenaient au genre humain, inconsciemment cher à Olénine, et tous se montraient bienveillants pour lui.
Encore sur le territoire des Cosaques du Don, on changea le traîneau pour un chariot. Après Stavropol, il faisait déjà si chaud qu’Olénine se débarrassa de sa pelisse. C’était déjà le printemps, printemps inattendu, gai pour Olénine. La nuit on ne laissait pas sortir des stanitza et l’on disait que même dans la soirée c’était dangereux. Vanucha avait déjà peur et les fusils chargés étaient placés dans la voiture. Olénine devenait de plus en plus gai. À l’un des relais, le maître de poste raconta de terribles meurtres commis récemment sur la route. « Voilà, Voilà ; ça commence ! » se disait Olénine et il attendait toujours la vue des montagnes couvertes de neige dont on lui avait parlé maintes fois. Une fois, un peu avant le soir, le postillon nogaï, lui montra du fouet la montagne qu’on apercevait à travers des nuages. Olénine se mit à regarder avec fixité ; mais le temps était sombre et les nuages couvraient à moitié la montagne. Il aperçut quelque chose de gris, de blanc, de contourné, mais, malgré tous ses efforts, il ne pouvait trouver rien de beau à l’aspect des montagnes dont il avait lu tant de descriptions, et qu’il avait si souvent entendu vanter. Il trouva que les montagnes avaient tout à fait le même aspect que les nuages, et que cette beauté particulière des montagnes couvertes de neige, dont on lui avait parlé, était une invention du même genre que la musique de Bach et l’amour, auxquels il ne croyait pas ; et il cessa de désirer voir des montagnes. Mais le lendemain matin, de bonne heure, éveillé dans son chariot à cause de la fraîcheur, au hasard il regarda vers sa droite. Le ciel était tout à fait clair. Tout à coup, il vit, à vingt pas de lui, comme il lui sembla au premier moment, d’énormes masses d’un blanc pur, aux contours légers, aux profils capricieux, nettement dessinés, et la ligne aérienne de leur sommet sur le ciel lointain. Et quand il se rendit compte de l’immense distance entre lui, les montagnes et le ciel, de la grandeur des montagnes et quand il sentit tout l’infini de cette beauté, il fut effrayé, croyant à une vision, à un rêve. Il se secoua pour s’éveiller. Les montagnes étaient toujours les mêmes.
— Qu’est-ce ? qu’est-ce donc ? — demanda-t-il au postillon.
— Les montagnes, — répondit avec indifférence le Nogaï. — Et moi aussi, je les regarde depuis longtemps — fit Vanucha ; — Comme c’est beau ! Chez nous on ne le croira pas.
Au mouvement rapide des troïkas sur la route, on eût dit que les montagnes couraient à l’horizon avec leurs sommets roses brillants sous le soleil levant. Au commencement, les montagnes étonnèrent seulement Olénine, ensuite il éprouva du plaisir, mais regardant de plus en plus cette chaîne de montagnes de neige, qui paraissent et disparaissent non pas derrière les autres montagnes sombres, mais tout droit de la steppe, peu à peu il commença à en pénétrer la beauté et il finit par sentir les montagnes. À partir de ce moment, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il sentait reçut pour lui un nouveau caractère, le caractère majestueux et sévère des montagnes. Tous les souvenirs de Moscou, la honte et le regret, tous les rêves vulgaires sur le Caucase, tout se dispersa et ne reparut plus. Une sorte de voix solennelle semblait lui dire : « Maintenant, c’est commencé. » Et la route, et la ligne du Terek qu’on voyait de loin et les stanitza, et la population, maintenant tout cela ne lui semblait plus une plaisanterie. Il regarde le ciel, et il se rappelle les montagnes ; il se regarde lui-même, et Vanucha et de nouveau les montagnes. Ah ! deux Cosaques à cheval, leurs fusils engainés se balancent en cadence sur leurs dos ; les chevaux mêlent leurs pattes baies et grises, et les montagnes… Derrière le Terek on aperçoit la fumée de l’aoul, et les montagnes… Le soleil s’élève et brille sur le Terek, qu’on aperçoit à travers les roseaux, et les montagnes… Un chariot vient de la stanitza, des femmes marchent, de belles et jeunes femmes ; et les montagnes… Les Abreks courent dans la steppe et je vais, je n’ai pas peur d’eux, j’ai un fusil, la force, la jeunesse, et les montagnes…
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The end
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