Read here

Le Rut ou la pudeur éteinte

Pierre-Corneille Blessebois · 1921 · Free in the US

33,156 words · about 2 h 19 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1921 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Rut_ou_la_pudeur_éteinte&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre-Corneille Blessebois
Language
French
Published
1921
Length
33,156 words · about 2 h 19 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 2 min
  2. 1 about 42 min
  3. 2 about 42 min
  4. 3 about 52 min

Continue:

Front matter

LE RUT

ou

LA PUDEUR ÉTEINTE

1

L’Aurore commençait à gratter aux portes de l’Orient quand Céladon, qui était depuis quelques jours prisonnier à Alençon, vit entrer dans sa chambre une jeune demoiselle dont les yeux, quoique petits, jetaient une lumière d’autant plus vive que le lieu était un peu obscur. Son teint effaçait les lis et le jasmin ; les roses n’avaient rien de comparable au vermeil de sa divine bouche ; ses dents étaient blanches, si bien rangées et tellement égales, que cette seule partie avait de quoi produire de l’amour dans une âme moins sensible que la sienne ; ses cheveux d’un blond châtain étaient répandus par boucles sur ses joues, et sa coiffure à la turque était artistement ordonnée et ne laissait rien à souhaiter de plus. Sa gorge était d’albâtre, et son sein négligemment ouvert offrait à la vue des charmes tout à fait puissants ; sa taille était médiocre, non moins engageante que dégagée, et si majestueuse, qu’encore que sa beauté n’eût pas été relevée par la propreté d’une simarre de satin blanc enrichi d’un passement d’or, dont elle avait ce jour-là sacrifié aux Grâces, Céladon n’aurait pu se défendre de la recevoir à bras ouverts. Il se disposait à lui témoigner sa surprise, lorsque cette adorable divinité visible le prévint en ces termes : « Je sais bien, lui dit-elle d’un air tout galant, que ma visite a de quoi vous étonner, et cette liberté que je me donne de vous venir voir sans avoir le bien de vous connaître que par le bruit qui se répand partout de vos rares attributs n’est pas sans doute si petite qu’elle n’ait pu suspendre quelque temps l’intention que j’en avais formée ; mais enfin, cher Céladon, je n’ai pu résister davantage au désir que j’ai de vous voir et de vous aimer ». Un peu de modestie qui n’eut pas long règne l’interrompit en cet endroit, et cependant Céladon prit ainsi la parole : « Je ne me plaindrai plus de ma mauvaise destinée, puisque sa barbarie reçoit une heureuse intermission par le bien imprévu de votre charmante vue, et que votre bonté me vient de donner à connaître que je suis maintenant le plus fortuné de tous les hommes. Oui, miraculeuse beauté, votre présence est un soleil efficace, qui dissipe les nuages qui voilaient mes plaisirs, et je recouvre par votre secours mille fois plus de biens que je n’en perdis sous les ruines de ma liberté. Veuillent les justes dieux que mes chaînes durent éternellement, si la continuation des délices que je goûte ne m’est pas déniée, et s’il m’est permis d’espérer que ce ne sera pas ici la dernière fois que vous apporterez le jour dans ce temple de la plus obscure de toutes les nuits. »

— Je voudrais, reprit Dorimène, qu’il me fût libre de vous tenir compagnie dans un lieu où ma conversation vous pourrait épargner les fâcheuses réflexions de votre ; mais j’ai des parents qui ne me pardonneraient jamais cette hardiesse, et leur vertu est si délicate que j’en aurais sans doute beaucoup à souffrir si les pas que je viens de faire ne leur étaient ignorés. Mais comme mon cœur ne se règle que par les puissances dont il est entraîné et que ces puissances ne sont autre chose que les insignes attraits dont vous épuisâtes la nature, je veux bien, Céladon, si toutefois la chose est digne de vous être offerte, consentir à ne l’éloigner jamais de vous, et vous faire un innocent sacrifice de ses premières ardeurs et de ses vœux tout passionnés et tout tendres. » En achevant ce discours, elle poussa un soupir qui persuada entièrement Céladon qu’il en était idolâtré, et comme elle était un but où les plus fiers auraient été glorieux de donner, il se sut bon gré de l’avoir assujettie Et s’étant relevé de terre, où il s’était agenouillé à son abord pour lui un siège : « Non seulement, s’écria-t-il, j’accepte avec chaleur cette offrande sublime, mais aussi j’ose vous conjurer, par la grandeur de votre mérite et par les miracles de vos perfections, de m’en donner quelques témoignages, afin que je cesse de douter d’une possession où les dieux seulement ont droit d’aspirer. Je suis difficile à persuader, et je courbe tellement sous le faix de mes disgrâces, que je n’ose me figurer que mon sort me veuille laisser jouir des félicités dont vous me voulez être prodigue. Apparemment, digne et vénérable objet vers qui mon inclination se tourne entièrement, que la déité qui vous a conduite dans ces ténèbres n’a pas oublié de vous apprendre que le silence en est le seigneur, et la discrétion l’inséparable compagne. Ici les bienfaits sont ensevelis dans l’oubli aussitôt qu’ils ont reçu l’être, ou s’ils poussent des germes d’immortalité et de reconnaissance, ce n’est que dans l’esprit de l’heureux favori sur qui on les répand. Ici l’on ignore l’usage de la langue, et le secret est si fort attaché au salut de l’homme qu’on ne le saurait divulguer sans s’enfoncer le poignard dans le sein. Ainsi vous n’avez point d’obstacle légitime à opposer au contentement dont je demande que vous souteniez ma vie contre qui tant de traverses ont déployé leur insolence, et qui se rendra infailliblement à leur opiniâtreté, si vous n’en rétablissez la trame dans la douceur de vos vivifiantes caresses. »

Le discret Céladon parla si tendrement, Il exprima si bien son amoureux tourment, Il vanta tant l’éclat de sa nouvelle chaîne Et les attraits de Dorimène, Qu’enfin après quelques moments, Cette bergère toute humaine Lui donna le plaisir des derniers enjoûments. Il mit sa bouche sur la sienne, Où demeurant pâmé de l’excès du plaisir, Il passa son premier désir, Et comme l’E… dans Vienne, Il se sentit de mollesse saisir. Mais ensuite, ainsi que l’abeille, Quand le printemps renaît, vole de fleur en fleur, De même Céladon, de merveille en merveille, Eut bientôt promené son amoureuse ardeur. L’amour, à deux ou trois reprises, Se signala dans leurs embrassements, Et leurs âmes enfin, des mêmes feux éprises, Se soûlèrent au miel de leurs enlacements.

Après qu’ils se furent ainsi témoigné leur mutuelle affection, Dorimène, qui se trouvait bonne marchande de la réception de Céladon, lui en témoigna sa gratitude le plus tendrement qu’il lui fut possible. Mais pour ne pas le laisser dans la pensée qu’il avait pu concevoir que sa facilité venait de la perte qu’elle avait déjà faite de sa pudeur aux approches d’un autre amant, elle jugea à propos de lui protester de nouveau qu’elle avait été vaincue par la force de ses charmes contre lesquels il n’était pas aisé de se raidir. Mais à peine avait-elle ouvert la bouche pour en entamer le discours qu’elle fut interrompue par l’abord de deux inconnues qui entrèrent dans la chambre de Céladon sans ôter le masque, combien qu’elles eussent levé la palle de leur effronterie, et qui s’assirent sur son lit, sans autre forme de cérémonie. Cette nouvelle compagnie la chassa, de sorte que Céladon ne sut rien de l’histoire de cette jeune fleur qu’il venait de cueillir, sinon qu’en la reconduisant jusques au guichet, elle eut le temps de lui dire qu’elle était l’une des filles de M. Le Sage ; que naturellement on l’appelait Martichon, mais qu’elle avait abandonné cette qualité rampante pour celle de Dorimène, qui lui semblait plus belle, et dont la douceur convenait mieux à celle de ses grâces. Nos deux amants prirent ainsi congé l’un de l’autre,

Et se jurèrent tour à tour, Elle par Céladon, et Céladon par elle, Une foi constante et fidèle, Tant qu’ils respireraient le jour.

Dans un autre temps, Céladon aurait monté les degrés de sa chambre quatre à quatre, dans l’impatience d’aller trouver les deux inconnues qu’il avait laissées ; mais Dorimène avait un peu modéré l’excès de sa vigueur, et tout jeune et vaillant qu’il était au doux exercice de Cyprine, il s’était emporté dans ses caresses jusqu’à perdre haleine, et ne regagna sa chambre qu’à pas de vieillard. À peine y fut-il entré que celle des deux masques qui semblaient avoir de l’empire sur l’autre lui fit signe de la main de venir s’asseoir auprès d’elle, et dès qu’il lui eut obéi avec une grâce qui lui était naturelle, elle prit ainsi la parole : « Si je ne lève pas le masque, lui dit-elle, ce n’est pas que je ne sache de l’air dont on vit dans le monde, ni que j’ignore qu’il n’y a point de rang qui puisse affranchir celle qui l’occupe des civilités qu’on doit à la plus parfaite image que nous ayons sur la terre du dieu qui captiva autrefois Climène et qui fut cause, par sa poursuite, que Daphné fut convertie en laurier. Mais, Céladon, la hardiesse où je m’échappe contre les lois de la retenue qui m’a acquis quelque bruit parmi le sexe m’a suggéré cet unique moyen de vous venir assurer de mes services et de plaindre avec vous la dureté de vos injustes parents qui ne rendent pas à ce qu’ils ont de plus précieux et de mieux formé, tant pour les excellentes parties du corps que celles de l’esprit, tout le secours que le sang seulement, sans autre raison, en devrait tirer. Lorsque le bruit de vos rares qualités m’eut ouvert le cœur à une compassion dont je ne me repentirai jamais, je me déterminerai à vous venir offrir ma bourse, dans un équipage qui vous pût dérober ma connaissance, et si vous ne dédaignez pas l’encens que je vous viens brûler, et que vous puissiez vous contenter de ma possession sans me connaître, je vous proteste, Céladon, de vous rendre tous les jours une visite et d’essayer à vous démêler des caprices de votre injurieux destin. Cette fidèle personne, ajouta-t-elle, en lui montrant sa compagne, est une marchande de cette ville, dont toute la boutique est à votre disposition, et qui, brûlant de posséder le bien de votre vue, m’a conjurée, sachant le dessein que j’avais, de l’amener avec moi. »

Céladon, enchanté d’une telle tendresse, Par deux ou trois soupirs exprima son transport Et connut alors que son sort Le destinait aux feux de plus d’une maîtresse. Il s’efforça de lui faire caresse, Il harangua tout bas sa mourante vigueur, Il rappela cette bouillante ardeur Qui souverainement régnait en sa jeunesse, Et promit tant de bien à son fidèle cœur Qu’enfin il en resta vainqueur.

Amarante, c’est le nom de cette généreuse galante, de même que Marcelle est celui de la jeune marchande, Amarante, dis-je, attendait la réponse de Céladon, et voyant qu’il restait muet : « Serait-il possible, lui dit-elle, que vous fussiez insensible aux propositions que je viens de vous ouvrir ? Auriez-vous bien si peu de considération pour votre repos que d’en négliger les soins que j’y veux apporter ? Ah ! Céladon, que je serais malheureuse s’il en était ainsi, et que votre réputation serait fourbe si vous rejetiez le service des dames et le dessein que j’ai de me ranger sous vos fers ! Combien que, pour les raisons que je vous ai dites, mon visage soit assez bien voilé pour vous dérober les traits qui le composent, peut-être ne sont-ils pas toutefois si faibles qu’ils ne pussent faire quelque impression sur votre âme si la vue en était permise.

— Ah ! que vous êtes injuste, répartit promptement Céladon, que le silence fatiguait déjà, si vous avez cru que j’ai une âme capable de résister aux charmes dont vous l’avez conquêtée ! Non, non, adorable beauté, je vous aime sans vous connaître, et pour vous dire plus, je vous adore, et je vous confesse que si vous n’êtes pas une divinité immortelle, au moins en avez-vous toutes les adorables parties. Mon silence n’est pas si condamnable que vous feigniez de le croire, et ce n’est pas une petite merveille que j’aie pu si promptement recouvrer la parole, puisque la surprise et l’admiration où m’ont plongé les augustes appas dont vous êtes revêtue m’en devrait avoir interdit l’usage pour jamais. J’accepte vos bontés, quoique je m’en reconnaisse indigne, et je mériterais sans doute la continuation de ma mauvaise fortune si je refusais les largesses d’une divinité, qui, je pense, est venue exprès du ciel pour allonger la quenouille des Parques qui filent mes jours, maintenant dignes d’envie. Je ne vous demanderai pas ce qui vous peut avoir inspiré cette charité ; je sais bien que vos yeux, dont la puissance n’a pas de limite, n’auront pu découvrir les ennuis que ces sombres endroits versent continuellement sur moi, sans en corriger la malignité au sucre de votre divine présence. Et vous, continua-t-il, en se tournant vers Marcelle, et vous, son obligeante compagne, que ne dois-je point à vos bontés et à l’envie que vous ayez eue de voir un prisonnier qui n’aurait point de parallèle en misère sans l’honneur qu’il reçoit de votre visite ? »

Marcelle le regarda d’une façon si tendre et si passionnée qu’elle lui fit juger qu’elle brûlait d’un autre désir que celui d’une simple visite ; et comme elle se disposait à répartir à sa civilité, son masque, qu’elle tenait avec les dents, lui tomba de la bouche et fit briller aux yeux de Céladon l’éclat d’une beauté qui surpassait incomparablement celle non seulement de Dorimène, mais aussi de toutes les bergères d’Alençon.

Ce nouveau spectacle n’eut pas moins de quoi charmer notre prisonnier qu’il sut vivement troubler Amarante.

Elle crut avec justice que de semblables attraits seraient funestes aux inclinations que l’ignorance où était Céladon des siens qui commençaient à sortir de la carrière de leur printemps aurait pu former en lui, et si son déplaisir n’opéra pas ses dangereux effets sur-le-champ, il est constant que sa cruauté n’en fut que plus tyrannique.

Cependant Marcelle revint du silence que cet accident imprévu, à ce qu’elle disait, mais exprès selon mon sens, lui avait causé, et s’expliqua à Céladon en des termes si éloquemment amoureux

Que son cœur, incertain du choix qu’il devait faire, Chercha longtemps par quels moyens Il pourrait cueillir tant de biens Sans irriter et sans déplaire Ces anges qui venaient honorer ses liens : « Puis-je abandonner Amarante Dont les attraits sont peut-être pareils À ceux de la beauté charmante Dont je découvre les soleils ? Dois-je aussi de cette dernière, Dont les appas se sont manifestés, Pour n’adorer que la première, Laisser les intérêts de mes sens enchantés ? Non, non, dit-il, astres des belles, J’ai le cœur assez grand pour loger vos attraits ; Je ne consentirai jamais Que de si beaux objets sortent de mes ruelles. À toutes deux mon cœur est engagé, En deux parts Amour me divise : L’une a pris d’abord ma franchise, Et l’autre sous ses lois m’a promptement rangé. »

Les choses se passaient ainsi dans son âme, lorsque le concierge le vint avertir que Le Hayer, procureur du roi du lieu, fameux fripon et grand scélérat demandait à parler à lui.

Ce fut à son amour un cruel coup de foudre. Toutefois ce malheur le tira d’embarras, Car à quoi se pouvoir résoudre Sur le choix délicat de leurs divins appas ?

De sorte qu’il se fallut séparer sans en venir au doux moment ; mais Amarante, qui aurait plutôt consenti à perdre la vie qu’à laisser écouler la journée sans se faire appliquer la marque de Céladon, lui promit de revenir dans peu de temps ; et Marcelle lui dit à l’oreille, sans être aperçue d’Amarante ; « Cher Céladon, vous m’aurez à dîner. »

Céladon n’eut pas plutôt entretenu Le Hayer sur quelques affaires qui le regardaient, qu’ils se séparèrent aussi bons amis que l’incompatibilité de la vertu du prisonnier avec les mauvaises qualités de l’autre le permit. Et comme Céladon remontait en sa chambre, une jeune créature lui présenta ce billet, avec une bourse tissue des plus beaux cheveux de l’univers ; et l’ayant ouverte, il y trouva ces mots :

Billet de Dorimène à Céladon.

« Je vous conjure, mon très cher Céladon, d’accepter ces dix louis. L’état présent de votre fortune m’a fait prendre cette liberté qui, dans une autre saison, ne serait pas pardonnable. Je sais que vous avez du bien, mais vous n’êtes pas majeur, et vos parents tiennent la bride courte à votre dépense. Souffrez donc, s’il vous plaît, que je vous donne cette légère preuve des services que je voudrais être capable de vous rendre ; conservez, si vous m’aimez, ces cheveux, et surtout soyez faitement persuadé qu’il n’y a rien au monde où je me porte volontiers pour entretenir en l’honneur de votre amour la trop heureuse Dorimène. »

Céladon trouva le procédé de Docimène si honnête et si à propos qu’il lui en marqua ainsi sa reconnaissance :

Réponse de Céladon à Dorimène.

« J’ai peu mérité tant de bontés, adorable mignonne, et c’était assez pour me rendre sans pareil, que vous eussiez répandu sur moi l’honneur de votre choix, sans jouter de nouvelles faveurs à cette première. Toutefois, j’accepte ce présent, mais ce n’est que dans la pensée où je suis de faire tirer votre divin portrait, afin d’avoir toujours devant les yeux et pour fidèle témoin de mon amour l’unique beauté dont mon cœur respire la loi. Et quant aux beaux cheveux de votre bourse, je les veux porter à côté du siège de ma vie, comme un scapulaire religieux de la dévotion que j’aurai éternellement à vous adorer. Adieu, ma chère, je vous attends ce soir avec une impatience indicible, et je vous jure avec vérité que vous ne pouvez, sans altérer ma santé, remettre à demain le bien que Céladon se promet de votre vue. »

Céladon donna charge à la jeune Mercure de rendre bien fidèlement sa réponse à Dorimène, et pour l’engager à leur service, en cas que leur amour subsistât, il lui donna un baiser sur la bouche, qu’elle reçut avec un contentement qui parut incontinent sur son visage.

Cependant Amarante était déjà de retour, et sa diligence fit connaître à Céladon qu’il ne l’avait pas légèrement blessée. Aussi dois-je ici confesser qu’il n’était pas d’une beauté commune, et que la régularité de ses traits l’avait rendu tout à fait charmant. Il avait l’esprit agréable ; son courage était connu, et si son acquis n’avait pas les pères de famille pour partisans, du moins les jeunes gens de la première volée le regardaient comme un des principaux membres de leur corps. Il avait le secret de s’insinuer dans le cœur des plus farouches, et j’ose dire, sans crainte d’être dédit par ceux qui savent l’histoire de sa vie, qu’il a vu plus de quarante filles, en une demi-année, combattre les premières places de sa chaîne. Il composait des vers avec une facilité admirable, et ses billets étaient ordinairement semés de tant de galanteries

Que les beautés, à leur lecture, Passaient souvent et la nuit et le jour, Et glissaient dans l’appas de la douce torture Par l’enjolivement qu’il donnait à l’amour.

Les premières paroles que lui dit Amarante furent : « Nous sommes seuls, cher Céladon, et mes yeux qui n’ont point ici de rivaux peuvent vous considérer à leur aise et recevoir le doux écoulement de vos charmes. Mais, dieux ! continua-t-elle, que les hommes de ce siècle sont retenus et que je suis malheureuse de ne pouvoir attirer de votre bouche les choses que la mienne vous dit de la part de mon cœur ! »

« Ah ! serez-vous toujours cruelle ! Lui répartit l’amoureux Céladon. Que n’attribuez-vous à l’excès de mon zèle Un crime dont j’aurais plus aisément pardon ? Connaissez mieux votre pouvoir, ma belle : Je mets entre vos mains mon âme à l’abandon. » Pendant quelque temps ils se turent, Et leurs cœurs, à leur tour, dans leurs divins accès, S’entretinrent avec excès De certaines douceurs qui durent Ou du moins qui doivent durer Autant que la nature même, Ou jusqu’à ce que la mort blême Ait le pouvoir de nous en séparer. Déjà par deux fois revenue De l’enthousiasme amoureux, Amarante formait des vœux Pour une troisième venue. Elle y conviait Céladon D’une aimable et tendre façon, Par des soupirs tout remplis de tendresse ; Ses bras qu’elle lie à son cou Semblaient lui dire : « Encore un coup, Encore un petit coup de fesse ! » Céladon était énervé, Et voulait s’arracher des bras de sa maîtresse, Mais quand il eut un peu rêvé, Il trouva l’action tigresse, Et rappelant de sa vivacité La défaillante pécheresse. Il lui donna le petit coup de fesse Dont elle avait nécessité.

Amarante, qui voulait reconnaître la peine que Céladon avait prise pour elle, tira un diamant de prix qu’elle avait au doigt et lui en fit présent, et après s’être mutuellement réitéré l’éternité de leur flamme, la gaillarde prit congé de lui,

Et marchant la tête baissée Alla dans leur étui remettre tes appas, Sans faire le moindre faux pas. Tant elle avait été soigneusement graissée.

Céladon était encore hors d’haleine lorsqu’il vit paraître Marcelle ; cette jeune femme avait les yeux de la couleur du ciel, le nez aquilin et le visage long ; ses sourcils étaient aussi bien rasés que ceux d’une Vénitienne ; sa bouche était extraordinairement petite, et la neige de ses dents opérait des effets si puissants sur l’âme du monde qu’elle prenait un soin extrême à les rendre toujours visibles. Sa taille était grande, et son port si majestueux que ceux dont elle n’était pas connue la prenaient aisément pour une femme de qualité. Elle avait surtout la plus belle main qui se puisse dire, et semblable enfin à celles que les plus habiles peintres ont coutume de peindre à l’amante de Céphale. Cette mignonne n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur Céladon, qu’elle connut le pauvre état où il était, et peu sortable au dessein qui l’avait conduite chez lui. Et pour s’instruire du sujet d’un si soudain changement : — « Qu’avez-vous, lui dit-elle, que vous me semblez plus mort qu’en vie, vous en qui je remarquais tantôt une santé si parfaite ? » Céladon, qui cherchait à lui couvrir la véritable cause de sa faiblesse : « Pouvez-vous, lui répondit-il, bel ange, demander une chose que vous ne devez pas ignorer, puisque vous en êtes la source, et pensez-vous, en bonne foi, qu’après vous avoir si promptement perdue, j’ai dû conserver une gaieté dont votre seule vue avait allumé mon visage ? — Non, non, Céladon, reprit Marcelle en riant, vous déguisez ; et s’il était vrai que j’eusse pu causer votre tristesse par mon départ, ma présence aurait maintenant le crédit de rappeler ce premier enjouement que vous voulez en vain attribuer à l’effet de quelques faibles qualités dont la nature me partagea au hasard. Confessez bien plutôt que la belle masquée vous occupe, et qu’elle seule a le droit de vous charmer. — Arrêtez, injuste et toute aimable bergère, interrompit Céladon ; ne poussez pas à bout un fugitif qui se jette de toute la puissance de son âme dans le dédale de vos perfections. Il est vrai que la masquée (car si elle est belle, je ne le puis savoir, puisque je ne l’ai pas vue), il est donc vrai, dis-je, que son port qui n’a rien de plus grand que le vôtre, et que la douceur et l’amoureuse énergie de ses discours m’ont d’abord attiré les esprits à leur contemplation, mais… — Je vous entends, interrompit à son tour la perçante Marcelle. Vous m’aimez, n’est-ce pas, et vous voulez que je croie que mon masque, en tombant de ma bouche, vous a découvert des plaisirs où vous ne serez pas fâché de donner ? Eh bien ! nous le verrons. » Céladon fut pris sans vert, et il jugea bien qu’il fallait tirer l’oiseau de la cage pour le divertissement de cette troisième curieuse ou chercher une excuse légitime à la justification de son impuissance.

Il eut beau pousser des soupirs, Il ne pas Marcelle ; Cette friande jouvencelle Ne se payait point de désirs Et n’était pas du rang de celle Qui ne se fait jamais baiser qu’à des zéphirs.

Mais parce qu’il était déjà midi sonné, et qu’elle s’était conviée à dîner avec lui, Céladon commanda qu’on servit, espérant que le temps lui rendrait les forces que l’amour lui avait empruntées.

Mais pendant le cours du repas, Marcelle fut ainsi qu’une jeune génisse Qui, dans son amoureux caprice, Lèche l’herbette et ne l’arrache pas. On servit le dessert ensuite, Où sans doute il ne manquait rien, Et par son Céladon Marcelle fut induite À goûter de son bon-chrétien, Que recélaient des flots de sucre de Madère : « Ce sucre, lui dit-elle, est fort bon et fort beau, Mais il n’a pas de quoi me plaire Comme un autre meilleur qu’on trouve en certaine eau, Et dont vous n’avez pas, je pense, Force cornets dedans votre dépense.

Ce reproche fit rougir Céladon, et il se repentit vingt fois d’avoir donné à Dorimène et à la masquée, avec tant de profusion, un divertissement qu’il jugeait devoir plus légitimement à cette dernière. Mais comme ce genre de plaisir est un bien qu’on ne saurait reprendre quand on l’a une fois accordé, il fallut qu’il s’en consolât et fit en sorte de trouver le secret de désabuser Marcelle du soupçon où sa lenteur à la satisfaire l’avait fait tomber. C’est pourquoi, après avoir commandé qu’on desservît.

Il approcha l’adorable Marcelle, Il s’assit mollement sur elle, Et sur son teint de rose et de lis Il promena longtemps sa lascive prunelle Dont les rayons paraissaient affaiblis ; Et puis portant sa bouche criminelle D’avoir jusque-là différé, Sur la bouche et les yeux de cette aimable belle, La renversant après, d’une façon nouvelle, Dessus son lit d’œillets paré, Le mal fut bientôt réparé. L’on m’a dit, et cela peut être, Qu’Alcidon la baisa trois fois ; Pour moi constamment je le crois, Car je sais qu’il travaille en maître. Ceux-là dont l’incrédulité Sur cette matière s’épanche S’en peuvent éclaircir avec impunité ; J’estime Marcelle assez franche Pour leur dire la vérité.

Quoi qu’il en soit, Marcelle sortit très satisfaite ; et le soir même elle envoya un tailleur chez Céladon prendre la mesure d’un habit très galant qu’il vêtit deux jours après.

Lecteur, reprends un peu haleine : La prose n’est pas mon talent ; Mon style en vers est plus coulant Et me donne bien moins de peine. Dans quelque temps j’achèverai Cette imparfaite historiette, Où peut-être je l’apprendrai Certaine intrigue assez secrète.

Sous un tendre alizier à qui le doux printemps Avait déjà rendu ses embellissements, Et sur qui Philomèle, en beaux accents fertiles, Dégoisait tristement sa douloureuse bile, Sur l’herbette émaillée, étendu mollement. Le trop jaloux Lubin soupirait son tourment, Et laissant ses brebis errer à l’aventure, Préparait un discours d’une étrange nature Contre l’ingratitude et le manque de foi Dont il taxait Toinon qui lui donne la loi ; Lorsque cette bergère, et fidèle et constante, Qui n’avait rien commis d’indigne d’une amante, Qui soupirait pour lui la nuit comme le jour, Dont l’unique plaisir naissait de son amour, Et qui n’aurait enfin pu passer la journée Sans voir l’injuste objet dont elle est soupçonnée, Après avoir mêlé ses moutons dans les siens, Et flatté de la voix et de la main ses chiens, D’un art plein de douceur vint à l’accoutumée, S’asseoir près du flambeau dont elle est allumée. Elle lui dit vingt fois : « Mon cher Lubin, bonjour ; Bonjour, unique objet de mon fidèle amour ; Bonjour, mon doux souci, bel aimant de mon âme ; Doux appas de mon cœur, cher souffle de ma flamme, Pour qui seul je languis, je brille et veux mourir, Sans qui rien ne saurait m’aider ni secourir, Et dont les traits divins, qu’on ne saurait décrire, Ont porté dans mon sein un désiré martyre. » Mais voyant qu’à ces mots, qu’un sourd aurait ouïs, Son berger répondait par des pleurs inouïs, Et ne devinant pas d’où procédait sa peine : « Quel chagrin règne en toi, forgeron de ma chaîne, Lui dit-elle en portant la main dessus son front ; Ta langueur est subite et ton ennui bien prompt. Serait-ce que peut-être un loup, dans sa furie. Aurait porté sa dent parmi ta bergerie ? Te serait-il bien mort cette nuit, l’agnelet Dont la mère malade est ingrate de lait ? Ou ton joli pinson, en brisant son servage, Ne s’est-il point sauvé par les trous de sa cage ? Mais quoi ! tu ne dis mot ; réponds, malicieux ; Je ne puis deviner ta peine à voir tes yeux. Hélas ! de quel soupçon tu me rends alarmée ! N’est-ce point qu’en ton cœur je ne suis plus aimée ? Que, perfide et léger, tu cours au changement Et dresse à mon amour un fatal compliment ? Pourrais-tu bien penser à quelqu’autre bergère, Et fouler, loin de moi, l’herbette et la fougère ? Et vous souffririez-vous, grands dieux, qu’en nos hameaux Quelqu’un osât éteindre en nous des feux si beaux ? Ou, s’il en est ainsi, comme cela peut être, À quel dessein, hélas ! les avez-vous fait naître ? Retire-moi, Lubin, de ce doute mortel, Vante-moi promptement ton amour immortel, Car si dans le venin d’une telle pensée Mon âme plus longtemps demeurait abaissée, Tu me verrais sécher sous le poids de mes fers, Comme un troupeau qui voit un sorcier de travers. » En distillant le miel de ces douces paroles, Que le jaloux berger pensait être frivoles, Elle voulut payer par un gage parfait Le tort qu’elle estima que son soupçon eût fait, Et déjà s’avançant (que n’était-ce la mienne !) Elle voulait coller sa bouche sur la sienne, Quand d’un regard affreux et que les ours aux bois Ont cent fois plus humain et plus doux mille fois, Ce bizarre amoureux que cette brebis flatte Lui glaça tous les sens de sa réponse ingrate : « Cruelle, lui dit-il, crois-tu duper mon cœur Du sucre venimeux de ta feinte douceur ? Ne meurs-tu point de honte ? et ta flamme banale Veut-elle encor longtemps de mon ardeur égale Abuser l’innocence et la fidélité, Et voiler les défauts de ta légèreté ? Ce n’est plus le soupçon qui cause mes alarmes, Mon cœur est attaqué par de plus fortes armes, Et mes yeux m’ont appris, dans ce sinistre jour, Que je suis le jouet de ton fatal amour ; De quoi m’entretient donc ta langue criminelle ? Pourquoi donc de tes yeux la trompeuse prunelle Cherche encor en la mienne un favorable accueil ? Ne viens-tu point peut-être insulter à mon deuil ? Ou bien, applaudissant à ta nouvelle offense, Redoubler ma douleur aux coups de ta présence ? Je croyais sous tes lois mon destin sûrement Et je me reposais sur ta foi bonnement, Ne m’imaginant pas que ton âme volage Dût follement briser notre amoureux servage ; Mais que je me trompais, ô ciel ! et que mon sort Sur cette étrange mer m’a jeté loin du port. Perfide, ne crois pas qu’une semblable plainte Procède du chagrin de voir ta flamme éteinte ; Ta lâche trahison me laisse sans amour, Et je voudrais t’avoir prévenue en ce tour.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…