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Note de l’auteur
Personnages
Acte I
Notice
L’auteur a cherché ici la vérité morale plus que la vérité anecdotique. Il a cru devoir user, dans cette action qu’enveloppe une poésie légendaire, de plus de libertés avec l’histoire qu’il ne se l’est permis en écrivant Danton. Dans cette dernière œuvre, il s’est astreint à serrer d’aussi près que possible la psychologie de quelques personnages : car le drame tout entier est concentré dans l’âme de trois ou quatre grands hommes. — Ici, rien de pareil : les individus disparaissent dans l’océan populaire. Pour représenter une tempête, il ne s’agit pas de peindre chaque vague, il faut peindre la mer soulevée. L’exactitude minutieuse des détails importe moins que la vérité passionnée de l’ensemble. Il y a quelque chose de faux et de blessant pour l’intelligence dans la place disproportionnée qu’ont prise aujourd’hui l’anecdote, le fait divers, la menue poussière de l’histoire, aux dépens de l’âme vivante. Ressusciter les forces du passé, ranimer ses puissances d’action, et non offrir à la curiosité de quelques amateurs une froide miniature, plus soucieuse de la mode que de l’être des héros ; rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes de l’épopée républicaine, afin que l’œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. Si nous ne sommes pas assez forts pour le réaliser, nous le sommes toujours assez pour y travailler de notre mieux. La fin de l’art n’est pas le rêve, mais la vie. L’action doit surgir du spectacle de l’action.
Personnages
Cette pièce a été représentée pour la première fois au théâtre de la Renaissance-Gémier, le 21 mars 1902, avec la distribution suivante :
La Contat | | | André Mégard
Lucile Duplessis | Jane Heller
Marie Bouju | René Bussy
Première Femme du Peuple | Marcelle Jullien
Deuxième Femme du Peuple | Jeanne Lion
Première Fille | Dinard
Deuxième Fille | Hélène Milton
Troisième Fille | Delage
Une Jeune Fille | Renée Leduc
La Petite Julie | La petite Marcelle
Hoche | | MM. | Gémier
Hulin | Arvel
Marat | Beaulieu
Camille Desmoulins | Capellani
Vintimille | Lenormant
De Launey | Frédal
L’Homme en Faction | Maxence
Gonchon | Baudoin
De Flue | Mosnier
Béquart | Berthier
Robespierre | Godeau
Un Maniaque | Jehan Adès
Un Crocheteur | Jarrier
Un Notaire | Courcelles
Un Garde Française | Cailloux
Un Étudiant | Laforèt
Un Gueux | Edmond Bauer
Un Marchand | Gorieux
Premier Crieur de Journaux | Berlin
Deuxième Crieur de Journaux | Mallet
Un Abbé | Keller
Premier Bourgeois | Thoulouze
Deuxième Bourgeois | Ludwig
Troisième Bourgeois | Schells
Quatrième Bourgeois | Regnier
Au Palais-Royal, dimanche matin, 12 juillet.
Au Faubourg Saint-Antoine, nuit du lundi, 13 juillet.
À la Bastille, et Place de l’Hôtel-de-Ville, mardi, 14 juillet, de quatre heures à sept heures du soir.
Acte I
Grand complot découvert !… La famine ! V’là la famine ! L’arrivée des égorgeurs !
Psst !… Par ici !
Eh bien ?
Ah ! mon ami ! ils viennent ! Les Allemands, les Suisses… Paris est cerné ! Dans un moment, ils seront ici !
Le Roi ne le permettra pas.
Le Roi ? Il est avec eux dans le camp des Sablons, au milieu des Allemands.
Le Roi est un Français.
Le Roi, oui. La Reine, non. L’Autrichienne nous hait. Son maréchal des brigands, le vieux de Broglie, a juré d’écraser Paris. Entre les canons de la Bastille et les troupes du Champ de Mars, nous sommes pris dans un étau.
Ils ne bougeront pas. Monsieur Necker est à Versailles, et il veille sur nous.
Oui, tant que monsieur Necker restera ministre, il ne faut pas désespérer tout à fait.
Qui nous dit qu’il l’est encore ?… Ils se sont débarrassés de lui.
Non, non, il reste !… Le journal dit qu’il reste… Il faut qu’il reste !… Ah ! bien, si monsieur Necker n’était plus là, tout serait perdu.
On n’en peut rien faire aujourd’hui. Ils sont fous. Ils ne pensent qu’à Versailles.
— J’ai eu, tout à l’heure, un petit qui ne m’a parlé que de Necker.
— Ah ça ! est-ce que c’est vrai que cette garce d’Autrichienne a foutu nos députés en prison ?
Creps, passe dix, trente et un, biribi… La fortune, messieurs, caressons la fortune !
Belle matinée de dimanche. Dix heures. Et le jardin est plein ! Que sera-ce tout à l’heure ?
— Belle montre, et peu de rapport. Ils ne viennent que chercher des nouvelles.
— Bah ! quand on sait s’y prendre !
Çà mes enfants, remuons-nous, remuons-nous ! Ce n’est pas tout de faire bien ses affaires. Il faut les faire, cela s’entend. Mais il faut aussi être bons patriotes. L’œil au guet, morbleu ! Je vous préviens que cela mijote.
Vous savez quelque chose, monsieur Gonchon ?
Attention ! Le grain approche. Tout le monde à son poste ! Et quand le moment sera venu, chauffez-moi ces idiots, et braillez avec ensemble…
Vive la Nation !
Veux-tu te taire, imbécile !… Vive le duc d’Orléans ! — Après ça, tu peux crier les deux. L’une fera passer l’autre.
Plumé ! ils m’ont tout pris ! — Je te l’avais bien dit, Camille, tu vas te faire voler. Te voilà content ! C’est fait. Eh bien, ce n’est donc plus à faire. Je prévois toujours les sottises que je ferai. Mais, grâce à Dieu, je n’en manque pas une… J’ai toujours tué deux heures. Le courrier de Versailles est-il enfin arrivé ? Ah ! le coquin ! Ils s’entendent tous comme larrons en foire. On meurt d’impatience à attendre sa venue. Les tripots vous font signe : on entre pour passer le temps. Il faut bien s’occuper les mains et le reste. Les cartes et les filles ont été faites pour cela. Elles savent vous soulager de l’argent inutile. Mes poches ne pèsent plus guère. Qui veut voir une bourse toute neuve ? Aga ! il n’y a pas une pièce !
« On t’y ratisse, tisse, on t’y ratissera. »
Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien fières d’avoir croqué l’argent d’un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas.
À bourse de joueur n’y a point de loquet.
Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois écus.
Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean ? Laisse faire ces demoiselles. Elles s’en chargent bien sans toi.
Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles ?
Tu es Gonchon : c’est tout dire. Tu es bijoutier, usurier, horloger, banquier, limonadier, bordelier. Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots.
Que parles-tu de tripots ? J’ai fondé quelques clubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on se réunit pour étudier les moyens de réformer l’État : — des assemblées de libres citoyens, de patriotes…
Où la patrie va-t-elle se nicher ?
… La Société des hommes de la Nature…
Des femmes de la nature.
Mauvais plaisant ! Si tu n’as pas assez de pudeur pour respecter un homme respectable, respecte au moins l’enseigne sous l’égide de laquelle ma maison est placée.
Quelle enseigne ? Aux quarante voleurs ?
Au Grand Necker !
Tu es dur pour lui, Gonchon. — Et qu’y a-t-il de l’autre côté ?
Ce n’est rien.
Je vois un autre portrait.
C’est le duc d’Orléans. Deux faces d’une même figure.
Le devant et le derrière ! — C’est bon, C’est bon, ne me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme ? Ô Janus Gonchon, je te l’accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des honnêtes gens, de sorte qu’ils n’ont plus qu’une envie : aller se battre. Audax et edax. Vive la Révolution !
Je te pardonne, parce qu’on ne se bat pas en présence de l’ennemi… et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l’heure devant les Versaillais.
Est-ce qu’ils viennent vraiment ?
Ah ! tu pâlis déjà ? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et de Flandre sont dans la plaine de Grenelle ; l’artillerie à Saint-Denis ; la cavalerie allemande à l’École militaire. À Versailles, le maréchal, entouré d’aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit.
Miséricorde ! Qu’allons-nous devenir ?
Les brigands ! Ils nous traitent comme si nous étions l’ennemi.
D’où sais-tu cela ? La route de Versailles est coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. Ils empêchent de passer.
Des soupçons ? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu’on ne connaît point Gonchon, ici ?
On ne te soupçonne pas. Apaise-toi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d’où tu tiens ces renseignements.
Je n’admets point qu’on me questionne. Je sais ce que je sais. J’ai mes informations.
Laisse-le, c’est un bon, un avale-dru.
Qu’allons-nous faire, mon Dieu ?
Aux portes ! Tous aux portes ! Empêchons-les d’entrer.
Comme si l’on pouvait empêcher d’entrer — (de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre) — les meilleures troupes du royaume !
Eh ! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette Bastille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous ronge, sans qu’on puisse l’extirper.
Ah ! la gueuse ! Qui nous en délivrera ?
Ils y ont encore fait rentrer une compagnie de Suisses, aujourd’hui.
Ses canons sont en batterie sur le faubourg Saint-Antoine.
Rien, on ne pourra rien faire, tant qu’on aura ce mors dans les dents. Il faudrait commencer par là, l’arracher.
Et le moyen ?
Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudrait la prendre.
Prendre la Bastille !
V’là du nouveau !… Combat à mort !
Ce n’est pas les soldats qu’il faut craindre. Ils n’attaqueront pas.
Quoi ?
Ils n’attaqueront pas. Leur plan est bien plus simple, ils nous bloquent. Ils attendent que nous mourions de faim.
Ma foi, s’ils continuent, nous en prenons le chemin. On perd sa journée de travail à attendre le pain aux boulangeries.
Les farines se font rares.
Elles n’arriveront plus demain.
Mais que font-ils des blés ?
Je le sais, moi. Ils les ont enfouis dans les carrières de Senlis et de Chantilly, pour qu’ils pourrissent, et que nous ne les mangions pas.
Allons donc !
C’est ainsi.
C’est vrai. En Champagne, la cavalerie a détruit le blé en herbe afin de nous affamer.
Bien mieux que cela ! Ils empoisonnent le pain qu’ils nous donnent. Il brûle la gorge et les entrailles. Vingt personnes en sont mortes dans mon quartier. C’est l’ordre de Versailles. On veut nous faire crever comme des rats.
C’est fou. Aucun roi ne peut vouloir assassiner son peuple. Il faut être Néron. Nous n’en sommes pas encore là.
Je sais le mot de la chose. La nation est trop nombreuse. Il y a des ordres pour dépeupler la France.
Tu es malade, l’ami, il faut te faire soigner.
Il y a du vrai là-dedans. La Reine voudrait que nous fussions tous morts.
Quel intérêt y a-t-elle ?
Elle est Autrichienne, parbleu. Les Autrichiens ont toujours été les ennemis de la France. Si celle-là a consenti à épouser notre roi, c’est pour nous faire du mal. Nous ne serons pas tranquilles, tant qu’elle sera chez nous.
Il a raison. Hors de France, l’Autrichienne !
Pourquoi donc ?
Comment ? Pourquoi donc ?
Eh bien, oui, pourquoi ? Êtes-vous fous de vous en prendre à la plus charmante des femmes ?
Ah ça ! qui ose dire du bien de l’Autrichienne, ici ?
— Sacrebleu ! Voilà qui est fort ! On nous insulte, à notre face !
Taisez-vous, partez sans leur répondre.
Je ne suis pas pressée.
On s’attroupe. On vient de tous côtés.
Tant mieux !
Qu’est-ce que tu as dit, l’aristocrate ? Qu’est-ce que tu as dit ?
Ne me souffle pas dans le nez. J’ai dit : Vive la Reine !
Cré bon Dieu !
Voilà une belle fille qui a besoin d’une fessée.
Voilà un sot visage qui n’attendra pas la sienne.
Au secours !
Venez voir ! — Qu’y a-t-il ? — C’est une aristocrate qui assomme un patriote ! — À l’eau !…
Citoyens, c’est une plaisanterie…
À l’eau !
Holà ! — Vous me connaissez bien, camarades. Je suis Hulin. Vous m’avez vu à l’œuvre, l’autre jour. J’ai enfoncé la porte de l’Abbaye, pour délivrer nos amis, les gardes-françaises emprisonnés. J’enfoncerai de même la tête du premier qui avance. Respect aux femmes, que diable ! Si vous voulez vous battre, l’ennemi ne manque pas. Allez le chercher !
Il a raison. — Bravo ! — Pas du tout ! Elle nous a insultés ! Il faut qu’elle demande pardon ! — À genoux, l’aristocrate ! — Qu’elle crie : À bas la Reine !
Je ne crierai rien du tout. — Aidez-moi à monter. — Si vous m’ennuyez, je crierai : À bas Necker ! Vous ne m’intimidez pas. Croyez-vous me faire peur, parce que vous êtes une foule, et que vous avez cent gueules qui hurlent ? Je n’en ai qu’une ; mais elle sait se faire entendre. J’ai l’habitude de parler au peuple. Je vous vois, tous les soirs, en face. Je suis mademoiselle Contat.
Contat du Théâtre Français ! — du Théâtre français ! — Ah ! ah ! laisse voir ! — Silence !
Vous n’aimez pas la reine ? vous lui donnez son congé ? Est-ce que vous allez chasser de France maintenant toutes les jolies femmes ? Vous n’avez qu’à le dire : nous ferons notre paquet. Nous verrons ce qui se passera sans nous. — Vous m’amusez, en m’appelant aristocrate ! Je suis fille d’une friturière de harengs, qui avait son échoppe sous le Châtelet. Je travaille comme vous. J’aime autant que vous Necker. Je suis pour l’Assemblée. Mais je ne puis souffrir qu’on me commande ; et je crois, têtebleu ! que si vous vous avisiez de vouloir me faire crier : Vive la Comédie ! je crierais : À bas Molière ! Pensez ce que vous voulez. Il n’y a pas de lois contre la sottise. Mais il n’y a pas de lois non plus pour y obliger ceux qui gardent leur bon sens. J’aime la reine : je le dis.
Je crois bien : elles sont de moitié ensemble. Elles ont toutes deux le comte d’Artois pour amant.
Quel fil ! ça parle tout seul !
— Elle est en gueule comme personne.
Citoyens, on ne peut demander à une reine de parler contre la royauté. La vraie reine, la voici ! Les autres sont reines de pacotille, monarques fainéants. Leur seule utilité est de pondre un dauphin. Une fois le petit éclos, il n’y a plus rien à en faire. Elles vivent à nos dépens, et nous fort cher. Le plus sage serait de renvoyer cette volaille autrichienne à son poulailler, d’où on la fit venir à grands frais, comme s’il manquait de filles en France pour faire des enfants. — Parlez-moi des reines de théâtre. Celles-là sont faites pour le bonheur du peuple. Pas une heure de leur vie qui ne soit à notre service. Pas un pouce de leur personne qui ne soit pour notre plaisir. C’est notre chose, notre bien, notre propriété nationale. Par Vénus aux belles joues, défendons-la, et crions tout d’une voix : Vive la reine, la vraie, celle-ci, vive la Contat !
Vive la reine Contat !
Merci. — Donnez-moi le bras, vous ; vous êtes plus gentil que les autres. — M’avez-vous assez regardée ? C’est bon, laissez-moi passer. Si vous voulez me revoir, vous connaissez le chemin du théâtre. — Comment vous appelez-vous ?
Camille Desmoulins. — Imprudente ! Je vous l’avais dit. N’avez-vous pas eu peur ?
Peur de quoi ?
Ils ont failli vous tuer.
Allons donc ! ils crient toujours, ils ne font jamais de mal.
Ô aveugle ! On a bien raison de dire que le mépris du danger n’est que l’ignorance du danger.
Une petite femme qui n’a pas froid aux yeux.
— Non, cristi, ni ailleurs.
C’est égal, mademoiselle, ce n’est pas bien de vous mettre contre les pauvres gens comme nous, avec les exploiteurs.
Parbleu ! Une accapareuse !
Comment ! Une accapareuse !
Regardez-moi cette perruque.
Eh bien ?
Cette quantité de poudre ! Avec la farine qui passe sur la nuque de ces désœuvrées, on aurait de quoi nourrir tous les pauvres de Paris.
Ne faites pas attention à cet imbécile. Mais si vous avez bon cœur, mademoiselle, — et cela se voit dans vos yeux, — comment pouvez-vous défendre les brigands qui veulent notre mort ?
Ta mort, mon pauvre ami ! Qui parle de cela ?
Mais vous ne savez donc rien ? Tenez, voici une nouvelle lettre de l’homme de l’Autrichienne, le maréchal des jésuites, le vieil assassin, l’âne chargé d’amulettes, de reliques, de médailles, le de Broglie ! Savez-vous ce qu’il écrit !
Lisez ! Lisez !
Ils ont fait une conspiration. Ils veulent briser nos États Généraux, enlever nos députés, les jeter en prison, expulser notre Necker, vendre la Lorraine à l’Empereur pour avoir de l’argent et pour payer leurs troupes, bombarder Paris, écraser le peuple. Le complot est pour cette nuit.
Avez-vous entendu ? En avez-vous assez, ou vous en faut-il davantage encore pour vous secouer ? Merci de ma vie ! Est-ce que nous allons nous laisser égorger comme des cochons ? Ah ! nom de nom ! Ah ! nom de nom !… Aux armes ! — Heureusement que nous avons un protecteur tout prêt, et qu’il veille sur nous. Vive Orléans !
Vive Orléans !
Aux armes ! Marchons sur eux !
Arrêtez ! — Malheureux, où courez-vous ? Ne voyez-vous que les égorgeurs n’attendent qu’un soulèvement de Paris, pour y déchaîner leur rage ? N’écoutez pas ces perfides conseils. Ce sont des ruses scélérates pour consommer votre perte. — Oui, toi, toi, qui excites ce peuple, toi qui te prétends un patriote, qui me dit que tu n’es pas un agent du despotisme, chargé de provoquer les bons citoyens, et de les livrer aux hordes de Versailles ? Qui es-tu ? D’où sors-tu ? Qui répond de toi ? Je ne te connais pas, moi.
Je ne te connais pas non plus.
Si tu ne me connais pas, c’est que tu es un scélérat. Je suis connu partout où est la misère et la vertu. Je passe mes nuits à soigner les malades, mes jours à veiller sur le peuple. Je me nomme Marat.
Je ne te connais pas.
Si tu ne me connais pas, tu me connaîtras bientôt, traître ! — Ô peuple crédule, peuple absurde, ouvre donc les yeux ! Sais-tu seulement où tu es ? Quoi ! C’est ici que tu te réunis pour préparer ta liberté ! Mais regarde, regarde ! C’est ici le repaire de tous les exploiteurs, de tous les désœuvrés, des banquiers escrocs, des voleurs, des prostituées, des mouchards déguisés, des suppôts de l’aristocratie !
Bravo, Marat ! Bien touché !
Qui est ce sale petit homme qui a de si beaux yeux ?
Un médecin journaliste.
Continuez !
Que m’importent les clameurs de ces traîtres, ces complices de la famine et de la servitude ? Ils vous volent ce qui vous reste d’argent avec le jeu, de vigueur avec les filles, de bon sens avec l’eau-de-vie. — Idiots ! et vous venez vous mettre dans leurs mains, leur apporter vos secrets, vous livrer tout entiers ! Mais derrière chaque pilier, à chaque coin de café, à vos côtés, à votre table, un espion vous écoute, vous observe, note ce que vous dites, prépare votre perte. Fuyez cette sentine, vous qui voulez être libres ! Avant d’engager le suprême combat, commencez par faire le compte de vos forces. Où sont vos armes ? Vous n’en avez pas. Forgez des piques, fabriquez des fusils… Où sont vos amis ? Vous n’en avez pas. Votre voisin vous trompe. Celui qui vous donne la main, peut-être vous trahit. Vous-mêmes, êtes-vous sûrs de vous-mêmes ? Vous êtes en guerre la corruption, et vous êtes corrompus. — Vous protestez ? Si l’aristocratie vous offrait de l’or et de la ripaille, osez me jurer que vous ne deviendriez pas tous des aristocrates !… Vous ne m’imposerez pas silence. Vous entendrez la vérité. Vous êtes trop habitués aux flatteurs qui vous courtisent et vous trahissent. Vous êtes vains, vaniteux, frivoles ; vous n’avez ni force, ni caractère, ni vertu. Toute votre vigueur se dépense en discours. Vous êtes mous, incertains, sans volonté ; vous tremblez devant le bout d’un fusil…
Assez ! Assez !
Vous criez : Assez ! Et je le crie avec vous, je le crie plus fort que vous : Assez de vices, assez de sottises, assez de lâchetés ! Recueillez-vous, surveillez-vous, épurez-vous, retrempez vos âmes, ceignez nos reins ! — Ô mes concitoyens, je vous dis vos vérités un peu durement ; mais c’est que je vous aime !
Regardez ! Il pleure maintenant.
On vous donne de l’opium. Moi, je verse de l’eau-forte dans vos blessures, et j’en verserai jusqu’à ce que vous ayez repris conscience de vos droits et de vos devoirs, jusqu’à ce que vous soyez libres, jusqu’à ce que vous soyez heureux. Oui, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux, vous serez heureux, ou je ne serai plus !
Ses joues ruissellent de larmes. Ah ! qu’il est drôle !
Voilà un ami du peuple ! Vive Marat !
Eh ! petite, qu’as-tu ? Tu pleures aussi ?
Ne pleurez pas, ne pleurez pas !
Qu’as-tu, petite fille ?
Ne soyez pas malheureux, je vous en prie !… Nous serons meilleurs, oui, je vous promets, nous ne serons plus lâches, nous ne mentirons plus, nous serons vertueux, je vous jure !…
Pourquoi pleures-tu ?
Parce que vous pleurez.
Est-ce que tu me connais ?
Quand j’étais malade, vous m’avez soignée.
Oui, tu te nommes Julie. Ta mère est blanchisseuse. Tu as eu la rougeole, cet hiver. Tu avais peur. Tu criais dans ton lit que tu ne voulais pas mourir. N’aie pas honte. — Tu me comprends donc, toi ? Tu es avec moi ? Sais-tu seulement ce que je veux ?
Oui, je veux aussi…
Qu’est-ce que tu veux ?
La liberté.
Pour quoi faire ?
Pour la donner.
À qui ?
Aux malheureux qui sont enfermés.
Où donc ?
Là-bas, dans la grande prison. Ceux qui sont seuls toujours, que tout le monde oublie.
D’où sais-tu cela, petite ?
Je sais… On me l’a dit… J’y pense souvent, la nuit.
Il faut dormir, la nuit.
Nous les délivrerons, n’est-ce pas ?
Comment ?
Il n’y a qu’à aller tous ensemble.
Voilà ! Ce n’est pas plus difficile que cela !
Est-elle gentille !
Ô sainte vertu de l’enfance, pure étincelle de bonté, comme ta lumière repose ! Ah ! que le monde serait sombre sans les yeux des enfants !
Julie !… Comment ! tu es ici ? — Que fait-elle au milieu de tout ce monde ?
Elle haranguait la foule.
Mon Dieu ! Elle, si timide ! Qu’est-ce donc qui l’a prise ?
Sauve-toi, vermisseau !
Venez donc ! Venez donc !
— Qu’est-ce qu’on voit ?
— On baigne une comtesse !
On baigne une comtesse ?
Elle a injurié le peuple ; on la trempe dans le bassin.
Courons vite ! Dieu ! que c’est amusant !
Le premier spectacle de l’Europe !
Insolent !… Et la Comédie !
Histrions ! — Ce n’est pas la liberté qu’ils cherchent, c’est la comédie ! Dans un jour où leur vie à tous est en jeu, ils ne pensent qu’à se donner en spectacle les uns aux autres. J’ai assez de ce peuple. Ses soulèvements ne sont qu’un tissu de pantalonnades. Je ne veux plus les voir. Ah ! vivre enfermé dans une cave, muré aux bruits du dehors, afin que la bassesse du monde n’arrive plus jusqu’à moi !
Allons, monsieur Marat, ne vous découragez pas. Cela n’en vaut pas la peine. Ce sont de grands enfants qui jouent. Vous les connaissez comme moi : il n’y a rien de sérieux dans tout cela. Pourquoi le prendre au tragique ?
Qui es-tu, toi ?
Je suis de votre pays, de Neuchâtel en Suisse. Vous ne me remettez pas ? Moi, je vous connais bien. Je vous ai vu tout enfant, à Boudry.
Tu es Hulin, Augustin Hulin ?
Vous y êtes.
Que fais-tu ici ? Tu étais horloger à Genève.
J’étais tranquille, là-bas. Mais je comptais sans mon frère, un drôle, qui s’est lancé dans des spéculations, de louches entreprises, où il a engagé sa signature. Naturellement, il s’est avisé de mourir ensuite, laissant sa femme et un enfant de trois ans sans ressources. J’ai vendu ma boutique pour les tirer d’affaire ; et je suis venu à Paris, où je suis entré au service du marquis de Vintimille.
Je ne m’étonne plus de tes lâches paroles. Tu es un domestique.
Et quel mal y a-t-il ?
N’as-tu pas honte de servir un homme comme toi ?
Il n’y a aucune honte à cela. Nous servons tous, chacun à notre manière. N’êtes-vous pas médecin, monsieur Marat ? Vous passez vos journées à examiner des plaies, à les panser de votre mieux. Vous vous couchez fort tard, vous vous levez dans la nuit à l’appel de vos clients. N’est-ce point là servir ?
Je ne sers point un maître, je sers l’humanité. Mais toi, tu t’es fait le valet d’un homme corrompu, d’un misérable aristocrate.
Ce n’est pas parce qu’il est corrompu, qu’il n’a pas besoin de service. Vous ne demandez pas à ceux que vous soignez s’ils sont bons ou mauvais. Ce sont des hommes, c’est-à-dire de pauvres diables comme nous. Quand ils ont besoin d’un coup de main, il faut le leur donner sans marchander. Mon maître, comme tant d’autres, est atrophié par la richesse. Il ne peut se suffire à lui-même ; il lui faut cinquante bras pour le servir. Moi, j’ai trois fois plus de force qu’il ne m’en faut pour moi-même ; je ne sais à quoi l’employer. De temps en temps, j’ai envie de briser quelque chose pour me soulager. Puisque cet imbécile a besoin de ma force, je la lui vends. Nous sommes quittes. Je lui fais du bien, et à moi aussi.
Tu vends aussi ton âme libre, ta conscience.
Qui parle de cela ? Je défie bien qui que ce soit de me la prendre.
Tu te soumets pourtant. Tu ne dis point ta pensée.
Qu’ai-je besoin de la dire ? Je la connais. Bon pour ceux qui n’en sont point sûrs, de la crier aux vents ! Ce n’est pas pour les autres que je pense, c’est pour moi.
Rien n’est à toi de ce qui est en toi. Tu ne t’appartiens pas, tu es solidaire du monde. Tu lui dois ta force, ta volonté, ton intelligence, — si peu que tu en aies.
La volonté et l’intelligence ne sont pas une monnaie qui se donne. L’ouvrage qu’on fait pour les autres est de l’ouvrage mal fait. Je me suis fait libre. Qu’ils fassent comme moi !
Je reconnais bien là mes odieux compatriotes. Parce que la Nature leur a donné une taille de six pieds et des muscles de brute, ils se croient le droit de mépriser ceux qui sont faibles et malades. Et quand, après avoir travaillé leurs champs et rentré leurs récoltes, ils s’asseyent à leur porte, en suçant pendant des heures une pipe dont la dégoûtante fumée achève d’assoupir leur morne conscience, ils croient leur devoir accompli, et disent aux malheureux qui leur tendent la main : « Tu n’as qu’à faire comme moi. »
Vous me connaissez à merveille. C’est ainsi que je suis.
Ne le crois donc pas, citoyen. Il se calomnie. Il ne voit pas une infortune sans lui tendre la main. L’autre semaine, il s’est mis à notre tête, pour délivrer nos camarades, les gardes-françaises, emprisonnés à l’Abbaye par les aristocrates.
C’est toi. Hoche ? Qui te demande ton avis ? — Balivernes que tout cela ! Je le disais tout à l’heure : ma force me gêne parfois ; alors j’enfonce une porte, ou je démolis un mur. Parbleu ! quand je vois un homme se noyer, je lui tends aussi la main : cela ne se raisonne pas. Mais je ne suis pas à l’affût des gens qui se noient ; ni surtout, je ne vais pas les jeter à l’eau d’abord, comme ces faiseurs de révolutions, pour les sauver après.
Tu as honte du bien que tu fais. Je hais les fanfarons de vice. — Et toi, que portes-tu là, sur ton bras ?
Des gilets que j’ai brodés, et que je tâche de vendre.
Belle tâche pour un soldat ! Tu couds des habits ?
Cela vaut toujours autant que d’en découdre.
Tu ne rougis pas de voler leur métier aux femmes ? Et voilà ce dont tu t’occupes ! Tu penses à ton commerce, tu supputes tes gains, tu amasses des écus, quand Paris va s’écrouler dans le sang !
C’est bon, nous avons le temps. Chaque chose en son lieu.
Ton cœur est froid. Ton pouls bat lentement. Tu n’es pas un patriote. — Quant à toi, tu es plus coupable qu’un méchant homme. Ta nature était saine, ton instinct te portait au bien, et c’est volontairement que tu les pervertis. — Ô Liberté ! voilà tes défenseurs ! Indifférents à tes dangers, ils ne feront rien pour les combattre… Eh bien, moi, moi, quand je resterais seul, je ne t’abandonnerai pas, je veillerai sur ce peuple. Je le sauverai, malgré lui.
Un joyeux compère ! Il voit le monde en rose. — C’est un médecin de mon pays. On sent qu’il a l’habitude d’expédier les gens. Son métier ne lui suffisait plus ; afin d’aller plus vite en besogne, il s’est mis en tête de soigner l’humanité.
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