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(Texte sur une seule page)
LE LION
I
Depuis quinze jours, nous errions dans la vallée du Mahagma. Une rivière la traverse, large et peu profonde ; elle est entrecoupée de marécages. Nous souffrions beaucoup, mais, pour quelque raison dont je n’ai pas la clef, nos fièvres faisaient trêve. On rencontrait peu d’indigènes : ils disparaissaient mystérieusement à notre approche, ne laissant guère trace de leur passage. D’ailleurs ils ne semblaient pas habiter régulièrement la terre ferme : on apercevait de-ci de-là, assez loin sur les eaux, des villages palustres où les habitants accédaient soit à la nage, soit dans des canots d’écorce, longs, frêles et instables.
J’aurais voulu visiter un de ces villages.
La faiblesse de notre contingent, réduit au quart de son effectif, la nécessité d’employer nos munitions avec parcimonie, me dissuadaient de céder à mon désir. Une fois seulement nous essayâmes d’atteindre un îlot où se disséminaient une quinzaine de cahutes coniques. Dès que nous fûmes à portée, des flèches lancées à travers les végétaux nous avertirent du péril. J’aurais peut-être sacrifié quelques cartouches : encore aurait-il fallu savoir où viser, et nous n’apercevions que des roseaux ou de la broussaille. Je me résignai à la retraite.
Cette retraite fut impressionnante, à cause du silence et de l’immobilité de nos antagonistes : ils ne poussèrent pas un cri, ils demeurèrent invisibles. Mon échec fut aggravé, quelques heures plus tard, par la mort d’un de nos hommes, qu’une flèche empoisonnée avait atteint à l’épaule. Nous nous le tînmes pour dit.
Après quelques jours, la région des marécages fit place à la brousse. Certains indices inquiétèrent nos noirs. Moi-même, je n’étais pas fort rassuré. Nous tînmes conseil. Quelques-uns furent d’avis de retourner sur nos pas. Bouglé et Marandon s’y opposaient : ils représentèrent les dangers courus dans le pays des Nyomgos, où la moitié de l’expédition avait péri, et la quasi-certitude que nous avions de trouver une route de retour plus courte, au sortir de la vallée. Leurs objections portèrent : nous nous décidâmes à passer par la brousse. D’abord nous n’eûmes pas à nous en repentir : les traces d’hommes, relevées par nos éclaireurs, remontaient à plusieurs mois. Le soir vint. La brousse s’éclaircissait. Nous arrivâmes dans une savane entrecoupée de buissons ; le campement fut établi auprès d’un tertre, et profitant de l’abondance du bois sec, nous allumâmes un bon feu. Tout était paisible ; nos hommes avaient abattu du gibier ; une source nous fournissait de l’eau pure. Et la pleine lune devait nous éclairer toute la nuit. C’étaient des éléments de sécurité et de bien-être. Nous soupâmes gaiement et nous passâmes une partie du soir à causer. Je me suis rarement couché, pendant ce funeste voyage, avec une telle impression d’insouciance. À voir notre feu étincelant, la lune blanche gravissant un ciel de lazulite, je me promis une nuit de bon sommeil. De fait, je m’endormis tout de suite, et profondément.
Texte entier
Depuis quinze jours, nous errions dans la vallée du Mahagma. Une rivière la traverse, large et peu profonde ; elle est entrecoupée de marécages. Nous souffrions beaucoup, mais, pour quelque raison dont je n’ai pas la clef, nos fièvres faisaient trêve. On rencontrait peu d’indigènes : ils disparaissaient mystérieusement à notre approche, ne laissant guère trace de leur passage. D’ailleurs ils ne semblaient pas habiter régulièrement la terre ferme : on apercevait de-ci de-là, assez loin sur les eaux, des villages palustres où les habitants accédaient soit à la nage, soit dans des canots d’écorce, longs, frêles et instables.
J’aurais voulu visiter un de ces villages.
La faiblesse de notre contingent, réduit au quart de son effectif, la nécessité d’employer nos munitions avec parcimonie, me dissuadaient de céder à mon désir. Une fois seulement nous essayâmes d’atteindre un îlot où se disséminaient une quinzaine de cahutes coniques. Dès que nous fûmes à portée, des flèches lancées à travers les végétaux nous avertirent du péril. J’aurais peut-être sacrifié quelques cartouches : encore aurait-il fallu savoir où viser, et nous n’apercevions que des roseaux ou de la broussaille. Je me résignai à la retraite.
Cette retraite fut impressionnante, à cause du silence et de l’immobilité de nos antagonistes : ils ne poussèrent pas un cri, ils demeurèrent invisibles. Mon échec fut aggravé, quelques heures plus tard, par la mort d’un de nos hommes, qu’une flèche empoisonnée avait atteint à l’épaule. Nous nous le tînmes pour dit.
Après quelques jours, la région des marécages fit place à la brousse. Certains indices inquiétèrent nos noirs. Moi-même, je n’étais pas fort rassuré. Nous tînmes conseil. Quelques-uns furent d’avis de retourner sur nos pas. Bouglé et Marandon s’y opposaient : ils représentèrent les dangers courus dans le pays des Nyomgos, où la moitié de l’expédition avait péri, et la quasi-certitude que nous avions de trouver une route de retour plus courte, au sortir de la vallée. Leurs objections portèrent : nous nous décidâmes à passer par la brousse. D’abord nous n’eûmes pas à nous en repentir : les traces d’hommes, relevées par nos éclaireurs, remontaient à plusieurs mois. Le soir vint. La brousse s’éclaircissait. Nous arrivâmes dans une savane entrecoupée de buissons ; le campement fut établi auprès d’un tertre, et profitant de l’abondance du bois sec, nous allumâmes un bon feu. Tout était paisible ; nos hommes avaient abattu du gibier ; une source nous fournissait de l’eau pure. Et la pleine lune devait nous éclairer toute la nuit. C’étaient des éléments de sécurité et de bien-être. Nous soupâmes gaiement et nous passâmes une partie du soir à causer. Je me suis rarement couché, pendant ce funeste voyage, avec une telle impression d’insouciance. À voir notre feu étincelant, la lune blanche gravissant un ciel de lazulite, je me promis une nuit de bon sommeil. De fait, je m’endormis tout de suite, et profondément.
Des clameurs, des plaintes, des détonations m’éveillèrent. Quand on a beaucoup voyagé, on passe sans trêve du sommeil au réveil. Je vis tout de suite que l’heure du péril avait sonné pour notre malheureuse caravane : une légion d’êtres noirs et frénétiques se précipitait sur le campement Les premiers n’étaient qu’à une centaine de toises, d’autres surgissaient continuellement ; il y en avait au moins mille et nous étions quarante. Déjà deux sentinelles avaient péri ; la fusillade de nos tirailleurs semblait impuissante. Marandon avait d’abord donné ses ordres aux hommes de garde, il les donnait maintenant aux autres, éveillés comme moi à l’improviste. Nous étions perdus si nous ne parvenions pas à arrêter l’élan des agresseurs : il allait de soi que nous ne le pouvions pas en rase campagne. Il fallait nous retirer sur le tertre.
Marandon l’avait compris ; je n’eus qu’à appuyer ses ordres. Tandis qu’un rideau d’hommes continuait la fusillade, j’entraînai le reste parmi les gommiers. Dès que nous fûmes là-haut, j’ordonnai des salves générales. Un torrent de balles coula. Il fut efficace. L’attaque hésita, tournoya. Il parut évident que si nous avions eu des munitions suffisantes, nous aurions pu repousser l’ennemi, mais « l’arrosage » venait de coûter la moitié de notre stock. Et il n’y avait pas moyen d’interrompre la fusillade. Tout au plus pouvait-on la ralentir. Je commençai par défendre le feu aux mauvais tireurs ; je recommandai aux autres de ménager les cartouches. L’ordre fut obéi : tous comprenaient que le gaspillage c’était la mort. En somme, nous demeurions huit tireurs : les quatre blancs de l’expédition et quatre nègres.
Quoique aucun de nous ne fût de premier ordre, nous savions évaluer les distances et, dans cette masse, c’était tout ce qu’il fallait. Aussi, presque chacune de nos balles portait. Même, une panique se dessina parmi nos adversaires : une centaine d’hommes prirent la fuite. Ils furent ramenés par un chef colossal, qui commandait l’arrière-garde, et les hurlements s’enflèrent, la multitude cendreuse se précipita vertigineusement vers notre tertre :
— Ça ressemble furieusement à la fin ! grommela Marandon.
Bientôt les assaillants se multiplièrent. On avait beau les abattre, les vides se refermaient aussitôt. En même temps, d’autres groupes commençaient à nous cerner. Il ne nous restait qu’à mourir ou à essayer la vitesse de nos jambes. Quelques-uns de nos nègres filèrent comme des antilopes. Deux ou trois tombèrent, devant nos yeux, sous des coups de sagaie : j’ignore quel fut le sort des autres. D’ailleurs, au bout de quelques minutes, toute fuite devint impossible : le tertre était complètement enveloppé.
— Eh bien ! vieux… on va aller voir de l’autre côté de la vie ! s’écria Marandon.
Il me saisit dans ses longs bras et me donna l’accolade. Il s’était fait un grand silence : les tireurs réservaient leurs cartouches pour l’ultime minute. Hélas ! cette minute était toute proche. Une cinquantaine d’agresseurs étaient déjà à mi-hauteur du tertre. Ils hésitaient, l’arrêt soudain de la fusillade leur faisant craindre un piège. Même, quelques-uns nous hélèrent, dans l’intention évidente d’obtenir notre reddition. Si leur langue avait été connue par l’un d’entre nous, j’aurais négocié pour avoir la vie sauve, quoique, au fond, je fusse persuadé que l’on nous duperait. Mais personne ne comprit. Bientôt une nouvelle poussée se produisit ; la fourmilière humaine arrivait au galop.
— Feu jusqu’à la dernière cartouche ! clamai-je.
Ce fut un terrible arrosage. Il restait peut-être cent cartouches — je crois bien que maintes d’entre elles abattirent plusieurs hommes. Malgré cette hécatombe, l’assaut ne subit plus d’arrêt. La multitude infernale se précipitait sur nous et, cinq minutes plus tard, nos noirs gisaient éventrés, décervelés, démembrés…
Pourquoi nous n’étions pas morts, Marandon et moi, je ne l’ai jamais su. Je suppose qu’un grand chef avait tenu à nous avoir vivants. Nous n’étions pas indemnes : Marandon saignait de deux plaies à la tête ; moi, j’avais reçu une flèche à l’épaule, un coup de masse sur l’occiput. Aucune de nos blessures n’était pourtant dangereuse et nous comparûmes devant le conseil des chefs, dans un certain état de faiblesse, assurément, mais fermes sur nos jambes.
La scène était fantasmagorique. On avait rallumé notre propre feu, on en avait fait un bûcher où flambaient des troncs d’arbres, et dont la lueur pâlissait les astres : toute la savane était semée de cadavres et de blessés ; des plaintes sans nombre se répercutaient sur le tertre.
Les chefs étaient réunis au nord du feu. Ces chefs figuraient une douzaine de nègres, bien pris dans leur taille, quelques-uns gigantesques, peints de rouge et de bleu, doués de visages parfaitement hideux, dont les machoires ne le cédaient guère en pesanteur, en puissance et en volume, à celles des gorilles. Ils montraient des yeux circulaires très mobiles, des lèvres en beefsteaks, des oreilles en anses, de longs crânes durs.
On nous mena devant un vieux à la laine poivre et sel, qui exécuta une sorte de sauterie gastronomique, faisant mine d’arracher nos yeux et de hacher nos membres ; il poussait des beuglements rythmés, que les autres chefs répétaient en dansant une pyrrhique et en entrechoquant leurs sagaies. Cependant, la foule subalterne hurlait comme un troupeau de loups et de chacals. Quand le roi interrompit son exercice, il se fit quelque silence, et nous sentions tous ces yeux ronds fixés sur nous d’une façon « dévorante ». Puis le vieillard prononça une harangue qu’il termina par trois coups de sagaie dans le sol. À l’instant, il descendit du tertre une troupe chargée de cadavres, parmi lesquels nous reconnûmes nos amis Bouglé et Tarnier. À mesure qu’on déposait un des cadavres, les chefs lançaient un appel. Des guerriers s’avançaient un à un, détachaient qui une tête, qui un membre, qui une partie du torse — prélude d’une vaste fête anthropophagique. Ces opérations s’exécutaient dans un silence relatif. Aucun guerrier ne toucha aux cadavres des blancs ; ils furent partagés entre neuf des chefs, sans préjudice d’une portion de viande noire. Quant au vieux et aux deux derniers chefs, ils se contentèrent de se partager un nègre :
— Est-ce qu’ils feraient fi de la chair blanche ? goguenarda mélancoliquement Marandon.
Je lui jetai un regard d’angoisse : c’est que les chefs nous considéraient d’une façon insolite. J’avais un pressentiment. Il ne tarda pas à se réaliser. Sur un cri guttural du vieux, deux nègres colosses s’emparèrent de Marandon et l’allèrent lier à un tronc ébranché de myonnbo. Deux autres personnages s’apprêtaient à me saisir, mais le vieux leur fit un signe ; ils se bornèrent à me pousser dans la direction de mon ami. Quand je fus proche, le vieux cria quelque phrase, tout en agitant une hache de jade à proximité de mon visage, puis il se dirigea vers Marandon.
Il y eut une pause, pendant laquelle les guerriers poussaient de longues acclamations. Elles redoublèrent lorsque le roi se décida à immoler mon ami. Marandon poussa trois cris horribles et, — du moins je l’espère, — mourut sur le coup. Ce fut le signal du festin. Une vaste odeur de viandes rôties se répandit dans l’atmosphère. Pendant plus d’une heure, la peuplade se gorgea de chair humaine.
J’ignorerai toujours pourquoi je ne fus pas mis à mort cette nuit-là. Sans doute étais-je réservé pour quelque cérémonie solennelle. Il est certain qu’on ne me fit aucun mal ; c’est à peine si on m’attacha.
Après une crise excessive d’horreur et d’épouvante, j’étais devenu assez calme. Je m’attendais, certes, à subir le même sort que mon pauvre Marandon, mais j’étais persuadé que ce ne serait pas dans le cours de la nuit ; et la journée suivante me semblait fantastiquement lointaine. D’abord, je ne pensai pour ainsi dire pas ; j’étais saturé d’images et de sensations. Lorsque je me mis à réfléchir, ce ne fut pas, croyez-le bien, à des problèmes philosophiques ; je ne songeais au fond qu’à une seule chose : l’évasion. Mon intelligence la tenait pour impossible : je ne m’obstinais pas moins à en chercher les moyens. Tout en méditant, je défis à peu près mes liens, je les disposai de manière qu’ils tombassent dès que je le voudrais. Puis je me glissai au plus près d’un bouquet d’ébéniers, sans attirer l’attention de mes gardiens, occupés à déchirer leur part de viande. Il ne me restait, provisoirement, rien à faire. Je m’étendis, je feignis de dormir. Après un temps indéterminé, il sembla que mes gardiens avaient cédé au sommeil. Je m’en assurai en esquissant une série de mouvements qui n’attirèrent l’attention de personne. Que l’occasion fût réelle ou illusoire, je résolus d’agir. Mes liens tombèrent, je m’allongeai sur l’herbe, je rampai vers les ébéniers. Deux ou trois individus dormassaient à leur ombre ; les clameurs qui s’élevaient encore auprès du bûcher les empêchèrent d’entendre le bruit léger de mon passage. Par un bonheur inespéré, une herbe longue se présenta dès que j’eus dépassé les arbres. Je m’y engageai, je m’y mis à quatre pattes, je filai éperdument. Quand je fus à une certaine distance du camp, je me redressai… J’ai des jarrets de fer ; de tout temps, je me suis entraîné à la course : l’instinct de la conservation me donnait un supplément appréciable de vigueur et j’étais au moment le plus favorable de la digestion, circonstance plus nécessaire pour une course longue et véloce que pour tout autre exercice…
Bientôt ma fuite fut découverte. Des hurlements s’élevaient, qui me firent encore hâter mon allure. En tournant la tête, je vis une masse de corps sombres qui bondissaient à ma poursuite : il parut évident que la grande majorité des moricauds ne pouvaient lutter de vitesse avec moi. Après un quart d’heure, il y en avait au plus une demi-douzaine capables de m’inquiéter ; après un autre quart d’heure, il n’y en avait plus que trois ; finalement il n’y en eut qu’un seul. Par exemple, celui-là semblait de ma force — et par le souffle et par l’agilité. La partie fut terriblement indécise. Souvent, le nègre gagnait du terrain ; bientôt je lui arrachais son avance. Cela dura longtemps, deux heures peut-être. Mon galop devenait un petit trot tremblant ; mon cœur semblait devoir faire éclater ma poitrine ; mes oreilles sifflaient comme des locomotives ; je sentais les yeux me sortir des orbites. L’adversaire ne devait pas en mener plus large. Il était maintenant seul visible ; s’il m’atteignait, ce serait une lutte, homme contre homme. Seulement, il tenait une sagaie ; tandis que j’étais sans armes. Malgré cela, j’eus plusieurs fois envie de l’attendre, tellement je me sentais épuisé. Cette envie devint presque irrésistible lorsque j’arrivai au pied d’une colline. Je me retournai, prêt à combattre… Mais le poursuivant avançait d’un pas mou, trébuchant, zigzaguant. Ce spectacle me rendit du
je me mis à gravir la pente. Et lorsque,
après avoir parcouru une centaine de toises, je jetai un coup d’œil à l’arrière, j’aperçus, accident ou pâmoison, le nègre étalé sur le sol et ne bougeant plus. Cette fois, je me vis bien réellement sauvé. Je ne m’accordai du reste aucun repos : jusqu’à l’aube, je traînai ma pauvre machine.
Pendant plusieurs jours, je rôdai à travers un pays sylvestre, rarement entrecoupé de quelque clairière — pays d’ombre, aux nuits humides, pays de bêtes fauves et de reptiles, pays de mystère meurtrier où l’on ne savait si c’était la lumière ou les ténèbres qu’il fallait redouter davantage. N’étais-je pas, en un sens, plus solitaire que Robinson ? Au centre de la formidable Afrique, misérable homme à la face pâle, séparé de ma race par des terres immenses, par des animaux innombrables, par des millions d’individus dont j’ignorais la langue, et pour qui je ne pouvais être qu’un ennemi vaincu, une chair à meurtrir et à déchirer !… Je sentais cela vivement tandis que les serpents coulaient à travers les mousses, les lichens, les racines, les pierres, que quelque panthère ou quelque léopard bondissait sur un arbre, que les singes et les perroquets élevaient leurs clameurs perçantes. Chacun de mes pas était un danger ; le repos était peut-être pire encore. Où me réfugier ? Où serais-je à l’abri de la dent, du venin, de l’étreinte ? Et cependant, ni la panthère, ni le python, ni le lion, ni le rhinocéros, n’avaient encore attaqué ma chétive personne. J’avais entrevu la silhouette souple de la première ; j’avais rencontré le python au bord d’une mare ; j’avais fui le rhinocéros dans une clairière sablonneuse.
Le lion seul ne m’était pas apparu, quoiqu’il foisonnât dans cette partie de l’Afrique. Et l’homme non plus n’avait pas encore décelé sa silhouette verticale, l’homme, fauve des fauves, épouvante des épouvantes !… N’allez pas croire que je vivais dans une perpétuelle angoisse. Non ! l’accoutumance exerçait son pouvoir. J’étais triste, j’avais de fréquentes alertes, je souffrais de ma solitude : tout cela était fort supportable ; j’avais même de bons moments, de ces moments de joie sans cause, les meilleurs de la vie, et qui sont si loin de coïncider avec les événements ! Ce qui m’aidait à supporter mon mal, c’est que je ne souffrais pas de la faim. J’avais assez fréquenté l’Afrique pour connaître maints secrets de nègres : tels arbres me fournissaient une sève sucrée, source d’énergie, tels autres des fruits ; je déterrais des racines comestibles ; je dénichais des œufs. Il y avait abondance de ces choses. D’autre part, ce régime, mieux qu’une nourriture carnée, convenait au climat… En sorte que, si j’avais été un simple animal, je n’aurais pas été trop misérable. Mais pouvais-je m’empêcher de songer, en ma qualité d’homme, au lendemain ?
Le quinzième jour, j’arrivai devant une plaine entrecoupée de faibles hauteurs. J’hésitai longtemps avant de m’y engager ; je craignais d’y trouver enfin mes semblables. Par ailleurs, il me répugnait étrangement de retourner en arrière. Je m’en rapportai donc au hasard et je continuai ma route. Bientôt il devint évident que l’homme fréquentait le terroir ; des traces nombreuses me le certifiaient. Si j’avais pu conserver un doute, l’apparition de paillotes, à l’autre versant d’une colline que j’avais gravie, l’aurait anéanti.
Cette fois, il ne s’agissait plus d’aller de l’avant ; il fallait battre en retraite, sans tergiverser. C’est ce que je fis. Déjà il était trop tard. Une troupe de nègres me barrait le passage. C’étaient des nains, d’ailleurs trapus, les membres bien attachés, et armés d’arcs, de flèches et de sagaies. Je leur fis des signes amicaux : ils me répondirent par une hurlée perçante, accompagnée d’une volée de projectiles. Il n’y avait qu’à fuir ; je le fis avec empressement. Les petits hommes me poursuivirent. Comme leur vitesse était quelque peu proportionnée à leur taille, je gagnai vite du terrain. Après une courte demi-heure, ils étaient hors de vue ainsi que leur village. Je me retrouvais de nouveau dans la solitude et, à bon droit, je me crus sauvé de leurs mains, sans trop oser m’en réjouir, car il y avait d’autres hommes dans le maudit territoire. Je ne tardai pas à m’en convaincre : un deuxième village m’apparut, cette fois au bord d’une rivière. Je le tournai — de fort loin, — j’eus la chance de passer inaperçu. Mais quelques heures plus tard, le danger reparaissait, sous la forme de cahutes disséminées sur le flanc d’un mamelon : je ne pus échapper aux regards des habitants. Des hommes, des femmes, des enfants, émergés de toutes parts, accueillirent ma présence par des clameurs farouches où se mêlaient, à dose égale, la surprise et l’hostilité. Il fallut recommencer à fuir, avec des chances fortement décrues par la fatigue. Tout en galopant, je me sentis pénétré d’un profond découragement : quand bien même j’échapperais à ces nouveaux ennemis, est-ce que je n’allais pas en trouver d’autres ? Malgré cette disposition pessimiste, je ne tirai pas moins tout l’effort possible de mes jarrets : ils me rendaient encore une fois, grâce aux jambes courtes de mes persécuteurs, le service que j’attendais d’eux. Je semai graduellement la troupe des nains, je me retrouvai seul dans la prairie. L’aspect du paysage changea : je traversais des sites désolés, des landes sablonneuses ; ensuite les arbres commencèrent à paraître.
Après une nuit passée dans la broussaille, je me remis en route. À plusieurs reprises, je traversai de petits bois. Mais, d’autre part, je retrouvais des vestiges de la présence de l’homme. Je pris toutes les mesures possibles pour rendre mon passage impalpable : il était écrit que je n’y réussirais point. Dans l’après-midi apparut un nègre nain, à la tête cubique, aux yeux tournants. Il s’enfuit à ma vue, avec un cri perçant comme l’appel d’une flûte traversière. Dix minutes plus tard, d’autres nains se montrèrent, une douzaine peut-être, qui se mirent en devoir de me cerner. Pris d’une frénésie de désespoir, je balançai sérieusement entre la mort immédiate et la fuite. L’instinct de conservation l’emporta. Tout d’abord, ma course fut heureuse, comme le jour précédent ; je me crus provisoirement hors d’atteinte. Je n’en ressentis que plus d’amertume, lorsque j’aperçus des nains à ma droite et à ma gauche ; ils avaient l’avance, ils tendaient à fermer la pince pour me barrer la route. D’un élan frénétique je réussis à passer avant que la retraite ne me fût coupée. Par malheur, une de mes chaussures creva malencontreusement. Tout ce que je pus faire d’abord, ce fut de garder ma distance. Je ne le pus pas longtemps, hélas ! La cheville me faisait si mal qu’il fallut ralentir ; les féroces petits hommes se rapprochaient : j’entendais grandir leurs clameurs, sur la signification desquelles il n’y avait pas à se tromper.
« Allons ! pensai-je, voilà tes derniers moments… cesse cette lutte lamentable. »
Je continuais cependant à boitiller, je me dirigeais tout droit vers une épaisse bordure végétale, la lisière de la forêt. Je ne sais trop comment je parvins jusque-là. Me glissant à travers des plantes épineuses, qui me griffaient comme mille chats, j’avançais tant bien que mal, perdant à chaque pas un peu d’espérance.
Brusquement, une percée s’ouvrit : je vis un roc, au sein d’une enceinte de myonnbos et, à l’ombre, devant l’entrée d’une caverne, un colossal lion.
— Voilà la fin ! m’écriai-je avec le rire désespéré des vaincus.
J’hésitai une demi-minute entre la mort par le fauve et la mort par les hommes : ce fut la première qui me parut la moins
au moins le lion ne s’ingénierait-il
pas à me torturer. Je me dirigeai d’un pas aussi ferme que le permettait ma claudication, et j’allai m’étendre devant la bête souveraine.
J’avais très peur, mais cette peur était atténuée par le vertige dont parle Livingstone. J’attendais le coup de griffe avec une épouvante bien moindre, j’en suis sûr, que la plupart des condamnés à mort n’attendent la chute du couperet. Au bout d’une ou deux minutes, surpris de n’avoir pas été attaqué, je relevai la tête. Le fauve fixait sur moi ses yeux de feu jaune et vert. Je voyais d’en bas son vaste visage, ses grandes épaules où roulaient les ondes ocreuses de la crinière : je me sentais quelque chose de menu, de chétif, de fragile, qu’un seul coup des lourdes pattes pouvait anéantir… Comme j’étais là, aplati, les premiers de mes poursuivants parurent. À la vue du lion, il s’arrêtèrent , puis, n’osant faire un mouvement trop rapide, de crainte d’exciter l’animal, ils battirent en retraite d’un pas assourdi. Il les avait vus, il avait levé la tête ; sa poitrine s’enfla, son rugissement passa sur les ramures comme la foudre sur les nues…
D’abord, le lion sembla vouloir prendre la chasse : il avait bondi. Mais il ne donna pas suite à ce premier geste ; revenant à pas tardifs, il s’approcha de moi.
— « Ça va être dur ! songeai-je. Pourvu qu’il me tue d’un seul coup ! »
Il ne se décidait pas à me détruire ; il avançait les narines, il grondait sourdement. À la fin, il me toucha du bout de ses griffes, avec autant de précaution que l’aurait pu faire un chat. Je me demandais si cette temporisation était plutôt effrayante ou plutôt rassurante. En somme, ma peur décroissait. J’osai considérer la bête ; l’idée me vint de risquer une caresse, et, me dressant sur mes genoux, en évitant tout geste brusque, j’avançai la main, je la passai doucement sur le flanc roux : le fauve me fixait d’un œil où je n’apercevais pas ombre de férocité. Mais était-il nécessaire que le lion fût féroce pour broyer une proie ? N’était-ce pas pour lui un acte aussi naturel que, pour nous, de dévorer un fruit ? N’importe, la placidité de son regard me rassurait. Je m’enhardis à lui toucher la nuque, à gratter la peau de la crinière. Ces caresses furent reçues avec indifférence ; mais j’avais l’impression qu’elles me familiarisaient avec la bête, chose capitale lorsqu’il s’agit d’un carnassier qui, de tout temps, a montré des dispositions sociables. Quoi qu’il en soit, le lion finit par s’étendre. Par moments, il sommeillait, par moments, il fixait devant lui un regard confus. Le crépuscule emplit le ciel et la forêt de son illusion écarlate. Les aspects du monde apparurent magnifiés dans le pays des nuages. Ce ne fut pas le long rêve de lumière de nos déclins, ce fut un songe bref, une avalanche de lueurs qui, presque tout de suite, laissa apparaître la rouge étoile Antarès et la brillante de la Croix du Sud. Alors le lion se leva dans sa force, ses yeux luirent comme deux lampes électriques ; la menace éclata dans la secousse de sa tête, distendit ses mâchoires armées de couteaux pâles ; il annonça sa présence formidable aux ténèbres :
« J’ai reculé pour mieux sauter ! » pensai-je… « Pourquoi irait-il chercher au loin la proie ? »
Je n’étais plus résigné à la mort. Toutefois, lorsque la mâchoire dévorante s’avança, je ne fis pas un mouvement. Le lion flaira comme pour me reconnaître, frotta son échine contre mon épaule, et s’éloigna. Quoique je n’attendisse pas ce dénouement, je n’en fus guère surpris. Je songeai nécessairement à fuir ; et, après m’être orienté je me mis en route. À peine avais-je l’ait cent pas, que je fus pris d’un accablement étrange : tous les périls courus dans cette maudite période, depuis le massacre de l’expédition, se représentèrent à ma mémoire. Je me vis si faible, si désarmé, si fragile… et celui qui m’avait sauvé de la poursuite de mes semblables apparaissait si puissant et si redoutable : quelle sécurité si je pouvais vivre sous sa protection !… J’eus bonne envie de m’en retourner, d’autant plus que je percevais des bruits inquiétants et des formes équivoques. Pourtant, je continuai ma route, m’efforçant de garder la direction de l’orient. J’avançai pendant une bonne heure, tantôt marchant, tantôt rampant, lorsque j’entendis un grondement dans l’ombre. Je voulus me cacher ; il était trop tard : deux prunelles dardaient sur moi leurs lueurs de lampyres !… Croiriez-vous que je fus moins effrayé qu’indigné contre moi-même ? Je jugeai que j’étais justement puni d’avoir voulu m’enfuir dans la nuit noire, au lieu de me terrer dans un repaire que l’odeur seule du lion suffisait à protéger contre l’approche des autres fauves. Et le cœur navré, j’attendis les événements. Les yeux de phosphore s’approchaient, un grand souffle s’élevait à mesure… et depuis un moment j’avais reconnu, malgré l’ombre épaisse, la silhouette du lion. Bientôt le fauve fut proche, il me frôla, il poussa son mufle contre ma poitrine : avec une joie violente, je compris que c’était lui, le souverain de la solitude, mon protecteur… Ce fut sans crainte aucune que je passai ma main dans sa crinière, et je le suivis avec un sentiment de sécurité parfaite. En route il ramassa une proie qu’il avait abandonnée pour me rejoindre, le cadavre d’un petit sanglier. Comme il connaissait mieux que moi la route (il avait lui-même contribué à la frayer), en moins d’une demi-heure, nous fûmes au repaire.
Je dormis bien, et lorsque je m’éveillai, j’eus à peine un frisson en me voyant couché près de la formidable brute jaune. La journée se passa tranquillement, et de même toute la semaine. Une intimité croissante m’unissait à mon hôte. C’était un animal intelligent, avec quelque chose de la nature affectueuse du chien.
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The end
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