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Je suis fils de Cornelius Littlepage, de Satanstoe, dans le comté du West-Chester, État de New-York ; et d’Anneke Mordaunt, de Lilacsbush, domaine situé près de Kingsbridge, et qui, quoique à onze milles de la ville de New-York, fait partie des dépendances de la cité.
J’ai peu connu mes autres parents. J’étais encore très-jeune, lorsque mon aïeul maternel mourut en Angleterre, où il avait été voir un colonel Bulstrode qui lui-même avait habité les colonies, et pour qui Herman Mordaunt — c’était le nom de mon grand-père, — avait une prédilection toute particulière. J’ai souvent entendu dire à mon père qu’il était heureux peut-être, à un certain point de vue, que son beau-père fût mort à cette époque ; car il se fût sans doute rangé du côté de la couronne dans la querelle qui éclata presque immédiatement après, et tous ses biens auraient infailliblement partagé le sort de ceux des de Lancey, des Philips, des Floyd, et de toutes les grandes familles qui restèrent fidèles, comme on disait ; ce qui voulait dire fidèles à un prince, mais non pas à leur pays natal. Si l’on considère les opinions et les préjugés du temps, il serait difficile de décider qui avait tort ou raison ; mais ce qui est certain, c’est que les Littlepage, c’est-à-dire mon grand-père, mon père et moi-même, nous nous rangeâmes du côté du pays. À n’envisager que l’intérêt, il est évident que l’Américain qui se prononçait contre la couronne, montrait le plus de désintéressement ; car pendant longtemps on courut grand risque d’être subjugué ; et dans ce cas, il ne s’agissait de rien moins que de voir confisquer tous ses biens, sinon d’être pendu. Mais mon aïeul paternel était ce qu’on appelait un whig des plus prononcés. Il fut nommé brigadier dans la milice en 1776, et prit une part active à la grande campagne de l’année suivante, ainsi que mon père qui avait le grade de lieutenant-colonel dans les contingents de New-York. Il y avait aussi dans le même régiment que mon père un major Dirck Follock, qu’il aimait de tout son cœur. Ce major était un vieux garçon dont la résidence légale était de l’autre côté du fleuve, dans le Buckland, mais qui passait chez nous la plupart de son temps. Ma mère avait une amie intime qu’elle chérissait comme une sœur et qui avait trente ans, au commencement de la révolution. Miss Mary Wallace, qui était toujours restée fille, jouissait d’une jolie fortune, et elle vivait constamment renfermée à Lilacsbush, à l’exception de quelques visites qu’elle venait nous rendre à New-York.
Nous étions très-fiers du brigadier, tant à cause de son rang que de ses glorieux services. Il ne survécut pas longtemps à la guerre, bien qu’il n’eût pas eu le bonheur de mourir sur le champ de bataille. L’ingrate postérité n’a de mémoire que pour ceux qui périssent les armes à la main ; et cependant celui qui voit venir de sang-froid la mort dans un hôpital, par suite de maladies contractées au service, ne montre-t-il pas tout autant de courage que le brave dont un boulet emporte la tête ? Mon père était resté au camp à soigner un grand nombre de ses soldats atteints de la petite vérole ; ce fut là qu’il prit le germe de cette affreuse maladie dont il mourut lui-même ; eh bien, à peine fit-on quelque attention à sa mort. Le père du major Dirck, au contraire, vieil ami de ma famille, qui avait toujours mené joyeuse vie, ayant été surpris par un détachement d’Indiens, un jour qu’il s’était éloigné de sa garnison pour aller faire une orgie dans une taverne voisine, avait été mis à mort et indignement scalpé. Il n’en fallait pas davantage pour en faire un héros, et le major ne parlait jamais du trépas de son père qu’avec un sentiment d’orgueil, tandis que la mort du brigadier semblait un événement déplorable sans doute, mais dont il n’y avait point à tirer vanité. Et cependant, à mes yeux, la fin de mon aïeul était de beaucoup la plus glorieuse ; mais elle ne sera jamais regardée comme telle par l’historien ni par le pays, parce qu’il lui manque ce prestige du champ de bataille. Il viendra pourtant un jour ou chaque chose sera vue sous sa véritable couleur, et où les hommes et les événements seront jugés pour ce qu’ils sont, et alors bien des arrêts de l’histoire seront cassés en dernier ressort.
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The end
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