Front matter
Ô mort, malgré tes airs de souveraine tu ne m’imposes pas, je te regarde en face. Quand tu braves la vie, tu n’es que son esclave ; c’est son triomphe que tu prépares sous le semblant de tes conquêtes. Tu penses commander et subis une loi ; ton geste impérieux se tourne contre toi.
Un jour tu me tiendras sous ton talon de glace ; tu m’escortes partout, et tu ricanes parce que tu pourrais au moment où je parle me faire trébucher, vaincu.
Mais je ris, moi qui peux, sans attendre ton heure, arrêter d’un poignard le rythme de mon cœur ou bien vider la coupe de ciguë. Tends, à ta volonté, un piège sous mes pas ; je sais qu’au jour la nuit s’enchaîne ; tu serais redoutable, en étant incertaine ; tu guettes, je ne l’oublie pas. J’abandonne au lâche l’effroi du mystère que tu nous cèles ; quand on a modelé ses actes sur sa foi on t’accueille d’une âme sereine.
Erasippe
Ô mort, malgré tes airs de souveraine tu ne m’imposes pas, je te regarde en face. Quand tu braves la vie, tu n’es que son esclave ; c’est son triomphe que tu prépares sous le semblant de tes conquêtes. Tu penses commander et subis une loi ; ton geste impérieux se tourne contre toi.
Un jour tu me tiendras sous ton talon de glace ; tu m’escortes partout, et tu ricanes parce que tu pourrais au moment où je parle me faire trébucher, vaincu.
Mais je ris, moi qui peux, sans attendre ton heure, arrêter d’un poignard le rythme de mon cœur ou bien vider la coupe de ciguë. Tends, à ta volonté, un piège sous mes pas ; je sais qu’au jour la nuit s’enchaîne ; tu serais redoutable, en étant incertaine ; tu guettes, je ne l’oublie pas. J’abandonne au lâche l’effroi du mystère que tu nous cèles ; quand on a modelé ses actes sur sa foi on t’accueille d’une âme sereine.
C’est ainsi que parlait Erasippe ; l’agonie sur son front ne creusa pas de rides.
Evelpide
Passants, vous qui savez ce que j’ignore, est-il vrai que vos jours l’emportent sur les miens ? Quand je disais, en ma vieillesse, que l’âge d’or a précédé l’âge d’airain, les jeunes gens riaient, répondant : — C’est la fable ! mais toujours aujourd’hui est moindre que demain, et l’humanité monte à un sort préférable. — Avaient-ils raison ? rêvaient-ils ? Ai-je marché trop tôt sur les routes du temps ? Et la lumière éclaire-t-elle moins d’injustice, moins d’ignorance, moins de souffrance ? Sans doute, c’est un autre soleil qui luit,
ce sont d’autres moissons qui blondissent les champs, ce sont d’autres torrents qui baignent vos collines et ce sont d’autres astres qui fleurissent vos nuits. Sans doute ils sontplus beaux que ceux que j’ai connus ? Praxitèle doit être oublié aujourd’hui ? Vous vous taisez. J’ai donc assez vécu.
Mérion
Mérion ne s’est pas soucié des sacrifices, des fêtes, des offrandes ; il n’a jamais gravi l’escalier d’un temple et sur les grands secrets n’a jamais disputé. Pourtant il n’était point impie. Il portait sur son front haut levé l’amour éclatant de la vie ; il aimait tout ce qui respire parce que tout servait à former son plaisir. Il n’était point non plus stupide ou débauché parce qu’il festoyait avec des courtisanes et s’animait aux jeux du stade.
— Comment louerait-on mieux les Dieux, répétait-il, qu’en se montrant fort et joyeux ! Je les honore dans leurs œuvres ; le plus beau temple est une femme, la meilleure offrande un baiser. Je place mon culte en mes actes et je ne lève pas un doigt sans adorer.
Eustrate
Tant que ta nef mollement se balance sur les eaux paisibles du port, laisse à tes mâts flotter de légères étoffes dont chatoient les couleurs éclatantes. Mais lorsque tu affrontes la haute mer pour des traversées incertaines, fixe solidement une grossière toile. Tu resterais désemparé sans cette voile ; le vent qui la gonfle, t’entraîne. Certes aucun tissu n’existe, assez tenace pour résister à la poussée d’une bourrasque ; tu diminues du moins la chance du naufrage,
et il vaut mieux sombrer que flotter au hasard. N’oublie jamais combien ta voile est frêle, mais tu ne peux te passer d’elle.
Toi qui as lu ces mots, médite en suivant ton chemin leur symbole facile.
Téléphron
Je n’eus pas un meilleur partage que la plupart de ceux qui sont nés, mais du moins je fus assez sage pour ne m’en être point chagriné.
Je n’ai pas fait, comme certains, de mon âme un filtre malsain qui traversé par des eaux amères les charge encore en amertume.
Mon âme recevait la fange pour la convertir en une onde claire.
J’ai puisé dans mes infortunes plus de douceur que mes voisins n’en tiraient souvent de leur bon destin.
Tisamène
Peuple envieux ! tu rougis d’habiter la plaine, et laissant en friche tes champs tu dardes des regards méchants sur la montagne où demeurent les maîtres. Ils ont là-haut de rares fleurs, dis-tu ; ils ont la vue sur l’étendue, tandis qu’un étroit horizon enferme le désert qui porte tes maisons. Tes outils convertis en armes, tu t’attaques à la montagne et tu la sapes, et ton rêve est qu’un jour son bloc soit répandu et dispersé sur une plaine égale.
Quand tu auras d’un pied surélevé ton sol, crois-tu, peuple, que tu seras un maître alors ? crois-tu que l’horizon reculera ses bornes et que les fleurs des cimes orneront tes jardins ?
Pendant que tu étais occupé à ton crime et que la jalousie et la rage et la faim te torturaient, je cultivais le coin où mon humilité me condamnait à vivre. J’étais heureux ; ma terre, fécondée par mes soins, me dispensait des roses parfumées. Qu’aurais-je été chercher plus loin ? À l’abri des autans mes treilles mûrissaient ; un ruisseau frais et limpide m’était versé par les sommets, et dans l’ombre du mont je m’endormais tranquille.
Isménias
Ô Dieux, l’épigramme funèbre que je veux gravée sur ma pierre ne sera point une prière.
Qui prétendrait sans rire que là-haut, dans l’Olympe riant, il y a des échos répercutant les bruits de notre humain troupeau ?
Comment choisiriez-vous entre les vœux contraires adressés à la fois par deux mortels sincères ? et seriez-vous sereins devant notre misère ?
Quel serait mon blasphème et l’injure en vous reconnaissant pitoyables et justes ! Plus d’un qui me valait n’a pas eu ma fortune.
Vous n’avez pas déchu de votre majesté ; pour votre éloignement je vous ai révérés, et ces mots que j’écris vous les ignorerez.
Aster
Un héros ! Tel on me surnommait. N’enviez pas trop mes couronnes. Je n’aurais pas connu la volupté d’être homme si je n’avais été parfois défait.
Combien les victoires sont lourdes ! Combien les triomphes amers ! Jamais un pleur pour rafraîchir sa joue ! Le même orgueil toujours impitoyable et fier ! Toujours la volonté roidie dans le désert !
Mais il n’est d’arc si fort tendu
qu’il ne soit à la fin brisé ; et je mesurais à mes chutes les hauteurs où j’étais monté.
Saon
Vantez à d’autres que moi Solon et sa prétendue sagesse. Le cas de Crésus fut le mien. Bien que pauvre auprès de ce roi j’ai commencé par la richesse, et misérable fut mon déclin.
Lorsque Crésus était lié sur le bûcher, Solon le railla sans pitié sur la perte de ses trésors. — Vois aujourd’hui le prix de l’or, lui criait-il. Ô vanité de l’opulence ! —
Le monarque se tut et l’on conclut de ce silence qu’il devait être convaincu. Mais on oublie que l’infortuné roi de Lydie était environné de flammes, posture peu propice à disserter morale. Sans doute, en tout autre moment, il aurait répondu comme j’ai pu le faire (la race de Solon accable la misère) :
— Quand le soleil s’enfonce à l’occident, bien après son départ, le jour persiste encore, après que le battant a cessé de frapper vibre longtemps l’airain sonore. Les biens que j’ai perdus, je les ai possédés ; je fus heureux et m’en souviens. Ce que je fus, tu ne l’as pas été, et tu ne te rappelles rien.
Chélidone
Ô mer, j’ai demandé que mon logis funèbre fût érigé tout auprès de ta grève. Peut-être que l’amant au regret incertain, partagé entre la rancune et le chagrin, comprendra les leçons de ta changeante voix. Ô mer, combien j’étais pareille à toi ! Tu n’es ni bienfaisante ni méchante ; tu caresses la digue et soudain tu l’emportes ; tu n’entends pas les hurlements des naufragés que tu dévores, tu n’entends pas non plus les chants des matelots entrant au port ;
tu berces les vaisseaux et tu les engloutis. J’étais ainsi : ma même main blessait et guérissait, et, vraiment, je ne méritais ni qu’on me louât d’être bonne, ni qu’on me reprochât le mal que je faisais.
Lénagoras
Ne me demande pas où je suis aujourd’hui, si crimes et vertus doivent trouver leur prix, si l’Hadès fait mentir ce qu’on en imagine, ou bien si le néant succède à notre vie. Quel que soit le secret que renferme la tombe tu maudirais ma voix si je pouvais répondre, car je t’aurais d’un coup ravi le courage ou la liberté. Récompense promise est aussitôt perdue puisque tu n’agis plus avec l’incertitude qui rend l’acte sincère et désintéressé. Et, si je t’annonçais pour terme le néant,
serais-tu assez fort pour marcher plus avant sans le bâton de l’espérance ?
Diophante
Éros m’a dit : Pour ton amie je veux que des chansons fleurissent ; ta lèvre en sera le jardin.
Éros m’a dit : Pour ton amie je veux que brûlent des parfums ; et tes chants seront cet encens.
Éros m’a dit : Pour ton amie je veux de belles harmonies ; ta voix en sera l’instrument.
Éros m’a dit : Pour ton amie je veux le sceptre et la couronne ; que ta louange les lui donne.
Éros a dit. J’ai obéi.
Rhodope
Rhodope laisse aux laides calame et parchemin ; elle n’est pas savante et l’avoue sans chagrin.
Elle a de petits seins fleuris et parfumés, elle a la bouche fraîche et rouge comme les fraises des forêts ; ses yeux sont brillants, sa chair douce. Elle est née pour semer sourires et baisers au carrefour des routes où les hommes s’assoient lassés. Elle est contente d’être belle et de plaire.
Pourquoi, lorsque la grâce en a fait une reine, irait-elle déchoir à se vouloir l’égale des philosophes et des poètes ? Elle aime jouer le rôle d’Omphale, mais elle aime aussi qu’un adolescent aux épaules larges la tienne vaincue et pâmée sous lui.
Héliodore
Toi qui n’as pas de nom, Idée, Être infini, Conscience suprême, sur le seuil de ma tombe, je t’adore, et j’inscris la foi qui m’a valu la haine de tes prêtres.
J’ai cru que te donner les vertus d’ici-bas, bonté, justice, amour, était te faire outrage ; mon esprit ne te conçoit pas, mais tu n’es point à notre image.
Je ne t’ai pas traité en juge corruptible, et ne t’ai point prié de m’être favorable ;
c’est mépriser son Dieu qu’exiger un miracle. Tu es, j’en suis certain, cela suffit.
Ménéclès
Jouissons de l’instant avec reconnaissance, n’attendons rien de mieux et comptons sur le pire ; et, puisque nous devons un tribut de souffrance, soyons prêts à payer dès que les Dieux l’exigent.
Ainsi, quand l’infortune heurtera notre porte, nous lui répondrons : — Entre, on t’a gardé ta place ; quelque décret que ta voix nous apporte, il est déjà prévu ; rien ne nous surprendra. —
Et si le bonheur vient s’asseoir à notre table, d’un caillou blanc nous marquerons son jour,
et nous lui ferons fête comme à l’enfant ingrat que l’on croyait perdu et qui est de retour.
Anthousa
Quand je parlais, j’étais toujours sincère, le moment seul comptait pour moi. Si les instants ne se ressemblaient pas, du moins je demeurais la même.
J’étais comme la brise qui caresse ta joue, elle souffle d’ici, puis de là ; moi je disais tantôt ceci, tantôt cela, et le contraire tour à tour.
Voudrais-tu retenir la brise entre tes doigts ? On rêva de fixer ma parole. Pourquoi ?
Phanias et Nicarète
Ici sont réunis suivant leur volonté Phanias et son disciple Nicarète ; et leurs ombres amies conversent dans l’immobile éternité.
PHANIAS
Je fus le jardinier de ton esprit inculte ; par mes soins tu portas une moisson d’idées.
NICARÈTE
Je me souviens de nos longues disputes sous l’ombre frissonnante des forêts d’oliviers.
PHANIAS
Je t’avais tant nourri du miel de la sagesse, ô mon fils, que, devenu robuste, tu secouas le joug bienveillant de ton père.
NICARÈTE
Assis au milieu des ruines vous restiez attaché au passé chancelant.
PHANIAS
Tes bonds impétueux devançaient l’avenir ; et tu rêvais de tout changer, de tout détruire.
NICARÈTE
La mort nous mit d’accord en un moment.
PHANIAS
L’équilibre du monde naît des forces contraires.
NICARÈTE
La vie s’arrêterait s’il devenait possible que l’élève restât le miroir de son maître.
Charops
Écoute ce qu’en un soupir, tout bas, murmure la poudre de la route : — Ô voyageur, tu m’écrases, tu me foules, et je ne suis pas vile et je ne me plains pas. Il n’y a point de honte à subir son destin ; pour la plupart des hommes, il est semblable au mien. Le hasard suffirait d’un souffle impétueux pour que je sois portée sur les cimes des cieux. —
J’étais humble dans la cité, et j’attendis sans rougeur ni révolte le vent qui ne s’est pas levé.
Bitinna
Je ne suis pas sortie du calme gynécée ; j’y ai vécu en partageant mes heures entre les soins de la demeure, mes écheveaux de laine et la maternité.
Dans le jardin sans horizon où un jet d’eau chantait au milieu du gazon, j’ai promené mes angoisses d’épouse qui ressent en ses flancs les premières secousses de l’inconnu qui sera son enfant. Mon époux soutenait ma taille en souriant.
Dans le jardin sans horizon clos d’une blanche galerie où tournaient le soleil et l’ombre, je suis restée longtemps assise en allaitant le nourrisson qui, jaloux de rester une part de mon sang. s’accrochait au sein de ses lèvres et de ses mains, avidement.
L’époux enrichissait mon lit de sa présence. Dans le jardin sans horizon j’ai vu mes beaux enfants jouer sur le gazon ; leurs rires et leurs cris résonnaient dans mon âme. Au doux abri de mon amour ils ont grandi.
Comme je fus heureuse entre les femmes, à l’image du père j’ai modelé mes fils et préparé mes filles, suivant leur destinée, à goûter après moi les joies du gynécée.
Eudème
Passant au front penché, aux yeux gonflés de larmes, lève la tête, sèche ta paupière et regarde la campagne sourire au ciel qui lui sourit. Eudème autant que toi subit deuils et soucis, mais il n’a pas permis que l’eau trouble des pleurs en lui cachant le monde aggravât son malheur.
Tu ne trouveras point de consolation si, comme au fond d’une prison, tu restes enfermé dans tes noires pensées. Les Dieux ont créé la beauté pour adoucir et distraire tes jours.
Que sont nos maux auprès de ce qui nous entoure ! Regarde en ses métamorphoses l’innombrable tribu des êtres et des choses. Regarde ces merveilles : l’éther fleuri d’étoiles tour à tour et vibrant de lumière azurée, les vallons, les jardins épanouis, les bois, les collines penchées vers la mer onduleuse et les plaines coupées par la course des fleuves. Regarde le visage harmonieux des femmes. Et la sérénité rentrera dans ton âme.
Polémon
L’oiseau porte des chants, le lys porte des fleurs, et moi, j’ai porté des poèmes. Lorsque le rossignol module sa douleur le voyageur, surpris, écoute, et lorsqu’un lys se penche sur le bord du chemin le passant goûte son odeur. Mais nul ne me prêta l’oreille et nul n’a respiré le parfum de mon cœur.
Je ne déclamais pas sous les portiques, je ne recherchais pas les applaudissements, j’étais inconnu, fier et libre.
Et cependant j’aurai la gloire la meilleure et la plus douce si, loin dans les âges, un jour, ma voix a pour écho une larme, un soupir.
Ménestrate
Combien ai-je compté de gens qui, jusqu’au bout de la vieillesse, s’obstinant à poursuivre le vent, sont exténués et se plaignent de ne pouvoir le retenir entre leurs doigts.
Pourquoi ne point s’arrêter en soi d’abord, au lieu de courir au hasard ? Le bonheur n’est pas ici, il n’est pas là, il se trouve où chacun le place.
Il suffit de s’interroger et de choisir ;
chacun, selon son sang, a d’intimes désirs. Tant pis pour qui demande l’impossible si son rêve est impuissant à lui suffire !
Satisfais-toi du peu que tu tiendras d’abord ; l’arbuste devient arbre et donne une récolte quand ton amour l’a cultivé ; mais attends-toi sans cesse aux vents et aux gelées.
Chacun son goût ; aux uns la ville, aux autres le voyage et aux autres les camps ; moi, j’ai vécu paisiblement dans ma maison rustique au milieu de mes vignes.
Kalé
Toi qui viens chaque nuit, ô anxieux amant, interroger la pierre qui me couvre, tu ne trouveras pas de réponse à ton doute ; je te suis, morte, aussi cachée qu’en mon vivant. N’accuse que toi seul de ces larmes versées ; pourquoi t’obstines-tu dans ta vaine pensée ? Si tu tendais l’oreille tu percevrais les voix que confond en un chœur la troupe des étoiles. Elles te disent (entends-les) :
Nous répandons sur toi notre lumière, et tu n’exiges rien de nous
que de parer les nuits sereines de nos feux scintillants et doux.
Quel insensé voudrait connaître les énigmes de notre mystère ? Serait-il satisfait si nous lui répondions que nos mondes dorés sont de mornes déserts.
Nous avons appris des poètes dont les chants atteignent les cieux que nos sphères versent des rayons, mais nous l’ignorerions sans eux.
À nous-mêmes mystérieuses, nous ne voyons pas notre éclat. Kalé est une sœur des astres. A-t-elle des secrets, elle ne le sait pas.
Hippoménès
— Hé quoi, dis-tu, voici la stèle de ce fameux Hippoménès qui prétendait que rien n’est faux ni vrai et que tout peut se soutenir et se nier. — Mais en souriant tu ajoutes : — Il eut pourtant la certitude de son doute et démentit ainsi lui-même sa doctrine. Nouveau Socrate, il a bu la ciguë au lieu de se soumettre à l’ordre de ses juges qui le sommaient de se dédire. Ô vanité des philosophes ! —
Je te réponds, passant : — Tu as raison, et Hippoménès n’eut pas tort. Aucune opinion ne l’emporte, et ma doctrine et son contraire ne sont pas plus la vérité que le mensonge. Mais nos idées sont notre bien ; gardons ce qui nous appartient. Le culte naît dans le martyre, et le devoir du philosophe est d’être libre.
Léandre
J’étais sculpteur : croyant que l’art n’est point dans la copie servile, j’ai laissé à Myron sa renommée facile et son public de sots admirateurs.
Sa génisse d’airain abusait les bergers ; l’aiguillon à la main, ils venaient la toucher ; les taons se collaient après elle, les veaux se suspendaient à ses mamelles et les taureaux en rut l’assaillaient, mugissants.
Au temps de ma jeunesse
j’avais dans le Paros éblouissant taillé la forme nue d’une Déesse. Mais, lorsqu’à mes amis j’eus découvert mon œuvre, je lus l’envie de ce corps dans leurs yeux. Je saisis un marteau et mutilai le marbre pour expier l’erreur involontaire d’avoir tendu l’artifice d’un piège aux désirs que peut seule assouvir une femme.
Et dès lors mes statues n’ont jamais suscité que cette joie sereine et désintéressée germant au pur soleil de la beauté.
Philénis
Philénis mimait sur le théâtre les comédies des amours divines. On la vit tour à tour être Antiope, Héra, Atalante, Europe, Aphrodite ; on la vit tressaillir sous les ailes du cygne, recevoir la pluie d’or au creux de son giron, et, pareille à Phœbé, d’une bouche furtive caresser le sommeil du jeune Endymion.
Sous ces divers aspects tendant au même terme elle était l’interprète du geste universel. Son corps nu se mouvait aux yeux des spectateurs
avec la sereine impudeur de la nature dont les actes s’étalent dans leur beauté sincère sous la clarté des astres. Et, lorsque des gradins en demi-cercle des désirs ardents par milliers rayonnaient à la fois vers elle, il lui semblait remplir un office sacré. Car soudain, s’élevant au-dessus de son rôle, elle représentait cette secrète force qui dans une inlassable ronde emporte, d’un pôle à l’autre, l’univers tout entier.
Mégistoclès
Sous les bosquets de laurier rose les poètes de mon époque promenaient une Muse que son visage enduit de fard et de céruse rendait la sœur des vieilles courtisanes.
Elle avait de précieuses robes, des brodequins brodés, des pierres et des bagues ; des colliers tombaient sur sa gorge, des serpents d’or s’enroulaient à ses bras, et ses cheveux au faux éclat étaient fermés dans un réseau de pourpre.
Telle, elle était louée de tous.
Je suis venu avec ma Muse toute nue ; elle ne portait pas d’inutile ornement, son sein se refusait aux bandelettes, elle avait la peau fraîche et les cheveux au vent. La foule s’est moquée de ce nouveau poète, mais j’ai refusé de lui plaire. Je n’ai pas teint les joues de ma Muse à la couleur d’un artifice, et j’ai offert sa beauté sans parure, sans lourd joyau, sans tissu rare.
Passant, si j’eus raison, pends à ce cippe une guirlande de feuillage.
Mélissias et Mésomède
MÉSOMÈDE
Tandis que nous vivons notre belle jeunesse, crois-tu que chaque instant nous éloigne un peu d’elle ?
MÉLISSIAS
Crois-tu qu’un jour viendra où nos yeux attristés ne nous verront plus tels que nous avons été ?
MÉSOMÈDE
Y aura-t-il une heure où la voix de la foule nous nommera vieillards ? et que répondrons-nous ?
MÉLISSIAS
Vieillards ? ce mot, pourrons-nous le comprendre, nous qui aurons vieilli ensemble ?
Ainsi parlions-nous quand notre amour timide tremblait au seuil de l’avenir, comme au bord du nid s’effarouche l’oiselet penché sur le gouffre. Depuis, nous avons longtemps marché côte à côte ; nos cheveux ont quitté l’éclat des blonds maïs pour la blancheur nacrée du plumage des cygnes, mais nous n’avons pas vu cette métamorphose et nous étions très jeunes quand nous avons péri.
Hermophile
Double revers des choses de ce monde, les uns m’ont respecté, les autres méprisé ; j’étais devin avant d’être poussière dans la tombe.
Enveloppant du vide avec des phrases troubles, en échange d’offrandes je rendais mes oracles, et le peuple accourait en foule. Étais-je donc coupable, ou ceux qui demandaient l’inconnaissable ? C’est le besoin des œuvres qui crée les ouvriers.
Chacun, trouvant dans mes paroles
l’espoir qui encourage et la foi qui console, se les interprétait au mieux de son désir. Quand certains m’appelaient artisan du mensonge, indifférent je laissais dire. Si, la sachant, j’avais crié la vérité, on m’aurait bientôt mis un pavé sur la langue.
Critias
Pendant mon court séjour aux bords que tu habites, moi, Critias, je fus heureux ; si tu veux l’être aussi, lis ces mots et m’imite.
J’ai été indulgent aux hommes et aux Dieux et à toutes les choses de ce monde ; rien n’est tout à fait pire et rien tout à fait bon. J’ai pris l’instant comme il s’offrait et chacun pour ce qu’il était. N’ayant pas mis de masques à la réalité, je n’eus point à me plaindre d’avoir été trompé. L’idéal a suffi pour dorer mes rêves,
mais quand je vivais je ne rêvais plus. L’univers est sans doute ainsi qu’il doit être. S’il était autre, y aurais-je vécu ? et toi, passant, y serais-tu ?
Ménodote
Sais-tu pourquoi dans la nature toute chose s’efforce à l’emporter et lutte ? Comprends-tu le mystère de ces champs de bataille que sont la terre et le ciel et la mer où toujours le plus faible nourrit de son cadavre son impitoyable vainqueur, vaincu demain ? Tu devines pourtant que la nécessité en menant l’univers par un sanglant chemin tend à réaliser la suprême unité, la Force consciente, immuable et parfaite.
Du suc des plantes et de la chair des bêtes
qui d’abord s’entredévorèrent, tu tires l’aliment nécessaire à ton corps. Sous les jardins en fleurs doit pourrir un terreau, et il faut des martyrs pour qu’un héros se lève.
La part de la victime est la plus glorieuse ; qu’à l’holocauste saint elle s’offre avec orgueil. La révolte est vaine folie et sacrilège. Ne parle pas de la justice ; tu invoques ce mot pour fuir ton sacrifice. Ce que tu nommes juste est peut-être l’injuste. Justice ? Où la vois-tu ? Et tout marche à son but.
Innocent du crime qu’on m’impute, moi, Ménodote, je péris. Dans la cité, ma mort a ramené la paix. Infime citoyen, je sers dans ma mesure à la grandeur de ma patrie, puisque ainsi je la satisfais.
Phidalie
Bien qu’on l’ait prétendu, je n’étais pas menteuse, pas davantage que ne le sont mes sœurs. Lorsque tu marcheras sur la berge d’un fleuve, regarde-le, passant, et pense à moi. Regarde-le : il n’a pas de mémoire, ses flots continuels répètent des images et les oublient sitôt qu’ils s’en séparent. Telles les ondes, telle la femme en ses paroles ; elle reflète la vérité qui s’offre et ne se la rappelle plus, car en voici déjà une autre. Je n’étais pas menteuse ; comprends-tu ?
Sosos
Je fus marchand. Dans ma boutique j’ai pendant de longs ans pesé le grain selon des balances exactes. J’ai la calme fierté d’avoir rempli ma tâche et dédaigne celui qui m’aura méprisé. Chacun occupe également sa place ; aux uns elle est étroite et aux autres plus large, mais tous les hommes sont utiles dans la cité.
Halitherse
Je n’ai pas su jouer un personnage comme ceux qui toujours ont le même visage ou souriant ou morne ou tragique ou joyeux, et qui, leur but choisi, se déchirent les yeux pour n’être pas tentés d’en découvrir un autre. J’étais inconséquent et changeant comme un homme ; on me voyait pleurer, rire un instant après, croire et douter, suivre une route et la quitter. Certes, je ne fus pas habile, étant sincère, et je n’ai converti personne à mon idée, mais du moins, comme tant, je ne suis pas tombé dans la glu de mon propre piège.
Charito et Périmède
Passant, toi qui seras ce que nous sommes, garde-toi de hausser les épaules en nous voyant ensemble ensevelis. Charito descendit sous terre la première, et plus tard Périmède a pris place auprès d’elle comme il le lui avait promis.
Nous ne pouvons te dire si nos ombres amies se sont restées fidèles, si tendrement elles sont réunies dans un songe sans fin comme nous le rêvions, mais pense à toi, nous t’en prions.
Si un lieu te fut cher, choisis-le pour ton ombre, si jamais tu aimas, demande que la tombe te rapproche de ton amour. Nous t’entendons répondre sur un mode moqueur que peu t’importe ta dépouille et qu’on peut l’enfouir ici ou bien ailleurs, garder dans une urne ta cendre ou bien la disperser au vent. Es-tu donc si imprévoyant ? Après tant d’égoïsme, pourquoi, sous le prétexte que le sang cessera de gonfler tes artères, te désintéresser tout soudain de ton sort ? et crois-tu donc savoir ce que c’est que la mort ?
Écoute encore avant de nous quitter. Peut-être nous sommes-nous trompés, mais notre joie, dont tu doutes, est possible Pense quel deuil serait le nôtre si nous devions par notre faute subir l’éternité d’un mutuel exil.
Phryx
Des flatteurs ou des fous ont crié aux esclaves que l’homme à l’homme était égal. Il s’est trouvé des dupes et des fous pour les croire. À quoi m’aurait servi de secouer ma chaîne ? elle flotte invisible partout autour de moi. Né sous le ciel d’Afrique j’ai la laideur des nègres, et mon maître est si beau qu’à le voir les vierges pâlissent et défaillent d’émoi. J’ai la pensée pesante et lente ; mon maître a l’esprit prompt et souple comme une aile. Mais allez demander aux esclaves mes frères lequel est mon rival lorsque dans une lutte je serre sur l’un d’eux l’étau de mes bras nus.
Agaclide
D’un pan de ton manteau, moraliste hypocondre, voile ta face devant ma tombe, et va plus loin cracher ton âcre bile. Ici gît l’heureux Agaclide.
J’ai cultivé la volupté avec amour ; son odeur embauma chaque heure de mes jours. Mon existence fut une fête incessante, fête de ma pensée et fête de mes sens ; le corps en joie tient la tête joyeuse. Tirant de toute chose tout le plaisir possible, j’offrais mon être aux caresses mystérieuses
de l’air, des parfums, des saveurs, des sons, de la lumière et de la brise. Mes yeux étaient pareils à des miroirs sensibles, mes mains touchaient avec ivresse, ma bouche aimait les mots et les baisers. Mais je gardais de la mesure avec sagesse, et je m’arrêtais sur le bord où de l’excès va naître le dégoût et où la volupté verse dans la débauche. Mon esprit jouissait tour à tour de toutes les idées ; les fruits mûrissent et mûrs ne tardent pas à se corrompre : de même il n’y a pas de certitude et c’est folie de s’attacher aux vérités qui demain seront des mensonges.
Léthé ! je me refuse à goûter de ton onde ! Je veux me souvenir des belles nuits terrestres où mes amis, rhéteurs, philosophes, poètes, formaient cercle à ma table, des roses sur le front ; tantôt nous nous bercions de sublimes cadences,
tantôt nous disputions sur l’immortalité, sur les Dieux et sur notre essence. Les coupes étaient pleines et les trépieds fumaient. Et tout autour de nous dansaient des esclaves nues sur la mélodie limpide des flûtes.
Déméas
N’imite pas le renard envieux qui, ne pouvant atteindre à des raisins l’écume à la bouche et les yeux en feu fouille le sol de ses griffes, afin que, la racine à nu, le cep pourrisse. Sois le bon jardinier qui par un cuisant jour d’été arrose le pied de la vigne. Les grappes gonfleront pour une autre soif ; c’est ainsi que le monde va. Le renard n’a, lui, ni fruit ni mérite.
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The end
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