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Le Cap Éternité

Charles Gill · 1919 · Free in the US

12,364 words · about 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1919 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Cap_Éternité&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Charles Gill
Language
French
Published
1919
Length
12,364 words · about 52 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 7 min
  3. Prologue about 7 min
  4. Chant I about 4 min
  5. Chant II about 4 min
  6. Chant III about 2 min
  7. Chant IV about 3 min
  8. Chant V about 2 min
  9. Chant VI about 2 min
  10. Chant VII about 3 min
  11. Chant VIII about 2 min
  12. Chant IX about 7 min
  13. Chant X about 1 min
  14. Chant XI about 4 min
  15. Chant XII about 2 min
  16. Stances aux étoiles about 2 min
  17. Patrie under 1 min

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Le Cap Éternité

Préface

Quand nous interrogions Charles Gill sur ce poème qu’il regardait comme l’œuvre capitale de sa vie, il répondait : « Il avance. » Et, jugeant la preuve indispensable, il nous lisait — rarement en vérité ― un fragment nouveau, de sa voix chaude, à la sonorité de bronze, et qui s’amollissait d’émotion aux beaux endroits. Si, la lecture finie, nous hasardions : « Est-ce tout ? » les promesses de travail sérieux recommençaient, sincères et jamais tenues. Gill s’imposait bien, par-ci par-là, de courtes périodes d’intense labeur, nocturne autant que diurne, puis il s’accordait de longs repos.

Le poème dont il avait tracé le plan il y a une dizaine d’années, ainsi que l’indique une note de ses cahiers : « Commencé pour de bon, ce mercredi des cendres, 24 février 1909 », est intitulé Le Saint-Laurent ; il est divisé en plusieurs livres et devait comprendre trente-deux chants : il en compte douze, la plupart inachevés, et quelques bribes des autres. Nous savons par l’auteur lui-même qu’il ne considérait pas la présente version, qui est une partie du livre Le Cap Éternité, comme définitive, tel chant n’est pas même rimé. « Si je me fais un jour imprimer, disait-il, ce sera dans une édition ne varietur ; d’ici là, tous les changements me sont permis : pourquoi se presser ? »

Gill, sur le conseil de Boileau, remettait constamment son travail sur le métier ; il préférait revoir ce qu’il avait ébauché plutôt que d’y ajouter ; il se réservait de terminer plus tard… Il avait le temps. Un chef-d’œuvre ne s’improvise pas, il faut le porter une bonne moitié de sa vie dans son cœur et dans son cerveau. Il avait le temps… Et de ce poème qui, dans son esprit, apparaissait comme une espèce de « Jocelyn » canadien, plus orthodoxe que l’autre ; de ce beau rêve dont la splendeur brillait au fond de ses yeux bruns ; de ce grand effort littéraire par qui revivrait la glorieuse époque romantique, chérie entre toutes, ― voici ce qui fut réalisé…

M. l’abbé Olivier Maurault ayant déjà dessiné le portrait de l’homme et judicieusement analysé l’œuvre, il ne nous reste guère qu’à rendre hommage à l’ami quotidien, à crayonner en marge certains détails peut-être ignorés du public.

Seuls ont véritablement goûté le caractère de Charles Gill ceux qui ont su mériter sa confiance, car il se méfiait et s’éloignait des hommes qu’il soupçonnait d’une équivoque arrière-pensée. Les étrangers, les connaissances de passage n’ont remarqué de lui que son extérieur un peu solennel, sa stature athlétique et sa tête d’empereur romain. À première vue, et à juste titre, on le taxait d’originalité supérieure.

L’artiste en imposait par un air de profonde gravité, une attitude de noblesse innée, une grande réserve faite de délicatesse et de timidité. Il était tout autre pour ses familiers.

Causeur intéressant riche en souvenirs, il racontait, avec abondance et joyeuse humeur, les aventures variées dont il fut le héros plus ou moins admirable. Contrairement à l’usage, sa langue parlée, d’une diction parfaite, valait sa langue écrite ; il avait le geste ample, beaucoup d’expression et de l’accent ! Il peignait les personnages à merveille, ayant le don de l’évocation pittoresque. Il fallait entendre le gros rire qui secouait ses solides épaules au récit d’histoires du vieux temps… gaulois, pour se convaincre qu’il n’habitait pas toujours « les sommets de l’art », comme il disait, et que la pose olympienne de la légende ne lui était pas habituelle. Personne ne fut plus simple en ses contradictions et sa complexité.

Charles Gill était un gai compagnon, fidèle et dévoué. Jamais nous n’avons vu compatir avec plus de douceur aux peines d’autrui. La sensibilité maladive dont il était affligé — ce colosse s’évanouissait devant une goutte de sang — est le trait dominant chez Gill, celui qui explique tout l’être et toute l’œuvre. Il ne raisonnait pas, il sentait. Quel homme, à quarante-sept ans, fut encore à ce point un enfant ? Il s’enthousiasmait et se désespérait avec une impétuosité fugitive. Trop intelligent pour ne pas se rendre compte de ses incessantes variations, il se moquait de lui-même sans ménagements, prenait de graves résolutions et, le lendemain, redevenait le Protée de la veille. Son imagination passionnée le tenait et le tiendrait jusqu’à la fin. Bien imprudent qui eût prophétisé tel acte de Gill : il déjouait les psychologies et déconcertait ses plus intimes. Quand nous lui faisions remarquer ses inconséq uences, il en convenait volontiers et, sans ironie, nous estimait très heureux de posséder tant de sagesse ! ― cette grâce-là lui ayant été refusée. Pour le reste, il était envers ses faiblesses un juge extrêmement sévère ; l’hypocrisie lui répugnant, il montrait une tendance singulière à se déprécier de crainte qu’on exagérât ses mérites. Plusieurs qui l’ont critiqué ne se doutaient pas de ses nombreuses et fortes qualités.

Il aimait dire des vers. Par les sombres après-midi d’automne et d’hiver, que de claires minutes n’avons-nous pas vécues en compagnie de Lamartine, son maître préféré de toujours ! Une petite édition de Jocelyn, qu’il avait habillé du plus beau cuir, ne le quittait jamais. Il pleurait sans fausse honte en déclamant les strophes harmonieuses et spiritualistes. À part Lamartine, ― dont l’influence court par toute l’œuvre de Gill ― il admirait surtout les poètes célèbres lors de son séjour à Paris, Verlaine et Leconte de Lisle qu’il avait connus. Le bon Coppée le touchait aussi ; il se plaisait à le défendre. Quand il prononçait un de ces noms, sa radieuse jeunesse lui revenait au cœur !

Homme d’une rare beauté plastique négligeant sa toilette, — les taches d’encre et de peinture ne se limitaient pas à ses doigts ; bohême incorrigible, sans aucune notion de l’heure — il oubliait souvent de remonter sa montre ― ni de l’ordre, — une aimable confusion lui agréait davantage ; généreux jusqu’à n’en pouvoir ensuite payer son terme ; confrère loyal et désintéressé, fier de sa profession d’artiste qu’il était dangereux de méconnaître, car c’était mésestimer en lui l’entière confrérie ; applaudissant, de ses deux mains charitables, aux succès des camarades peintres ou poètes ; la tête remplie de beaux projets, le cœur débordant de rêves

magnifiques, habitant plus souvent le pays bleu des chimères que les rues prosaïques des cités grises ; idéaliste qu’immobilisait dans le songe une totale absence d’ambition ; ne se souvenant plus, l’instant d’après, des rendez-vous solennellement donnés, mais doué par ailleurs d’une étonnante mémoire ; complètement dépourvu de sens pratique, et s’embarquant, sans rames ni voiles, dans toute affaire aventureuse ; ordinairement victime de candides imprévoyances et de prévisions trop optimistes, ― tel était, du moins en ses côtés saisissables, le chantre du Cap Éternité, Charles Gill : la figure la plus caractéristique de la littérature canadienne française contemporaine.

Âme de tendresse, éprise du Beau dans les hommes et dans les choses ; âme impulsive, ardente, prompte à s’élancer, incapable de se retenir, de se modérer ; âme impérieuse, rebelle à toute discipline ; âme diverse, ondoyante ; âme excessive ; âme charmante.

Parmi tous les amours qui encombrèrent l’âme de Gill, un seul demeura merveilleusement vivace : l’amour de la poésie française. Plus que la peinture, qu’il appréciait pourtant, la poésie l’enchantait. C’est à la poésie qu’il consacra la majeure partie de ses heures fructueuses, et qu’il demanda le suprême remède aux souffrances de ce monde, dont il eut une somme considérable. Son poème l’a tenu penché sur sa table de travail, ― quand il décidait d’y peiner ― dans les « affres » d’un labeur parfaitement heureux. S’il aimait la poésie pour elle — même, nous croyons aussi qu’il s’y livrait par besoin d’échapper à de pénibles réalités : elle lui faisait tant oublier ! Il implorait son aide, et la Muse consolatrice déployait silencieusement son aile sur le front de son enfant…

Ce poème, qui devait être terminé le 1er mai 1912 renferme l’âme de Charles Gill. Il plane parfois très haut, et redescend sur terre ; il a de subits et puissants essors et de soudaines chutes. La carrière prématurément close de l’auteur l’a empêché de suivre le cours normal de sa pensée et d’en soutenir le vol. Son plan était aussi trop vaste, parfois confus ; ce que nous possédons du poème manque d’unité. Certains épisodes détonnent dans une action se passant toute au Canada : par exemple, l’apparition, en plein Saguenay, du spectre de Dante. Effet, sans doute, des précipices vertigineux, des insondables profondeurs de l’eau noire évoquant les abîmes infernaux ! Il reste quand même les somptueux alexandrins.

Qu’aurait fait Charles Gill de ces morceaux épars, dont quelques-uns existaient bien avant la conception du poème où ils devaient entrer, bon gré mal gré ? Comment les aurait-il reliés, et quelle matière aurait constitué la liaison ? Nous nous souvenons de certaines pièces destinées à souder les parties isolées et qui ne se retrouvent pas dans ses cartons. Nous croyons que la version la moins incomplète est ailleurs.

Quoi qu’il en soit, nous pensons que les fragments de cette œuvre unique ressemblent à des assises de monument commémoratif, dignes d’être pieusement déposées sur la tombe du poète qui, le premier parmi nous, rêva de dédier un grand poème à la gloire de son pays.

Albert LOZEAU. Montréal, mai 1919.

Prologue

J’attendais le vent d’ouest, car à l’Anse Saint-Jean Je devais m’embarquer pour relever le plan D’un dangereux récif au large des Sept-Îles.

J’avais d’abord goûté l’éloignement des villes Dans cette solitude, au pied des hauts glacis, Chez les bons paysans rompant le bon pain bis, Pendant que l’on gréait la svelte goélette Qui, dans l’épais brouillard perdant sa silhouette, Mouillée au fond de l’anse, à l’ancre somnolait.

Le jour après le jour lentement s’écoulait, Monotone et pareil ; le fleuve sans écume Étalait son miroir affligé par la brume ; L’air humide et sonore apportait sur les flots La naïve chanson de lointains matelots ; Aussi, le capitaine à chevelure grise Réclamait à grands cris le soleil et la brise, En levant son regard vers le ciel incertain ; Il gravissait le roc abrupt, chaque matin, Pour observer le temps à l’heure de l’aurore, Et murmurait, hochant la tête : Pas encore !

La brume enveloppait les larges horizons, Les bosquets étagés, les glacis, les gazons, Et tous les mille riens si beaux de la campagne, Et les sentiers abrupts au flanc de la montagne, Où, jusques au sommet, le rêveur épris d’art, Vers le bleu, tout au loin, chemine du regard.

L’âme se peut distraire, à défaut de lecture, Dans le livre infini de la grande nature ; Mais il est, dans la brume ainsi que dans la nuit, Des moments où le livre est maître de l’ennui. Bien long devint le jour et bien longue la veille.

J’avais pris au hasard, dans l’œuvre de Corneille, Un volume ancien que j’avais emporté Dans mes derniers colis, en quittant la cité.

Quels héros fait parler le prince de la lyre, Sous ce couvert ? pensais-je, en m’installant pour lire… Le Cid et Polyeucte !… En esprit je relis Ces chefs-d’œuvre vainqueurs de l’envieux oubli, Et leurs alexandrins chantent dans ma mémoire, Lorsque j’entends parler de noblesse et de gloire !

Le toit d’un laboureur abritait mon ennui. — Ce brave homme, me dis-je, a peut-être chez lui Quelques prix par ses fils remportés à l’école, Légende de tournure enfantine et frivole, Qui charment par leur grâce et leur naïveté.

Le matin, sac au dos, mon hôte était monté Sur une terre neuve, au flanc de la montagne. Près des enfants filait sa robuste compagne :

— Auriez-vous, demandai-je, un livre à me prêter ? Non pas que le dédain me fasse rejeter Celui-ci, des plus beaux écrits sur cette terre, Mais je le sais par cœur et n’en ai donc que, faire.

Les contes imprimés sont rares dans l’endroit, Monsieur le voyageur, et cela se conçoit !

Dit-elle, ― un a-b-c, deux livres de prière, Un ancien almanach : voilà notre misère ! D’instruire nos enfants nous aurions bien souci, Mais, par malheur pour nous, l’école est loin d’ici… J’ai pourtant un cahier tout rempli d’écriture Et de dessins à l’encre ; il est sans signature ; Il nous fut confié par un jeune inconnu Je ne sais où parti, je ne sais d’où venu, Qui nous est arrivé par une nuit d’orage. La tempête l’avait jeté sur le rivage. Aux clartés des éclairs je l’ai vu s’approcher Et traînant son canot brisé sur le rocher ; Puis il vint pour la nuit nous demander asile. Il tombait chez du monde ami de l’Évangile ! Nous avons mis la table et rallumé le feu, Pour qu’avant de dormir il se chauffât un peu. Le matin, il s’en fut dans la forêt voisine ; En un mince galon il tailla la racine D’une épinette blanche et cousit son canot, En regomma l’écorce et le remit à l’eau. Le Norouet sur les crans brisait les vagues blanche. Mes enfants ont caché l’aviron sous les branches. Car il voulait partir malgré le temps affreux.

— Puisqu’il en est ainsi, petits cœurs généreux, Leur dit-il, je demeure, en acceptant la chose Qu’un père soucieux de votre bien propose : À vous faire l’école ici je resterai Travaillons bien ensemble, et quand le Saguenay Sera couvert de glace, enfants, vous saurez lire ! Allez vers votre père, accourez le lui dire Mais revenez bien vite avec mon aviron : Du naufrage d’hier je veux venger l’affront !

De notre vieux fournil on dût changer l’usage, Pour qu’il servît d’école à tout le voisinage. Dès que furent passés les travaux des moissons, Les enfants appliqués suivirent les leçons.

Quand il s’ennuyait trop de son canot d’écorce, Il se faisait un jeu, si grande était sa force, De vaincre tout venant à lever des fardeaux, Ou bien avec mon homme il domptait les chevaux. D’autres fois, il partait au loin sur ses raquettes…

Il semblait tourmenté par des peines secrètes. Souvent il traduisait pour nous, les soirs d’hiver, Un conte italien qui parle de l’enfer… Un beau conte, qui parle aussi du purgatoire, Et des anges du ciel au milieu de leur gloire. Il en avait encore un autre, plus ancien, Disait-il, qui s’appelle… ah ! je ne sais plus bien ! On parle là-dedans d’un roi, malheureux père, Et d’un prince son fils tué pendant la guerre ; Un cruel ennemi veut le jeter aux chiens, Mais pour son enfant mort le père offre ses biens : Il court chez le vainqueur qui dîne sous la tente, Et le prie à genoux d’une voix suppliante… De ce pauvre vieux roi mon cœur s’est souvenu, L’ayant bien remarqué, parce que l’inconnu, Un soir de poudrerie, en lisant ce passage, Trois fois dut s’arrêter au milieu de la page, Et ne put la traduire entière sans pleurer.

D’autres soirs, dans sa chambre il allait se cloîtrer, Et longtemps il lisait, il écrivait peut-être ;

La lampe qui brûlait auprès de sa fenêtre. Sur la neige bien tard jetait une lueur. Quand vinrent les beaux jours, l’inconnu, moins veilleur, Descendait pour écrire au bord de la rivière ; Je le trouvais toujours assis sur cette pierre, Penché sur son cahier, près du grand sapin noir Que, malgré le brouillard, d’ici vous pouvez voir. Nous n’avons pas connu le secret de cet homme, Ni quel est son passé ni comment il se nomme ; Un jour, à ma demande, il a répondu : ― Non !… Puisque tu prends mon âme, ô nuit, garde mon nom !

Souvent, dans son canot, vers Sainte-Marguerite Il s’en allait pêcher le saumon et la truite. Mais lorsque mes enfants travaillaient aux moissons, Emportant ses papiers au lieu des hameçons, Il remontait vers l’Ouest, et j’étais bien certaine De ne plus le revoir avant une quinzaine.

Or, un soir, il nous dit en nous serrant la main : — Au premier chant du coq je partirai demain. Conservez mon cahier ! prenez soin de ces pages Que je n’ose livrer au hasard des naufrages ! Au revoir ! bons amis, gardez mon souvenir. Ces bords hospitaliers me verront revenir. Pendant que je serai loin de vous, s’il arrive Qu’un voyageur instruit aborde votre rive, Prêtez-lui le cahier : qu’il le lise à loisir Et le transcrive au long s’il en a le désir !

Il partit le matin, au courant favorable. La plume et l’encrier l’attendent sur la table,

Près de ses chers papiers depuis bientôt un an. Les aiguilles encor dorment sur son cadran.

Il n’était pas tout seul au milieu des tempêtes, Car pour lui bien souvent mes filles inquiètes, Dans les gros temps d’automne ont prié le bon Dieu.

Au lieu d’un « au revoir », avons-nous un adieu ? Reviendra-t-il jamais ? Nous gardons l’espérance De le revoir un jour, malgré sa longue absence.

Nous bénissons le temps qu’il a vécu chez nous… Ah ! le pauvre jeune homme, il était triste et doux, Et tout plein son bon cœur il avait de la peine !

La fileuse, à ces mots, laissa tomber sa laine, Jeta deux gros rondins d’érable dans le feu, El tira de l’armoire un épais cahier bleu Qu’elle tenait sous clef, en gardienne fidèle.

— Voici ! prenez-en soin, s’il vous plaît, reprit-elle, En me tendant le livre ardemment convoité.

Comme titre, il portait : « Le Cap Éternité », En caractères noirs écrits sur le bleu pâle. L’or de la fleur de lys élégante et royale Décorait par endroits le couvert azuré ; Ailleurs, nouvel emblème également sacré Mariant le présent au passé vénérable, S’étalait la beauté de la feuille d’érable.

Je l’ouvris, parcourant en hâte les feuillets Pendant que vers ma chambre, ému, je m’éloignais.

Les lignes, çà et là, trahissaient les pensées : Il semblait qu’en tremblant la main les eût tracées ; Indiscret confident des secrètes douleurs, Tel feuillet tacheté révélait d’anciens pleurs ; Certains vers tourmentés portaient mainte rature, Mais, sur plus d’une page entière, l’écriture Semblait formée au jet de l’inspiration, En ces moments d’ardente et vive passion Où la plume rapide à peine suit la trame De la pensée éclose aux profondeurs de l’âme.

Je lisais… Je lisais dans l’heure qui s’enfuit, Tout le long de ce jour brumeux et de la nuit, Penché sur le cahier du malheureux poète.

Et quand le commandant de notre goélette, Pour l’heure du départ vint prendre mon avis, Vers le sommet des monts dardant son regard gris, Et me montrant, joyeux, l’éblouissante aurore, À mon tour, cette fois, je lui dis : ― Pas encore !

Sur la côte sauvage où le mûrier fleurit, Je transcrivis soigneusement le manuscrit ; À ma tâche absorbé, dans l’oubli de moi-même, Je revivais la vie intense du poème, De son étrange auteur partageant le destin. Le jour, j’allais m’asseoir à l’ombre du sapin Où le pauvre inconnu s’était mis pour écrire, Sous les mêmes rameaux qu’il entendit bruire. Peut-être son esprit planait-il en ces lieux Aux heures de silence où je le goûtais mieux. Le soir, je m’installais à sa table rustique : Copiant les dessins et l’œuvre poétique,

Je ne m’interrompais qu’à l’heure du sommeil, Pour reprendre bientôt mon travail au réveil. Si bien que tout fut prêt au bout d’une semaine.

— « Maintenant, démarrons ! » criai-je au capitaine.

— Notre vaisseau fila, toutes voiles au vent. Je repris quelques mots passés en transcrivant, Quand je relus ces vers dans le repos du large, Et je me suis permis quelques notes en marge.

Chant I

Le soleil moribond ensanglantait les flots, Et le jour endormait ses suprêmes échos. La brise du Surouet roulait des houles lentes. Dans mon canot d’écorce aux courbes élégantes, Que Paul l’Abénaquis habile avait construit, Je me hâtais vers Tadoussac et vers la nuit. À grands coups cadencés, mon aviron de frêne Poussait le « Goéland » vers la rive lointaine ; Sous mes impulsions rythmiques, il glissait, Le beau canot léger que doucement berçait La courbe harmonieuse et lente de la houle.

Sur la pourpre du ciel se profilait la « Boule », Sphère énorme dans l’onde enfonçant à demi, Sentinelle qui veille au seuil du gouffre ami Pour ramener la nef à l’inconnu livrée, Et du fleuve sans fond marquer de loin l’entrée. Ô globe ! as-tu surgi du flot mystérieux ? Ou bien, aux anciens jours, es-tu tombé des cieux, Comme un monde égaré dans l’orbe planétaire, Et qui, pris de vertige, aurait frappé la Terre ?

Dans le grand air du large et dans la paix des bois, Dans les calmes matins et les soirs pleins d’effrois, Dans la nuit où le cœur abandonné frissonne, Dans le libre inconnu je fuyais Babylone… Celle où la pauvreté du juste est un défaut ; Celle où les écus d’or sauvent de l’échafaud ; Où maint gredin puissant, respecté par la foule,

Est un vivant outrage au vieil honneur qu’il foule, La ville où la façade à l’atroce ornement Cache mal la ruelle où traîne l’excrément ; Celle où ce qui digère écrase ce qui pense ; Où se meurent les arts, où languit la science ; Où des empoisonneurs l’effréné péculat Des petits innocents trame l’assassinat ; Où ton nom dans les cœurs s’oublie, ô Maisonneuve ! Celle où l’on voit de loin, sur les bords du grand fleuve. Les temples du dollar affliger le ciel bleu, En s’élevant plus haut que les temples de Dieu !

Les dernières clartés du jour allaient s’éteindre. Depuis longtemps je me croyais tout près d’atteindre La rive montagneuse et farouche du Nord, D’où le noir Saguenay, le fleuve de la Mort, Surgi de sa crevasse ouverte au flanc du monde, Se joint au Saint-Laurent dont il refoule l’onde. La rive paraissait grandir avec la nuit, Et l’ombre s’aggravait d’un lamentable bruit : Plaintes des eaux, soupirs, rumeurs sourdes et vagues. La houle harmonieuse avait fait place aux vagues ; Le ciel s’était voilé d’épais nuages gris, Et les oiseaux de mer regagnaient leurs abris. Le « Goéland » rapide avançait vers la côte Dont la masse effrayante et de plus en plus haute Se dressait. L’aviron voltigeait à mon bras, Et je luttais toujours, mais je n’arrivais pas.

Le violet des monts se changeait en brun sombre. Vainement j’avais cru traverser avant l’ombre, Car de ces hauts sommets le décevant rempart Égare le calcul et trompe le regard.

Maintenant, sur les flots qui roulaient des désastres. La nuit, tombait, tragique, effrayante, sans astres ; Et sur ma vie en proie à maint fatal décret, Sombre pareillement la grande nuit tombait. Je tentais d’étouffer, au fracas de la lame, La voix du souvenir qui pleurait dans mon âme ; En vain je voulais fuir un douloureux passé, Et le sombre remords à mes côtés dressé.

Mais je me demandais si les tragiques ondes N’allaient m’ensevelir dans leurs vagues profondes. Je regardais la vie et la mort d’assez haut. Ma liberté, mon aviron et mon canot Étant mes seuls trésors en ce monde éphémère. Aussi, me rappelant mainte douleur amère : — « Autant sombrer ici que dans le désespoir ! Allons, vieux « Goéland » ! qu’importe tout ce noir ! Le parcours est affreux, mais, du moins, il est libre ! N’embarque pas trop d’eau ! défends ton équilibre ! Ton maître s’est mépris en jugeant le trajet : Oppose ta souplesse au furieux Surouet !

Comme un oiseau craintif qui fuit devant l’orage, Le grand canot filait vers la lointaine plage, Sur les flots déchaînés qu’à peine il effleurait Quand, dans l’obscurité, gronda le mascaret… Le canot se cabra sur la masse liquide, Tournoya sur lui-même et bondit dans le vide, Prit la vague de biais, releva du devant, Mais un coup d’aviron le coucha sous le vent.

Alors, des jours heureux me vint la souvenance Je me revis au seuil de mon adolescence ;

Je revis le Sauvage inventif, assemblant L’écorce d’où son art tirait le « Goéland » ; Comme un sculpteur épris d’un chef-d’œuvre qu’il crée, Il flattait du regard la carène cambrée, Calculait telle courbe à la largeur des bords Et des proportions ménageait les rapports. Je me remémorai sa parole prudente Au temps déjà lointain où j’allais sous la tente Causer des vieux chasseurs et voir de jour en jour L’écorce prendre forme en son svelte contour ; Quand je lui demandai pour la proue ou la poupe Un ornement futile et d’élégante coupe, Comme ceux que j’avais au jardin admirés Sur des petits canots de guirlandes parés, — Le vent, avait-il dit, prendrait dans ces girouettes ! Tu remercieras Paul au milieu des tempêtes, Quand tu traverseras où d’autres sombreront !

Cependant, j’approchais du Saguenay sans fond ; Mon aviron heurta la Pointe aux Alouettes. Je ne distinguais rien des grandes silhouettes, Mais un phare apparut à mon regard chercheur : Le brasier qui flambait au foyer d’un pêcheur Guida ma randonnée, et j’atteignis la plage De la petite baie, au pied du vieux village.

Chant II

J’errais seul, à minuit, près de la pauvre église. À la lueur de mon flambeau, je pouvais voir Les bords de l’estuaire où dansait le flot noir, Et le petit clocher que le temps solennise.

Quelle nuit ! Le Surouet grondait dans les bouleaux, Geignait le long des murs du temple séculaire, Et, fraternel, entre les croix du cimetière, Sur les tombes sans nom égrenait des sanglots…

Ô fière nation sur qui la terre pèse, Où sont tes dignes chefs et tes guerriers sans peur ? Hélas ! devant ces croix, le pèlerin songeur Peut se dire : ― Ici gît la race Montagnaise !

Elle est là tout entière : en voici le cercueil !… C’était une alliée à la France fidèle. Que les tendres bouleaux pleurent en paix sur elle, Et que les sapins noirs portent longtemps son deuil !

« Dongne ! dongne ! » entendit mon oreille inquiète. Le salutaire airain que rien ne troublait plus Dans l’évocation des saints jours révolus, Avait jeté ce cri sonore à la tempête.

— Sans doute il se souvient, le bronze abandonné ; Il dort, et son printemps regretté se prolonge Dans les vibrations berceuses d’un beau songe, Et la chanson de sa Jeunesse a résonné.

Après les temps troublés, quand vient la paix amie, Les choses, comme nous, ont leur rêve éternel, Pensais-je en écoutant s’envoler vers le ciel Le rêve harmonieux de la cloche endormie.

Mais non ! sur son appui rustique elle oscillait. Un invisible bras réglait donc cette plainte ; Une douleur humaine inspirait la voix sainte : Ce n’est pas en rêvant que le bronze parlait.

Lors j’ai crié : ― Quel Montagnais dans l’ombre pleure Le regret d’autrefois au clocher des aïeux ? J’irai te voir sonner, sonneur mystérieux, Et je saurai pourquoi tu sonnes à cette heure !

J’hésitai sur le seuil du monument sacré Par les rayons du ciel et par ceux de l’histoire ; Mais la porte, en grinçant, démasqua la nef noire. Démasqua la nef noire en grinçant !… et j’entrai.

Vainement par trois fois j’appelai. Rien ! Personne ! Le silence gardait les secrets du passé. Épris de l’invisible, inquiet, j’avançai Dans la terreur muette où l’inconnu frissonne.

Devant l’autel par la veilleuse abandonné, Veille dans son cercueil l’humble missionnaire ; Son ombre plaît au Christ autant qu’une lumière ! Sur ce grand souvenir je me suis incliné.

Était-ce lui, l’apôtre intrépide au cœur tendre, Qui, réveillant la cloche au fond des vieux oublis, Venait renouveler pour les ensevelis « Le plaisir nompareil qu’ils prenoient à l’entendre » ?

Au charme évocateur et magique des sons, Un peuple mort s’est réveillé dans ma pensée ; Mon cœur a pris le deuil de sa gloire passée, Que par notre silence ingrat nous offensons.

La cloche fit chanter l’écho des murs antiques ; Et les chœurs endormis depuis le temps jadis, Fervents ainsi qu’aux jours des nobles fleurs de lys, Dans l’église déserte ont redit leurs cantiques.

Je t’évoquais, cloche des deuils et des adieux. Et cloche des fiertés joyeusement sonore, Saluant par ton chant virginal dans l’aurore, Le chef Tacouérima toujours victorieux !

Je t’entendais frémir d’allégresse au baptême, Saluer le secret profond de l’Ostensoir, Convier les croyants à l’oraison du soir. Et sur les trépassés gémir l’adieu suprême.

Je t’évoquais, sonnant bien loin dans l’Autrefois, Pour le retour du brave à la plage natale, Pour le pêcheur perdu dans la brume automnale, Et qui revient au port, appelé par ta voix.

Je revoyais aussi les sveltes sauvagesses, Au frôlement silencieux de leurs souliers S’avancer vers l’autel avec les fiers guerriers, En inclinant leur front orné de noires tresses.

Je t’entendais encor, dominant tout le bruit De la bourgade en feu, quand ton bronze tragique, Parmi les hurlements de la folle panique, Jeta les sons affreux du tocsin dans la nuit.

J’évoquais tes Noëls perdus… Mais la rafale S’engouffrant dans la nef, éteignit mon flambeau. La nuit m’enveloppa d’horreur près du tombeau, Et l’aile de la Mort effleura mon front pâle.

« Dongne don ! dogne don ! » gémit l’airain plus bas Dans l’épouvantement des profondes ténèbres. Un frisson glacial parcourut mes vertèbres, Car j’avais reconnu le rythme lent du glas.

Comment suis-je sorti vivant de cette tombe ? Je ne sais quels esprits m’ont entraîné dehors, Mais après tant de jours écoulés depuis lors, Le tintement fatal dans ma mémoire tombe !

Le souffle furibond de l’ouragan s’accrut, La plainte résonna, plus lugubre et plus longue : Dongue ! dongue-dongdon ! daïngne ! don ! dôgne-dongue ! Puis l’ouragan fit trêve et la cloche se tut.

L’âme de Nelligan m’a prêté son génie Pour clamer : Qui soupire ici des désespoirs ? Cloche des âges morts sonnant à timbres noirs, Dis-moi quelle douleur vibre en ton harmonie !

Un affreux tourbillon fit rugir la forêt Et les flots fracassés sur la rive écumante ; Alors je crus entendre, au sein de la tourmente, Une voix tristement humaine qui criait :

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