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La Volupté prise sur le fait

J.-P.-R. Cuisin · 1815 · Free in the US

41,928 words · about 2 h 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
J.-P.-R. Cuisin
Language
French
Published
1815
Length
41,928 words · about 2 h 56 min
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Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

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LA VOLUPTÉ

PRISE SUR LE FAIT.

de l’imprimerie de V JEUNEHOMME. rue hautefeuille, Nº 20.

00

ous devons tous convenir, et je m’adresse à vous, libertins systématiques et calculateurs, sur qui la volupté des sens a tant d’empire, nous devons, dis-je, avouer que ce fortuné Diable Boiteux, né d’une fiole brisée, fut bien le plus heureux des Épicuriens, lorsque la fée Sein d’amour lui fit présent de cette bague enchantée avec laquelle il avait le pouvoir magique de découvrir les toits des palais, des châteaux, des boudoirs somptueux, ainsi que ceux des simples grisettes, marchandes de modes, voire même des prudes, religieuses, pensionnaires ; et, muni de ce charme puissant qui le rendait à la fois témoin commode et invisible des amours d’un souverain, comme de celles d’une simple bergère, pouvait, comme une abeille voluptueuse, recueillir les faits les plus piquans, les plus délicieux des annales de l’amour, et des recherches secrètes de la galanterie-pratique. On assure même que cette bague, mille fois plus précieuse que le régent (quoiqu’il vaille, dit-on, quatorze millions), lui donnait la faculté de lire dans les cœurs, dans la pensée… Mais, vous entends-je dire, je me rappelle avoir lu le Diable Boiteux, et je ne me ressouviens pas de ces particularités…

Sans doute, mon cher lecteur, vous ne connaissez, comme la plupart du vulgaire et des profanes, que l’édition banale de Alain Réné Lesage, et je vois bien que, loin d’être inscrit sur la liste des favoris, des vrais adeptes, vous n’avez pas reçu, en échange de votre diplome de voluptueux, un exemplaire de cette incomparable édition, qui a été toujours considérée par les connaisseurs comme le Manuel des partisans du plaisir et des véritables professeurs de volupté. Le manuscrit de ce rare ouvrage fut, assure-t-on, trouvé dans le boudoir de la reine d’Otaïti ; il en reste maintenant bien peu d’exemplaires, et à peine si l’on en pourrait rencontrer un chez la D***, ou au , car ce charmant écrit ne traite que de la véritable volupté, et peut-être, dans les lieux que je viens de citer, n’en découvrirait-on pas la moindre trace… Mais puisque vous n’avez nulle connaissance de l’auteur et de l’ouvrage que je cite, il est inutile d’augmenter vos regrets, en m’étendant complaisamment sur toutes les beautés qu’il renferme : loin donc d’avoir voulu ici éveiller malignement vos sens et votre curiosité, sans la satisfaire, je prétends au contraire vous associer à mes charmans travaux, à mes rondes de nuit ; venez, cher lecteur, et même chère lectrice ; donnez-moi votre belle main, madame, prenez cette lanterne sourde et ce gros paquet de clefs dont un savant limier de police m’a fait don, et qui lui viennent par héritage du fameux lieutenant de police Dubois. Ne craignez rien, vous dis-je, au moment que je vous parle, nous sommes déjà invisibles. Le savant physicien Robertson, par un sortilége fort ingénieux, m’a travaillé dans ses laboratoires chimiques, et j’ai la puissance de voir, et de n’être point vu ; puissance qu’il m’est facile de conférer à autre. Montons donc dans ce remise, et faisons-nous conduire au palais Royal ; c’est à peu près le centre de Paris, comme celui du plaisir, ou pour mieux dire, de la dissipation et du bruit… — Mais pourquoi ces clefs d’acier, ces rossignols, ces boutons aimantés et ces petits leviers ? m’observez-vous. — Pourquoi ?… Pour nous introduire plus facilement, tandis que la nuit nous favorisera de son ombre, dans les retraites les plus profondes, dans les boudoirs les mieux enveloppés de somptueuses draperies ? Que nous importent la clarté ou les ombres de la nuit ; ne sommes-nous pas invisibles à volonté ? — Il n’y a pas de doute ; mais nous ne laissons pas que d’être palpables, susceptibles d’être touchés et sentis, et la nuit en général, par le calme qu’elle apporte et le sommeil dans lequel elle ensevelit tout le monde, est bien plus propice à faire nos caravanes. — Non, caravanes n’est pas le mot. — Hé bien, belle dame, qualifiez comme il vous plaira notre pélerinage galant, car, je vous l’avoue, je suis auteur, et, pour l’instruction du siècle, je crois devoir faire un journal périodique de toutes nos revues nocturnes : combien, avouez-le, charmante femme, cette gazette d’amour sera instructive et édifiante !… Je veux l’écrire sous votre dictée ; car rien n’est délié et délicat comme le style d’une femme, pour exprimer le plaisir ou la folie. — J’y consens ; mais comment diviserons-nous notre Œuvre galante ? Quel titre et quelle gravure lui donnerons-nous surtout ?… Car vous savez, mon cher auteur, que, dans le siècle où nous sommes, rien ne fascine les yeux, l’imagination, comme une gravure et un titre ingénieusement trouvés. — Ma foi, madame, je laisse l’un et l’autre aux soins de votre sagacité. — Puisqu’il en est ainsi, nous appellerons notre ouvrage, les Nuits de Paris, ou la Volupté prise sur le fait. — L’idée est vraiment charmante, et je l’adopte sans examen : fort bien ; mais la gravure ?… — La gravure ?… monsieur ; nous mettrons en scène deux génies ailés (ce sera nous) qui, planant sur des toits découverts, ou s’introduisant dans l’intérieur des familles, transmettent à leurs contemporains la relation fidèle de leurs découvertes sur les mœurs et la galanterie du siecle… — À merveille ! madame ; que votre imagination est riche et féconde ! Vous saisissez de suite l’à-propos des choses. Belle, et de l’esprit ! combien votre voisinage va me devenir dangereux dans le genre des perquisitions amoureuses que j’entreprends sous vos auspices… — C’est plutôt sous les vôtres que je marche, monsieur. Allons, partons sans plus discourir, et inscrivez sur vos tablettes galantes :

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ous devons tous convenir, et je m’adresse à vous, libertins systématiques et calculateurs, sur qui la volupté des sens a tant d’empire, nous devons, dis-je, avouer que ce fortuné Diable Boiteux, né d’une fiole brisée, fut bien le plus heureux des Épicuriens, lorsque la fée Sein d’amour lui fit présent de cette bague enchantée avec laquelle il avait le pouvoir magique de découvrir les toits des palais, des châteaux, des boudoirs somptueux, ainsi que ceux des simples grisettes, marchandes de modes, voire même des prudes, religieuses, pensionnaires ; et, muni de ce charme puissant qui le rendait à la fois témoin commode et invisible des amours d’un souverain, comme de celles d’une simple bergère, pouvait, comme une abeille voluptueuse, recueillir les faits les plus piquans, les plus délicieux des annales de l’amour, et des recherches secrètes de la galanterie-pratique. On assure même que cette bague, mille fois plus précieuse que le régent (quoiqu’il vaille, dit-on, quatorze millions), lui donnait la faculté de lire dans les cœurs, dans la pensée… Mais, vous entends-je dire, je me rappelle avoir lu le Diable Boiteux, et je ne me ressouviens pas de ces particularités…

Sans doute, mon cher lecteur, vous ne connaissez, comme la plupart du vulgaire et des profanes, que l’édition banale de Alain Réné Lesage, et je vois bien que, loin d’être inscrit sur la liste des favoris, des vrais adeptes, vous n’avez pas reçu, en échange de votre diplome de voluptueux, un exemplaire de cette incomparable édition, qui a été toujours considérée par les connaisseurs comme le Manuel des partisans du plaisir et des véritables professeurs de volupté. Le manuscrit de ce rare ouvrage fut, assure-t-on, trouvé dans le boudoir de la reine d’Otaïti ; il en reste maintenant bien peu d’exemplaires, et à peine si l’on en pourrait rencontrer un chez la D***, ou au , car ce charmant écrit ne traite que de la véritable volupté, et peut-être, dans les lieux que je viens de citer, n’en découvrirait-on pas la moindre trace… Mais puisque vous n’avez nulle connaissance de l’auteur et de l’ouvrage que je cite, il est inutile d’augmenter vos regrets, en m’étendant complaisamment sur toutes les beautés qu’il renferme : loin donc d’avoir voulu ici éveiller malignement vos sens et votre curiosité, sans la satisfaire, je prétends au contraire vous associer à mes charmans travaux, à mes rondes de nuit ; venez, cher lecteur, et même chère lectrice ; donnez-moi votre belle main, madame, prenez cette lanterne sourde et ce gros paquet de clefs dont un savant limier de police m’a fait don, et qui lui viennent par héritage du fameux lieutenant de police Dubois. Ne craignez rien, vous dis-je, au moment que je vous parle, nous sommes déjà invisibles. Le savant physicien Robertson, par un sortilége fort ingénieux, m’a travaillé dans ses laboratoires chimiques, et j’ai la puissance de voir, et de n’être point vu ; puissance qu’il m’est facile de conférer à autre. Montons donc dans ce remise, et faisons-nous conduire au palais Royal ; c’est à peu près le centre de Paris, comme celui du plaisir, ou pour mieux dire, de la dissipation et du bruit… — Mais pourquoi ces clefs d’acier, ces rossignols, ces boutons aimantés et ces petits leviers ? m’observez-vous. — Pourquoi ?… Pour nous introduire plus facilement, tandis que la nuit nous favorisera de son ombre, dans les retraites les plus profondes, dans les boudoirs les mieux enveloppés de somptueuses draperies ? Que nous importent la clarté ou les ombres de la nuit ; ne sommes-nous pas invisibles à volonté ? — Il n’y a pas de doute ; mais nous ne laissons pas que d’être palpables, susceptibles d’être touchés et sentis, et la nuit en général, par le calme qu’elle apporte et le sommeil dans lequel elle ensevelit tout le monde, est bien plus propice à faire nos caravanes. — Non, caravanes n’est pas le mot. — Hé bien, belle dame, qualifiez comme il vous plaira notre pélerinage galant, car, je vous l’avoue, je suis auteur, et, pour l’instruction du siècle, je crois devoir faire un journal périodique de toutes nos revues nocturnes : combien, avouez-le, charmante femme, cette gazette d’amour sera instructive et édifiante !… Je veux l’écrire sous votre dictée ; car rien n’est délié et délicat comme le style d’une femme, pour exprimer le plaisir ou la folie. — J’y consens ; mais comment diviserons-nous notre Œuvre galante ? Quel titre et quelle gravure lui donnerons-nous surtout ?… Car vous savez, mon cher auteur, que, dans le siècle où nous sommes, rien ne fascine les yeux, l’imagination, comme une gravure et un titre ingénieusement trouvés. — Ma foi, madame, je laisse l’un et l’autre aux soins de votre sagacité. — Puisqu’il en est ainsi, nous appellerons notre ouvrage, les Nuits de Paris, ou la Volupté prise sur le fait. — L’idée est vraiment charmante, et je l’adopte sans examen : fort bien ; mais la gravure ?… — La gravure ?… monsieur ; nous mettrons en scène deux génies ailés (ce sera nous) qui, planant sur des toits découverts, ou s’introduisant dans l’intérieur des familles, transmettent à leurs contemporains la relation fidèle de leurs découvertes sur les mœurs et la galanterie du siecle… — À merveille ! madame ; que votre imagination est riche et féconde ! Vous saisissez de suite l’à-propos des choses. Belle, et de l’esprit ! combien votre voisinage va me devenir dangereux dans le genre des perquisitions amoureuses que j’entreprends sous vos auspices… — C’est plutôt sous les vôtres que je marche, monsieur. Allons, partons sans plus discourir, et inscrivez sur vos tablettes galantes :

ffectivement nous fûmes rendus en quelques minutes rue des Bons-Enfans, derrière le palais Royal : ma jolie conductrice, munie des passe-partouts que je venais de lui confier, voulut s’arrêter de suite au

une secrète inquiétude qu’elle

avait sur son amant, me confessa-t-elle, motivait son dessein ; je me mis donc aussitôt en devoir, pour la rendre, ainsi que moi, invisible, de la charmer ; ce qui fut aussitôt fait au moyen de quelques mots hébreux et maçonniques, de quelques attouchemens magnétiques, et de deux baisers bien prolongés sur ses lèvres de roses, pendant lesquels le charme opéra tellement, que nous fûmes vraiment invisibles même l’un pour l’autre, car nous en fermâmes les yeux de plaisir : n’y avait-il pas dans mon action alors un grand fond de générosité ?… Elle était possédée du démon de la jalousie, et rien ne guérit de cette frénésie, comme les prémices d’une autre passion… — Mais hélas ! que vîmes-nous, pour ajouter aux transports jaloux de ma chère compagne ? On dit bien que la jalousie est pleine de pénétration et se trompe rarement. — À peine introduits dans un salon brillant de luxe et de bougies, dont la plupart cependant prêtes à s’éteindre, ne jetaient plus que cette lumière incertaine, vacillante, si favorable aux amours et à la pudeur enfantine du beau sexe ; à peine, dis-je, touchions-nous sur le seuil d’un réduit délicieux, des odeurs et des parfums les plus suaves…, qu’elle reconnaît son amant, non pas à ses habits, car il était presque nu, mais à la beauté de son visage animé du feu du plaisir et de la douce fatigue de la volupté ; enseveli dans un léger sommeil, le front couronné d’un de ses bras, l’autre mollement étendu sur le sein d’une rivale trop belle, pour n’être pas, en ce moment, détestée de mon affligée conductrice ; il paraissait rêver encore le délire des étreintes délicieuses auxquelles il venait de se livrer : ce bel Antinoüs, auquel la nature avait prodigué ses dons les plus précieux, ne cachait pas en ce moment ce qui devait le faire idolâtrer des femmes, et je ne pus m’empêcher de convenir tout bas à l’oreille de Polumnie (c’est ainsi que se nommait mon aimable guide), que jamais homme ne fut plus digne d’amour, et qu’il était bien cruel pour elle de voir qu’elle partageait avec une rivale le plus beau, comme le plus grand des trésors… — Ce fut cependant une imprudence de ma part d’ajouter, par ma réflexion, au chagrin amer de Polumnie, car aussitôt il lui échappa un torrent de larmes, un violent sanglot qui réveilla le couple que nous avions sous les yeux. Ils se questionnèrent aussitôt tendrement l’un et l’autre, et après avoir attribué le bruit qu’ils avaient entendu à quelque rêve que l’un des deux faisait sans doute, ils se livrèrent devant nous aux plus douces caresses… Que devint Polumnie, lorsque son infidèle, enflammé, excité de toutes parts par la main la plus jolie, la plus potelée, se à combler la mesure de ses crimes sous les yeux mêmes de sa première amie, et, les lèvres collées sur le bouton de rose d’une gorge divine, éclatante d’albâtre, allait nous donner une preuve non équivoque qu’il savait apprécier mieux que personne les formes enchanteresses dont il savourait les attraits en ce moment ?… Non, non, ce ne sera pas, lui disait en balbutiant, d’une voix voluptueuse, sa charmante épouse (je dis épouse aux autels de la Nature), non, monsieur, vous êtes un méchant ; et en même temps elle serrait avec force deux colonnes d’ivoire, que la main fougueuse de son amant cherchait à séparer… Non, cher Adolphe, continuait-elle, tant que vous ne m’aurez pas fait le sacrifice du portrait et des lettres de Polumnie, je vous refuserai désormais la preuve d’un amour dont vous aurez démérité… —

Je lisais alors dans les yeux de Polumnie combien elle eût été flattée que son amant ne consentît pas à cet odieux sacrifice, et préférât se sevrer d’une volupté qu’on lui présentait à de si humiliantes conditions pour elle ; elle lui eût pardonné le passé en faveur de cet acte d’héroïsme… Mais, ô douleur inexprimable pour elle ! Adolphe, brûlant d’impatience, plus amoureux, plus fougueux par l’aiguillon d’un qu’il n’avait pas prévu, se lève et prend sur un somno l’infortuné portrait enrichi de diamans et la correspondance bientôt immolés à sa nouvelle passion. — « Tiens, Félicia, livre-moi maintenant tous tes trésors, puisque je te sacrifie des bijoux que j’ai considérés long-temps comme les miens ; tu veux de moi une volupté sans partage, et je veux également m’anéantir dans les uniques délices de ton adorable personne… » Alors ce ne fut plus qu’un cliquetis de baisers électriques qui me mirent moi-même dans un état difficile à décrire. Quant à Polumnie, l’état d’horreur et de désespoir où elle se trouvait, est au-delà de toute peinture. Le couple, enivré, bientôt ne fit plus entendre que les soupirs mourans d’une voluptueuse agonie dans laquelle leurs âmes parurent s’exhaler dans des flots de plaisir et de volupté. Je crus prudent d’arracher de ces lieux Polumnie qui se serait livrée indubitablement à quelque transport jaloux, aurait conséquemment compromis le pouvoir de ma magie et m’aurait mis sur les bras la juste colère de Sein d’amour, cette fée protectrice dont je fis faire connaissance au lecteur dans ma préface. J’entraînai donc Polumnie hors des appartemens, me proposant, à part-moi, de consoler cette belle veuve, de la venger bientôt des d’un parjure, et enfin de devenir auprès d’elle l’heureux Adolphe. Nous partîmes donc, en fermant les portes sur nous, et, respectant le silence de ma triste compagne, je la remis à son logement, nous donnant parole le lendemain soir pour la revue de la

Eh bien ! ma chère Polumnie, lui dis-je, lorsque je vins le lendemain lui rendre chez elle mes amoureux devoirs ; cette touchante tristesse, très-fondée, que vous avez imprudemment cherchée la nuit dernière, s’est-elle dissipée par la réflexion ?… Mais

plutôt n’en parlons plus, continuai-je, je prétends respecter votre douleur et laisser au temps ce que le raisonnement n’obtient jamais dans ce genre de chagrins… — Polumnie, appuyée sur l’oreiller d’un sofa élégant, ne me répondit que par une molle inclination de tête ; un nuage épais étendu sur son beau front, ne laissait que trop juger de l’impression cruelle que lui avait causée la funeste découverte de la veille : je vis bien que le moment n’était pas encore venu de parler pour mon propre compte ; la plaie du cœur, ou plutôt des sens, me parut encore trop récente ; je préférai achever sa guérison par la dissipation et la curiosité, deux ressorts qui ne manquèrent jamais leur effet sur le cœur des femmes. — En effet, je la déterminai à s’embarquer avec moi dans les chances d’une nouvelle aventure ; et à cet égard je lui fis observer que nous ne pouvions plus faire que des découvertes amusantes, puisqu’il était impossible que nous retrouvions ailleurs les objets douloureux qui l’avaient affligée la dernière nuit. — Nous voilà donc une seconde fois, à deux heures du matin, dans un léger cabriolet de place que nous arrêtâmes à l’heure place Vendôme. Il est juste, dis-je, Polumnie, que cette fois je devienne le directeur de cette seconde échappée ; je connais un très-joli atelier de marchandes de modes, rue Vivienne, et c’est là qu’il faut nous glisser. Ne vous attendez pas à trouver aux mansardes de ces jolies grisettes le luxe des salons ; mais en revanche vous y jouirez de la vue des singularités les plus piquantes, n’en doutez pas. Après avoir monté sept étages au-dessus de l’entresol, nous arrivâmes au carré de plusieurs portes contiguës, ou plutôt de quelques légères cloisons mal ajustées, mal fermées, dont les serrures insignifiantes n’exigèrent aucunement l’emploi de nos charmes ou de nos instrumens. Je me bornai à prononcer trois consonnes syriaques, et une porte qui ressemblait à un fragile cartonnage se rangea devant nous et se referma aussitôt. La description du fastueux appartement où reposaient, dans le même lit, deux jolies marchandes de modes, ne sera peut-être pas indifférente pour mes lecteurs. Un tablier de taffetas noir, attaché par ses cordons à deux cloux, composait le rideau d’un châssis privé de quelques carreaux ; ceux qui restaient étaient rajustés avec les feuilles d’un roman qui s’était réfugié pour dernier asile chez l’épicier ; une robe de percale et une chemise assez élimée sur le devant, lavées de fraîche date, séchaient sur une corde qui traversait obliquement le réduit ; quelques romans, tels que Monrose, l’Arétin, Thérèse-Philosophe, les Délices de l’Amour, étaient placés sur une planche au-dessus du lit de sangles ; deux chapeaux à bouquets de fleurs fort élégans, et qui ne laissaient pas que de contraster avec l’air de misère qui paraissait suer sur les murailles mal recouvertes d’un papier partout lézardé, se trouvaient attachés par leurs rubans derrière la porte ; une chandelle brûlait, posée sur un grand carton à côté de Faublas, et la vacillation de la lumière menaçait à chaque instant de brûler les draps, la couverture, ainsi que nos deux héroïnes. J’ai déjà dit qu’une chemise séchait ; c’était celle d’une des deux grisettes qui, nue comme la main, autant à cause de la grande chaleur, que faute de pouvoir changer peut-être, s’était mise en état de pure nature : c’était bien le plus joli modèle du monde !… et Psyché en eût été jalouse. Sa main, par l’effet d’une pudeur fortuite, était placée à l’antre que tout mortel révère (suivant l’expression de Piron), et sa charmante nudité nous livrait enfin le spectacle ravissant de ses plus secrets appas ; la seconde, plus modestement posée, ne découvrait qu’un sein, et son front paraissait encore brûlant de la lecture stimulante qu’elle avait quittée, surprise sans doute par le sommeil… Nous arrivons à temps, dis-je à ma compagne, pour préserver ces deux enfans de la mort, et la maison de Au moment où je faisais en riant cette remarque, notre Psyché se réveille, et examinant furtivement si son amie dormait d’un profond sommeil, elle la découvre entièrement des draperies qui nous la cachaient, paraît elle-même contempler le corps charmant qu’elle vient d’exposer à notre vue, et, comme en proie à un goût passionné que sa jeune amie aurait toujours désapprouvé, elle se livre aux plus voluptueux ébats… C’est en vain que l’objet de sa manie se réveille, se fâche, se révolte contre ses importunes caresses, repousse ses baisers contre nature… ; sa frénésie n’écoute rien, et ce n’est enfin qu’au terme de son délire qu’elle en met un à ses fougueux transports… À ce tumulte passionné succéda bientôt une vive discussion entre elles : la violée lui reprocha amèrement sa dégoûtante habitude, et la menaça de déclarer tout à madame. Notre bacchante, qui s’appelait Catiche (nom grec), se justifia, en lui répondant qu’élevée au sérail de Constantinople, et destinée dès son enfance à un prince musulman, elle avait contracté, dans le harem, avec la plupart des femmes du sérail, l’usage de ces plaisirs charmans. Enfin, pour l’apaiser, elle promit à son amie de lui faire présent le lendemain de chocolat, de pastilles de menthe, et de porter ses billets à Saint-Hélène, son amant. C’est ainsi que se termina cet épisode scandaleux, qui ne nous donna que trop une légère mais véritable esquisse des mœurs secrètes des marchandes de modes en général. Nous nous empressâmes de quitter ces deux morveuses, et nous les laissâmes s’abandonner au repos que leur volupté illicite leur rendait si nécessaire. Nous-mêmes fatigués, je l’avoue, émus, excités des images de velléités que le hasard venait de nous présenter, nous nous retirâmes : je crus ce moment favorable pour parler à Polumnie des intérêts de ma passion naissante et de l’occasion propice de la couronner ; l’on me répondit par un silence qui me donnait les plus délicieux présages. Arrivés à son appartement, nous scellâmes de tendres baisers notre singulière alliance, et, plus heureux que nos deux marchandes de modes, nous nous abandonnâmes aux réalités du plaisir, tandis qu’elles n’en avaient obtenu, à elles deux, que le simulacre.

J’aurais cru Adolphe plus puissant sur mon cœur et sur mon souvenir, me dit la belle Polumnie à son réveil ; mais je ne connaissais pas encore les nombreuses qualités dont vous venez de me donner tant de preuves, continua-t-elle en me regardant — Et pourquoi regretterais-je mon parjure, puisque je trouve réunis dans mon aimable Sylphe (c’est ainsi qu’il lui plut de m’appeler) tous les attraits dont mon infidèle était comblé ?… — Que dis-je ! aux grâces du corps il réunit les charmes de l’esprit, et Adolphe n’était, à bien prendre, qu’un sot charmant. Je ne manquai pas d’abonder dans son sens ; et à quantité de raisons que j’ajoutais aux siennes, j’en donnai une dernière qui lui parut déterminante, entraînante ; elle fut tellement convaincue de la justesse de ma raison, qu’elle ne put répondre que par des monosyllabes et un silence éloquent. Oui… oui… Sylphe charmant… vous me pénétrez de la force de votre… argument !…

Après avoir gagné une cause aussi belle et avoir mis hors de cour ma partie, qui s’avoua vaincue avec dépens, nous nous mîmes à concerter le plan de notre

Ce soir, me dit Polumnie, il faut nous rendre à l’île Saint-Louis ; c’est là, dit-on, que se sont réfugiées les bonnes mœurs, les mœurs antiques de la veille roche ; et moi je veux parier que l’amour ne laisse pas d’y faire des siennes : la fée Sein d’amour serait bien la plus aimable des si son génie, qui sait tout, consentait à nous diriger chez quelque prude renforcée, qui emplirait tout son quartier d’une odeur de sainteté. Nous passâmes, moi et Polumnie, une partie de la matinée aux bains Montesquieu, où j’eus le bonheur de l’admirer à travers une onde diaphane qui, rafraîchissant ses attraits, en relevait encore la blancheur. Ce serait bien le cas, s’écria-t-elle, prise d’une pensée folle, d’user de notre double magie et de faire agir les enchantemens… Comment ? Polumnie ! et que voulez-vous dire ? — Quoi, vous ne me comprenez pas encore ! vous ne présumez pas qu’une maison de bains publics doit cacher, dans le sein des baignoires et de toutes ces cellules, souvent choisies uniquement pour le théâtre de la volupté, des épisodes charmans, des intrigues délicieuses, et que l’hypocrite bourgeoise, clouée à son comptoir, surveillée par vingt commis et surtout par son argus de mari, épie le prétexte du bain, pour se consoler, dans les bras d’un beau jouvenceau, des caresses périodiques et uniformes de son époux… — Sans doute les fiacres et remises sont maintes fois métamorphosés en couches adultérines, comme l’a fort spirituellement décrit , dans ses Mœurs Parisiennes ; mais que le bain prête bien plus aux délicieuses trahisons conjugales !… Soyez aussitôt Polumnie ; cela ne nous empêchera pas de planer ce soir sur l’île Saint-Louis, et d’en découvrir quelques toitures… — Mais je crois que le hasard nous sert on ne peut plus favorablement ; et sans pénétrer dans une baignoire éloignée, je me bornerai, en enchantant le miroir que nous avons ici, à lui donner la propriété de réflexion de tout ce qui se passe chez nos voisins… Bon dieu ! que vois-je ! s’écria aussitôt Polumnie en prenant la fidèle glace dans ses mains et sans se déranger du bain où elle était voluptueusement étendue ; je crois… mais je ne me trompe pas ; sous cet accoutrement de prétendue femme de chambre, c’est un beau jeune homme ?… oui ; son menton est à peine revêtu d’un léger duvet… Mais le voilà bientôt déshabillé ! Peste, madame la douairière, comme vous êtes pressée d’examiner ce bel Adonis !… L’idée est, d’honneur, ingénieuse ; introduire ici son mignon sous le déguisement d’une femme, et, sous ce toit hospitalier, se livrer commodément et sans crainte à ses plus doux penchans… J’avoue que la pensée ne m’en est jamais venue, malgré que la beauté d’Adolphe, sous les habits d’une fringante soubrette, aurait produit une illusion complète.

Polumnie, émerveillée de la scène piquante dont elle m’était redevable, continuait son marivaudage, son comique babil, et moi-même, ravi de son spirituel monologue, je me serais bien gardé de l’interrompre ; je me bornais à fixer, comme elle, la glace délatrice ; et si parfois j’interrompais sa curieuse attention, c’était pour dérober sur son sein, ému mollement par les vagues de l’eau, quelques baisers humides…

Notre douairière, à son tour femme de chambre de son amant, bientôt présenté à nos yeux étonnés, tel que Vénus sortit du sein des eaux ; ses épaules d’ivoire furent marquetées de ses baisers, et nous pouvons assurer qu’il n’y eut pas une partie de cette belle statue de marbre qui ne reçût l’empreinte d’une pression de lèvres brûlantes. Il faut en convenir, la nature ne produisit jamais rien de si séduisant que ce charmant adulte ; la neige et l’azur se disputaient les nuances incarnates de son beau corps ; c’était enfin un second Narcisse que les eaux de notre baignoire réfléchissaient délicieusement. On comprend bien que les filles de l’établissement, qui vont et viennent dans les couloirs du côté des femmes, soit parce que la porte était parfaitement fermée, soit pour avoir reçu leurs instructions, ne contrariaient en rien l’heureux manége de notre vieille douairière. — Mais quel moment douloureux pour son amour propre et sa vanité, que le moment où il fallut à son tour se dépouiller de voiles importuns et d’ailleurs incommodes aux amours… La froideur, la lenteur de notre héros à enlever l’attirail de la toilette de son aïeule (car elle aurait pu l’être) ; son dégoût mal déguisé, en ôtant ici des suppléans, là un faux toupet, puis mettant sur cette chaise des hanches et un ventre postiches, et encore dans ce gobelet un œil de verre…, ne se lisaient que trop dans ses gestes et dans ses yeux, pour le bonheur impatient de notre héroïne surannée ; et il était facile de pénétrer que l’or, qui achète tout, même l’honneur et la vertu, avait payé d’avance les douloureuses complaisances de ce beau jeune homme, et qu’il avait cédé à la nécessité les charmes de sa personne, comme une jeune beauté consent, par intérêt, à une union disproportionnée, sous le rapport de l’âge et de la figure. Ce n’eût encore rien été d’avoir sous les yeux une carcasse étique, inégale et cornue de tous côtés, d’être condamné à voir, à toucher deux seins rougeâtres et oblongs comme ceux de l’Envie, de se sentir pressé par des genoux, des bras décharnés, qui, chaque fois dans une accolade repoussante, dessinaient un sillon sur le corps potelé de notre bel Adonis… Il fallut enfin, comme Faublas avec la tante (madame la marquise d’Armincourt), se résigner à combler soi-même la mesure de son martyre : un canapé, surchargé de vingt oreillers moelleux, placé exprès par les soins d’un tiers intéressé et intelligent, devait servir de théâtre ou plutôt d’échafaud à la victime courageuse… Moi et Polumnie nous ne pûmes que le plaindre et gémir avec lui de la nécessité affreuse où il s’était lui-même placé par le sentiment d’une vile cupidité sans doute. Le sacrifice commença enfin… De toutes parts les amours s’envolèrent de honte ; moi-même ; irrité à juste raison de voir un couple aussi mal assorti, je voulus punir, dans cette mégère, une vieille dissolue, et, par un charme soudain, j’empêchai que le sacrifice pût être consommé ; l’Amour devint impuissant une fois par respect pour lui-même, et cessa de prodiguer une volupté vénale, trop souvent arrachée par la richesse et le rang… Polumnie elle-même, révoltée de ce tableau graveleux que nous avions eu trop longtemps sous les yeux, brisa la glace de dégoût, en m’applaudissant d’avoir su justement priver la douairière d’une félicité indigne d’elle… —

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