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C’est en l’automne 1873 que j’entrai en relations pour la première fois avec la famille de Nives. J’étais en vacances et je pouvais avoir à cette époque environ trente mille livres de rente, bien acquises tant par mon travail d’avocat en cour royale que par l’amélioration assidue et patiente des biens territoriaux de madame Chantebel, ma femme. Mon fils unique Henri venait d’achever son droit à Paris et je l’attendais le soir même. lorsque je reçus par un exprès la lettre suivante :
À M. Chantebel, avocat, à Maison-Blanche,
commune de Percemont, par Riom.
« Monsieur l’avocat, puis-je vous demander une consultation ? Je sais que vous êtes en vacances, mais je me rendrai demain à votre campagne, si vous voulez bien me recevoir.
Je répondis que j’attendrais madame la comtesse le lendemain, et tout aussitôt ma femme me gronda.
— Tu réponds comme cela tout de suite, me dit-elle, et sans te faire prier ni attendre, comme ferait un petit avocat sans causes ! Tu ne sauras jamais garder ton rang !
— Mon rang ? Quel rang avons-nous, s’il te plaît, ma bonne amie ?
— Tu as le rang de premier avocat de la contrée. Ta fortune est faite, et il serait bien temps de prendre un peu de repos.
— Cela viendra, et bientôt, j’espère ; mais, tant que notre fils n’aura pas fait ses débuts et prouvé qu’il est apte à hériter de ma clientèle, je ne compte pas laisser péricliter la situation. Je veux l’y installer avec toutes les chances de réussite.
— Tu dis cela, mais tu as la rage des affaires, et tu n’en veux pas manquer une. Tu finiras par mourir à la peine. Voyons ! je suppose qu’Henri ne soit pas de force à te remplacer ?
— Alors, je te l’ai promis, je me retire et je finis mes jours à la campagne, mais Henri me remplacera, il a fait de bonnes études, il est bien doué…
— Mais il n’a pas ta force physique et ta grande volonté. C’est un enfant délicat. Il tient de moi.
— Nous verrons bien ! s’il se fatigue trop, j’en ferai, sous ma direction, un avocat consultant. Je suis assez connu et assez apprécié pour être certain que la clientèle ne nous manquera pas.
— À la bonne heure, j’aimerais mieux ça. On peut donner des consultations sans sortir de chez soi et en habitant ses terres.
— Oui, à mon âge, avec ma notoriété et mon expérience ; mais pour un jeune homme il n’en va pas de même. Il lui faudra habiter la ville et même aller chez les clients, encore sera-t-il bon que durant les premières années de son exercice je sois auprès de lui pour le diriger.
— C’est cela ! tu ne veux pas te retirer ! Alors à quoi bon acheter un château et y faire des dépenses d’installation, si vous ne devez l’habiter ni l’un ni l’autre ?
Ma femme venait de me faire acheter le manoir de Percemont, situé au beau milieu de nos terres, dans la commune de ce nom. Il y avait longtemps que cette enclave nous gênait et que nous souhaitions nous porter acquéreurs ; mais le vieux baron Coras de Percemont attribuait au manoir de ses ancêtres une valeur exorbitante et prétendait faire payer cher l’honneur de relever ses ruines. Nous avions dû y renoncer ; puis le baron était mort sans enfants, et le château mis aux enchères nous avait été adjugé pour un prix raisonnable ; mais il fallait au moins une trentaine de mille francs pour rendre tant soit peu habitable ce nid de vautours perché au sommet d’un cône volcanique, et je n’étais pas aussi pressé que ma femme de faire pareille dépense pour m’y installer. Notre maison de campagne, spacieuse, propre, commode, abritée par des collines et entourée d’un vaste jardin, me paraissait bien suffisante, et notre acquisition n’avait d’autre mérite à mes yeux que de nous préserver d’un voisinage incommode ou tracassier. Les pentes de la roche qui portait la tour de Percemont étaient assez bonnes en vignes. Le haut, planté en jeunes sapins, pouvait devenir une bonne remise pour le gibier, et j’étais d’avis qu’on l’y laissât tranquille, pour avoir là, par la suite, une jolie réserve de chasse. Ma femme ne l’entendait pas ainsi. Cette grande tour lui avait donné dans la cervelle. Il lui semblait qu’en s’y perchant elle élèverait son niveau social de cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Les femmes ont leurs travers, les mères ont leurs faiblesses. Henri nous avait toujours témoigné un si vif désir de posséder Percemont que madame Chantebel ne m’avait point laissé de trêve que je ne l’eusse acheté.
Ce fut presque la première parole qu’elle lui dit en l’embrassant, car mon acquisition n’était ratifiée que depuis deux jours.
— Remercie ton cher papa, s’écria-t-elle, te voilà seigneur de Percemont.
— Oui, lui dis-je, baron des orties et seigneur des chats-huants. Il y a de quoi être fier, et je pense que tu vas te faire faire des cartes de visite qui porteront ces beaux titres à la connaissance des populations.
— Mes titres sont plus beaux que cela, répondit l’enfant en se jetant dans mes bras. Je suis le fils du plus habile et du plus honnête homme de ma province. Je m’appelle Chantebel et me tiens pour grandement anobli du fait de mon père, je dédaigne toute autre seigneurie ; mais le manoir romantique, le pic escarpé, le bois sauvage, voilà des jouets charmants, dont je te remercie, père, et, si tu le permets, je m’y trouverai, dans je ne sais quelle poivrière, un petit nid où j’irai lire ou rêver de temps en temps.
— Si c’est là toute ton ambition, j’approuve, lui répondis-je, et je te donne le joujou. Tu y laisseras revenir le gibier que le vieux baron fusillait sans relâche, n’ayant, je crois, rien autre à mettre au garde-manger, et l’an prochain nous y tuerons ensemble quelques lièvres. Sur ce, allons dîner, après quoi nous parlerons d’affaires plus sérieuses.
J’avais effectivement des projets sérieux pour mon fils, et nous n’en parlions pas pour la première fois. Je souhaitais le marier avec sa cousine Émilie Ormonde, que l’on appelait Miliette et encore mieux Miette, par abréviation.
Ma défunte sœur avait épousé un riche paysan des environs, fermier de terres considérables, qui avait laissé au moins cent mille écus au soleil à chacun de ses enfants. Miette et Jacques Ormonde. Ces deux orphelins étaient majeurs tous deux. Jacques avait trente ans, Émilie en avait vingt-deux.
Quand j’eus rafraîchi la mémoire d’Henri relativement à ce projet, dont il ne paraissait point trop pressé d’être entretenu, je l’examinai d’autant plus attentivement que j’avais brusqué l’attaque pour surprendre sa première impression. Elle fut plus triste que gaie, et il tourna les yeux vers sa mère comme pour chercher dans les siens la réponse qu’il devait me faire. Ma femme avait toujours approuvé et souhaité ce mariage ; je fus donc extrêmement surpris lorsque, prenant la parole à la place de son fils, elle me dit d’un ton de reproche :
— En vérité, monsieur Chantebel, quand tu as quelque chose dans la tête, c’est comme un coin de fer dans un quartier de roche. Ne peux-tu laisser un moment de joie et de liberté à ce pauvre enfant, qui sort d’un travail écrasant et qui a tant besoin de respirer ? Faut-il déjà lui parler de se passer au cou la corde du mariage ?…
— Est-ce donc une corde pour se pendre ? répliquai-je un peu fâché ; s’en trouve-t-on si mal, et veux-tu lui faire penser que ses parents ne font point bon ménage ?
— Je sais le contraire, répliqua vivement Henri. Je sais qu’à nous trois nous ne faisons qu’un. Donc, si vous êtes deux pour désirer que je me marie tout de suite, je ne compte pas et ne veux pas compter ; mais…
— Mais si je suis tout seul de mon avis, repris-je, c’est moi qui ne compterai pas. Donc nous ne faisons pas un en trois, puisque nous ne sommes pas Dieu, et les choses se décideront entre nous à la majorité des votes.
— Sais-tu, monsieur Chantebel ? dit ma femme, qui ne manquait pas d’esprit dans nous sommes heureux à notre manière dans le mariage, toi et moi, mais chacun l’entend à la sienne, et puisque le bien à chercher ou le mal à risquer doit être personnel à notre enfant, mon avis est de n’avoir d’avis ni l’un ni l’autre et de le laisser décider tout seul.
— C’était parbleu bien la conclusion que je tenais en réserve, lui répondis-je ; mais je le croyais épris de Miette et depuis longtemps décidé à en faire sa femme le plus tôt possible.
— Et Miette ? dit Henri ému, est-elle donc aussi décidée que moi, et pensez-vous qu’elle soit éprise de ma personne ?
— Éprise est un mot qui ne trouve pas son emploi dans le vocabulaire de Miette. Tu la connais ; c’est une fille calme, franche, décidée, sincère, c’est la droiture, la bonté, le courage en personne. Miette a une grande amitié pour toi, nous en sommes certains. Elle n’a, après moi, qu’un guide et un ami en ce monde, son frère Jacques, qu’elle chérit et respecte aveuglément. Miette Ormonde épousera celui que Jacques Ormonde aura choisi, et depuis l’enfance Jacques Ormonde, qui est ton meilleur ami, t’a destiné sa sœur. Que veux-tu de mieux ?
2
— Je ne pourrais jamais désirer ni espérer rien de mieux, si j’étais aimé, répondit Henri ; mais sache, mon père, que cette affection, sur laquelle je croyais pouvoir compter, s’est étrangement refroidie depuis quelque temps. Jacques ne m’a pas répondu lorsque je lui ai annoncé mon prochain retour, et les dernières lettres d’Émilie étaient d’une froideur remarquable.
— Ne lui aurais-tu pas donné l’exemple ?
— S’en est-elle plainte ?
— Miette ne se plaint jamais de rien ; elle a seulement remarqué une sorte de préoccupation dans tes propres lettres ; et, quand j’ai voulu me réjouir avec elle de ton retour, elle a eu l’air de douter qu’il fût aussi prochain que je le lui annonçais. Voyons, enfant, la vérité. Tu peux bien te confesser à tes parents. Je ne te demande pas compte des distractions que Miette pourrait te reprocher. Nous avons tous passé par là, nous autres étudiants d’autrefois, et je ne prétends pas que nous valussions mieux que vous ; mais nous revenions au bercail avec joie, et peut-être dans ta correspondance avec ta cousine as-tu laissé percer un regret de ces distractions que tu aurais eu le tort de prendre trop au sérieux ?
— J’espère que non, mon père, car ce regret a été bien léger et rapidement effacé par la pensée de votre bonheur. Je ne me rappelle pas les expressions qui ont pu m’échapper ; mais, à coup sûr, je ne suis pas assez naïf pour avoir rien dit et rien pensé qui motive le ton glacial que la petite cousine a pris pour me répondre.
— As-tu là sa lettre ?
— Je cours vous la chercher.
Henri sortit, et ma femme, qui avait écouté en silence, prit vivement la parole.
— Mon ami, me dit-elle, ce mariage est rompu, il n’y faut plus songer.
— Pourquoi ? qui l’a rompu ? à quel propos ?
— Miette est une fille rigide et froide qui ne comprend rien aux exigences de la vie élégante dans une certaine situation ; elle n’est pas capable de pardonner même l’apparence d’un petit égarement dans la vie d’un jeune homme.
— Allons donc ! que me dis-tu là ? Miette connaît fort bien toutes les légèretés commises par monsieur son frère lorsqu’il faisait son droit à Paris, et j’aime à croire qu’Henri n’en a pas le quart à se reprocher. Pourtant Miette n’en a jamais témoigné ni inquiétude ni dépit ; elle l’a reçu à bras ouverts lorsqu’il est revenu, il y a deux ans, aussi coureur d’aventures et aussi peu avocat que possible. Elle l’a aidé à payer ses dettes sans un mot de reproche ou de regret. Il me le disait encore dernièrement en ajoutant que sa sœur était un ange pour l’indulgence et la générosité, et à présent tu voudrais…
Henri, qui rentrait avec la lettre, nous interrompit. Cette lettre n’était pas froide comme il le prétendait. Émilie n’était jamais très-démonstrative, et ses habitudes de modestie ne lui avaient jamais permis de se livrer davantage ; mais il est bien certain que cette fois il y avait chez elle un trouble et une sorte d’effroi inusités. « L’amitié, disait-elle, est une chose indissoluble, et vous trouverez toujours en moi une sœur dévouée ; mais il ne faut pas que le mariage vous tourmente ; s’il vous faut le temps de la réflexion, il me le faut aussi, et nous ne sommes engagés à rien que nous ne puissions encore discuter et remettre en question selon les circonstances. »
— Tu remarqueras, observa Henri en s’adressant à moi, qu’elle me dit vous pour la première fois. — Il faut qu’il y ait de ta faute, répondis-je. Voyons ! allons au fait. Es-tu toujours amoureux, oui ou non, de ta cousine ?
— Amoureux ?
— Oui, amoureux, amoureux d’amour, il n’y a pas à jouer sur les mots.
— Il est en peine de te répondre, dit ma femme. Il se demande peut-être s’il l’a jamais été.
Henri saisit avidement la perche que lui tendait sa mère.
— Oui, s’écria-t-il, voilà le vrai ! Je ne sais pas si on peut appeler amour le sentiment respectueux et fraternel que Miette m’a inspiré dès l’enfance. La passion n’est jamais éclose de part ni d’autre.
— Et tu veux la passion dans le mariage ?
— Tu crois que j’ai tort ?
— Je ne crois rien, je ne fais pas de théorie. Je veux connaître l’état de ton cœur. Si Miette Ormonde aimait un autre que toi, tu ne demanderais pas mieux ?
Henri pâlit et rougit simultanément.
— Si elle en aime un autre, répondit-il d’une voix émue, qu’elle le dise !… Je n’ai pas le droit de m’y opposer, et je suis trop fier pour ne pas m’interdire les reproches.
— Allons, repris-je, la chose s’éclaircit et la cause est entendue. Écoute, nous avons dîné à quatre heures, il en est à peine six. Tu peux dans une demi-heure être chez ta cousine. Tu vas prendre Mademoiselle Prunelle, ta bonne petite jument, qui ne galope guère en ton absence et qui va être enchantée de cette promenade. Tu n’as rien à dire à Miette, sinon qu’arrivé à l’instant tu accours serrer sa main et celle de son frère. Cet empressement est la plus concise et la plus nette des explications en ce qui te concerne. Tu verras s’il est accueilli avec plaisir ou avec indifférence. À un garçon d’esprit, il n’en faut pas davantage. Reçu avec joie, tu restes une heure avec eux, et tu reviens nous dire ton triomphe. Éconduit dès les premiers mots, tu reviens à l’instant même et sans demander ton reste. C’est bien simple, et coupe court à toutes les théories que nous pourrions faire, comme à toutes les belles paroles que nous pourrions dire.
— Tu as raison, mon père, répondit Henri en m’embrassant, je pars et je reviens.
Pour patienter, ma femme prit son tricot ; moi, je pris un livre. Je voyais bien qu’elle grillait de me contredire et de me quereller, et je feignais de ne pas m’en douter ; mais elle éclata, et je la laissai aller pour bien connaître sa pensée. Je découvris alors que le mariage de son fils avec Miette lui était devenu antipathique, et que ses lettres ou ses paroles avaient dû être pour quelque chose dans le refroidissement de nos amoureux. Elle n’aimait plus la pauvre nièce, elle la trouvait trop vigneronne, trop peu née pour monsieur son fils ; sa fortune était sortable, mais Henri était fils unique et pouvait aspirer à une plus riche héritière. Il avait des goûts de luxe et des habitudes de confort que Miette ne comprendrait jamais. Elle avait fait de son frère, naguère brillant et décrassé, un gros paysan qui prendrait bientôt du ventre. Elle avait toutes les vertus et aussi tous les préjugés et tous les entêtements de la paysanne. On avait pu songer à ce mariage lorsqu’Henri était encore un écolier et un provincial. À présent qu’il revenait de Paris dans tout l’éclat de sa beauté, de sa toilette et de ses grandes manières, il lui fallait une fille de qualité capable de devenir une femme du monde.
J’écoutai tout cela en silence, et quand ce fut fini :
— Veux-tu, lui dis-je, que je tire la conclusion ?
— Oui, parle.
— Eh bien ! si ce mariage est détestable, ce n’est ni la faute d’Henri ni celle de Miette, c’est celle de la grande tour de Percemont !
— Par exemple !
— Oui, oui, sans cette damnée tour, nous serions toujours les bons et heureux bourgeois d’hier, et nous ne trouverions pas trop paysans les enfants de ma sœur ; mais, depuis que nous avons des mâchicoulis au-dessus de nos vignes et une porte fleuronnée à notre pressoir…
— Un pressoir ? Tu comptes faire un pressoir de notre château ?
— Oui, ma chère amie, et si cela ne fait point passer ta folie, je compte mettre à bas la vieille baraque !
— Tu ne le peux pas ! s’écria madame Chantebel indignée. Le château est à ton fils, tu le lui as donné !
— Quand il verra que le château t’a troublé la cervelle, il m’aidera à le démolir.
Ma femme craignait la raillerie ; elle s’apaisa et me promit d’attendre patiemment la décision d’Émilie ; mais bientôt elle s’agita de plus belle. Les heures s’écoulaient, et Henri ne rentrait pas. Je m’en réjouissais, moi ; je me disais que ses cousins l’avaient retenu et qu’ils avaient tous trois grand plaisir à se retrouver. Enfin minuit sonna, et ma femme, craignant quelque accident, allait et venait du jardin à la route, lorsque le galop de la petite jument d’Henri se fit entendre, et un instant après il était près de nous.
— Il ne m’est rien arrivé de fâcheux, répondit-il à sa mère, qui l’interrogeait avec anxiété. J’ai vu Émilie un instant, et j’ai appris d’elle que son frère habitait depuis un mois sa métairie de Champgousse, où il fait faire une bâtisse importante. Émilie, étant seule chez elle, m’a fait comprendre que je ne devais pas prolonger ma visite, et, comme il était encore de bonne heure, je me suis dirigé sur Champgousse afin d’embrasser Jacques. Je ne me rappelais pas bien le chemin, je crois que j’en ai fait plus qu’il ne fallait. Enfin j’ai vu Jacques, j’ai causé et fumé une heure avec lui, et me voilà, après trois lieues de retour par des sentiers assez embrouillés où, sans l’esprit de mon cheval, je ne me serais pas aisément reconnu dans l’obscurité.
— Et quelle mine t’a faite Émilie ? demanda madame Chantebel.
— Bonne, répondit Henri, autant que j’ai pu m’en rendre compte en si peu de temps.
— Pas de querelle, pas de reproches ?
— Pas du tout.
— Et Jacques ?
— Il a été cordial comme de coutume.
Alors rien n’est décidé ?
— Il n’a pas été question de mariage. C’est un point dont nous ne pouvions traiter qu’avec vous deux.
Ma femme, rassurée, se retira, et tout aussitôt Henri prit mon bras et m’entraîna dans le jardin.
— Il faut, me dit-il, que je te parle. Ce que j’ai à te dire est fort délicat, et je craindrais que ma mère ne prît la chose à cœur, au point de manquer de prudence. Voici ce qui m’est arrivé.
— Asseyons-nous, lui dis-je, et je t’écoute.
Henri, fort troublé, me raconta ce qui suit.
3
« — D’abord je dois te dire dans quelles dispositions d’esprit et de cœur je me trouvais en allant voir Émilie. Il est bien vrai qu’avant de quitter la vie de Paris j’ai eu un moment d’effroi en songeant au mariage. Cet idéal, rêvé dans la première jeunesse, avait pâli d’année en année dans l’atmosphère enfiévrée d’une capitale. Tu m’avais vu si épris de ma cousine quand j’ai commencé mon droit, que tu avais craint, je l’ai bien compris, de me voir retardé dans mes études par l’impatience de les terminer. Tu ne t’es pas dit, cher père, que cette ferveur d’amour et d’hyménée était le fait du collégien et trouvait sa place naturelle entre le baccalauréat et la première inscription de droit. Tu n’as peut-être pas assez prévu que l’impatience se calmerait bien vite, et peut-être, désirant ce mariage, eusses-tu mieux fait de me laisser ici les années suivantes aux époques des vacances. Tu as cru devoir me distraire d’une anxiété que je n’éprouvais déjà plus après la première année d’absence. Tu es venu prendre tes propres vacances avec moi. Tu m’as fait voyager, tu m’as conduit à la mer, et puis en Suisse, et puis à Florence et à Rome ; bref tu as fait si bien qu’il y avait tantôt quatre ans que je n’avais vu Émilie. Il en est résulté que je craignais de la revoir et de ne plus la trouver aussi charmante qu’elle m’était apparue dans la splendeur de ses dix-huit ans.
» Je songeais à cela en galopant vers sa demeure au coucher du soleil, et j’étais tenté de modérer l’ardeur de Prunelle, qui dévorait l’espace. Force lui a été pourtant de se calmer aux approches de Vignolette et de monter au pas le raidillon de sable qu’il faut gravir pour apercevoir le toit de la maison, enfoui dans le feuillage. Là, mon esprit inquiet s’est calmé aussi, et j’ai senti je ne sais quel attendrissement me gagner. La soirée était admirable, il y avait de l’or dans le ciel et sur la terre. Les montagnes m’apparaissaient dans des brumes d’un violet rosé. Le chemin brillait sous mes pieds comme une poussière de rubis. Les vignes ondulaient follement sur les collines, et leurs grands rameaux pourprés, chargés de fruits déjà noirs, se dressaient et se penchaient en festons sur ma tête. Pardonne-moi, j’ai fait de la poésie ! Mes heureux jours d’adolescence me sont apparus. J’ai revu les scènes de mes pastorales oubliées. Je me suis cru transporté au temps où, dans mon habit de collégien, devenu trop court pour mes grands bras maigres, j’approchais, le cœur palpitant, de la demeure de ma petite cousine alors si jolie, si gracieuse et si confiante ! J’ai recommencé mes rêves d’amour, et il m’a semblé que ce qui avait bouleversé tout mon être d’espérances et de désirs ne pouvait pas être une illusion vaine. J’ai repris le galop, je suis arrivé haletant, fiévreux, craintif, amoureux comme à dix-sept ans !
» Ne t’impatiente pas, mon père. J’ai besoin de résumer ce qui était le passé il y a quelques heures, un passé déjà loin d’un siècle à présent.
» Je tremblais en sonnant à la porte, cette petite porte peinte en vert, toujours éraillée et raccommodée avec de gros clous comme autrefois. Je prenais plaisir à reconnaître chaque objet et à retrouver frais et touffu le gros buisson de chèvrefeuille sauvage qui ombrage cette rustique entrée. Autrefois un fil de fer tendu le long de ce berceau de pampres suffisait aux gens de la maison pour ouvrir sans se déranger ; mais cette confiance hospitalière a disparu : on me fit attendre au moins cinq minutes. Je me disais : Émilie est seule, et peut-être au bout de l’enclos. Il lui faut le temps de traverser sa vigne, mais elle a reconnu ma manière de sonner, elle va venir m’ouvrir elle-même comme autrefois !
» Elle n’est pas venue, c’est la vieille Nicole qui m’a ouvert et qui a pris la bride de mon cheval avec un empressement plein de trouble.
» — Entrez, entrez, monsieur Henri ! Oui, oui, mademoiselle va bien, elle est à la maison, monsieur Henri ; allez, allez, excusez-nous, c’est jour de lessive, tout notre monde est allé à la rivière pour ramener le linge ; on vous a fait attendre. C’est des jours comme ça où tout est sens dessus dessous, vous savez bien, monsieur Henri !
» J’ai franchi rapidement l’allée étroite et longue, du moins trop longue à mon gré ! Autrefois on reconnaissait ma voix de loin, et Jacques accourait. Jacques était absent. Le chien ne m’a pas reconnu et a jappé après moi. Émilie n’est venue à ma rencontre que jusqu’aux marches du perron. Elle m’a tendu la main la première ; mais dans sa surprise de me voir il y avait plus d’effroi que de joie. Elle était costumée comme autrefois, en demi-demoiselle, la robe de mousseline bien retroussée sur les hanches, le tablier de soie garni de dentelles, le petit chapeau de paille des paysannes, garni de velours noir et retroussé par derrière sur son magnifique chignon brun, toujours aussi jolie, plus jolie peut-être encore ! La rondeur de son frais visage a pris un peu plus d’ovale, les yeux sont plus grands et une expression plus sérieuse a rendu son regard plus pénétrant, son sourire plus fin. Je ne sais ce que nous nous sommes dit, nous étions émus tous deux. Nous nous demandions de nos nouvelles et nous n’entendions pas la réponse.
» J’ai enfin compris que Jacques, Jaquet, comme elle l’appelle toujours, faisait bâtir toute une ferme à deux lieues de là. Champgousse est sa part d’héritage. Depuis longtemps étables et granges menaçaient ruine. — Il n’a pas voulu confier ses travaux à un entrepreneur qui l’eût rançonné sans faire les choses à son gré. Il a été s’installer chez ses fermiers afin d’être là dès le lever du jour jusqu’à la nuit et de surveiller le travail de ses ouvriers.
» — Mais il vient te voir tous les jours ?
» — Non, c’est trop loin, ça le forcerait de se coucher trop tard. Je vais le voir le dimanche et m’assurer qu’il ne manque de rien.
» — Il doit s’ennuyer tout seul ?
» — Non, il est si occupé !
» — Mais toi, cette solitude doit t’attrister ?
» — Je n’ai pas le temps d’y songer. Il y a toujours tant à faire quand on s’occupe de son chez soi ! » — Tu aurais dû aller demeurer chez nous !
» — Ce ne serait pas possible.
» — Tu es donc toujours une femme de ménage modèle ?
» — Il faut bien !
» — Et tu te plais à cette vie austère ?
» — Comme toujours.
» — Tu ne songes pas…
» — À quoi ?
» — À être deux pour…
» Je crois que j’allais me livrer lorsque Émilie se leva brusquement en entendant crier la porte de la salle à manger qui touche au salon ; elle s’élança dans cette direction et j’entendis très-distinctement ces mots : il est là, ne vous montrez pas.
» Tu sautes de surprise, mon père ? Moi, je sentis comme une déchirure au cœur. J’entendis refermer la porte et Émilie rentra, très-distraite et très-gênée, pour me faire sur votre santé et vos occupations des questions oiseuses, car elle n’ignore rien de ce qui vous concerne, et c’eût été à moi de lui demander des nouvelles de chez nous. Je vis que ma présence la mettait au supplice et que ses yeux cherchaient la pendule malgré elle pour compter les minutes insupportables de ma présence. Je pris mon chapeau en lui disant que je vous avais à peine vus et que d’ailleurs je ne voulais pas la gêner. » — Tu as raison, me répondit-elle. Tu ne peux plus venir comme autrefois, je suis seule à la maison, et ce ne serait pas convenable ; mais, si tu vas dimanche voir Jaquet à Champgousse, nous nous y rencontrerons.
» Je ne sais pas si j’ai répondu quelque chose. Je suis parti, courant comme un brûlé, j’ai été moi-même chercher Prunelle à l’écurie, j’ai repris ventre à terre le chemin qui devait me ramener ici. Et puis je me suis arrêté court en me demandant si je ne rêvais pas, si je n’étais pas fou. Miette Ormonde infidèle ou dépravée, cachant un amant dans sa maison ! Non, ce n’est pas possible, me disais-je ;… mais je veux savoir et je saurai ! J’irai voir Jacques. Je le questionnerai franchement. Il est honnête homme, il est mon ami, il me dira la vérité.
» J’ai donc pris le chemin de traverse qui mène à Champgousse. Je me suis un peu perdu, il faisait tout à fait nuit. Enfin j’arrive dans l’obscurité, j’entrevois la masse des bâtiments qui ne me paraît pas notablement changée. Je mets pied à terre au milieu des chiens furieux. Je cherche la porte du logis de maître, et tout à coup cette porte s’ouvre. Dans la lumière projetée de l’intérieur, je vois se dessiner la monumentale silhouette de Jacques Ormonde dans la tenue d’un homme qui sort de son lit.
» Il se jette dans mes bras, me serre dans les siens, s’écrie en riant qu’il était couché et qu’il s’en est fallu de peu qu’il ne prît son fusil pour me recevoir. Au vacarme que faisaient ses chiens, il avait cru à l’approche d’un voleur. Il s’empare de Prunelle, et, toujours à moitié nu, la conduit lui-même à l’écurie, où je le suis pour l’aider à la débrider.
» — Laisse, laisse-moi faire, me dit-il ; tu n’y verrais pas. Moi, je vois la nuit comme les chouettes, et puis je sais où tout se trouve. En effet il arrange tout dans les ténèbres, donne de l’eau, du grain, du fourrage à sa petite amie Prunelle, revient sans avoir éveillé personne, distribue de plantureux coups de pied à ses chiens qui grognent encore après moi, et me fait entrer dans son pavillon, dont le seul luxe consiste en fusils de tout calibre et pipes de toute dimension. Pas un livre, pas d’encrier, pas de plumes, absolument comme dans sa chambre d’étudiant au quartier latin.
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The end
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