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LA
SÉPARATION
DES
Avis de l’éditeur
Ce travail a été jadis publié dans un journal d’Athènes. Les divers bruits incessamment répandus sur un congrès ou une entrevue des grands et puissants monarques de l’Europe nous ont fait penser que dans une telle occurrence sa reproduction ne manquerait pas d’à-propos. Toutes les questions européennes se rattachent plus ou moins directement à celle d’Orient : une solution acceptable sur celle-ci pourrait servir comme point de départ pour celle des autres. Et, en effet, ce travail, bien que commençant par la solution de la question d’Orient, aboutit par y comprendre celle de la question autrichienne. Si cette dernière qu’on propose ici devient acceptable, elle peut faciliter la voie à tout le reste.
Nous donnons ici ce travail revu et corrigé ; en outre, il est complété, autant que la composition primitive pouvait le permettre, par quelques notes se rapportant à des événements ou à des publications postérieures.
Texte entier
Ce travail a été jadis publié dans un journal d’Athènes. Les divers bruits incessamment répandus sur un congrès ou une entrevue des grands et puissants monarques de l’Europe nous ont fait penser que dans une telle occurrence sa reproduction ne manquerait pas d’à-propos. Toutes les questions européennes se rattachent plus ou moins directement à celle d’Orient : une solution acceptable sur celle-ci pourrait servir comme point de départ pour celle des autres. Et, en effet, ce travail, bien que commençant par la solution de la question d’Orient, aboutit par y comprendre celle de la question autrichienne. Si cette dernière qu’on propose ici devient acceptable, elle peut faciliter la voie à tout le reste.
Nous donnons ici ce travail revu et corrigé ; en outre, il est complété, autant que la composition primitive pouvait le permettre, par quelques notes se rapportant à des événements ou à des publications postérieures.
LA SÉPARATION
DES
DEUX ÉLÉMENTS CHRÉTIEN ET MUSULMAN
COMME LA SOLUTION
LA PLUS HONNÊTE ET LA PLUS PRATICABLE
de la
QUESTION D’ORIENT
L’heure de la consommation approche ; les signes du temps se multiplient ; la catastrophe devient de jour en jour plus imminente.
Qu’on l’avoue franchement, la guerre de Crimée n’a pas été faite dans l’espérance qu’en donnant un nouveau répit à la Turquie, on la verrait entrer résolûment dans la voie d’une transformation. Les moteurs principaux de cette guerre eux-mêmes furent ceux qui, prévenant l’empereur Nicolas, avaient déjà déclaré à l’adresse de toute l’Europe que le malade était incurable. Ce n’est qu’à la suite de leur déclaration que Nicolas a commencé à dire qu’il fallait songer à la succession. Le discours prononcé deux ans auparavant au Parlement anglais par lord Stradford Canning valait cent fois mieux que la petite et modeste métaphore de l’empereur Nicolas dont on a fait un crime de lèse-islamité. Était-ce que le malade, dans le court intervalle qui s’était écoulé entre le discours de lord Canning et le mot de l’empereur Nicolas, avait recouvré sa bonne santé ?
Passons sur ces tristes considérations. Ce thème est déjà complétement discuté et définitivement jugé. Admettons pour un moment un motif quelconque qui puisse pallier cette contradiction. Disons que la guerre de 1854 doit être regardée comme un acquit de conscience. Voilà tout ce que l’Europe chrétienne a pu faire de sacrifices en sang et en argent pour faciliter aux populations musulmanes l’entrée dans la voie de la civilisation, où marchent, à divers degrés, toutes les autres populations leurs voisines. Eh bien !… ce fut en vain.
Nous ne ferons pas ici le tableau de l’intérieur de la Turquie, de ses peuples et de leurs croyances, de son gouvernement, des maladies multiples qui l’assiégent et la rongent de tous côtés. À quoi cela servirait-il d’en grossir le dossier, de répéter ou même de récapituler ce que tant d’autres ont si bien exposé et si savamment résumé, sinon à pousser le lecteur à passer par-dessus les premières pages et à chercher plus en avant quelles seraient nos conclusions ? La cause est déjà tellement élaborée, examinée, préparée, qu’un nouveau réquisitoire de plus serait la chose du monde la plus fastidieuse. Mais à quoi bon parler de réquisitoire ? Le verdict n’a-t-il pas été prononcé ? Venons donc à l’application.
Que faire ? Quelles mesures faut-il adopter ? Puisque l’empire ottoman croule de toutes parts, que va-t-on faire de ses débris ? Que va-t-on faire de cet État débile et décrépit dont les bras engourdis embrassent tant de pays, tant de nations, sans pouvoir les étreindre, sans pouvoir les faire entrer et les guider dans les voies où marchent les autres peuples de race aryane ? Que va-t-on faire de ce promontoire européen, sans nom approprié, dont la base est dans la chaîne de l’Hémus et la pointe dans le Ténare ? Que va-t-on faire des pays situés entre cette chaîne et tout le cours du Danube inférieur ?
Plus au nord, que va-t-on faire des pays situés entre le Danube et les Karpathes ? Et vers l’orient et le midi, que va-t-on faire de l’Anatolie, de l’Asie mineure, de l’Asie supérieure, de la Syrie, de l’Arabie, de l’Égypte, de la Cyrénaïque, de la Libye ? Que va-t-on faire de ces royaumes, de ces empires, — puisqu’ils ne sont pas moins que cela, — de ces nations qui les habitent et qui attendent l’oracle de leurs destinées de ceux à qui a été départi le savoir, et qui tiennent en leurs mains le pouvoir ?
On a beaucoup écrit sur ce sujet, mais rien n’a paru encore qui ait pu fixer l’attention, je ne dirai pas de tous, mais au moins d’une partie importante du public européen.
Comme habitants de l’Orient, comme chrétiens, comme natifs de ce pays, comme principaux intéressés à ce qu’une solution équitable soit donnée à cette question, nous croyons que nous ne serions pas mal venus de livrer à la publicité le résultat de nos méditations.
Trois sortes de solutions se présentent à l’esprit de l’investigateur ayant en vue que cet état de choses ne peut durer plus longtemps et qu’un autre doit infailliblement lui succéder.
La première serait le partage à l’amiable de toutes ces contrées et nationalités ; partage pondéré et mesuré en portions équivalentes entre les grandes puissances, par une conquête, soit directe et avouée, soit voilée sous les différentes dénominations spécieuses et modestes de protectorat, occupation, colonisation, etc.
La seconde serait le partage contentieux, c’est-à-dire le partage accompagné d’une guerre européenne, où quelques-uns des grands États, se considérant comme les plus forts, soit sur terre, soit sur mer, ou comme les plus habiles, ou comme les plus favorisés par leur position géographique, leur influence, leurs alliances, le prestige de leurs armes, ou par leur audace même, penseront s’attribuer la part du lion, en proposant aux autres quelques avantages plus ou moins acceptables afin de se faire reconnaître l’acquisition du reste.
La troisième, que, faute de mieux, j’appellerai la Séparation, serait le résultat d’une entente entre les grandes puissances pour séparer cette agglomération de provinces et de royaumes qui forment actuellement les États du Grand Seigneur en deux Empires ou États à peu près égaux en étendue, en population et en importance.
On établirait ainsi un État chrétien là où prédomine l’élément chrétien, et un État musulman là où prédomine l’élément musulman. De cette façon, chacun des deux éléments, laissé à lui seul et considérablement débarrassé de l’élément hétérogène qui entrave et paralyse son action, pourra se développer d’après ses instincts, ses sentiments, et entrer dans la voie où marchent, chacune d’après ses aptitudes, les autres nations européennes.
Nous ne saurions, outre ces trois modes de solution, en entrevoir un quatrième, à l’exception de celui des insurrections partielles sans chef unique et reconnu de tous, sans plan général, sans un commun accord, sans simultanéité de mouvements. Mais, outre que ce serait la désolation et le chaos, il amènerait forcément, à cause des graves incidents qui viendraient à surgir, et motiverait même l’intervention européenne sans entente préalable, ce qui nous amènerait au second mode de solution, qui consiste dans le partage contentieux. C’est pourquoi je poursuis mon travail en rangeant mes considérations, n’ayant en vue que les trois modes de solution précités.
Quant au premier, n’est-il pas inutile de dire que nous le repoussons de toutes les forces de notre âme, au nom de la morale, au nom de la religion , au nom même de la politique bien entendue ? Ces répugnances que nous exprimons ici au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, serions-nous les seuls à les ressentir, nous, comme principaux intéressés ? Serions-nous les seuls à nous en affliger ? Non, pour l’honneur de l’humanité, non. Nous entendons déjà les condoléances de tout ce qu’il y a de grand et d’élevé en Europe, de tout ce qui adore l’esprit, de tout ce qui élève l’homme policé, l’homme de l’Évangile, au-dessus du païen et du barbare. Ainsi, sans hésitation aucune, nous pouvons professer ouvertement ces répugnances.
Chose triste cependant et douloureuse à penser ! Après avoir émis ces protestations, nous n’avons plus rien à faire, rien à dire. Une fois que les forts, les puissants, parviendront à s’entendre sur la part qu’ils s’adjugeront eux-mêmes, toute protestation en paroles venant de notre part serait chose vaine, toute tentative de résistance par les actes serait inutile. Une fois la grande spoliation consommée, les puissants ne manqueront pas d’arguments pour motiver sinon justifier leur conduite.
Mais parviendra-t-on à s’entendre sur ce partage ? Tout le monde pense qu’il serait aussi facile dans l’exécution qu’il est difficile dans l’entente. Nous devions néanmoins commencer par en faire mention, non-seulement parce que ce mode de solution est du domaine des probabilités qui apparaissent comme des points noirs à l’horizon politique, mais aussi pour exprimer notre opinion — personnelle au moins — que, malgré toutes nos répugnances, nous trouvons ce mode de solution préférable au second, le partage contentieux, qui menace de se déchaîner un jour sur nos malheureuses contrées pour y déverser tous les fléaux qui ont, dans tous les âges, affligé et déshonoré la triste humanité.
Comment préludera-t-on à ce drame infernal ? On ne saurait le prévoir d’avance. Sera-ce parce qu’une puissance, se prévalant d’une circonstance quelconque, trouvant ou se créant des griefs à redresser, donnerait le premier branle ? Sera-ce parce que deux ou trois puissances se mettront d’accord et commenceront l’œuvre en occupant les points les plus importants et laissant aux autres le choix ou de toucher à quelques bribes ou de se jeter dans une guerre à outrance ? Sera-ce que des insurrections, sans plan général, pouvant amener des chances diverses, d’où sortiront de grands excès appelant des représailles épouvantables, donneraient des motifs d’intervention aux puissances ? Personne ne saurait actuellement prévoir par où l’irruption du mal doit commencer, mais personne non plus ne saurait douter que la tumeur pestilentielle doit crever quelque part et que d’horribles calamités se feront jour de tout côté.
L’intervention des grandes puissances deviendra inévitable. Trop d’intérêts, trop d’ambitions, trop de rivalités, les pousseront à intervenir, et c’est alors qu’aux dissentiments intérieurs viendront se joindre les excitations extérieures de nation contre nation, de race contre race, de religion contre religion, de langue contre langue, de secte contre secte. L’un croira trouver ses avantages dans la prédominance des Slaves, l’autre dans celle des Grecs ; celui-ci sera pour les Daciens, celui-là pour les Albanais, cet autre enfin pour les Arméniens, les Druses, les Kurdes, les Arabes, les Égyptiens.
Avec les ébauches de petites et imparfaites nationalités qui ne demandent pas mieux que de se fondre dans les grandes, on tâchera de faire des nationalités distinctes importantes, afin de se faire valoir comme protecteurs indispensables, en attendant que le lendemain on en devienne les dominateurs. Il y aura même des puissances qui croiront qu’il est dans leur intérêt de s’allier avec les musulmans et de se préparer une table rase pour l’extermination des chrétiens. On se servira, dans ce même but, du bras des peuplades sauvages qui ont conservé jusqu’à nos jours les instincts sanguinaires et la férocité des siècles passés. En nous excitant, les uns contre les autres, pour des avantages que chacun présume en retirer, on mêlera aux haines de race et de religion les mobiles d’intérêts cupides, de rapacité, de spoliation.
Les scènes horribles dont les États du royaume de Hongrie ont été le théâtre pendant la révolution de 1849, où l’on a vu des Magyars, des Autrichiens, des Slaves, des Saxons et des Roumains s’entr’égorger sans pitié aucune, nous les verrons se répéter, sur une plus vaste échelle, avec plus de persistance et plus de férocité.
Nous en avons déjà vu un essai dans le conflit qui a surgi il y a quelques années entre les Druses et les Maronites. On peut, de là, présumer ce à quoi on doit s’attendre dans la suite.
Voilà la catastrophe vers laquelle nous marchons. Mais est-on sûr que les désastres s’arrêteront dans nos contrées ? Est-on sûr que les populations de l’Orient seront les seules victimes des ambitions et des convoitises de leurs frères d’Occident et du Nord ? Qui sait si la justice divine n’a déjà décrété l’œuvre de la punition ? De cette immixtion dans des querelles qu’on aura eu soin d’exciter et d’enflammer soi-même, ne surgira-t-il pas de fortes irritations parmi les grandes puissances qui y auront pris part ? L’heure du partage contentieux serait-elle sonnée, et serait-il compliqué d’une guerre européenne, ou plutôt d’une guerre universelle dont les fureurs se propageraient sur toute la face du globe terrestre ? Et celui qui aura le dessous dans cette lutte ne tâchera-t-il pas de faire tourner la guerre politique en guerre révolutionnaire et celle-ci, dans toutes ses gradations et transformations, en guerre sociale ?
Voilà quels désastres menacent la civilisation et le progrès en Europe, si l’on tient son cœur fermé aux réclamations de la justice, si l’on ferme les yeux devant l’évidence. Nous n’évoquons point ces malheurs, nous ne faisons que les rappeler à l’esprit de nos lecteurs. S’il faut périr, pourquoi ne pas périr seuls ? Les malheurs qui en rejailliraient sur les autres auront-ils la vertu de nous ressusciter ?
Mais, dans toutes ces scènes d’horreur et de fureur, qui doit se réconforter et se réjouir ? Voilà ce qui nous remplit le cœur d’amertume, c’est le génie du Mahométisme, qui, planant au-dessus de ses domaines bien agrandis, — la désolation et les ruines, — tout radieux de ces bonheurs inattendus, poussera ces cris de jubilation et de triomphe : « Ainsi périssent tous mes ennemis ! Allah a frappé ces mécréants d’un aveuglement surprenant, afin que son nom et le mien soient vengés de leur outrageante superbe et de leurs insolents dédains. »
Puisque le partage à l’amiable est presque aussi impossible qu’inique, peut-il y avoir, pour conjurer ces malheurs, un autre moyen que celui de la Réintégration des nationalités chrétiennes dans leur autonomie ? Évidemment non. Mais dans quelles données, par quelles combinaisons pourrait-elle être effectuée ? C’est ce que le titre de cette dissertation a déjà fait pressentir. C’est par la Séparation des deux éléments, chrétien et musulman, et leur établissement en deux grands États séparés, formés chacun des pays où il est prédominant.
Dans les provinces européennes de la Turquie prédomine indubitablement, par le nombre, l’intelligence et l’activité, l’élément chrétien. De là passant en Asie, on trouve que dans les régions occidentales de l’Asie mineure, en y comprenant les îles adjacentes, si l’élément chrétien n’est pas plus
nombreux que l’élément musulman, il est pour le moins aussi nombreux que lui, et qu’il prédomine à coup sûr tant par l’activité que par le développement de l’intelligence. Basé sur ces données, on peut tracer, dans les contrées situées en deçà du centre de l’Asie mineure, une ligne approximative de démarcation au delà de laquelle, vers l’orient, prédomine l’élément musulman, et, en deçà, jusqu’à l’Adriatique, l’élément chrétien.
De tous les pays situés en deçà de cette ligne on formerait un État chrétien, unitaire ou confédéré ; nous en parlerons ultérieurement. De tous les pays situés au delà, un État musulman. Par un partage de cette nature ces deux États seront égaux en puissance et en importance, et, si on les administrait bien, ils pourraient, en peu de temps, devenir des puissances de second ordre dans le concert européen.
Voilà les traits principaux de cette Séparation. Entrons maintenant dans de plus amples développements. Mais, avant tout, il nous semble nécessaire de signaler d’où l’on doit s’attendre à des objections, non-seulement contre ce que nous aurons plus ou moins justement avancé, mais, en général, contre toute proposition qui aurait pour but la cessation de l’étal de choses misérable où nous nous débattons actuellement. Ceci nous servira de point de départ pour la série des considérations que nous allons exposer.
En première ligne, on doit naturellement rencontrer les journaux officieux de la Sublime Porte et certaines autres feuilles entretenues aux frais de son gouvernement. C’est un rôle obligé, il faut qu’ils le jouent jusqu’au bout. On n’a rien à craindre de leur influence dès que leur office et leur rôle sont connus. Mais, autour de ces feuilles, on rencontrera, comme une troupe auxiliaire, une espèce de soudards littéraires aussi prompts à écrire le pour que le contre d’après le côté d’où ils sentent venir le fumet de la pitance. Ceux-ci sont plus dangereux que les autres, parce que le public, ne connaissant point le mobile qui les anime, pourrait être induit à croire à la véracité de leurs assertions ou au moins à la sincérité de leurs opinions.
Suivent le même drapeau certains reptiles, gens de tout pays et de toute nationalité, surtout ceux du Levant, qui, s’engraissant des humeurs purulentes de ce corps en putréfaction, ne voudraient pas voir tarir la source de cette bombance quotidienne.
Vient à la rescousse une certaine catégorie de la presse dont les inspirateurs consentiraient bien, comme ils le prêchent dans leurs écrits, à l’extinction violente de l’islamisme, s’ils devaient en profiter, mais qui s’accommodent fort bien des islamites quand ils les voient fonctionner comme des bourreaux contre les autres chrétiens qui ne partagent point leurs prédilections en fait de religion.
Quels seraient les arguments que nous opposeraient ces chers et féaux confédérés ? Il n’y en a qu’un seul en définitive. Puisque ces temps miraculeux où ils pouvaient mentir impudemment à la face du soleil et nier des faits aussi éclatants que son éclat sont déjà passés ; puisqu’ils ne sauraient plus voiler, sous de trompeuses apparences, la hideuse nudité morale de leurs clients, leur corruption, leur incapacité, leur incurie, leur abject matérialisme masqué sous les dehors d’un fanatisme de commande, ils se borneront à évoquer l’épouvantail de la Russie, le spectre du panslavisme, le testament de Pierre le Grand, les projets de Catherine II et autres topiques du même genre.
Qu’allez-vous faire ? s’écrieraient en chœur ces sublimes adorateurs de la liberté. Iriez-vous limiter la puissance ottomane dans l’Asie supérieure, sans les provinces occidentales et sans celles de l’Europe ? Mais ce serait la saigner à blanc, ce serait l’affaiblir jusqu’à la mort, ce serait rendre toute l’Asie une proie facile aux convoitises de la Russie. Allez-vous, d’un autre côté, former et constituer un État chrétien ? Quel aveuglement ! Si cet État est unitaire, son chef sera le vassal du czar ; s’il est confédéré, outre la vassalité, vous allez ouvrir une carrière illimitée aux intrigues des Moscovites. Ouvrez donc les yeux. Déjà le panslavisme inonde toute l’Europe orientale, en attendant le moment favorable de déborder vers l’Occident. La civilisation s’en va, préparez-vous à émigrer en Amérique.
Ce sera là le thème principal, ou plutôt l’unique, avec des variantes à l’infini. Aussi toute notre attention sera portée sur ce point, car, une fois emporté, le reste vient de soi : il ne s’agirait plus que d’un aménagement et d’arrangements à prendre.
C’est une tâche bien scabreuse, puisque nous nous voyons obligé, dans toutes les considérations que nous allons exposer, de nous placer involontairement sous un point de vue hostile à la puissance russe pour en arriver à montrer l’inanité de ces évocations.
Le beau service que vous allez rendre à votre cause et à votre pays, me dira-t-on, que de prendre une telle attitude envers une des grandes puissances dont le bon ou le mauvais vouloir apporte un si grand poids dans la balance où l’on pèse vos destinées !
C’est une force majeure qui m’y entraîne. C’est l’aveuglement ou la mauvaise foi de nos adversaires. Je me place donc en cette position, comme l’on fait en géométrie, quand on veut définitivement détruire la proposition de son contradicteur : on l’admet provisoirement, puis, peu à peu, on envient à démontrer les absurdités qui en découlent.
Dans ce travail je ferai allusion aux raisons pour lesquelles on peut penser que la puissance russe ne doit plus continuer à nourrir les projets qu’on lui attribue ordinairement. Je les admets cependant pour le moment, afin d’arriver à démontrer que la solution de la question d’Orient que je propose est la plus propre et la plus efficace à conjurer le danger de leur accomplissement.
Si elle tient à ces projets, qui peut nier que la Russie ne doive souhaiter que l’état actuel de choses en Turquie se prolonge indéfiniment ? En effet, on ne peut rien imaginer de plus faible que l’état de ce pays. Qu’y voit-on donc ? La ruine complète dans les finances, ce nerf principal de toute puissance, sans exception ; l’armée dans un état pitoyable et à laquelle il est dû de longs arriérés ; la corruption souillant tout le corps officiel, depuis les sommités gouvernementales jusqu’aux plus petits cadis de village ; l’anarchie dans tous les points éloignés de la capitale ; le mécontentement partout, non-seulement chez les chrétiens, mais chez les musulmans mêmes dans les provinces centrales, pressurés sinon autant que les chrétiens, toujours assez cependant pour épuiser leur patience ; des provinces chrétiennes vassales rongeant leur frein et ne pouvant plus tolérer ce vestige de leur ancien esclavage, guettant le moment de le faire totalement disparaître ; en Asie et en Afrique, de grandes provinces, égales à des royaumes, dont la soumission n’est que nominale, dont on ne retire aucun profit, mais pour lesquelles on est responsable des méfaits, oppressions et désordres qui y ont lieu ; dans les provinces occidentales et dans les provinces centrales, des populations désaffectionnées, hostiles, frémissantes sous le joug où on les maintient par l’emploi de toutes les forces dont un gouvernement, si tristement organisé qu’il soit, peut disposer dans un moment donné ; des populations qui, faute de pouvoir s’entendre, sembleraient en apparence résignées à subir cette condition ignominieuse, mais qui attendent néanmoins le signal de leur soulèvement de l’arrivée de leurs auxiliaires du dehors. Que ce soit le Russe, l’Anglais, le Français ou tout autre Européen qui apparaisse en libérateur, on les verra se soulever toutes comme un seul homme.
Voilà la situation de cette agglomération indigeste de tant d’États et de royaumes qui constituent ce qu’on appelle l’empire ottoman.
Est-ce un État dans de pareilles conditions qui pourra opposer une résistance sérieuse à la Russie, lorsque, guettant l’occasion d’une forte perturbation dans le concert européen, elle étendra ses deux bras, l’un vers l’Europe pour s’emparer des détroits du Bosphore et de l’Hellespont et s’avancer jusqu’à la mer Égée, l’autre vers l’Asie pour pénétrer jusqu’à Alexandrette de Syrie et se mettre en contact immédiat avec la mer d’Égypte ?
L’empereur Nicolas n’avait nullement l’intention de faire la guerre à la Turquie ni de se saisir des détroits. Croyant, par une simple intimidation, pouvoir remporter certains avantages diplomatiques, il ne s’était préparé en rien et se trouva pris au dépourvu en état de guerre avec les puissances occidentales. Il a payé de sa vie l’imprévoyance de sa diplomatie. On ne tombera plus dans la même faute. Si, nourrissant ses anciens projets, la Russie se décidait à tenter leur réalisation, elle prendrait mieux ses mesures cette fois-ci et elle aurait, pour les premières campagnes au moins, l’avantage d’une occupation immédiate des points capitaux. Mais quelle lutte gigantesque ne faudrait-il pas engager et à quels sacrifices ne faudrait-il pas se résigner en entreprenant de l’en déloger ? Quelles grandes chances d’échouer dans cette tentative !
Il est vrai qu’on pourrait toujours se rattrapper sur les autres provinces ou sur quelques îles de la mer Égée, sur les îles de Crète, de Rhodes ou de Chypre, et de là se livrer à la contemplation des rivages opposés. On occuperait l’Égypte tout au plus, en attendant qu’elle subisse, elle aussi, le sort des autres provinces ! Il est hors de doute que celui qui est le maître de l’Asie supérieure deviendra aussi le maître de l’Égypte ; c’est ce qu’on a toujours vu et ce qu’on verra cette fois-ci encore par la force irrésistible des choses ; puisque la puissance de celui qui domine l’Asie supérieure ne s’arrête pas là, mais s’étend bien au delà, — jusqu’au pôle ?
Que faut-il donc faire devant une telle perspective ? Se croiser les bras et se prosterner devant la sacro-sainte intégrité de l’empire ottoman jusqu’au jour où, par une ruade insolente, l’imprévu vienne la renverser du piédestal chancelant sur lequel on l’a placée ? ou, au contraire, faut-il penser à quelque chose de plus sérieux ? La prudence commune et ordinaire se prononcera pour cette dernière résolution. Mais à peine le premier pas fait, beaucoup de gens hésiteront à s’engager plus en avant, en prenant en considération la divergence d’opinions et le manque d’un criterium dominant auquel on puisse s’abandonner pour arriver à une solution qui résiste aux diverses contradictions. Nous pouvons dire hardiment que ces hésitations, ces craintes sauraient être facilement dissipées, puisque le criterium dominant ne fait point défaut. Pénétrons au fond de la question, examinons l’état réel des choses et nous le trouverons, ce critérium, venant de lui-même à notre rencontre.
Quelle est la cause principale, — laissons de côté les causes secondaires, — quelle est la cause supérieure de cette faiblesse incurable de la Turquie ? Pourquoi un État qui compte jusqu’à trente-cinq millions d’habitants et qui occupe les positions les plus fortes, les contrées les plus riches de l’ancien monde, peut-il devenir à tout moment la proie du premier venu si on l’abandonne à lui seul ? La cause de cette faiblesse principale est dans la juxtaposition, dans le mélange, sans fusion possible pour de grands siècles encore, des deux éléments chrétien et musulman. Ce sont ces deux forces qui se pondèrent et s’équilibrent, s’entre-choquent et se contrecarrent, et qui, comme deux acides adverses contenus dans le même récipient, s’entre-rongent et s’entre-détruisent, ou tout au moins se neutralisent.
Pour maintenir cet antagonisme ruinant, on abandonne toute l’Asie supérieure et les provinces d’Afrique comme un rebut, et tout ce qu’on peut disposer de forces asiatiques et africaines unies à celles d’Europe est employé à la compression de l’élément chrétien en Europe. Ainsi on est le maître tyrannique et cent fois détesté des provinces centrales et des provinces occidentales ; on aspire à ressaisir une domination perdue sur les provinces danubiennes ; on entretient, avec beaucoup de peine, dans des alarmes et des transes continuelles, de cent à cent cinquante mille soldats entre le Danube et la mer Égée, mais ce n’est qu’à la condition d’être le maître nominal de l’Égypte, le maître hypothétique des Régences barbaresques, le maître imaginaire de l’Arabie, le maître douteux de la Syrie, le maître contesté du Kurdistan et du Diarbékir.
À quoi cela sert-il de tant embrasser, sans rien pouvoir étreindre ? À quoi cela sert-il d’avoir tant de moyens, tant de richesses, et de se trouver dans une perpétuelle agonie ? À quoi sert cet embonpoint si flasque qui tient ce corps dans une extrême atonie ? Faudrait-il avoir des connaissances extraordinaires, un génie supérieur, un esprit de pénétration hors ligne pour trouver un remède à cette situation ? Ne suffit-il pas, à la première inspection du mal, d’entendre ce que nous dicte le bon sens lui-même sans d’autre appareil, sans d’autre auxiliaire ? Écoutons ce qu’il nous dit dans son langage si simple et si naturel :
« Séparez autant que possible les éléments adverses ! Mettez chacun d’eux dans un récipient à part ; rangez-les chacun à sa place, et vous pourrez espérer que, rendus à eux-mêmes, libres et dégagés de toute entrave dans leur action, chacun de ces éléments pourra développer abondamment sa force intérieure, prendre sa place et contribuer, pour sa part, au maintien de l’équilibre européen. Et puisque toutes vos craintes, toutes vos appréhensions vous viennent du côté de la Russie, considérez bien que l’élément musulman concentré, massé, devenu compacte, bien organisé et bien fortifié en Asie, sera la force la plus propre pour opposer une résistance sérieuse à la Russie, si elle voulait s’étendre au delà de ce qu’elle possède aujourd’hui.
« Considérez qu’en Europe, si au lieu d’un État turc obligé de porter sur le Danube une armée de deux cent mille hommes bien organisée, bien disciplinée et bien commandée, pour résister sérieusement à une invasion russe, mais ne pouvant jamais la réunir en de telles conditions, — et, en y parvenant même, exposé à voir se paralyser ses forces par des insurrections qui ne manqueront pas d’éclater sur ses derrières et à ses côtés ; — si, au lieu d’un État turc qui, pour résister à une attaque simultanée du côté de la mer, devrait se trouver une puissance maritime de second ordre au moins, et qui ne peut même pas arriver à aucun ; si, au lieu d’un État turc, vous établissez un État chrétien, vous créez une puissance de second ordre tant sur terre que sur mer. En cas de danger et dans la défensive, il pourra disposer de grandes forces pour tenir l’agresseur en échec, jusqu’à ce que les autres puissances, voyant le danger qui les menace, puissent s’entendre pour venir à son secours. Un tel État saura se faire des alliances avec des puissances sur lesquelles il puisse s’appuyer dans de telles éventualités, et ces puissances aussi auront un allié sur la solidité duquel elles pourront compter. Mais en supposant un État ainsi constitué, il n’est guère probable de voir surgir une telle éventualité. Le fait seul de son existence suffira pour éloigner même la conception d’une telle velléité. »
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The end
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