Introduction
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Vous m’avez envoyé de Bruxelles les épreuves d’un ouvrage qui doit être publié à Paris, me disiez-vous dans votre lettre d’envoi, et vous voulez absolument avoir mon avis sur la valeur littéraire de cet ouvrage, que vous m’avez mis à même de lire avant Monseigneur le public. Cet ouvrage, à coup sûr, vous intéresse beaucoup, et je vous suis trop attaché, trop dévoué, depuis bien des années, pour ne pas m’intéresser également au succès d’un livre qu’on verra bientôt paraître sous vos auspices.
Ce succès n’est pas douteux ; j’ai le plaisir de vous l’annoncer, après avoir lu le livre de votre ami, de cet ami qui est déjà le mien, puisqu’il est le vôtre, sans que je sache même son nom. Son livre, c’est un enfant qui va naître et dont vous êtes d’avance le parrain ; et moi, en raison de mon grand âge et de ma vieille expérience, je veux être la bonne fée qui présidait jadis aux naissances heureuses et qui portait bonheur au nouveau-né, en le douant de tous les dons réservés ici bas à quelques rares favoris du sort.
Si cet ouvrage traitait de politique, de bibliographie ou d’histoire littéraire, j’en ferais honneur, mon cher ami, au collaborateur anonyme de Quérard, au bibliographe consciencieux à qui nous devons les neuf volumes de l’Annuaire dramatique belge, à l’auteur de certaines piquantes brochures de circonstance qui ont eu tant d’influence sur des questions à l’ordre du jour en Belgique. Mais il s’agit ici d’un roman, et vous n’êtes pas romancier, ce me semble. On peut dire, il est vrai, que ce volume de fantaisie humoristique n’est pas tout à fait un roman et que vous avez bien eu part, s’il m’est permis de lever un coin du voile de l’anonyme, à un petit voyage En Ardenne, voyage philosophique et pittoresque, qui n’a pas moins d’humour et d’originalité que le Voyage sentimental de Sterne.
Il ne faut pourtant pas songer à vous attribuer la moindre complicité dans l’œuvre que vous me recommandez avec tant de chaleur. Voici qu’à l’instant même en feuilletant ces épreuves pour chercher un passage qui m’avait frappé, je découvre au bas d’une page, un nom, une signature, celle de l’auteur assurément : Ferdinand Genissieu. C’est le nom du coupable, et ce nom-là n’a pas encore été répété dans les litanies de la littérature ; je ne le trouve pas même inscrit sur les listes des écrivains de notre temps, listes plus longues et plus confuses que celles des électeurs que le suffrage universel a donnés à la France, car vous n’oublirez pas qu’en France tout le monde vote à tort et à travers, tout le monde noircit du papier, avec ou sans orthographe et se fait imprimer incognito.
Je salue donc notre nouvel auteur, notre ami, Genissieu, et, son livre ouvert devant moi, je me plais à tirer l’horoscope de ce livre, qui, pour être un coup d’essai, n’en est pas moins un coup de maître.
Ce n’est point un roman, disais-je tout à l’heure, c’est mieux, c’est plus que cela ; c’est un charmant recueil de scènes intimes, empreintes d’une vive personnalité, animées d’une capricieuse fantaisie, étincelantes de verve et d’esprit, allant tour à tour du rire aux larmes et partout respirant une douce mélancolie, une exquise sensibilité. Ce volume sera formé, pour ainsi dire, de pages détachées une à une des souvenirs de la jeunesse de l’auteur, qui ne sont pas encore bien lointains, je suppose, et qui conservent ainsi toute la fleur, toute la saveur de la réalité, ou, si l’on aime mieux, du réalisme.
L’auteur n’a pas eu besoin d’emprunter à son imagination les sujets et les personnages de son livre ; il s’est contenté certainement de fouiller dans sa propre existence, d’interroger sa mémoire, celle du cœur surtout, d’évoquer des sensations et des sentiments qu’il a éprouvés lui-même, de mettre en ordre ses impressions personnelles et de revivre, la plume en main, de la vie de jeune homme, de la vie d’homme marié et de père de famille, de la vie d’observateur du foyer domestique, pour composer un ouvrage dans lequel il a pieusement déposé les reliques de son passé et les trésors de son âme.
Un pareil livre est de ceux qui ne se montrent que bien rarement dans le pandémonium de notre littérature parisienne, littérature fiévreuse et malsaine, littérature faisandée et corrompue, littéra- ture épicée et alcoolisée, littérature chauffée à blanc, où tout est mensonge et illogisme, où tout est chargé, fardé, frelaté, où tout est vide, creux et sonore, où les physionomies grimacent, où les sentiments détonnent, où les idées tombent dans l’absurde, où les tendances sont dangereuses et funestes, où il n’y a plus ni conscience, ni conviction, où il ne reste que de l’esprit à l’emporte-pièce, trivial, goguenard, effronté, insupportable… Ouf !
J’ai beau jeu pour dédaigner et renier cette littérature de décadence. Ne suis-je pas un des doyens, un des derniers représentants d’une autre littérature qui fait rayonner dans son auréole les noms de Victor Hugo, d’Eugène Sue, de George Sand, de Jules Janin, de Balzac et de Frédéric Soulié ? Un littérateur invalide a le droit de trouver détestable tout ce qui se fait dans les lettres, lorsqu’il n’y fait plus rien lui-même. C’est le vieillard d’Horace, laudator temporis acti. Boileau, qui avait survécu à la plupart des grands génies du siècle de , disait des auteurs nouveaux qu’il entendait louer dans sa vieillesse : « Les Cotin et les Colletet de mon temps étaient des aigles auprès de ces gens-là ! »
Je ne sais si qui vient d’écrire un livre si remarquable est Français, Belge ou Hollandais. Peu importe, du reste, si son livre est digne de figurer avec honneur dans notre littérature française, mais, à le juger d’après ce livre, je croirais volontiers qu’il s’est éveillé à la vie littéraire sous l’influence de l’art belge, flamand ou hollandais.
J’ai toujours, en effet, recherché des analogies et des affinités entre les arts libéraux et les arts plastiques, entre la littérature et la peinture d’un pays et d’une école sans tenir compte des . Ainsi, Genissieu, qui n’est pas un paysagiste, mais un peintre de genre, offre des points de contact et de similitude avec quelques maîtres de l’École flamande et hollandaise. Il y a dans son volume, des petits tableaux d’intérieur qui rappellent la manière de Pieter de Hooch ou de Van der Meer de Delft, ces peintres enchanteurs de la famille, de la maison bourgeoise, de la vie domestique ; ils ont fait des œuvres délicieuses et saisissantes, pleines de calme et d’harmonie, avec deux ou trois personnages, bien dessinés, admirablement peints, merveilleusement éclairés dans le cadre étroit d’une chambre ou d’un cabinet. C’est là non-seulement de la peinture correcte, juste, vraie, naïve, vivante, c’est aussi de la peinture de bon style, de bon goût, de bonne compagnie.
Nous sommes bien loin des buveurs de Teniers et des fumeurs d’Ostade, quand nous nous trouvons avec l’auteur de cette espèce de monographie du ménage et de la famille, à laquelle il a donné ce titre bizarre : En prenant le thé. Nous lui adresserons cependant un reproche, un seul reproche, c’est l’abus qu’il fait du cigare, dans son livre. Maudit cigare dont la fumée enveloppe les scènes les plus gracieuses et les plus touchantes ! Hélas ! mon cher ami, vous qui fumez aussi comme un Belge, pardonnez-moi cette critique ; pardonnez-la à un vieux littérateur de 1830, qui n’a jamais fumé, mais qui a la prétention néanmoins de se connaître en bonnes choses, et surtout en bons livres.
Paris, janvier 1868.
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Un gros chagrin
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Il est de fait qu’en recueillant tous mes souvenirs, je dois avouer que j’étais excessivement préoccupé.
Un manuscrit que j’avais confié… Mais la cause de ma préoccupation vous importe peu, je pense, et je continue :
C’était fin novembre, l’hiver ne savait se décider à venir : il faisait humide au lieu de faire froid. La neige fondue tombait en pluie ; j’avais passé ma journée entière en courses et en pérégrinations, et je rentrais maugréant, au logis, harassé, du temps perdu et crotté comme un barbet.
J’ouvris la porte assez brusquement et, laissant au vestiaire mon manteau et mon parapluie, je pénétrai dans la salle à manger.
Derrière la porte, un petit rire étouffé retentit, et mon bébé, s’élançant à ma rencontre, vint se jeter dans mes jambes.
— Bonjour, petit père…
— Bonjour ! bonjour ! lui répondis-je d’un ton assez bref, sans le regarder, et le repoussant doucement de la main, bonjour !
Et je passai dans l’autre chambre, où je me mis à causer avec ma femme de la contrariété que je venais d’éprouver.
Après avoir épuisé en conversation le sujet qui nous intéressait, je relevai la tête et :
— Où est bébé ? demandai-je à ma femme.
Bébé avait alors quatre ans : à elle seule, ma petite Jeanne composait toute ma jeune famille.
Je n’ai certainement pas inventé l’amour paternel, mais à coup sûr, j’ai dû, si cela est possible, le perfectionner : j’adorais ma fille.
Eh ! mon Dieu ! — Après une journée de travail, après les tracas, les inquiétudes de la vie, lorsque en rentrant le soir, autour de la nappe bien blanche, à côté de nos deux couverts, je voyais le gobelet d’argent du bébé et sa haute chaise à dossier droit, je rentrais aussitôt dans ma vie aimée, et les incertitudes de l’avenir ou les regrets du passé m’abandonnaient.
Et puis, lorsque trottinant de ses deux petits pieds qui faisaient tic-tac sur le plancher et se jetant dans mes jambes, la petite folle m’empêchait de marcher et voulait avoir avant sa mère mon premier baiser, c’étaient des joies, des petits cris… et, ma foi, si ce n’est pas là le bonheur, c’en est si bien l’ombre, qu’il est permis de la prendre pour la réalité.
Tous les soirs, lorsque vers cinq heures je rentrais, l’enfant accourait à moi, les bras nus, élevés en l’air, riant et dansant.
— Petit père, bébé a été bien sage, va !
C’était, il faut l’avouer, une phrase un tantinet stéréotypée sur ses petites lèvres, mais un regard, échangé avec la mère, me ramenait vite à la juste connaissance de la vérité.
Alors, je la prenais dans mes bras et je la faisais danser à cheval sur mes genoux, et nous riions… et nous chantions…
Puis, après le dîner, quand on avait été bien sage, bébé, maman et papa montaient tous trois dans la petite chambre bleue, et l’on couchait la mignonne.
Elle durait bien un peu longtemps cette malheureuse toilette de nuit, mais quel bon temps !… Et quels souvenirs !… Chacun enlevait tour à tour une partie du vêtement, et l’on combinait, à travers les rires et les baisers, la toilette du lendemain et l’on se promettait des surprises.
La conversation commençait à tomber.
— Et l’enfant ? demandai-je à la mère.
Au même instant, un petit bruit, à peine articulé, parvint jusqu’à moi ; c’était un gros soupir, un sanglot étouffé : je prêtai l’oreille.
— Qu’est-ce ? fîmes-nous tous deux ensemble.
Et j’appelai.
— Jeanne ! Jeanne ! Chérie !…
L’enfant sortit de son coin et montra sa tête par la porte entr’ouverte.
— Qu’as-tu ? mignonne, lui demandai-je.
Elle se mit à sangloter plus fort, en me de ses grands yeux rougis par les larmes.
— Viens donc. Viens m’embrasser. Qu’as-tu ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit bonjour aujourd’hui ? As-tu été méchante ?
— Oh ! non ! papa, et je t’ai dit bonjour, mais tu n’en as pas voulu !
Et elle se remit à pleurer de plus belle.
Elle était debout entre mes jambes entr’ouvertes, les yeux rouges, la tête baissée, le cœur gros ; elle avait un doigt à la bouche et la main gauche derrière le dos.
Je la baisai au front, et la câline, se hissant sur mon genou, m’entoura la tête de son bras :
— Tu m’aimes encore, dis, petit père ?
Puis, me cachant les yeux dans son petit cou, moi aidant, pour m’empêcher de voir, — elle ramena sa main par devant et me dit d’une voix faible et encore remplie de larmes :
— Tu peux regarder !
Mignonne chérie avait dans sa petite main un frais bouquet de violettes.
— C’est ta fête, petit père, tu l’avais oublié, dis ?
L’enfant triomphait : sous le voile humide que les dernières larmes répandaient sur ses yeux, son me riait et sa bouche, encore contractée par un mouvement nerveux, me montrait de temps en temps son frais sourire et ses dents blanches.
J’eus un remords de ma brutalité et en l’embrassant, je la regardai :
— C’est jour de grande fête, c’est vrai, lui dis-je, et tu t’es faite belle pour moi.
Bébé avait mis sa plus belle robe, ses nœuds d’épaules et sa ceinture bleue. Ses longs cheveux bouclés étaient retenus par un ruban de même couleur ; en la regardant ainsi parée, je fus fier de ma fille.
— … Je t’attendais derrière la porte avec mon bouquet, et…
La pauvre petite disait cela tout bas, de crainte de se remettre à pleurer en entendant le son de sa petite voix chevrottante ; cependant, elle ne put achever, et ses yeux se remplirent de larmes.
Je lui mis dans les cheveux un bon gros baiser, et je crois bien, Dieu me pardonne… c’est absurde pour une vieille moustache comme moi, mais c’est pourtant vrai, — j’avais aussi les yeux humides.
C’était ma fête et je l’avais oublié ; que de choses j’avais à me faire pardonner !
La chérie m’attendait depuis une heure ; elle avait été, dans la journée, courant à la main de sa mère, chercher le bouquet de violettes qu’elle m’avait offert, elle l’avait payé de sa petite bourse, et c’était autant de retard apporté, elle le savait, à l’achat de sa poupée Huré.
Puis elle s’était faite belle pour me recevoir, avait guetté mon arrivée, épié mes mouvements dans le vestibule et avait retenu son souffle, au moment où j’ouvrais la porte, pour me surprendre davantage.
Je voyais tout son petit manége, toutes ses petites joies et je voyais sa tristesse maintenant et sa déception.
Je l’avais repoussée sans prendre garde à toutes ses mines joyeuses !
Pauvre mignonne !
J’essuyai de mes lèvres ses yeux mouillés et, l’asseyant de mon mieux sur mes genoux, je tirai de ma cervelle une histoire inédite et je la lui contai.
Nous entendions, dans la chambre voisine, la bonne qui préparait la table et apportait la soupière.
Le dîner fut gai, et je n’oserais jurer de ne m’être pas levé une fois ou deux, sous un prétexte quelconque, pour embrasser au front mes deux chéries.
Le dîner fini, le cercle reformé au coin du feu, j’allumai mon cigare et, pour me faire absoudre tout à fait, je reparlai du gros chagrin.
— Je croyais te faire plaisir, père, et quand j’ai vu que tu me repoussais… Est-ce que tu avais du chagrin, toi, dis, papa ?
— Non… mignonne.
L’enfant était assise dans son petit fauteuil à nos pieds : sa tête reposait appuyée sur mon genou et ses deux mains relevées par-dessus me tenaient les doigts.
Un peu après, elle demanda à venir câliner près de moi, et, quand l’heure fut venue, nous partîmes en caravane, elle perchée sur mon bras et la maman tenant la lampe, jusqu’à la chambre bleue.
Plus longue encore fut la toilette ce jour-là, et la pauvre chérie, heureuse de son chagrin passé, fit cent tours par la chambre pour nous empêcher de la joindre.
Je ne sais pourquoi, en voyant ce petit être à nu, perdu dans mes bras, et l’ayant mis au lit, — le sentiment de ma brutalité et de la peine que je lui avais faite me revint si fort, que les larmes piquèrent mes yeux ; je m’assis tout près de son lit, et la , de sa petite main potelée, m’emprisonna le doigt.
— Petit père, me dit-elle en s’endormant, tu m’aimes bien, — bien sûr, — dis ! Et elle coucha sa jolie petite tête sur ma main.
Au moment où ma chérie allait partir pour le pays des rêves : — Jeanne, lui demandai-je tout bas, tu n’as plus ton gros chagrin, n’est-ce pas ?
— Oh ! c’est fini !
Puis elle me sourit en fermant les yeux.
Je restai un instant auprès du lit ; tout en dormant, l’enfant entr’ouvrit ses lèvres et au milieu de sons inarticulés, je crus entendre :
— Si, — papa aime encore bébé.
Je ne saurais dire comment, ces temps derniers, ce souvenir revint me visiter.
Bien des jours, bien des années se sont écoulées : Jeanne est devenue grande fille, et nous nous aimons maintenant presque comme deux amis.
Son petit bouquet de fête est fané depuis longtemps, et le souvenir des premières larmes que je lui ai fait verser est toujours vivant en moi.
Le bébé a perdu son zézaiement, mais a gardé, je pense, tout cet amour enfantin qu’il nous donnait autrefois. Jeanne a dix-sept ans, et va nous quitter.
C’était hier, et en causant encore, je me plaisais à la ramener à son jeune âge ; elle redevenait bébé, la chère enfant, sachant que j’en avais plaisir, et je retrouvais tout ce bon temps lointain et, elle, le souvenir de ses joies et de ses bonheurs passés.
— Papa, me dit-elle en venant encore sur mes genoux comme autrefois, te rappelles-tu mon gros chagrin, dis ?
— Ma fille chérie ! murmurai-je en la baisant au front et sans répondre autrement.
— Celui que je vais te faire est bien autrement gros, pauvre père ! Et elle me donna un bon baiser à pincettes, comme au temps où elle avait quatre ans.
Ce fut alors moi qui pleurai.
On sonna. C’était lui.
La mignonne m’essuya les yeux et alla attendre à la porte. Les souvenirs lui partirent du cœur, chassés par le nouveau venu qui idéalisait l’avenir.
Bébé sourit aujourd’hui, et c’est le père qui pleure.
Il est si loin pour elle le gros chagrin !
Bébé a dix-sept ans, Bébé va se marier.
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Jeune poule
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À la campagne, un jour de pluie, les heures passent lentes et le temps semble long.
Le vent qui souffle violent dans les feuilles a un mugissement qui ressemble à des soupirs d’âmes ; tous les bruits de la nature s’absorbent dans ce seul bruit de la pluie tombante : pas de voitures, pas de chariots, pas de gens affairés comme dans les villes ; au village, la pluie est maîtresse, et c’est là surtout qu’elle désole et ruine.
Nous étions seuls, Marie et moi, regardant, à les vitres, l’ouragan se déchaîner dans le jardin : sur l’étang, les canards s’ébattaient et plongeaient, et près du poulailler…
Mais d’abord un mot d’explication.
Marie est… Comment vous dire cela ?… Elle n’est pas tout à fait ma parente, mais cependant nous… Bref, mon frère a épousé sa sœour. Notre intimité régulièrement expliquée, je continue.
Elle a seize ans, un teint un peu pâle, des cheveux noirs, des yeux vifs et une taille charmante : ce n’est plus une enfant, mais ce n’est pas encore tout à fait une femme.
Nous sommes ensemble dans d’excellents rapports : elle est à mon égard gentille et prévenante, et moi, je la traite en jeune fille : elle m’aime bien.
Assise en face de moi, les mains perdues dans un panier rempli de laines, Marie cherchait une nuance introuvable, la tête légèrement tournée vers la fenêtre et les sourcils froncés de dépit en voyant l’orage courber les arbres :
— Maudite pluie ! murmura-t-elle.
Nos pieds reposaient sur le même tabouret.
— Oh ! reprit-elle en relevant la tête et me faisant signe de regarder dans la cour, voyez donc ces poules !
Sous un petit hangar peint en vert et fait exprès pour elles, quelques poules, la tête encapuchonnée, les plumes hérissées, accroupies et cachant leurs pattes, se tenaient serrées au mur. Le coq, solitaire à quelques pas de là, semblait malheureux et engourdi ; il regardait tristement tomber dans une flaque d’eau les gouttes de pluie qui rejaillissaient en petits jets argentins.
— Comme elles ont l’air malheureux !…
Et laissant son ouvrage, et moi mon livre, puis nous accoudant à l’appui de la fenêtre, nous nous mîmes à contempler ces pauvres petites bêtes.
De quoi n’est-on pas capable à la campagne, quand il pleut ?… Nous restâmes là un temps infini, et pour moi, vers la fin, je prenais sérieusement intérêt à ces petits animaux-là… Surtout une mignonne petite poule, à la tournure leste, captiva bientôt toute mon attention : la tête un peu cachée sous l’aile, elle secouait de temps en temps les gouttes d’eau qui perlaient sur ses plumes : elle était gracieuse et coquette au possible.
Pendant que durait notre observation, la pluie avait cessé de tomber : les pavés blancs se séchaient dans la basse-cour, et les petites mares se rétrécissaient peu à peu.
Ma petite poule alors, secouant ses ailes et allongeant sa tête, sortit lentement de sa cachette ; et la famille empennée, rendue hardie par l’exemple, se dispersa en gloussant… En ce moment, ma petite amie me montra du doigt ma petite poule :
— C’est la mienne, vous savez, c’est ma petite poulette, — elle vient manger près de moi ; — quand il fera plus sec, je vous donnerai une répétition, ajouta-t-elle en souriant.
La petite poulette, doucement, se rapprochait du coq. Celui-ci, becquetant çà et là, pouvait à peine atteindre un grain ; la petite coquette suivait chacun de ses mouvements, lui prenait le grain sous le bec, et venait boire à la même goutte d’eau ; puis, passant de l’autre côté, penchait sa tête vers la sienne, et semblait lui faire des agaceries. Pour lui, impassible dans sa dignité de roi patriarche, il se laissait faire et poursuivait majestueusement sa promenade.
— C’est un jeune de cette année, reprit Marie. — Hé ! hé ! pensai-je à part moi, la poulette est devenue poule et craint qu’on ne s’en aperçoive pas !
Le soleil s’était montré un instant.
— Sortons-nous ? me dit Marie en se levant.
Je ne sais pourquoi, pendant qu’elle se préparait, je regardai ma petite amie mieux qu’à l’ordinaire : elle est en vérité charmante et fort gracieuse. Elle se campa sur la tête un toquet orné d’une plume de faisan, blottit ses petits pieds dans de coquets sabots peints en noir, puis retenant sa robe d’une main :
— Je suis prête ; venez-vous ? — me dit-elle. — Allons au petit bois.
Et nous partîmes : elle, ravissante sous les reflets rosés de son ombrelle, et moi l’accompagnant, le cigare aux lèvres.
Qu’il fait bon, après un orage, courir par la campagne rafraichie ! Cette odeur âcre et pénétrante de la terre mouillée vous ranime ; les grosses gouttes qui tombent des arbres et font croire au retour de la pluie, le ruisseau qui reprend son cours et laisse couler dans son lit ensablé le dernier filet d’eau jaunâtre, pendant que les oiseaux recommencent à chanter, tout cela n’est-il pas charmant ? Le village renaît peu à peu : on rencontre, au tournant de la route, les grands beufs attelés qui vous regardent de leurs gros yeux tout ronds, et les paysans, la houe sur l’épaule, profitent de l’éclaircie, pour aller aux pommes de terre.
Au sortir de la grille, Marie me prit le bras, et nous nous mîmes à causer.
— Vous êtes courageuse, lui dis-je, d’avoir osé sortir après ce vilain temps : les chemins sont détrempés et le bois est humide… Vous n’avez pas peur ?…
— Je ne suis plus une enfant et je puis bien me mouiller à ma fantaisie, me répond-elle en se redressant.
— Sans doute !… sans doute !…
Après quelque temps :
— Comme on est sotte lorsqu’on est enfant ! vous souvenez-vous de nos jeux d’autrefois ?
— Mais certainement ; et avec beaucoup de plaisir ; c’était un heureux temps. Vous souvenez-vous aussi lorsque je vous appelais ma petite femme ?
— Est-ce loin, mon Dieu !
— Pourquoi tout ce laisser-aller de l’enfance doit-il être comprimé ? Ne regrettez-vous pas ces heures-là, Marie ? et ce gai temps d’insouciance n’est-il pas le meilleur de la vie ? Dites donc, ajoutai-je en riant, si les baisers qu’on se donne entre enfants devaient faire tache sur la joue d’une jeune fille, assurément, Marie, vous seriez bien marquée !…
À ce rappel de notre enfance, je vis rougir la jolie fille.
Est-ce fatuité ? — Mais je vous assure qu’à ce moment je crus sentir son bras peser plus fort sur le mien.
Elle est un peu plus petite que moi, c’est vrai, et de sa main qui s’appuyait à mon bras, elle relevait sa robe : tout bien considéré, ce n’est peut-être que cela.
Après un silence :
— Savez-vous bien que je suis en âge de me marier ? me dit-elle.
On a beau être quasi parents, de semblables questions ne laissent pas que de vous remuer un peu, et je ne savais trop que penser, lorsque la pauvre enfant, tout effrayée de ce qu’elle avait dit, me lâcha subitement le bras et se mit à marcher devant.
La laissant suivre son caprice, je venais derrière et, m’étant mis à rêver, je pensai à ma petite poule.
Pauvre petite bête ! Elle était si gentille avec ses petites mines, et ses hésitations, et ses agaceries ! Et ce méchant vilain gros coq qui ne voulait pas faire attention à elle… Pauvre petite !
— Il y a évidemment, me disais-je, dans la vie d’une jeune poule un jour où elle commence à se deviner elle-même, où elle cherche à s’assurer de son pouvoir, où elle éprouve le besoin de s’affirmer, de se sentir vivre. C’est la fleur qui crève son bouton, c’est l’angelus du matin, faible et lent, qui appelle les fidèles dans le temple ; la jeune fille à ce moment-là…
Mon raisonnement commençait à s’embrouiller et je ne voyais plus clair du tout dans ma pauvre tête ; je me rapprochai de ma compagne de route.
— Dites-moi, Marie, lui demandai-je, pourquoi ne me tutoyez-vous plus ?
— Je crois que ce ne serait plus convenable, me répondit-elle lentement.
— Quels préjugés avez-vous donc, ma chère enfant !
— Oh ! ce n’est pas moi qui l’ai voulu, et si je m’écoutais…
Elle rougit encore, craignant d’en avoir trop dit.
— Voyons, lui dis-je, prenez mon bras, et causons sérieusement, — comme frère et sæur.
… Un peu plus loin, je voulus pénétrer dans le bois.
— Non, me dit-elle presque effrayée, non.
Et comme je la regardais, étonné, elle rougit encore. Elle était agitée, inquiète, et par moments avait des larmes dans les yeux ; tout d’un coup elle me prenait le bras gracieuse et enfant comme autrefois ; puis, d’autres fois, sans raison, me le lâchait et marchait plus vite. Elle avait des mots charmants et des brusqueries méchantes…
Je voulus lui offrir un bouquet d’aubépine que je venais de cueillir.
— Pourquoi me donnez-vous cela ? me dit-elle ; puis voyant que je la regardais surpris, elle se mit à pleurer.
Je jetai le bouquet au loin. En voyant cela, elle me prit la main :
— Pardonnez-moi, Henri, c’est l’orage sans doute, mais je suis souffrante, et ne sais si je dois rire ou pleurer.
Au détour d’un chemin, Marron, qui s’arrêta le nez au vent, nous avertit de l’arrivée de mon frère, que nous vîmes bientôt paraître au bout de l’allée ; il revenait de visiter une ferme.
— Nous allions à ta rencontre ! lui cria Marie, et, s’approchant, elle lui jeta ses bras autour du cou et l’embrassa.
Puis, lui posant les deux mains sur les épaules, et éloignant son visage pour le mieux voir : — Mais… embrasse-moi donc, toi, lui dit-elle.
Il la baisa distraitement au front en me serrant la main.
La jeune fille, se retournant alors, releva lentement ses yeux vers moi et me regarda un instant fixement ; puis elle se remit en marche la première en caressant le chien.
Un peu enhardie par la présence de mon frère, elle fut charmante d’esprit et de grâces séductrices.
En rentrant au jardin : — Je vais donner à manger à Poulette ; venez-vous voir ? me dit-elle.
Devant le petit hangar, Poulette seule manquait à l’appel, et sur l’échelle du poulailler le coq perché s’efforçait de voler.
— Ce sera pour une autre fois, me dit ma petite amie. Et comme elle avait les pieds mouillés, elle monta dans sa chambre.
J’entrai seul au salon, et me mettant à l’aise, je m’assis dans un grand fauteuil.
On est si bien dans ces vieux meubles, que je ne tardai pas à fermer les yeux et je me mis à rêver.
J’étais dans le petit bois, c’était le printemps : autour de moi une jeune poule blanche trottinait en faisant la roue ; elle était bien jolie et je prenais plaisir à la voir.
Pendant que je la contemplais, je ne sais comment il se fit que ses grands yeux prirent l’aspect de ceux de Marie ; c’était bien la plus jolie poule du monde avec les traits de ma petite parente. On n’a jamais vu d’absurdité semblable : elle tournait autour de moi en gloussant et je comprenais ses cuic cuic, et j’entendais son petit bec me dire en passant près de moi, mais bien bas, — bien bas : Un baiser, — un baiser, s’il vous plaît.
Je me regardai dans une flaque d’eau.
J’avais moi aussi des plumes, et je faisais, ma foi, un superbe coq.
Sur mes épaules, un plumage doré et changeant miroitait au soleil, et mon panache noir à reflet bleuâtre s’arrondissait majestueux derrière moi…
Une petite conversation par cuic s’établit entre la petite poule et moi, et… Va te promener… mon rêve s’était envolé : le coq, le vrai coq cette fois, sortait du poulailler en chantant…
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