I. — LA LIGUE.
Le XVI siècle qui commence avec les gaies inventions et les joyeuses fantaisies de Rabelais, avec le grand règne de François I et le mouvement artistique de la Renaissance, finit au milieu des troubles des guerres civiles et religieuses, écoulant tristement ses dernières années dans l’anarchie et l’oppression. Après Clément Marot, du Bellay, Ronsard, Malherbe ; après le grave Montaigne et cette série de conteurs à l’esprit si gai, si fin, si français, Marguerite de Navarre, Des Périers, Noël du Fail, Béroalde de Verville, il produit, dans une dernière convulsion, une œuvre collective, sinon plus française que celles de ces bons auteurs, du moins plus patriotique : la Satyre Ménippée.
L’horreur de l’injustice, le respect des institutions du pays, des anciennes mœurs et des traditions nationales ; la haine de l’étranger cherchant à établir son influence sur la direction des affaires intérieures de la France ; le mépris pour le despotisme des masses ; l’impatience et la fatigue que causent l’instabilité et la faiblesse d’un gouvernement de hasard ; mais surtout le dégoût pour cette foule d’ambitieux grands et petits, de gens tarés, sans conscience, sans autre mobile que l’intérêt personnel, qui surgissent de partout aux époques de troubles ; enfin la raison, le bon sens, rassemblèrent tout à coup, au moment le plus critique, cinq hommes de professions diverses, presque inconnus les uns aux autres, et originaires de provinces éloignées. L’amour de la justice et du droit, le sentiment de l’honneur de la France, la compassion pour ses misères, et cette certitude de juger et de peser sainement les choses pour le bien et l’intérêt de tous, qui n’appartient qu’aux esprits justes et détachés de toute ambition personnelle, leur inspirèrent un pamphlet, œuvre de raison et de bonne politique en même temps que chef-d’œuvre d’esprit, d’éloquence et d’ironie.
Avant d’examiner ce que furent ces hommes de talent doublés d’hommes de bien, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil rapide sur l’ensemble des événements qui leur inspirèrent l’œuvre satyrique à laquelle ils doivent une renommée populaire.
Dès le règne de , les dissensions religieuses avaient amené la guerre civile. Les troubles ne s’apaisaient un instant que pour se ranimer bientôt avec une nouvelle violence. Si l’apaisement se faisait dans une pro vince, la guerre se rallumait dans une autre : l’antagonisme existait partout en France entre catholiques et huguenots ; et ces derniers, pour égaliser les forces, n’avaient pas reculé devant l’appel à l’étranger. Leurs coreligionnaires d’Allemagne leur fournissaient des troupes ; ils enrôlaient des mercenaires dans les cantons suisses ; et ces bandes étrangères, sillonnant la France, dévastaient le plat pays, foulaient le paysan, et inquiétaient les bonnes villes. Toutes étaient armées et sur le pied de guerre, les bourgeois faisant garde de jour et de nuit aux portes et sur les remparts, s’isolant dans une défense égoïste et individuelle. Dès le règne de la résistance s’était organisée d’une manière plus large dans quelques provinces. On se groupait pour se protéger mutuellement de village à village, de bourgade à bourgade. Les populations du Limousin et du Vivarais s’étaient armées pour se protéger contre les gens de guerre des deux partis ; la Bourgogne avait organisé des confréries défensives, sortes de petites ligues ou d’associations militaires. Dans le Bordelais, le marquis de Trans s’était fait chef d’une ligue ; les maréchaux Strossi et d’Armagnac en avaient fait une en Languedoc avec les seigneurs du pays.
Dès lors la Ligue existait en principe. Il suffisait qu’un chef intelligent et populaire réunit en une seule ces associations provinciales, leur donnât une impulsion, et en face de l’association protestante se dressait une puissance redoutable, pouvant mettre fin aux troubles si elle donnait au roi son appui, mais aussi capable de renverser la royauté si le chef de la Ligue avait des vues d’intérêt personnel.
La marche des événements accéléra la formation de la Ligue. Le duc d’Alençon s’était joint aux huguenots ; le roi de Navarre, s’échappant de la cour où il se regardait comme prisonnier, était retourné à la religion protestante ; , croyant mettre fin aux dissensions civiles, signait, en 1576, le cinquième Édit de pacification, accordant l’exercice public de la religion prétendue réformée. Mais cet édit ne pacifia rien : il exaspéra les catholiques, c’est-à-dire la majeure partie de la nation, et aussitôt les ligues défensives changèrent d’objet et devinrent des associations dirigées contre l’envahissement du protestantisme dont le peuple ne voulait pas permettre la reconnaissance officielle comme religion autorisée. Il faut remarquer, en effet, que le protestantisme, à ses débuts en France, se recruta presque exclusivement dans les hautes classes et parmi les savants et les lettrés, mais qu’il compta très peu d’adhérents parmi le peuple. Les ligues parurent donc le remède à opposer à l’extension de la religion nouvelle, et un appui pour le catholicisme, la religion nationale. Aux anciennes ligues, qui se fortifièrent, s’en joignirent de nouvelles. Ce fut la Picardie qui se déclara la première, à l’instigation de son gouverneur, Jacques d’Humières ; et l’acte d’association proclamé à Péronne en février 1577, reçut les signatures de plus de deux cents gentilshommes, et de tous les officiers de la province. Le duc de Guise en Champagne, et le duc de Mayenne en Bourgogne, faisaient, presque en même temps, entrer le peuple dans la sainte association, tandis que Louis de la Trémoille y engageait le Poitou.
fut frappé de voir s’élever subitement cette puissance qui, entre les mains d’un chef habile, pouvait devenir un jour rivale de la sienne. Il redoutait les Guise, dont il soupçonnait vaguement les ambitieux desseins, les Guise, créateurs de cette force nouvelle, et naturellement désignés pour la diriger. D’ailleurs, en son âme, il haïssait les huguenots, censeurs rigides de ses mœurs, contempteurs de sa cour, et ennemis des favoris dont il s’entourait. A tous ces points de vue il crut habile de se mettre à la tête de la Ligue, et il s’en déclara solennellement le chef pendant la réunion des États de Blois en 1577. En effet, la Ligue parut d’abord frappée d’impuissance, demeurant à l’état de force latente. Mais le roi, pour éviter la guerre civile, ayant l’année suivante signé l’Ordonnance de Poitiers qui confirmait les privilèges accordés aux huguenots par les précédents Édits de Pacification, le feu des passions religieuses se ralluma soudain, et les ligueurs s’écartèrent de lui.
Ici nous sortons des généralités pour aborder le sujet même de la Satyre Ménippée. Cependant il est nécessaire, pour en bien faire saisir les allusions, d’exposer brièvement les principaux faits qui signalèrent l’organisation définitive de la Ligue jusqu’à l’ouverture des États Généraux de Paris.
Ce fut le rapprochement de et du roi de Navarre qui donna une impulsion nouvelle à la Ligue. Suivant les meneurs, il s’agissait d’une véritable alliance entre le roi et les protestants : les huguenots allaient triompher, et la religion catholique était menacée. Le peuple de Paris, habilement travaillé, se donna une sorte de gouvernement factieux, le Conseil des Quarante, dont seize membres, qui dans la suite se firent remarquer par leurs excès, devaient être les chefs des seize quartiers de Paris, et transmettre à chacun d’eux les ordres des Quarante. En même temps le duc de Guise se retirait dans son gouvernement de Champagne, recevait secrètement dans son château de Joinville les envoyés du cardinal de Bourbon et ceux du roi d’Espagne, et signait avec eux une convention reconnaissant les droits éventuels du cardinal de Bourbon au trône de France, dans le cas où le roi mourrait sans enfants mâles ; excluant de la succession à la couronne tous les princes hérétiques ; promettant au roi d’Espagne l’appui de la Ligue pour soumettre ses sujets rebelles des Pays-Bas, à charge, par Philippe II, de payer tous les mois cinquante mille pistoles attribuées aux frais de la Ligue.
Ce n’était pas sincèrement que le duc de Guise cherchait à faire admettre les droits au trône du cardinal de Bourbon. Lui-même y prétendait secrètement. Il avait fait dresser et publier une généalogie de la maison de Lorraine où l’origine de cette maison se rattachait directement à Charlemagne ; et un avocat au Parlement, nommé David, son émissaire, était allé à Rome sous le prétexte de solliciter du pape les bulles d’investiture de l’archevêché de Toulouse pour Paul de Foix, mais en réalité porteur de mémoires secrets et de lettres pressant le pape de dégrader la maison de Hugues Capet, usurpatrice de la couronne, et de rétablir sur le trône de France les descendants de Charlemagne. La mort récente du duc d’Anjou faisait de Henri de Navarre, prince hérétique, le plus proche héritier du trône. Il s’agissait de l’écarter : c’est dans ce but que le duc de Guise s’était allié à , qui détenait le royaume de Navarre, et ne pouvait que faire cause commune avec les ennemis de l’héritier dépossédé. Le pape redoutait l’extension du protestantisme en France, et craignait que les huguenots ne contraignissent le roi à réunir un Concile national. Aussi, après la mort de , son successeur Sixte-Quint fulmina contre Henri de Navarre et le prince de Condé une bulle d’excommunication où il les déclarait incapables de succéder à la couronne.
La guerre entre catholiques et protestants se rallume aussitôt. Ceux-ci appellent à leur aide les princes protestants d’Allemagne, qui entrent en France à la tête d’une puissante armée. Mais le duc de Guise les poursuit, les bat, les refoule dans leur pays ; et cette victoire, dont la Ligue s’attribue le mérite, donne au duc de Guise un surcroît de popularité qui fait acclamer son nom des Parisiens. Le roi ouvre enfin les yeux. Il est effrayé des progrès qu’a faits la Ligue, de la domination qu’elle exerce déjà à Paris, et fait défense expresse au duc de Guise d’y venir sans son ordre. Mais les Seize le pressent au contraire d’y entrer, car ils craignent que le roi n’emploie contre eux des mesures de rigueur. Le duc, accompagné d’une troupe armée, y vient malgré la défense royale, et sa présence y occasionne une révolution connue sous le nom de Journée des Barricades. Le 12 mai 1588 le peuple tend les chaînes au travers des rues, élève des barricades ; les bourgeois prennent les armes ; les troupes royales, réduites à l’inaction, sont désarmées ; et le roi sort précipitamment de Paris, tandis que le duc de Guise s’empare de l’Arsenal et de la Bastille, qu’il met dans la main des Seize en y nommant gouverneur Bussy-Leclerc, un des leurs. La Ligue est toute-puissante : elle a Paris, elle a levé le masque, et se montre aussi hostile à qu’aux huguenots.
Le roi tenta cependant encore un dernier effort pour gagner la sympathie des ligueurs. Au mois de juillet 1588 il publiait l’Édit de réunion, par lequel il s’engageait à anéantir l’hérésie dans le royaume et déclarait inaptes à régner après lui les princes huguenots, dans le cas où il mourrait sans enfants mâles ; puis il convoquait à Blois les États Généraux. Ils furent ouverts le 16 septembre 1588, et le duc de Guise et son frère le cardinal étaient présents. Le roi ne leur avait pas pardonné : ses familiers l’excitaient contre eux, et répandaient le bruit d’une conspiration dirigée contre sa personne. Cédant à des conseils d’accord avec sa rancune, il les fit ouvertement assassiner, en plein jour, dans une résidence royale, le duc le 23 décembre, et le cardinal le lendemain 24 ; puis les cadavres mis en pièces furent brûlés le soir dans une salle basse du palais afin d’enlever aux ligueurs les reliques de leurs chefs. Il y avait un peu plus de sept mois qu’ s’était enfui de Paris devant le duc de Guise et la faction des Seize.
Les événements qui suivirent sont ceux auxquels s’appliquent plus particulièrement les allusions de la Satyre Ménippée. Elle en flagelle sans pitié les auteurs, dévoile leurs ruses, démasque courageusement leur ambition couverte par l’apparence du bien public et de l’intérêt de tous ; révèle leurs crimes, leurs turpitudes, et les laisse démasqués, fustigés, honnis. Si pour lire la Satyre Ménippée il est bon de se remémorer ce qui précède, pour la bien comprendre il est plus nécessaire encore de jeter un coup d’œil rapide sur les événements qui remplirent les quatre années précédant immédiatement l’ouverture des États Généraux de Paris.
Le duc de Mayenne était à Lyon au moment du meurtre de ses frères. Plus heureux que son jeune neveu Charles, devenu ainsi tout à coup duc de Guise, il put s’enfuir précipitamment avant que les ordres du roi pour s’assurer de sa personne fussent arrivés ; et tandis que son neveu arrêté était emprisonné à Amboise, il courait à franc étrier vers son gouvernement de Bourgogne, le traversait ainsi que la Champagne dont il soulevait les populations, et arrivait à Paris se mettre à la tête de la Ligue.
La surexcitation y était grande depuis la nouvelle du meurtre des Guise. Les curés ligueurs prêchaient publiquement la révolte contre le roi, ce vilain Hérode, comme ils nommaient Henri de Valois par l’anagramme de son nom. La Faculté de Théologie publiait une consultation déclarant les sujets déliés du serment de fidélité envers le roi, et les exhortant à s’armer pour la défense de la religion catholique : résultat des paroles du légat Morosini qui avait déclaré que était excommunié ipso facto, pour avoir fait tuer un cardinal. Bien plus, à la demande de la duchesse de Guise, une enquête avait été faite sur le meurtre exécuté à Blois ; et le Parlement sur la poursuite des députés du royaume de France, d’une part, et du « peuple et consors » d’autre part, instrui sait le procès de Henri de Valois, « défendeur » . Partout le peuple arrachait, brisait et traînait dans la boue les armoiries, les chiffres et les images du roi. La Ligue, sous le nom de Sainte-Union, prenait une extension nouvelle ; les provinces s’armaient ; les Seize, devenus tout puissants, dirigeaient le mouvement insurrectionnel et déféraient au duc de Mayenne le titre nouveau de Lieutenant général de l’État et Couronne de France.
Paris est livré à l’anarchie et aux excès du despotisme. Le duc d’Aumale en est gouverneur ; Bussy Le Clerc tient la Bastille ; les Seize répandent la terreur dans la ville, suspectant les opinions des citoyens, ordonnant des perquisitions, des arrestations, des confiscations, et même des pillages, comme chez le trésorier de l’Épargne, Molan, auquel ils prirent trois cent soixante mille écus. En pleine séance, Bussy Le Clerc arrête sur leurs sièges les membres du Parlement suspectés de royalisme, et les traîne à la Bastille. Quelques jours après, Barnabé Brisson, premier président pour la Ligue, déclare par-devant deux notaires, qu’il est retenu de force dans Paris ; que tout ce qu’il a fait, dit et délibéré en cour de Parlement lui a été arraché par force et contrainte, contre son gré et sa volonté, et proteste solennellement contre tout ce qu’on l’obligera ainsi à faire. Il paya de sa vie cette courageuse déclaration : arrêté par ordre des Seize avec les conseillers Larcher et Tardif, tous trois furent pendus dans une salle du Châtelet. Du reste, les exécutions se multiplient : gens de toutes conditions périssent pour une parole imprudente, un blâme des agissements de la Ligue, ou sur un soupçon d’attachement à la cause royale. Les échecs mêmes subis par les troupes de la Ligue sont prétextes pour exercer de nouvelles rigueurs contre les citoyens. On interprète contre eux l’expression de leur visage : est-elle gaie, ce sont des ennemis de la Ligue qui se réjouissent des victoires du roi. « Il faisoit lors à Paris fort dangereux de rire : car ceux qui portoient seulement le visage un peu gay étoient tenus pour politiques ; et il y eut une maison honorable qui faillit d’être saccagée pour ce que la servante avoit rapporté que son maître et sa maîtresse avoient ce jour-là ri de bon courage. »
Après la mort de Catherine de Médicis, , uni au roi de Navarre, s’était rapproché de Paris : les deux armées combinées campaient sur les bords de la Seine, à Saint-Cloud. Un jeune moine dominicain, Jacques Clément, fanatisé par les prédications des curés ligueurs, parvin jusqu’au roi et le tua d’un coup de couteau dans le bas-ventre. On dit que la sœur du duc de Mayenne, madame de Montpensier, l’ennemie personnelle de , et qui portait à sa ceinture des ciseaux destinés à le tonsurer pour le faire moine, suscita l’assassin, et le récompensa par avance en se livrant à lui.
Un instant la Ligue se crut victorieuse. Le roi de Navarre se disait bien roi de France par succession, sous le nom de ; mais il était hérétique, et le pape l’avait solennellement excommunié et déclaré incapable de régner. Le duc de Mayenne, qui voulait conserver le pouvoir, se hâta de proclamer roi, sous le nom de , le cardinal de Bourbon, prince sans caractère, sans énergie, destiné fatalement à n’être qu’un instrument dans des mains ambitieuses. D’ailleurs il était prisonnier des ennemis de la Ligue qui le transportaient successivement d’Amboise à Chinon, et de Chinon à Fontenay-le-Comte. En même temps le roi d’Espagne, , qui entretenait la Ligue de son or, réclamait la couronne de France pour sa fille, l’Infante Isabelle, petite-fille de . Il proposait de la marier à l’archiduc Ernest ; mais, sur la résistance du Parlement qui voulait maintenir la loi salique, et se refusait à admettre au trône de France un prince étranger, il offrait de la donner au jeune duc Charles de Guise, et de proclamer les deux époux rois solidairement. Mais le duc de Mayenne était secrètement opposé à cet arrangement. Il lui répugnait de voir son neveu régner sur lui : il voulait conserver le pouvoir, et, s’il ne pouvait être roi en titre, il voulait du moins régner sous le nom d’un roi de son choix, d’un roi fait par lui.
Cependant remportait de nombreux succès, d’autant plus décourageants pour les ligueurs qu’ils étaient moins attendus. Ainsi le duc de Mayenne avait annoncé qu’il tenait le roi de Navarre acculé à la mer près de Dieppe ; qu’il ne pouvait lui échapper, et qu’il se faisait fort, sous peu de jours, de l’amener prisonnier à Paris. Déjà on ornait, comme pour une fête, la rue Saint-Antoine par laquelle le vaincu devait entrer chargé de chaînes, et les dames y faisaient louer des fenêtres et des étaux pour assister à l’humiliation du Béarnais. Mais ce fut lui, au contraire, qui battit à Arques son prétendu vainqueur ; et, hâtant sa marche, il occupait les faubourgs Saint-Germain et Saint-Jacques dans la nuit de la Toussaint de l’an 1589, au moment où les bourgeois ligueurs pensaient crier Noel ! en le voyant prisonnier à la suite du duc de Mayenne.
Puis ce même duc de Mayenne éprouvait un nouvel échec à Ivry (1590) ; et, s’enfuyant devant le Béarnais victorieux, il arrivait d’une traite à Mantes, où il entrait en fugitif par une poterne. Enfin prenait Chartres, Corbeil, Melun, Lagny, resserrant de plus en plus sa ligne d’investissement autour de Paris, qu’il assiégeait enfin.
Pithou, par la bouche de d’Aubray, trace un sombre tableau de Paris pendant ce siège, interrompu par le duc de Parme, puis repris, et qui réduisit les habitants à la dernière extrémité.
L’Université, déserte et abandonnée ; les salles des collèges servant de retraite aux paysans des environs, qui y campaient avec leurs bestiaux ; l’exercice de la justice interrompu, et l’herbe poussant dans les cours du Palais ; plus de joyeuses réunions, plus d’approvisionnements, les marchés vides, les maisons nues et dépouillées, soit par le pillage, soit par la nécessité, car la famine règne à Paris dans toute son horreur, et pour se procurer un peu de pain chacun a vendu ses joyaux.
Les femmes ont d’abord fait argent du demi-ceint, cette ceinture d’orfèvrerie, la parure et l’orgueil des petites bourgeoises, et qui faisait l’objet des convoitises et des désirs des servantes et chambrières ; puis la disette augmentant, à bout de ressources, plusieurs d’entre elles ont oublié toute pudeur, et ont fait l’abandon de leur corps pour ne pas mourir de faim. On dit qu’une mère mangea les corps de ses enfants, morts d’inanition. Le Conseil de l’Union, sur la proposition de l’ambassadeur d’Espagne, dont Bernardin de Mendosse, alla jusqu’à faire l’essai d’un pain fabriqué avec les ossements des morts réduits en poudre : mais on dut y renoncer.
C’est au milieu de ces calamités que les États Généraux, dont la réunion avait été déjà plusieurs fois indiquée, puis chaque fois retardée par le duc de Mayenne qui craignait de perdre le pouvoir, furent enfin convoqués pour le mois de décembre 1592 ; mais l’ouverture n’en fut faite que le 26 janvier 1593. Le duc ne pouvait plus reculer. Son prétendu roi, le Cardinal de Bourbon, était mort ; les circonstances dans lesquelles on se trouvait faisaient désirer à tous une prompte solution : la France était lasse des troubles, lasse des guerres civiles, lasse de servir d’enjeu à l’ambition de quelques chefs de parti, et surtout d’exciter les convoitises de l’étranger.
Au mois de juillet 1593, , déjà sacré à Chartres, abjura la religion protestante dans l’église collégiale de Saint-Denis, entre les mains de Renaud de Beaune, archevêque de Bourges. Alors parut la Satyre Ménippée, déversant l’odieux et le ridicule sur les chefs de la Ligue, et sur leurs alliés de l’étranger. La France ouvrait enfin les yeux et voyait son véritable intérêt ; la réaction commençait ; Paris ouvrait ses portes au roi le 22 mars 1594 ; les bonnes villes faisaient leur soumission, et la royauté légitime était restaurée.
II. — LES AUTEURS DE LA SATYRE.
Vers la fin du règne de François 1, un peu avant les premiers événements qui préparèrent la Ligue et furent comme l’œuf d’où elle devait éclore près d’un demi-siècle plus tard, naissaient ceux qui, après avoir été témoins de sa croissance et de ses excès, causèrent en grande partie sa chute et son effondrement au milieu du mépris public. Les futurs auteurs de la Satyre Ménippée sortaient du tiers état, du sein de cette bourgeoisie éclairée, spirituelle et lettrée, dont les derniers représentants, déjà bien amoindris, disparurent avec le XVIII siècle.
La Champagne revendique avec raison l’honneur d’avoir donné naissance à deux de ces hommes de talent : Jean Passerat et Pierre Pithou. Jean Passerat naquit à Troyes, le 18 octobre 1534, d’un père qui avait beaucoup voyagé, et qui aimait et cultivait les lettres. Ce n’est pas à ses soins cependant qu’il dut le remarquable talent littéraire auquel il parvint. Sans doute son père lui avait transmis en germe le goût des belles-lettres ; mais soit manque de fortune, soit qu’il fût mort dès la première enfance de Jean, celui-ci fut élevé par un chanoine du nom de Thiénot, son oncle maternel, qui le fit étudier au collège de Troyes. Il annonçait plus alors le goût aventureux qui avait poussé son père à voyager, que l’amour de l’étude. Sous prétexte que son régent le traitait mal, il s’enfuit un beau jour, quittant sa ville natale pour courir le monde. A Bourges, où il alla d’abord, il entra, paraît-il, au service d’un maréchal ferrant. Singulier commencement pour un futur érudit et un professeur d’éloquence ! Peu après on le retrouve à Sancerre, où un religieux de Saint-Satur le recueille et le garde quatre mois près de lui. Puis il réintègre le collège de Troyes, et y reste pendant trois années.
Durant cette période, le goût de l’étude paraît s’être éveillé en lui. Il va étudier au collège de Reims, à Paris ; revient à Troyes, puis retourne à Paris où il est jugé digne d’enseigner les humanités au collège du Plessis.
C’est là qu’il se perfectionna, étudiant avec passion les auteurs grecs, et, entre son cours public et ses études personnelles, trouvant encore le temps de publier ses premiers travaux d’érudition. Il jouissait déjà d’une réputation méritée : successivement professeur au collège du Cardinal-le-Moine, puis au collège de Boncourt où il expliquait les Commentaires de César, il attirait autour de sa chaire des lettrés comme Ronsard et Baïf, et les hommes les plus distingués de son temps par leur naissance ou leur talent.
Toute science l’attirait. L’occasion s’étant présentée d’accompagner à Bourges l’abbé d’Elbenne, le professeur applaudi quitta sa chaire, et pendant trois ans étudia le droit sous Cujas. On suppose qu’il fit ensuite, avec le même abbé d’Elbenne, originaire de Florence, un voyage en Italie. Au retour, il s’arrêta dans sa ville natale, puis revint à Paris, vers 1569, et s’y fixa définitivement.
Henri de Mesmes, magistrat aimant et protégeant les lettres, l’attira près de lui, dans sa maison, où Passerat vécut les vingt-neuf dernières années de sa vie, traité par de Mesmes non en protégé, mais en égal, en ami. Il avait ouvert un cours particulier, près de la porte Saint-Victor, où il commentait le titre du Digeste De Verborum significatione. Le succès, l’éclat de ce cours fixèrent sur lui l’attention, et lorsqu’il fallut donner un successeur au célèbre Ramus, massacré pendant la Saint-Barthélemy, le choix du roi s’arrêta sur Passerat, qui fut nommé professeur d’éloquence au Collège royal de France, en 1572. Autour de sa chaire se groupèrent attentifs les conseillers et les présidents du Parlement, et des États voisins les lettrés et les savants venaient pour l’entendre. Pendant de longues années il continua son enseignement au milieu de cette foule d’admirateurs éminents, jusqu’à l’époque où se levèrent les jours sombres de la Ligue. Lorsqu’il vit Paris livré à la tyrannie populaire, il descendit de sa chaire et se renferma dans le cercle étroit de la vie privée, regardant en philosophe les excès de la foule, et regrettant en patriote l’aveuglement des Français.
Passerat n’était pas seulement un savant, un profond érudit : c’était aussi un poète élégant en français et en latin, dont le talent s’était inspiré aux sources de l’antiquité. Loin d’affecter le sérieux et la gravité d’un pédant, c’était un homme d’humeur gaie, lecteur assidu de Rabelais, sur les œuvres duquel il avait écrit un commentaire, détruit par son ordre à l’heure de sa mort. On peut le considérer comme l’auteur, ou tout au moins l’inspirateur, de certains passages de la Ménippée évidemment imités de Rabelais ; on pourrait même aller plus loin, dans cette voie de l’hypothèse, et inscrire à son avoir le Discours de l’Imprimeur sur l’explication du mot de higuiero d’infierno, discours imprimé à la suite dé la Satyre, et au bas duquel jusqu’ici personne n’a songé à mettre une signature. L’érudition grecque et latine étalée sans prétention par le Seigneur Misoquene n’est pas indigne de Passerat, et tout ce Discours plein de fantaisie, de gaieté et de bon sens s’accorde bien avec le caractère et l’humeur qu’on lui connaît. Il n’y a pas jusqu’à une très curieuse appréciation du talent de Rabelais, appréciation qui n’a été remarquée par aucun des précédents commentateurs de la Satyre, qui ne porte la marque de son admiration pour l’illustre railleur en même temps que la trace des scrupules de conscience qui lui firent détruire sept ans plus tard le travail qu’il avait consacré à son auteur de prédilection. Énumérant les satyriques, il dit : « et, de notre temps, le bon Rabelais, qui a passé tous les autres en rencontres et belles robineries, si on veut en retrancher les quolibets de taverne et les saletez de cabaret ». Assurément il n’y a pas certitude pour attribuer à Passerat le Discours de l’Imprimeur, mais il y a probabilité et présomption morale. En tout cas ce jugement contemporain sur l’œuvre de Rabelais était intéressant à noter.
L’autre Champenois qui prit une large part à la rédaction de la Satyre Ménippée, était aussi de Troyes. Pierre Pithou naquit le 1 novembre 1539, du second mariage de Pierre Pithou, avocat distingué, grand amateur des lettres, et qui laissa après lui une bibliothèque importante et choisie. Attaché aux doctrines de la religion nouvelle, — bien qu’à sa mort il ait été enterré dans l’église des Cordeliers suivant les rites catholiques, — l’avocat éleva son fils Pierre dans les principes du protestantisme. En même temps il s’occupait lui-même de son instruction littéraire, lui inculquant, dès sa première jeunesse, les éléments du latin, du grec et même de l’hébreu. Ainsi préparé à des études approfondies par son père, et par les cours du collège de Troyes, qu’il suivit quelque temps, il partit pour Paris comme son compatriote Passerat, et acheva ses études au collège de Boncourt, sous le célèbre professeur Turnèbe. Puis de retour à Troyes, il se décida à embrasser la carrière du barreau, et pendant cinq années il suivit à Bourges le cours de droit de Cujas. L’illustre professeur le remarqua, et il s’établit entre eux des relations d’amitié, dont Cujas donna une preuve éclatante à son disciple, en l’autorisant à lui faire dans une thèse des adieux publics, lorsque Pithou quitta l’école. Plus tard il envoyait à son ancien élève un souvenir qui est en même temps une glorieuse attestation de l’estime qu’il faisait de la science de Pierre Pithou et de son frère François, lorsqu’il écrivait : « Quand je considère la gloire que Pierre et François Pithou se sont acquise, tant par leur science que par leur courage, et que je me rappelle celle qu’a également obtenue en tout genre de littérature leur père, qui était digne de tels fils, je demeure persuadé que cette famille était un séminaire de grands hommes ».
En 1560, à l’âge de vingt et un ans, Pierre Pithou fut reçu avocat au Parlement de Paris. Mais quelques années après (1567) il quittait la France, où ses opinions religieuses entachées des idées nouvelles le mettaient en danger, et se réfugiait à Bâle. En 1570 il rentrait à Paris, sur la foi de l’Édit de pacification publié par le roi le 11 août. Il revenait trop tôt. C’est à grand peine qu’il échappa au massacre de la Saint-Barthélémy, fuyant en chemise par une lucarne, et gagnant sur les toits des maisons voisines l’abri que lui offrait un ami dévoué. Longtemps il dut se cacher ; il faisait une perte sensible pour un savant comme lui, celle de sa biblothèque qui avait été pillée.
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