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Préface | 9
I. | — | Calendrier homérique | 15
II. | — | Homère et l’Orient | 29
Calendrier homérique
CALENDRIER HOMÉRIQUE
Depuis un siècle et demi, Homère est en proie à tous les artisans d’histoire ancienne et générale, de critique littéraire et philologique, de mythologie, d’archéologie et même de sociologie : des milliers de dissertations et d’ouvrages scientifiques ont soulevé la controverse sur chaque épisode, chaque vers, — on peut dire : chaque mot, — de l’Iliade et de l’Odyssée ; authenticité, longueur et disposition des épisodes, légitimité et teneur des vers, orthographe et lecture des mots, vocabulaire et versification, ensemble et détail, fond et forme, il n’est pas un recoin, pas un abord des deux poèmes homériques, qui ne soit devenu un champ de fouilles ou de bataille pour les deux écoles d’homérisants que les temps modernes ont mises aux prises, l’une croyant à l’existence d’Homère, à l’unité et à la vénérable antiquité de chacun de ses poèmes, l’autre niant ces deux dogmes de l’ancienne foi.
Tant de travaux ne nous ont rien appris sur l’existence du Poète et l’époque où il vécut, selon les uns, où il ne fut créé, suivant les autres, que par la fantaisie de ses soi-disant disciples et descendants. Mais nous pouvons dresser, désormais, comme en une sorte d’annuaire, la suite des changements par où ses œuvres ont passé dans les conceptions et l’estime de quelque cent générations.
X-IX siècles (1000-800) avant J.-C. — Période homérique. Hérodote (II 53) écrivait vers l’an 450 avant notre ère : « Homère n’a vécu que quatre siècles avant moi ».
VIII-VI siècles (800-550) avant J.-C. — Période ionienne. D’Arktinos de Milet, qui vivait vers 744, à Eugammon de Cyrène, qui vivait vers 560, les chanteurs (aèdes), « disciples d’Homère », qui vivaient dans les îles et sur les côtes de l’Asie-Mineure, composent les six poèmes, Kypria, Æthiopis, Petite Iliade, Sac d’Ilion, Retours et Télégonie, qui, avec l’Iliade et l’Odyssée, racontent toute la geste de Troie, depuis ses origines les plus lointaines jusqu’à la mort d’Ulysse. Soudés aux deux « Poésies homériques » (c’est le nom que les Grecs donnaient à l’Iliade et à l’Odyssée), ces six poèmes forment la chaîne continue du Cycle épique.
Les Homérides de Chios, descendants ou héritiers du Poète, conservent, développent, embellissent et, sans doute, rajeunissent les Poésies et en fournissent au monde grec le texte et les récitants (rhapsodes).
VI-IVe siècles (550-300) avant J.-C. — Période athénienne. Les lettrés et les commerçants athéniens, depuis Solon et Pisistrate jusqu’à Aristote, publient leurs éditions et copies d’Homère, qui s’installent au premier rang dans l’estime des Hellènes. Les livres d’Athènes se vendent dans toute la Méditerranée. Au concours des Panathénées, les rhapsodes doivent réciter les deux Poésies, d’un bout à l’autre, en suivant le texte et l’ordre établis dans l’exemplaire officiel de la ville. L’Iliade et l’Odyssée deviennent le manuel scolaire d’Athènes, puis de l’Hellade entière, l’encyclopédie de toute science et de toute sagesse, — la Bible des Grecs.
IIIe-IIe siècles avant J.-C. — Période alexandrine. Les trois grands Critiques d’Alexandrie, Zénodote (mort vers 260), Aristophane de Byzance (vivant vers 250) et Aristarque (né vers 215), publient, à un demi-siècle de distance environ les uns des autres, leurs trois éditions scientifiques d’Homère. Les Bibliothèques d’Alexandrie leur fournissent tous les moyens de comparaison et de choix entre les manuscrits qui circulent dans le monde hellénique et qui varient grandement les uns des autres, non seulement pour la correction, mais aussi par le contenu, surtout par le nombre des vers que les uns attribuent généreusement au Poète et que les autres lui refusent.
Les Alexandrins, les premiers, découpent chacune des deux Poésies en XXIV tranches, qu’ils appellent lettres, parce que ce découpage arbitraire n’est pour eux qu’un groupement de vers, numéroté suivant les XXIV lettres de leur alphabet, qui leur servent de chiffres. Les Latins disent ensuite livres ; les Modernes disent chants, et, depuis, ces mots impropres ont beaucoup contribué à répandre dans tout l’Occident l’idée la plus fausse sur la composition première des Poésies homériques et sur la nature même de l’épopée.
Jusqu’à nous, les éditeurs et traducteurs d’Homère ont conservé ce découpage artificiel et commercial : il n’était fait que pour la commodité du copiste et du lecteur antiques.
Cette répartition des vers entre les divers rouleaux de manuscrits facilitait la fabrication et la vente, suivant le désir du client, et permettait le renvoi aux Commentaires, dont les Alexandrins accompagnaient leurs éditions : la notation B 293, par exemple, nous permet encore un renvoi commode au vers 293 de la seconde lettre de l’Iliade.
On ne saurait trop dire et redire que les contemporains de Socrate et de Platon n’ont jamais lu un Homère ainsi disposé. C’est à l’école des Alexandrins que nous avons appris à lire Homère comme nous lirions la suite des tragédies de Corneille ou de Racine si, éditées bout à bout, elles étaient séparées, non plus en pièces, actes et scènes, mais en tomes, pour former deux douzaines de volumes.
Il faudrait que cette notion dominât désormais les études homériques : l’alphabet grec n’a compté XXIV lettres qu’à partir du e siècle ; les Anciens se souvenaient — et nous voyons sur les inscriptions — que la « vieille écriture » des e-e siècles ne comportait que 20 ou 22 lettres ; les lois d’Athènes n’ont adopté la « nouvelle orthographe » à 24 lettres que l’an 403 avant notre ère ; au temps de Périclès, ni l’Iliade ni l’Odyssée ne pouvait être disloquée en XXIV chants. Il faut donc rétablir la division organique en épisodes, qui prévalait encore dans l’Athènes des e et e siècles et que l’on peut restituer.
Les Alexandrins, d’autre part, s’efforçaient de « redresser », — de diorthoser, — le texte homérique pour le remettre, disaient-ils, en son état primitif. Les éditions de toute qualité, mais surtout les copies « vulgaires », avaient été envahies, par des vers « superflus » et des vers « bâtards ». Les premiers, authentiquement homériques, avaient été fastidieusement et inutilement répétés en des places où ils n’avaient que faire : on alléchait le client par l’annonce d’une édition « plus complète ». Les seconds étaient des vers apocryphes, que des faussaires avaient attribués au Poète et frauduleusement introduits dans le texte original.
Les Alexandrins expulsent de leurs Homère ceux des vers « bâtards » et « superflus », dont la sottise ou la maladresse fait scandale et ceux dont l’intrusion est cent fois prouvée par quelque irrégularité du fond ou de la forme. Mais ils conservent la plupart des autres vers surajoutés, même ceux qu’ils jugent les plus douteux, les plus indésirables : ils se contentent de les noter en marge de l’une de ces marques d’infamie qu’ils appellent « signes critiques ».
IIe siècle avant - Ier siècle après J.-C. — Période pergaméenne. Rivaux des Ptolémées, les Attales fondent la bibliothèque et l’université de Pergame, qui fournit de professeurs primaires (grammairiens) et de professeurs secondaires (rhéteurs) l’Asie-Mineure, Rome et tout l’Occident. L’école homérique de Pergame, dont Cratès est le grand nom (il vint à Rome vers 156 avant J.-C.), prend le contrepied d’Alexandrie : elle conserve ou rétablit la plupart des vers « bâtards » et « superflus », qu’il a plu aux générations antérieures d’introduire dans le texte ou qu’il plaît encore aux générations nouvelles d’y ajouter.
La « Vulgate » homérique, que les Romains reçoivent de Pergame, est donc encombrée de ces vers intrus, qui figurent encore aujourd’hui dans nos éditions scolaires et que nos grammairiens et rhéteurs admirent et défendent par les mêmes arguments esthétiques ou moraux, que faisaient valoir les disciples de Cratès.
IIe-Ve siècles après J.-C. — Période romaine. Il semble que, de Plutarque en Athénée, en Porphyre, en G. Choiroboscos, une décadence continue abaisse et réduit presque à néant les études homériques. Peut-être cette décadence nous apparaîtrait-elle moins profonde, si nous avions conservé les manuels et les éditions dont usaient alors les universités d’Athènes, d’Antioche et d’Alexandrie. Mais, dans tout l’Occident, l’exemple et la gloire de Virgile amènent une complète incompréhension d’Homère : on se figure les deux auteurs et les deux ouvrages comme des sortes de frères aîné et cadet ; les XII chants de l’épopée latine font croire à l’antiquité et à l’authenticité globales des XXIV « lettres » des Poésies homériques ; la comparaison des deux textes grec et latin semble accaparer d’abord l’attention des gens d’école ; puis, adoptée par le christianisme, l’épopée de Virgile devient le seul « livre » païen, en face des deux « livres » chrétiens, Bible et Évangile.
VIe-XIVe siècles après J.-C. — Période byzantine. Quelques auteurs et quelques ouvrages —, Photius et Suidas aux e et e siècles, surtout J. Tzetzès et Eustathe au e, — attestent la renaissance des études homériques à Constantinople : le Poète reprend sa place souveraine dans l’éducation de la jeunesse. Les Poésies redeviennent, dans les écoles impériales, non seulement le manuel et modèle des scribes et écrivains, mais le code de recettes mondaines, où le candidat aux charges de la cour peut apprendre le beau ton et les règles du savoir-vivre, ainsi que les moyens de parvenir. Mais les commentateurs sans critique, sans grande science et sans aucune originalité, ne font que recopier ou résumer les théories et les notes des éditeurs antiques et en transmettre les plus étranges affirmations. XVe-XVIe siècles après J.-C. — Période italienne. Dès le milieu du e siècle, les relations religieuses de Byzance avec la papauté d’Avignon rétablissent les échanges d’idées et de textes entre les deux christianismes d’Orient et d’Occident. Puis les relations commerciales amènent en Italie nombre de manuscrits et de professeurs grecs. De Pétrarque (1360) à Poggio, le goût et la mode des études homériques se répandent : Florence en devient le centre ; le premier Homère imprimé y en 1488, aux frais de B. et N. Nerili et de J. Acciajuoli, par les soins de D. Chalcocondyle. Venise donne ensuite les trois éditions des Aldes, (1504-1524), que suivent bientôt les éditions de Strasbourg, de Bâle, de Rome et des Estienne (1525-1566).
XVIIe et XVIIIe siècles après J.-C. — Période franco-anglaise. Dans le domaine homérique, comme dans la plupart des autres, les deux méthodes cartésienne et baconienne ouvrent l’ère de la science moderne.
Dès 1670, en ses Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade, Fr. Hédelin, abbé d’Aubignac, — « le fondateur de la haute critique homérique », disent aujourd’hui les philologues de langue allemande, — cherche à démontrer que l’Iliade et l’Odyssée sont, non pas des poèmes unitaires à la façon de l’Énéide, mais une double collection de chants séparés (d’Aubignac dit « cantiques »), qui étaient destinés, chacun, à une récitation particulière.
En 1713, R. Bentley fonde la critique littérale, en rétablissant dans le texte homérique la vieille lettre digamma que les Anciens avaient supprimée, puis oubliée, mais que les premiers alphabets grecs possédaient en la même place, où l’alphabet latin conserva le F, avec la même forme et la même valeur environ.
En 1778-1779, la « question homérique » est posée par une découverte qui fait grand bruit : le Français C. d’Ansse de Villoison retrouve à la Bibliothèque de Venise un manuscrit byzantin de l’Iliade, — le fameux Venetus A, — qui porte dans ses marges les signes critiques et les notes des Alexandrins : cet Homère, — écrit-il aussitôt, — est proprement le testament homérique de toute l’antiquité, l’Homerus variorum, l’Iliade munie de toutes les variantes qu’avaient pu lire dans le texte traditionnel les éditeurs d’Alexandrie et de Pergame. Villoison en conclut, — et, durant tout le e siècle, cette conclusion prévaudra, — que notre texte homérique est une sorte de terrain alluvial ou sédimentaire, dans lequel se sont empilées, accumulées, mêlées des couches de toutes dates et de toutes provenances. Cette théorie de Villoison arrive juste au moment où la découverte de Tahiti et la publication d’Ossian (1760-1770) viennent de faire entrer dans l’étude des littératures les idées de J.-J. Rousseau et de Diderot : on croit à la prééminence des humanités primitives et de la vertu populaire sur les civilisations corruptrices ; il est entendu que l’humanité a traversé un « âge poétique », où elle ignorait l’écriture, mais chantait ses héros, comme l’oiseau chante le printemps ; les poètes primitifs ne sont que la « voix de leur peuple » ; les vieilles épopées surtout sont les œuvres anonymes du génie populaire ; ce n’est pas Homère, c’est le peuple ionien qui, par ses mille voix, a composé l’Iliade et l’Odyssée.
XIXe siècle. — Période germanique. Les Prolegomena ad Homerum de Fr.-Aug. Wolf répandent en Allemagne ces idées françaises : l’école « historique » ou « critique » les adopte ; l’école « esthétique » les combat et, restée fidèle à la tradition gréco-romaine, continue de saluer en Homère le prince des poètes, le seul créateur des deux Poésies et de tous leurs épisodes. Jusqu’en 1890, environ, les critiques l’emportent sur les esthètes. À partir de 1890, un renouveau de la foi unitaire veut rendre au Poète ses ouvrages et sa gloire. XXe siècle. — Période anglo-saxonne. Les universités anglaises et américaines remettent en honneur les plus orthodoxes des dogmes classiques, et les dociles universités d’Europe adoptent et exagèrent la mode d’outre-mer. En 1890, les Homeri Carmina de J. van Leeuwen et B. Mendes da Costa passaient pour le dernier produit de la science homérique : l’infaillible église des « critiques » demandait alors au catéchumène de renoncer à Homère, à son existence, à son œuvre, à la fraternité des deux Poésies et à l’unité de chacune… En 1917, l’Odyssea du même J. van Leeuwen est le code de l’« esthétique » nouvelle : Homère a existé ; il a écrit ; il a créé l’Iliade et l’Odyssée suivant des règles d’art que l’on peut retrouver, avec des recettes qu’il faut admirer dans la composition et dans le style ; tout n’est pas de Lui dans l’invention ; mais, sans Lui, rien ne serait dans la rédaction présente… Homère est ressuscité !
Le doute et même l’athéisme homérique étaient donc en 1890 les premiers devoirs de l’homérisant : la foi et l’amour sont aujourd’hui les seuls chemins, paraît-il, qui puissent nous ramener jusqu’à Lui. Deux sciences auxiliaires de l’histoire, — la philologie, par l’étude des textes, et l’archéologie, par l’étude des monuments, — ont depuis cinquante ans changé toutes les données de la « question homérique ». En aucun chapitre, je crois, des connaissances humaines, nos conceptions ne sont aujourd’hui plus contradictoires aux hypothèses qui firent loi pour les trois ou quatre générations précédentes.
Les trouvailles des archéologues ont ouvert devant nos yeux plusieurs dizaines de siècles antérieurs aux dates qui semblaient les plus lointaines, les plus fabuleuses de la tradition grecque, et elles ont renoué les relations intimes que les Anciens affirmaient avoir existé entre la Grèce des origines et la trimillénaire série des civilisations levantines : la première olympiade (776 av. J.-C.) et la fondation de Rome (753 av. J.-C.) semblaient naguère les plus fines pointes de l’aube européenne ; telle relique crétoise du Musée de Candie nous reporte aujourd’hui au e siècle avant notre ère.
Pendant que les archéologues fouillaient à Troie, à Mycènes, à Tirynthe, etc. les manoirs de Priam, d’Agamemnon et des autres « fils des Achéens », pendant qu’ils retrouvaient à Cnossos, à Phaistos, à Mallia, etc.,
la Crète de Minos et de Pasiphaé,
les décombres des vieux bourgs égyptiens rendaient à nos philologues les manuscrits en fibres végétales, les papyri, sur lesquels les sujets des Ptolémées, après la conquête et l’hellénisation de l’Égypte, avaient fait lire les vers du Poète aux dix générations antérieures à l’ère chrétienne : jusqu’en 1860, nous n’avions guère que des manuscrits de Byzance sur parchemin, dont le plus vieux ne remontait pas plus haut que le e siècle après J.-C., — donc au temps de nos premiers Capétiens ; — tels de nos papyri actuels remontent à la fin du quatrième siècle avant notre ère, et nous apportent un Homère antérieur de quelque douze ou treize cents ans à celui que Rome et Byzance nous avaient légué.
Homère et l’Orient
II HOMÈRE ET L’ORIENT
Les conséquences de ces découvertes ont dépassé toute prévision : il est impossible désormais de lire, de traduire, d’éditer et d’illustrer les deux Poésies comme on le faisait il y a soixante ans encore.
Jusqu’en 1870, Anciens et Modernes avaient pris l’habitude de ne plus admirer, sous la magnificence du langage et la forme parfaite des vers, que la grandeur des sentiments, la beauté des récits, la vie et la poignante émotion des scènes. Les Modernes, surtout, regardaient comme inutile, puérile même, toute tentative de chercher un fond de vérité, une part, si minime qu’elle fût, de réalité dans ces narrations et ces descriptions que l’on tenait pour imaginaires d’un bout à l’autre.
Vers 1870, Schliemann osa proclamer que, les héros homériques ayant vécu, on en pouvait, on en devait retrouver les traces, les souvenirs, les ossements peut-être, aux lieux où le Poète avait fait régner ou combattre les fils d’Atrée et de Laerte. Schliemann, à Ithaque, ne fut pas heureux dans sa recherche du manoir d’Ulysse : faute d’avoir bien lu ou bien compris le texte odysséen, il s’en fut ouvrir ses tranchées en un lieu qui ne correspondait en rien aux données homériques ; il n’en rapporta aucun espoir de retrouver jamais le métier de Pénélope, la cabane du vieil Eumée ou le squelette du bon chien Argos.
Mais il eut un plein succès chez les héros de l’Iliade, avec le léger tort, sans doute, d’afficher une foi trop fanatique dans la valeur de ses trouvailles et d’attribuer à Agamemnon une mâchoire plus vieille de plusieurs siècles peut-être que l’époux de Clytemnestre. Cette foi néanmoins nous a valu un exemple que des disciples ou rivaux n’ont fait que suivre, quand ils nous ont rendu les reliques et les témoins de l’époque décrite par les Poésies. Nous savons désormais, nous voyons de nos yeux que cette première civilisation des Hellènes, — ou, pour l’appeler de son nom, cette civilisation des Achéens, — a réellement existé, et telle que les vers de l’Iliade et de l’Odyssée la font revivre, avec ses armes aux clous d’or, sa vaisselle en or, en argent et en vermeil, sa Mycènes « tout en or » et ses manoirs royaux où la sécurité et le confort le plus raffiné le disputaient au luxe le plus riche et à l’art le plus adroit.
Les vers du Poète en ont repris toute leur valeur de documents.
Les deux jeunes fils de Nestor et d’Ulysse, Pisistrate et Télémaque, « sur leur char aux brillantes couleurs », arrivent en ce manoir de Sparte où les accueille l’heureux Ménélas, redevenu le possesseur d’Hélène :
Leurs regards étonnés parcouraient la demeure du nourrisson de Zeus : car, sous les hauts plafonds du noble Ménélas, c’était comme un éclat de soleil et de lune. Lorsqu’ils eurent empli leurs yeux de ces merveilles, ils s’en furent au bain dans les cuves polies ; puis, baignés par la main des femmes, frottés d’huile, ayant vêtu la robe et le manteau de laine, ils revinrent auprès de Ménélas l’Atride s’asseoir en des fauteuils. Vint une chambrière qui, portant une aiguière en or, et du plus beau, leur donnait à laver sur un bassin d’argent et dressait devant eux une table polie. Vint la digne intendante : elle apportait le pain et le mit devant eux, et le blond Ménélas les invita du geste…
Pisistrate le Néléide a été élevé dans un pareil manoir : il a vu dès l’enfance de semblables merveilles chez son père Nestor, le doyen des rois achéens et le plus sage. Les archéologues ont retrouvé les tombes des ancêtres ou prédécesseurs de Nestor, dans la banlieue de Pylos, sa ville natale. Elles avaient été violées. Mais les vases brisés, qu’avaient laissés les pillards, attestent la richesse et les lointaines relations commerciales de cette ville de Nélée, qui, par la suite, fournit leurs dynasties royales aux villes achéo-ioniennes, — homériques, — de l’Asie-Mineure.
Télémaque, lui, n’est jamais encore sorti de son Ithaque ; il n’a rien vu du grand monde ; il ne peut pas cacher son étonnement ; il dit, penchant le front vers le fils de Nestor :
— Vois donc, fils de Nestor, cher ami de mon cœur ! sous ces plafonds sonores, vois les éclairs de l’or, de l’électron, du bronze, de l’argent, de l’ivoire !… Zeus a-t-il plus d’éclat au fond de son Olympe ?
Et voici qu’à ses yeux éblouis, il la voit apparaître, Elle, cette divine Hélène, dont on lui parle depuis l’enfance et dont l’immortelle beauté a survécu à vingt et trente années d’étranges aventures. La fille de Zeus et de Léda garde à cinquante ans bientôt la jeunesse et l’irrésistible charme d’une Diane de Poitiers… Elle entre dans la salle du festin, accompagnée de ses trois demoiselles de la chambre, Adrasté, Alkippé et Phylo :
Or, voici que sortant des parfums de sa chambre et de ses hauts lambris, Hélène survenait : on eût dit l’Artémis à la quenouille d’or. Adrasté avança une
chaise ouvragée qu’Alkippé recouvrit d’un doux carreau de laine, puis Phylo déposa la corbeille d’argent, un cadeau d’Alcandra, la femme de Polybe. C’était un habitant de la Thèbes d’Égypte, la ville où les maisons regorgent de richesses. Tandis qu’à Ménélas, Polybe avait donné deux baignoires d’argent et deux trépieds en or, avec dix talents d’or, Hélène avait reçu d’Alcandra, son épouse, des présents merveilleux : une quenouille d’or et, montée sur roulettes, la corbeille d’argent aux lèvres de vermeil, que venait d’apporter Phylo, la chambrière, et qu’emplissait le fil dévidé du fuseau ; dessus, était couchée la quenouille, chargée de laine purpurine.
Les trouvailles mycéniennes nous montrent la vérité ou la vraisemblance de cette description en tous ses détails : sur les ruines de Tirynthe, nous pourrions restaurer le manoir de Ménélas ou la résidence royale d’Alkinoos.
Ulysse allait entrer dans la noble demeure du roi Alkinoos ; il fit halte un instant. Que de trouble en son cœur, devant le seuil de bronze ! car, sous les hauts plafonds du fier Alkinoos, c’était comme un éclat de soleil et de lune ! Du seuil jusques au fond, deux murailles de bronze s’en allaient, déroulant leur frise d’émail bleu. Des portes d’or s’ouvraient dans l’épaisse muraille : les montants, sur le seuil de bronze, étaient d’argent ; sous le linteau d’argent, le corbeau était d’or et les deux chiens du bas, que l’art le plus adroit d’Héphaistos avait faits pour garder la maison du fier Alkinoos, étaient d’or et d’argent. Aux murs, des deux
côtés et du seuil jusqu’au fond, s’adossaient les fauteuils en ligne continue ; sur eux, étaient jetés de fins voiles tissés par la main des servantes.
C’est dans le rayonnement de ce décor, sur ce fond d’or, d’émail bleu, de tissus diaphanes, de blancs linons ou d’étoffes teintes en pourpre sombre, de broderies chatoyantes, de peintures éclatantes, de métallurgies rutilantes, que le Poète voyait vivre ses héros. Les éditeurs de notre e siècle, pour illustrer le texte homérique et le traduire aux yeux du lecteur, reproduisaient les sévères peintures sur vases que nous a laissées la Grèce classique et leurs tristes et plates couleurs. C’est aux mobiliers, fresques, bijoux, intailles, vases, armes et poignards, aux plus somptueux ouvrages de la Grèce mycénienne que nous pouvons aujourd’hui recourir en toute confiance.
Les Atrides et leurs vassaux ou alliés étaient bien plus loin de la pauvreté rustique et de la barbarie que ne purent l’être nos Dagobert et même nos Charlemagne : Diane de Poitiers aurait encore pu envier les bijoux, la pourpre, les robes et voiles, les parfums et fards dont, tour à tour, Pâris et Ménélas payèrent durant trente ans les sourires d’Hélène. Cette même Hélène pouvait se fournir librement à Thèbes du fameux népenthès, anesthésique et stupéfiant tout ensemble, dont elle endormait aussitôt la douleur ou les soucis de ses convives :
Soudain, elle jeta une drogue au cratère où l’on puisait à boire : cette drogue, calmant la douleur, la colère, dissolvait tous les maux ; une dose au cratère empêchait tout le jour quiconque en avait bu de verser une larme, quand bien même il aurait perdu ses père et mère, quand, de ses propres yeux, il aurait devant lui vu tomber sous le bronze un frère, un fils aimé !… Remède ingénieux dont la fille de Zeus avait eu le cadeau de la femme de Thon, Polydamna d’Égypte : la glèbe en ce pays produit avec le blé mille simples divers ; les uns sont des poisons, les autres, des remèdes ; pays de médecins les plus savants du monde…
C’est que, pour être des nouveaux-venus dans les terres et les eaux de l’Archipel, les Achéens n’en étaient pas moins les héritiers de quinze ou vingt siècles, durant lesquels les civilisations de l’Égypte, de la Chaldée et de l’Asie-Mineure avaient exercé leur influence sur les « Iles de la Très Verte », comme il est dit dans les inscriptions pharaoniques.
Les trouvailles crétoises font remonter les rapports entre l’Égypte et ces Iles à une antiquité sans fond : dès le IVe millénaire avant notre ère, les Crétois usent des mêmes coupes et urnes en pierre dure, diorite, porphyre, etc., et des mêmes sceaux que les pharaons Snofrou et Sahuré (3100-2900) ; un vase en syénite, trouvé à Cnossos, est même d’un modèle qui ne se rencontre que sur le Nil, aux temps pré-dynastiques ou sous les Ire et IIe dynasties (entre 4200 et 3000). La Crète demande ensuite à l’Égypte des VIe-XIIe dynasties (2800-2000) des vases d’argile, des perles de faïence, des cachets et des figurines ; elle exporte sur le Nil ses vases de Camarès dont les plus beaux exemplaires voisinent à Abydos avec des cylindres de et d’.
L’invasion de l’Égypte par les Bédouins, que l’on nomme Rois-Pasteurs, semble avoir interrompu quelque peu ces relations qu’atteste pourtant encore un cartouche du roi Khian (vers 1650) trouvé en Crète. Avec la XVIIIe dynastie (1580-1350), elles reprennent, plus intimes et plus fréquentes : il semble que, treize siècles avant les Ptolémées, qui feront la même besogne, vingt-deux siècles avant les Khalifes, qui la répèteront, trente-deux siècles avant Méhémet-Ali, qui l’entreprendra et la réussira un instant, les Pharaons annexent l’île de Crète à leur empire : leurs vassaux et tributaires de Phénicie y sont leurs agents politiques et leurs courtiers commerciaux.
L’histoire des pays grecs commence en ces e-e siècles avant notre ère : les monuments égéens et mycéniens peuvent dès lors s’encadrer dans une chronologie, que nous rapportent les documents de l’Égypte et de la Grèce elle-même. Les sceaux d’ et de sa reine Tii (1411-1380), trouvés à Chypre, à Rhodes, en Crète et à Mycènes, fournissent la première date certaine pour le plein essor de cette civilisation égéo-levantine, dont les Hellènes attribuaient l’apport à Minos, fils d’Europe la phénicienne, à Cadmos le tyrien et à Danaos l’égyptien, importateurs des lois écrites, de l’alphabet, du cheval, du char de guerre et du vaisseau à cinquante rameurs. La Chronique de Paros, gravée sur marbre vers 264 avant notre ère, fait arriver Cadmos et Danaos entre 1520 et 1500 ; elle date de 1430 le règne du premier Minos, de 1250 le règne du second, de 1220 la guerre de Troie et de 900 la naissance d’Homère.
Les Achéens apparaissent pour la première fois dans les inscriptions où le Pharaon Minephtah (1234-1224) célèbre ses victoires sur les barbares du Nord que les Pharaons appellent les Peuples de la Mer et qui, durant deux siècles, essaient d’envahir l’Égypte par terre et par mer : tels, les Turcs de notre e siècle ou tels, les Grecs d’Alexandre et les Perses de Cambyse dix-neuf et vingt-deux siècles avant les Turcs.
Des Achéens font partie de ces bandes de « Normands », que les monuments pharaoniques nous montrent pourvus de bateaux et de chars. Les plus anciens de ces bateaux ne sont encore que barques primitives, moins semblables à des navires de haute mer qu’à des pirogues de fleuve : tels, les troncs d’arbre creusés, les « bois d’un seul arbre », monoxyla, dont les Normands de la Baltique usaient encore aux e-e siècles après J.-C., dans leurs descentes des fleuves russes et leurs traversées de la mer Noire vers cette Byzance, qui, pour eux, était la capitale du monde.
Mais les Achéens, au voisinage et dans la clientèle des Phéniciens, puis durant leurs propres courses et expéditions vers l’Égypte, eurent bientôt acquis la propriété et le maniement des « longs-rameurs » à cinquante-deux hommes d’équipage, des « vaisseaux rapides » qui composaient les flottes de Tyr et de Sidon et dont les monuments égyptiens, dès le e siècle avant notre ère, nous ont gardé l’image : tous les détails de la construction et du gréement correspondent aux données du « croiseur » homérique et de cette galère à cinquante rames que les Levantins, puis les Occidentaux reçurent des Phéniciens, que la Méditerranée tout entière de l’époque classique, du Moyen-Age et des temps modernes adopta durant trois mille ans et dont les derniers exemplaires figuraient encore dans les escadres de notre . Les chars achéens, de même, s’étaient rapidement transformés. Ils n’étaient à l’origine que le lourd et simple chariot du cultivateur ou du nomade : sur un essieu de bois et des roues de bois plein, une caisse en bois était traînée par une ou deux paires de bœufs et chargée des ustensiles, provisions, femmes et enfants de la tribu ; la Macédoine ottomane de notre e siècle avait encore ces arabas rustiques. Mais, dès le e siècle avant J.-C., dès le e peut-être, l’Achéen avait adopté le léger, rapide et métallique char de guerre, semblable de tous points aux chars de Pharaon, que nous décrit G. Maspero en son Histoire ancienne (II p. 215-218) :
L’armée de Pharaon s’était adjoint, depuis l’invasion des Pasteurs, une troupe nouvelle : la charrerie, qui répondait à peu près à notre cavalerie comme emploi tactique et comme efficacité. Les chars étaient, à l’origine, de provenance étrangère, asiatique. Mais les Égyptiens avaient appris à les fabriquer plus élégants, sinon plus solides que leurs modèles. La légèreté en était la qualité maîtresse : chaque homme devait pouvoir emporter le sien sur ses épaules…
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The end
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