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La Grande Chartreuse par un chartreux

Cyprien-Marie Boutrais · 1930 · Free in the US

35,669 words · about 2 h 30 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Cyprien-Marie Boutrais
Language
French
Published
1930
Length
35,669 words · about 2 h 30 min
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Public domain in the United States

 

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LA GRANDE

CHARTREUSE

PAR

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LA

GRANDE CHARTREUSE

Saint-Laurent-du-Pont, que l’on nommait encore au xiii Saint-Laurent-du-Désert, se forma peu à peu autour d’un prieuré de Bénédictins dont l’antique église, devenue trop petite, a été remplacée, après l’incendie de 1854, par une plus vaste bâtie par les Chartreux. Saint-Laurent est la clef du massif de la Grande Chartreuse et le point central où viennent la plupart des voyageurs qui montent au monastère.

À la sortie du bourg, la route suit les rives du Guiers-Mort. Guiers vient, paraîtrait-il, du celte garu et signifie rapide ; effectivement, cette petite rivière qui passe si tranquille, vous l’apercevez bientôt perdue à cent pieds au-dessous de vous et bondissant avec fureur de rochers en rochers.

Avant de pénétrer dans le Désert, on rencontre Fourvoirie.

Les Chartreux obtinrent, en 1334, la permission de bâtir une grange dans le domaine de Fourvoirie, qu’ils n’achetèrent que longtemps après, en 1585, comme nous l’apprend la Carte géographique du Désert de Chartreuse, gravée en 1694 avec une légende explicative. Au commencement du xvii, les Chartreux possédaient, en cet endroit, un moulin situé à gauche en montant, sur les bords du Guiers, et, de l’autre côté de la route, de grandes écuries ; plus tard, on éleva un bâtiment assez considérable qui porta le nom d’Obédience de Fourvoirie et servait d’entrepôt : tout ce que l’on tirait de la plaine pour l’entretien et la subsistance de la Grande Chartreuse était conduit jusque-là sur des chariots, et transporté plus tard à dos de mulets jusqu’au couvent. On ajouta, dans la suite, de nouvelles écuries près du moulin ; il y avait, en effet, dans cet endroit, un grand mouvement de voitures et de chevaux, parce que, dit un auteur du siècle dernier, les voyageurs, ainsi que les Prieurs, qui viennent du côté de Lyon, arrivés près d’une grosse ferme appelée Fourvoirie, laissent les chaises pour monter au monastère.

Jusque dans ces dernières années, on voyait en face, sur les bords du Guiers, une vieille forge de peu d’importance. Cette usine, établie vers 1650, n’était point un essai, car déjà avant cette date — et même depuis fort longtemps — les Chartreux possédaient un fourneau et des martinets à l’autre entrée du Désert, près de la porte du Pont, dans la direction du Sappey.

Les annales de l’Ordre nous apprennent à quelle occasion on songea à créer de nouvelles forges à Fourvoirie. Les forêts de la Chartreuse, tout vastes qu’elles fussent, rapportaient assez peu, même au xvii, soit parce que le bois était encore très commun à cette époque, soit parce que l’on pouvait très difficilement abattre ces arbres plantés sur des rocs presque inaccessibles, et les faire sortir des montagnes, puisqu’il n’y avait, pour ainsi dire, aucune issue ; aussi, en quantité d’endroits, les arbres pourrissaient-ils sur place ou au fond des ravins dans lesquels ils tombaient. Petit à petit, les Chartreux ouvrirent au milieu des rochers quelques chemins qui venaient aboutir à leur grande route de Saint-Laurent-du-Pont ; alors, précisément à cause de ces nouvelles facilités d’exploitation, on se trouva en présence d’une masse considérable de bois dont on fut presque embarrassé, et c’est pour ce motif que les religieux eurent la pensée d’établir de nouvelles usines qui leur permettaient d’utiliser tout ce combustible.

Un religieux, sous le titre de Procureur des fabriques, dirigeait les petites usines établies sur le Guiers ; il résidait à la Grande Chartreuse.

Route du Désert.

Près du pont jeté en 1753 sur le torrent, et qui conduisait aux forges, commence, à proprement parler, la route du Désert, dont l’entrée était défendue par une sorte de petite forteresse, connue sous le nom de « Porte de la Jarjatte ou Jeanjatte », construite sous le Généralat du R.P. Dom Antoine de Mongeffond, en 1715. La Jarjatte a été détruite en 1856 ; nous le regrettons, car elle faisait bel effet dans le paysage et on ne pouvait la passer sans éprouver une certaine émotion. Le croyant qui franchit ce seuil, écrivait jadis , y goûte une joie douce et calme. Celui qui l’aborde, poussé par une vocation sincère pour la vie érémitique de la Chartreuse, y dit un dernier adieu à toutes les vanités comme à tous les biens terrestres dont il veut se détacher à jamais. L’indifférent lui-même, surtout s’il voyage seul et livré à ses propres réflexions, ne peut guère s’y défendre d’une vague émotion dont il craint de se rendre compte.

La route que l’on doit suivre de la porte de la Jarjatte jusqu’au pont Saint-Bruno a été exécutée, en grande partie, à la fin du xvii. Auparavant, il fallait, pour sortir du Désert de ce côté-là, faire un détour en Curriérette pour aboutir à Fourvoirie, « et comme cette nouvelle route a été en partie creusée dans le roc, on lui a donné le nom de Chemin des Voûtes ». Les Chartreux terminèrent vers 1715 ce travail si utile quoique très dispendieux, et, cependant, ils venaient d’éprouver, à cette époque, des pertes considérables. Au mois d’août 1705, le feu ravagea leurs forêts plusieurs jours durant ; on paya et nourrit occupées sans cesse, nuit et jour, à éteindre les flammes. En 1709, les troupes du duc de Savoie, Victor Amédée , entrèrent sur le territoire français et causèrent aux seuls Chartreux un dommage évalué à .

Nous n’essaierons pas de décrire les beautés de cette admirable route de Saint-Laurent à la Grande Chartreuse ; nos descriptions, même en les supposant parfaites, ne diraient rien à ceux qui connaissent déjà ces merveilles, et ne pourraient rien apprendre à ceux qui n’auront jamais l’occasion et le plaisir de les voir : s’il faut cependant tâcher de faire entrevoir ces beautés, nous transcrirons quelques lignes du célèbre Ducis. Il nous raconte, en peu de mots mais avec un grand talent, ses impressions lorsqu’il se rendit à la Chartreuse en 1785 : On monte, dit-il, le long d’une rivière, ou plutôt d’un torrent, un chemin serré entre deux murailles de roches, tantôt sèches et nues, tantôt couvertes de grands arbres, quelquefois ornées par bandes de petites forêts vertes qui serpentent sur leurs côtés. On entend, pendant deux lieues, le bruit du torrent qui s’indigne au milieu des débris de roches contre lesquels il se brise sans cesse. C’est une écume jaillissante qui s’engloutit dans des profondeurs de deux cents pieds, où l’œil la suit avec une terreur curieuse pour se reposer ensuite vers des roches sauvages, hautes, perpendiculaires, et couronnées à leur pointe de petits ifs qui semblent être dans le ciel. Ce chemin étroit, ces hauteurs, ces ténèbres religieuses, ces cascades admirables qui tombent en bondissant pour grossir les eaux et la fureur du torrent, tout cela conduit naturellement à la solitude terrible où saint Bruno vint s’établir avec ses compagnons.

Le voyageur, tout entier à l’admiration en contemplant cette riche nature, arrive presque sans le savoir au pont Saint-Bruno, que nous ne traverserons point avant de parler un peu de l’ancienne Chartreuse de Currière bâtie sur le rocher qui domine le pont, à main droite en montant.

Currière est mentionné dans la Charte de fondation de la Grande Chartreuse en 1084. Il y avait déjà à cette date quelques bâtiments en cet endroit ; ils servaient de retraite passagère à certains ermites nomades n’appartenant à aucun Ordre. Au mois de février 1129, les seigneurs du pays qui possédaient ce territoire le donnèrent à Guigues, Prieur de la Chartreuse, et cette nouvelle propriété devint une grange du monastère. En 1296, par acte passé le 25 novembre, Amblard d’Entremont, chanoine préchantre de la collégiale d’Aiguebelle, fonda, dans le domaine de Currière, une chartreuse pour treize religieux ; mais la nouvelle fondation ne devait pas vivre longtemps, car les terres offertes pour son entretien se trouvaient situées assez loin dans la plaine, ce qui demandait des dépenses considérables pour les exploiter, et les vocations n’abondaient point : aussi, moins de cent ans après (1388), voyons-nous le Chapitre général unir Currière à la Grande Chartreuse, qui se chargeait d’acquitter les fondations et d’entretenir toujours un certain nombre de religieux dans cette solitude. Il n’y eut plus de Prieur, mais un simple Recteur, et le Procureur de la Grande Chartreuse administra les anciennes propriétés. Currière devint alors une infirmerie et une maison de retraite pour les vieillards. Des hommes de la plus haute vertu ont passé leurs jours dans ce petit désert si tranquille, plus tranquille même que celui de la Chartreuse, car il était moins visité ; deux Chapitres généraux se sont tenus dans cette modeste infirmerie au temps du baron des Adrets, et le dernier Recteur, Dom André Blanc, est mort confesseur de la foi dans les prisons de Grenoble.

Sur le linteau d’une porte de la première église de Currière, une inscription latine indique que cette pierre a été posée aux Calendes d’août 1298.

L’église actuelle, élevée sur les murs de l’ancienne, est de la fin du xv : elle possédait des stalles remarquables que l’on admire aujourd’hui dans l’église de Saint-Laurent-du-Pont. Les bâtiments claustraux furent reconstruits en même temps que la chapelle, comme on peut en juger par certaines parties bien conservées qui portent le caractère de cette époque. Currière, à la fin du xvii, avait encore tous les lieux réguliers que l’on trouve dans une chartreuse, mais, « vers 1700, D.Le Masson fit abattre le cloître avec ses douze cellules qui formaient un carré autour du cimetière, et rebâtit la maison sous une autre forme ». C’est dire qu’elle a perdu tout son cachet spécial et cartusien.

Jusqu’à D. Le Masson, les Révérends Pères Généraux se retiraient, après le Chapitre, à Currière, pour y avoir, avec les exercices d’une communauté, moins de dérangements et de visites, ce qui leur permettait de prendre un peu de repos au milieu des soucis et des fatigues qu’entraîne le gouvernement d’un grand Ordre. Les religieux descendaient une fois tous ensemble pour saluer le Révérend Père dans sa retraite : c’était « le de Currière » dont il est question dans la vie du R.P. Jérôme Marchand, où l’on raconte avec quelle manière affable et généreuse ce religieux si mortifié et si bon accueillait ses confrères.

D. Le Masson et ses successeurs venaient prendre ces quelques jours de repos à l’Obédience du Désert, située dans les limites de la Grande Chartreuse, au pied des roches d’Arpison : on y jouit d’une vue admirable sur la plaine de Saint-Laurent et le cours des deux Guiers. C’est, remarque Tracy, le seul adoucissement que puissent avoir les Prieurs de Chartreuse, au milieu des montagnes et des neiges où ils passent leur vie.

Depuis 1876 jusqu’à leur expulsion en 1903, les Chartreux entretinrent à Currière une école de sourds-muets. « Les solitaires de la Grande Chartreuse, écrivait l’un d’eux en 1816, s’étoient chargés, depuis plusieurs siècles, de l’éducation de douze enfants pauvres ou orphelins qu’ils nourrissoient et entretenoient. On les occupoit d’abord à filer la laine ou à dévider du fil, et quand ils avoient acquis les forces nécessaires, on leur faisoit apprendre un métier qui les rendoit capables de gagner leur vie et d’être utiles à la société. Les uns prenoient celui de charpentier, charron, menuisier, bourrelier ; les autres, celui de mareschal, serrurier, boulanger, tailleur, tisserand, cordonnier ; ceux-cy, celui de masson, tuillier, tanneur, ferblanquiers ; quelques-uns apprenoient la pharmacie, et s’il s’en trouvoient qui eussent l’esprit ouvert pour des sciences plus relevées, on les faisoient étudier. Quand ils étoient formés à quelqu’un de ces métiers, ils alloient l’exercer où bon leur sembloit et étoient remplacés par d’autres. Tous ces genres de travaux s’exer- çoient en Chartreuse. » Cette bonne œuvre avait été reprise de nos jours ; seulement, au lieu d’une douzaine d’enfants, il y en avait cinquante, sous l’habile direction des Frères de Saint-Gabriel ; ils étaient entretenus, recevaient une bonne éducation, apprenaient tous un métier, et, depuis quelques temps déjà, ces muets commençaient à parler !

Éloignons-nous de Currière et descendons au pont Saint-Bruno.

En regardant à droite, on découvre au fond de l’abîme une sorte de pont naturel très curieux : c’est un immense éclat de roc qui, descendant des montagnes voisines, est venu s’arrêter et se poser en travers sur les rives du torrent. Plus loin, on aperçoit le : pont Parant, construit vers 1500 pour la nouvelle route ouverte à cette époque dans ces parages.

Pendant quatre cents ans, il n’y eut aucun chemin de communication entre la Chartreuse et Saint-Laurent-du-Pont ; tout au plus pouvait-on suivre un sentier étroit et dangereux, lorsque le R.P. Dom Pierre Roux se décida, en 1495, à tâcher d’établir une route assez large et assez sûre pour donner passage, non seulement aux piétons, mais encore aux bêtes de somme. C’était, il faut bien le reconnaître, une entreprise colossale pour nos Chartreux devenus ingénieurs et avec les moyens dont ils disposaient ; Dom Pierre Roux ne recula cependant point devant l’idée d’un tel travail qu’il jugeait nécessaire, et, malgré des difficultés presque insurmontables, il en vint à bout, « arrachant, taillant, brisant les rochers ou les faisant sauter avec de la poudre ». Il appela, pour l’aider de ses conseils et conduire les travaux, un convers de la chartreuse du Mont-Dieu en Champagne, le frère Jean Ode, « d’une merveilleuse habileté en toute espèce de travaux, et ce bon Frère exécuta avec des peines inouïes le fameux chemin qui conduit de la Chartreuse à Saint-Laurent ». Jean Ode, fort habile constructeur, mais, en outre, ce qui est préférable, excellent religieux, mourut en odeur de sainteté, après avoir vécu plus de cinquante ans dans l’Ordre. La route fut terminée sous le Généralat de Dom François Dupuy, successeur immédiat de Dom Pierre Roux.

Vingt minutes après avoir passé le pont Saint-Bruno, on arrive au pied du pic de l’Aiguille, une des curiosités du Désert.

La route était jadis barrée en cet endroit par le fort de l’Œillette. Il n’a pas été bâti, comme on l’a avancé, au temps de saint Bruno, par la raison bien simple qu’il n’y avait pas encore de chemin de ce côté. En outre, nous savons par l’Histoire que l’Œillette ne remonte pas à cette époque. Les Coutumes de Guigues, rédigées en 1127, consacrent un chapitre spécial au gardien du pont et de la maison fortifiée bâtie par saint Hugues, évêque de Grenoble, en 1084, non loin de la paroisse de Chartreuse (Saint-Pierre) ; dans ce chapitre, Guigues nous explique en détail les attributions du frère gardien : s’il existait dès lors une autre porte au pic de l’Aiguille, évidemment l’auteur que nous citons aurait dû en parler ; enfin, la Carte du Chapitre général de 1337 nomme les deux entrées du Désert, à savoir : l’une du côté du Pont vers le Sappey et l’autre par la Ruchère, mais ne dit mot du fortin de l’Œillette qui, en réalité, fut construit beaucoup plus tard, vers 1540, parce que les Chartreux devaient naturellement rester maîtres de la nouvelle route qu’ils venaient d’ouvrir à si grands frais sur leurs propriétés.

Au temps des guerres de religion en Dauphiné. disent nos Ephémérides, « sous prétexte d’occuper des positions importantes et de garder les

sages, trois bandes de soldats s’établirent, vers 1594, au Pont, à la Courrerie et à l’Œillette ; mais, loin de nous défendre, leur seule occupation fut de voler tout ce qu’ils purent trouver ». En 1715, lorsque la Jarjatte fut construite à l’entrée du Désert, le gardien de l’Œillette vint y habiter, et dès lors la porte du fortin resta constamment ouverte ; toutefois, après 1750, l’Œillette fut réparée quelque peu « au temps des incursions du fameux Mandrin, sur le bruit qu’il avait formé le dessein de piller le monastère ; elle le fut encore en 1789, à l’époque où des bandes parcouraient les campagnes le fer et le feu à la main pour incendier les châteaux ». Après 89, le fort tomba en ruines et fut démoli en 1856.

Sur le pic de l’Aiguille, à 40 mètres de hauteur, on voit une croix de fer placée en 1865 : elle fut bénite par le P.Louis Garnier, dont le nom est si connu. Déjà, au commencement du xvii, une grande croix se dressait sur ce rocher, comme on peut s’en assurer en consultant une carte de l’époque que possède la Grande Chartreuse. Lorsque l’on plaça la croix actuelle, on trouva encore, au sommet, des crampons de fer, preuve bien évidente de ce que nous disons.

Passé l’Œillette, le voyageur entre sous le tunnel ; c’est là, à proprement parler, le commencement de la nouvelle route qui jusqu’alors côtoie presque partout, de bien près, l’ancien chemin avec lequel elle se confond même assez souvent. La route actuelle a été construite de 1854 à 1856, sous l’habile direction de Viaud, sous-inspecteur des forêts pour les travaux d’art ; s’est fait moine chez les Bénédictins de Solesmes et est mort à l’abbaye de Sainte-Madeleine de Marseille. La route qu’il traça est certainement très commode et très pittoresque, mais elle n’aura jamais, pour les vrais amateurs du beau, le charme sauvage et mystérieux de l’ancienne, dont on voit parfaitement la place à l’entrée du premier tunnel sur la gauche. À cet endroit, le vieux chemin commençait à monter pour passer au-dessus des pics dans lesquels sont creusés les passages souterrains, et arrivait parfois à des hauteurs effrayantes qui n’étaient point sans danger.

Au temps du R.P. Dom Jérôme Marchand (1588-1594), Dom Louis de Bazemont, prieur de la chartreuse de Val-Profonde, se rendait au Chapitre général ; il montait fort tranquillement, lorsque tout à coup son cheval fait un faux pas et glisse par une de ces nombreuses fentes ou couloirs qui bordent la route à chaque instant ; monture et cavalier disparaissent dans l’abîme. La triste nouvelle de l’accident arrive au monastère : vite les serviteurs avec des échelles et des cordes descendent sur les rives du Guiers, ils veulent au moins retrouver le corps de l’infortuné Prieur, et voilà

que, soudain, ils aperçoivent Dom de Bazemont assis sur un quartier de roc et récitant son bréviaire avec le plus grand calme ; son cheval était près de lui, l’un et l’autre sans blessures.

En 1781, les Chartreux améliorèrent la partie du chemin qui se trouve, à cette heure, au-dessus des derniers tunnels ; un savant géologue, qui explorait le Désert à ce moment, parle ainsi de ces travaux : Le chemin, dit-il, est soutenu en cet endroit par des arceaux en pierre et par des bois mis en travers et appuyés contre le rocher ; il y a des parties où il éboulait, les Pères Chartreux qui l’entretiennent ont fait miner le rocher pour y en faire un plus solide et plus large… ; cet ouvrage, digne de leur zèle pour la sécurité de ceux qui viennent les visiter, a demandé beaucoup de travail et de dépenses ; une masse considérable de rochers a été emportée, on l’a fait souter au moyen du pic et de la poudre à canon ; par la soustraction de cette masse de rochers, le chemin en cet endroit est large et d’une pente douce, et met le voyageur à l’abri de toute crainte ; il ne passe plus sur une espèce de pont fait de poutres enfoncées horizontalement dans les rochers et recouvertes de planches et de gazon, et suspendu au-dessus d’un précipice affreux dont la vue ne pouvait qu’inspirer la terreur à ceux qui passaient sur ce pont.

À l’endroit où les Chartreux exécutèrent ces grands travaux, ils gravèrent dans le roc les armes de l’Ordre et la date de 1781 ; on peut les voir encore.

Nous venons de suivre cette belle route du Désert de la Grande Chartreuse en examinant ce qui pouvait nous intéresser : nous arrivons au monastère ; avant d’y pénétrer, il est utile de raconter brièvement son histoire à travers huit siècles : le lecteur, nous le croyons, y trouvera quelque plaisir.

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PREMIÈRE PARTIE

Histoire abrégée de la Grande Chartreuse

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§ . — La fondation de l’Ordre.

Des Origines à la fin du Schisme d’Occident Au mois de juin 1084, vers la fête de saint Jean-Baptiste, saint Bruno vint prendre possession du désert de la Grande Chartreuse.

Bruno, né à Cologne vers 1035, appartient à la France plus encore qu’à l’Allemagne : ses contemporains l’appelèrent Bruno le français, Bruno gallicus, et non sans raison.

Tout jeune encore, il se rendit à Reims, dont les écoles jouissaient de la plus grande réputation dans toute l’Europe, depuis que le fameux y avait mis les études sur un niveau très élevé par son remarquable enseignement. Bruno se distingua, de suite, entre tous ses condisciples et remporta de si brillants succès que l’Archevêque de Reims, ayant dû remplacer l’Écolâtre de la cathédrale, n’hésita point à confier cette charge importante au jeune Bruno, qui devint directeur des hautes études, inspecteur général des écoles du diocèse et chanoine de la métropole. Le nouveau professeur rassembla immédiatement autour de la chaire où « il lisait en théologie» une foule de jeunes gens d’élite, avides de l’entendre et de profiter de ses doctes leçons. Il compta parmi ses élèves Eudes de Châtillon, dans la suite Pape sous le nom d’, homme au cœur chevaleresque et vraiment français, qui conçut l’idée des Croisades et le premier jeta l’Occident sur l’Orient pour délivrer la Terre-Sainte et briser l’empire de Mahomet. À ses côtés, s’assirent sur les mêmes bancs : Robert, des ducs de Bourgogne, plus tard évêque de Langres ; Rangier, mort cardinal et archevêque de Reggio ; Maynard, dans la suite abbé du fameux monastère de Cormery, près de Tours ; enfin, un tout jeune homme, Hugues de Châteauneuf, que nous retrouverons bientôt sur le siège de Grenoble où il jouera un si grand rôle dans la vie de son ancien professeur.

Les succès de Bruno n’ont rien de surprenant lorsque l’on regarde le portrait que ses contemporains ont tracé de lui : riche, noble, éloquent, disent-ils, Bruno possédait le grec et l’hébreu, cultivait les muses latines, enseignait la théologie avec une rare supériorité et commentait les divines Écritures avec un merveilleux talent. Un homme de ce mérite devait enthousiasmer la jeunesse des écoles, aussi ses contemporains ne lui ménagèrent-ils ni leurs louanges ni leur admiration. La postérité, assez sévère pour les auteurs du xi, a ratifié le jugement des admirateurs de saint Bruno, et les savants auteurs de l’Histoire littéraire de la France, dont l’autorité est si grande, ont dit de son principal ouvrage, le Commentaire sur les Psaumes : …Il seroit difficile de trouver un écrit de ce genre, qui soit, tout à la fois, plus solide et plus lumineux, plus concis et plus clair. Si l’on en avoit plus de connoissance, on en auroit plus d’usage ; on l’auroit regardé comme très propre à donner une juste intelligence des Psaumes.

Le siècle dans lequel vivait notre Saint était bien troublé, aussi sa vertu fut-elle mise à de rudes épreuves : Bruno ne faillit point à son devoir et, dès qu’il vit la justice attaquée, ne craignit point de la défendre avec toute l’autorité dont il disposait et tout le courage dont il pouvait être capable. L’Église passait alors par une crise terrible ; c’est le temps où saint , dans cette mémorable lutte du sacerdoce et de l’empire, soutenait les droits de Dieu et de la vraie liberté de conscience en s’opposant à ce que les Évêques devinssent les serviteurs de l’Empereur, et les âmes, la proie de vils mercenaires. Si le danger menaçait surtout l’Allemagne, on devait cependant se mettre en garde contre lui et l’écarter dans les autres pays ; Bruno s’opposa comme un mur d’airain au mal qui voulait dominer dans l’Église de France et particulièrement à Reims : il y perdit sa fortune, ses titres et ses charges ; il dut même s’enfuir pour échapper à de plus grands maux, et cet exil dura plusieurs années, mais rien ne put l’empêcher de combattre l’iniquité par tous les moyens en son pouvoir. Enfin la bonne cause triompha, et Bruno, entouré de ce « je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la vertu », rentra dans sa demeure aux applaudissements unanimes de ses nombreux amis.

À cette époque (1082), le clergé de Reims eut à choisir un Archevêque : le légat du Pape, Hugues de Die, préoccupé de cette grave question, avait, déjà depuis longtemps, écrit au Souverain Pontife : il faudrait nommer ou le prévôt Manassès ou maître Bruno. Le clergé rémois partagea ce dernier avis et le choix des électeurs se porta sur Bruno que l’on préféra à tout autre concurrent. La joie des gens de bien fut grande en apprenant qui allait être nommé, lorsque soudain se répandit cette étonnante nouvelle : Bruno s’est démis de ses charges, il a distribué sa fortune aux pauvres, il a quitté la ville, il est parti pour s’ensevelir dans un cloître. À ce moment, où, dans la force de l’âge et la plénitude de son talent, il allait recueillir le fruit de ses études, de ses leçons et de ses luttes, il quittait le monde ! Quand il allait monter sur un des premiers sièges épiscopaux de France, et, par là, être à même de travailler plus que jamais à la gloire de Dieu, c’est précisément à cette heure favorable que lui, puissant en œuvres et en paroles, se retirait dans la solitude ! Le monde dut blâmer cette démarche ; plusieurs n’allèrent-ils point jusqu’à la taxer de folie ? d’autres certainement lui reprochèrent de se livrer à l’inaction, de s’ensevelir au lieu d’agir, de ne songer qu’à lui sans souci du bien commun ; le monde se trompait, car il n’entend rien aux choses de Dieu, et c’est Dieu même qui, lentement, mystérieusement, guidait Bruno vers la solitude pour y travailler, non sans peine, à créer la grande œuvre que tous connaissent aujourd’hui.

Quel motif particulier décida Bruno à prendre une telle résolution ? Lui-même nous l’apprend dans une lettre intime écrite dans les dernières années de sa vie. Un jour, pendant son exil à Roucy, vers 1077, comme il conversait avec deux amis, Raoul et Fulcius, dans le jardin d’un nommé Adam, chez qui Bruno habitait alors, le discours tomba sur les faux plaisirs, les richesses périssables de la terre et le bonheur de la gloire éternelle. Le cœur des trois amis s’embrasa soudain d’un vif amour pour Dieu, et, sous cette impression, ils firent ensemble la promesse et même le vœu de quitter le monde, de tout abandonner et de prendre l’habit monastique le plus tôt possible ; ils seraient partis sur l’heure, si Fulcius ne les eût priés d’attendre jusqu’après son retour de Rome où il devait se rendre. Les circonstances, d’ailleurs, ne permettaient point à notre Saint, au milieu des luttes qu’il soutenait, de mettre son vœu à exécution aussi vite qu’il l’aurait désiré ; mais lorsqu’il fut rentré à Reims, il y songea sérieusement, et, à la nouvelle qu’on jetait les yeux sur lui pour le nommer Évêque, il comprit qu’il ne pouvait se lier les mains de la sorte après avoir promis à Dieu d’entrer en religion ; il sentit, sans peine, que l’heure de briser avec le monde venait de sonner, et, renonçant à tout, s’éloigna de Reims. Tant que le monde lui livra la guerre, un motif d’honneur le fit rester sur la brèche ; dès qu’il lui donna ses faveurs, il partit à l’instant même.

Bruno sortit de la ville accompagné de deux amis, Pierre et Lambert, et c’est à nos voyageurs que s’applique ce passage d’une ancienne chronique : « Par ces trois saints hommes et par ceux qui exemple à eux et et conversèrent aussy comme eux, fut commencié et est encore maintenu et gardé l’Ordre de Chartreuxe. »

— Comme tant d’autres, Bruno, malgré son inébranlable résolution de se faire religieux, cherchait un peu sa voie, et le premier besoin qu’il éprouva au commencement d’une existence si nouvelle fut de se donner un guide. Ce grand homme, qui venait de jouer un rôle si important dans les affaires de l’Église de Reims, n’hésita point à se mettre avec la simplicité d’un enfant entre les mains d’un directeur. Il se rendit, dans ce but, à Molesme, au diocèse de Langres, près de saint Robert, qui commençait, avec saint Albéric et saint Étienne Harding, une réforme de l’Ordre bénédictin.

Des documents de l’époque disent en termes trop formels que Bruno, après avoir été clerc séculier, se fit ensuite moine et plus tard ermite, pour que l’on puisse révoquer en doute son entrée à Molesme. La vie que l’on menait dans ce monastère, toute fervente qu’elle fût alors, ne répondit point néanmoins aux secrets désirs de notre Saint ; la tranquillité de ce cloître ne lui paraissait pas encore assez grande, il sentait un immense besoin de solitude sans trouver moyen de le satisfaire. Le saint Abbé, son directeur, approuva cet attrait et lui offrit de se retirer à l’écart dans une dépendance du monastère nommée Sèche-Fontaine, où il pourrait, avec ses compagnons de Reims qui partageaient ses pensées, mener une vie solitaire. Mais Dieu voulait Bruno dans le désert de la Chartreuse et non point dans les forêts de Sèche-Fontaine, voilà pourquoi Bruno comprit bien vite qu’il devrait de nouveau essayer ailleurs ; son âme cherchait toujours la paix parce qu’elle ne trouvait pas encore son centre, c’est-à-dire l’endroit préparé par la divine Providence. Ces hésitations n’ont rien que de très honorable pour notre Saint, puisqu’il ne désirait pas être mieux, mais être moins bien. « Il cherchait un lieu parfaitement solitaire et propre à la vie érémitique ; il ne le rencontra qu’à son arrivée en Chartreuse. » Molesme l’éloignait trop peu de Reims pour que ses amis ne vinssent point le voir et le distraire ; or, Maître Bruno, dit un historien du temps et du pays, avait horreur d’être encore connu des siens : c’est l’unique raison qui le détermina à quitter Sèche-Fontaine.

Bruno se mit en route, au commencement de 1084, avec quelques compagnons, mais ses deux premiers disciples, Pierre de Béthune et Lambert de Bourgogne, ne le suivirent point cette fois. Peu d’années après, cependant, nous les retrouverons à la Grande Chartreuse, car il était difficile, quand on connaissait Bruno, de ne point s’attacher à lui, plus difficile de s’en détacher. On voyait dans notre Saint un si heureux mélange des plus belles qualités que l’on subissait avec bonheur son irrésistible influence ; aux charmes d’une belle intelligence cultivée par l’étude, il joignait les plus nobles qualités du cœur rehaussées par cette maturité que donne l’expérience des tristesses de la vie, et cette douceur parfaite à laquelle rien ne saurait résister. Pierre de Béthune fut troisième prieur de la Grande Chartreuse, et Lambert alla mourir au fond de la Calabre, près du tombeau de son père et de son maître chéri.

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