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À FERNAND FRIART ET À FERNAND DESSART,
GEORGE GARNIR
1930
Avertissement
Dans un précédent volume, le signataire du présent livre a exposé comment, au début de 1927, il avait acquis un lot de papiers manuscrits, au cours d’une vente « par suite de décès » qui avait eu lieu à Mons, dans une petite maison de la rue des Blancs-Mouchons, abandonnée depuis le début de la guerre. Ces manuscrits étaient le Journal de Gédéon Gardedieu et le Mémorial de Tartarin. Nous avons relaté comment, s’ennuyant à mourir à Beaucaire, où A. Daudet l’avait laissé, Tartarin s’était acheminé vers le Nord, quelques années avant la guerre et avait élu domicile à Mons. Nous avons conté comment Mons l’adopta et les aventures qui lui advinrent dans la cité du Doudou, ainsi qu’à son ami Gédéon Gardedieu, commandant du bataillon des Chasseurs éclaireurs. Nous avons dit aussi à la suite de quels événements Gédéon Gardedieu avait supplié Tartarin de quitter cette ville de Mons qui, transformée à l’image du héros tarasconnais, se grisait d’imaginations, de craques et de vantardises : avec un entraîneur comme Tartarin, les Montois, ces Tarasconnais du Nord, étaient — sauf respect — en train de battre le record de la Menterie.
Alarmé, le commandant Gardedieu avait compris qu’il était temps d’enrayer et, de Tarascon où il s’était rendu pour enquêter sur le passé de Tartarin, il lui avait écrit :
« .…voilà pourquoi, en conclusion de cette lettre, je suis obligé de vous parler gravement : Mons n’est plus Mons, Tartarin ; ou plutôt Mons, le Mons de l’heure présente, est dangereusement transformé par la louffoquerie de votre Midi. Je vous accorde que le terrain était préparé, que le bouillon de culture était un consommé unique. Mais, tout de même, je suis en droit de vous dire, moi qui représente, dans mon cher petit trou de ville, la tradition : « Tartarin, qu’avez-vous fait de mes Montois ? »
Écoutez-moi, mon cher et bon ami : je remplis un devoir ! Je viens vous demander, au nom de ma cité natale, au nom de mon pays, dont la réputation de sagesse et d’équilibre est mondiale : « Ne croyez-vous pas, Tartarin, que le moment est venu d’aller exercer ailleurs votre joyeuse mais coupable industrie ? »
Tartarin, noblement, avait répondu :
… Je quitterai Mons, Gédéon. Le temps de faire mes malles… Quand vous y reviendrez, vous ne m’y trouverez plus. Je laisserai dans votre petit trou de ville une partie de moi-même, la meilleure : un morceau de mon cœur ; mais, puisque vous croyez que je ferais du mal aux vôtres en y restant… Tartarin n’a jamais voulu et n’a jamais fait de mal à personne.
J’emmènerai avec moi mon fidèle Aimé Bouton, mon
ses facultés d’« inventioneux » — comme il aime à se qualifier lui-même — ont d’ailleurs compromis son commerce et renfoncé son petit ventre plat (en sorte que, si ça devait continuer, la peau de son ventre collerait bientôt à celle de son dos) et dégarni les moustaches gauloises de ses sourcils. Il est devenu — et je m’en accuse s’il se doit — un bienheureux ivrogne de
l’Imaginative. Si nous devions être désargentés quelque jour, nous connaissons déjà le vin que nous boirions de compagnie — le vin qui fait oublier et qui ne coûte rien. Mais nous trouverons bien, grâce à Daudet ou à sa descendance, un bureau de tabac, quelque part sur le Rhône… Et nous parlerons souvent de Mons, au comptoir, en débitant du Caporal.
…Adieu, Gédéon ! Vous m’avez écrit des paroles dures. Je vous les pardonne, parce que je vous aime. Épousez la femme montoise que votre cœur choisira et, quelquefois, quand, vos enfants ayant gagné leur chambre, vous serez seuls, à deux, sous la lampe amie, dans la vieille maison paternelle et que sonnera la grosse cloche du Château, donnez une pensée — sinon une larme à votre vieil ami,
Nos renseignements sur Gédéon et Tartarin en étaient restés là et nous nous proposions d’aller à Mons interroger « la commune renommée », quand de nouveaux documents furent découverts dans le grenier de la maison de la rue des Blancs-Mouchons.
C’est la suite du journal de Gédéon.
Nous avons patiemment inventorié ces papiers : de pittoresques épisodes se sont ainsi dégagés qui font connaître tels traits nouveaux de l’âme montoise en général et de l’âme de Gédéon Gardedieu en particulier.
Daigne le lecteur s’intéresser au récit de ces avatars inédits du grand homme montois, comme il a bien voulu s’intéresser aux épisodes qui lui furent déjà contés.
01
(Extrait du journal de Gédéon Gardedieu.)
Mons, 15 juin 19… — Le hall de la station du chemin de fer, à Mons, impressionne, la nuit, par sa vastitude. Les ténèbres et le silence montent vers ses hauts vitrages cintrés, s’y accumulent et les emplissent. À peine si, à ras du sol, une demi-douzaine de feux piquent l’obscurité, sans éclairer — comme des cierges. Or, voici qu’à la minute précise fixée par les destins et l’Indicateur des chemins de fer, des ombres surgissent ; les unes, avec des valises, émergent des souterrains ouvrant sur les quais ; d’autres, en bourgeron, courent en balançant à bout de bras une lanterne. Une main mystérieuse a tourné quelque part un commutateur : des feux multipliés chassent la nuit. Un bruit de chose qui roule, tumultueuse et trépidante, fer sur fer, se rapproche, grandit… et, brusquement, l’express de Paris (il est 10 h. du soir) entre en tempête : les freins coincent les roues ; le moteur, qui haletait, arrête, d’un brusque effort, les saccades de son cœur, des portières battent ; le cri « Mons !… Mons ! » est poussé par le garde-convoi qui se dérouille rapidement les jambes le long des marchepieds.
Mais déjà le train a jeté sur le quai voyageurs et bagages ; le voilà qui repart en vitesse, fonçant dans le noir, laissant derrière lui, reflétée par le miroir falot des rails parallèles, la rouge traînée de son fanal.
Dans la gare, les voyageurs débarqués disparaissent par les trappes des passages souterrains et on dirait que leurs pas s’étouffent dans des cryptes…
La même main invisible éteint les lumières et la gare retombe à son vaste silence. Mons, ville de couche-tôt, Mons un instant tirée de son premier sommeil, se retourne sur le côté et, tandis que décroît le roulement du train dans la plaine de Nimy, se rendort. La vie a passé : bonne nuit, Mons !
Le spectacle du passage du train de Paris fait partie du programme des distractions montoises ; on peut, quand les attractions chôment (chose qui arrive tout de même quelquefois), commencer sa partie de cartes après le souper, à la Main Bleue ou à la Fleur de Blé et la finir à temps pour assister au passage du train. Ce n’est pas gai, gai, gai, mais il faut se contenter de ce qu’on a.
J’ai compris une fois de plus, en rentrant, la nuit d’hier, de mon voyage dans le Midi, que le train qui vient secouer ainsi notre sommeil provincial a quelque chose de symbolique — mais, avant de philosopher, mettons notre journal au courant.
C’est un homme nouveau que le rapide a ramené à Mons, un homme édifié pour toujours sur des choses qui, jusque là, avaient été pour lui obscures. Je la connais, maintenant, « la terre d’élection », « la terre du miracle » sur le compte de laquelle les poètes de là-bas nous ont tant abusés ! Je la connais pour avoir étudié le type de Tartarin dans ses concitoyens, ce bon et néfaste Tartarin qui aurait fini par faire « tourner à sots » tous les Montois par son don d’imposture, si ma lettre pressante ne l’avait décidé à quitter notre ville de Mons.
Chose heureuse : à mesure que le train approchait de la Belgique, je me sentais allégé, réconforté, épuré : c’était un autre air, un air salubre, un air familial, que je respirais, loin, enfin, de ces paysages chromos de la Côte d’Azur, de ces sites artificiels, de ces flots trop bleus ! Je revenais à la Vérité. Ayant moralement la gueule de bois (si j’ose dire) je rebuvais à longs traits à la source claire où la soif des ancêtres s’abreuva de tout temps.
Et pourtant, un malaise me pesait sur l’estomac comme un pain de munition. Assurément ce pauvre Tartarin était devenu le fléau de mes concitoyens, mais ma lettre, ma lettre qui l’exilait de Mons, n’avait-elle pas été trop sévère ? N’avais-je pas abusé de son amitié et de mon autorité ? Entre nous — entre moi, si vous voulez — n’est-ce pas à sa fameuse conférence que je dois mes galons de commandant ? Je ne pouvais donc m’empêcher de l’admirer d’avoir, sans une plainte, comme en service commandé, accepté l’ostracisme… Il avait dû chanter, tel le duc de Parthenay, en quittant ce Mons qu’il aimait tant :
Et une image m’obsédait : mon imagination me le représentait brouettant ses deux malles vers l’inconnu, suivi d’Aimé Bouton qui s’essoufflait derrière, sa dernière caisse de cigares sous le bras…
C’est bête : un commandant ne devrait pas s’attendrir… eh bien ! je l’avoue, je me sentais une larme à l’œil quand je remis, en sortant de la gare, mon coupon au racoleur.
Personne pour m’attendre, pas même un membre du Cayaux Club que j’avais cependant averti de mon retour ; pas un officier de ma compagnie, pas même Had’laïtte ; mais celle-là — et celle-là seulement — était excusable, vu que je m’étais bien gardé de lui envoyer une dépêche, crainte qu’elle ne se mît à « dallage » pour un grand nettoyage de Pâques et qu’elle ne fît des trous dans mes vieux cuivres à force de les récurer.
Mes deux valises à la main, je traversais mélancoliquement le trottoir sous l’auvent, quand j’entendis éclater une voix, joyeuse comme un coup de trompette :
— Gédéong’ !
En même temps, deux bras m’entouraient et deux lèvres humides et tièdes se posaient sur ma joue droite.
— Tartarin !
C’était lui !
Pour vous dire la franche marguerite, je laissai tomber mes deux valises.
— Vous ne m’embrassez pas, commandant ?
— Si, si… (et je l’embrassai sur la joue gauche) mais je suis ahuri (sur la joue droite) de vous trouver là…
Il eut l’air de tomber des nues. Je repris les valises.
— Pourquoi ?… j’avais appris votre retour par votre dépêche au Cayaux Club.
— Mais nos lettres, votre engagement, Tartarin ?…
— Quel engagement ?
Il eut l’air de chercher très loin dans ses souvenirs…
— Ah ! parfaitemin… j’y suis : les lettres ! Celle que vous m’avez écrite était pleine de sentiment, je vous en ai écrit une otre dans le même esprit… nous sommes quittes !
— Et vous êtes toujours à Mons !
— Pourquoi n’y serais-je plus ?
Je déposai les valises et, lui prenant les mains, je lui dis avec une grande fermeté :
— Il faut quitter Mons, Tartarin, il le faut ! Écoutez la voix d’un ami qui vous en prie et n’attendez pas que la voix publique vous l’ordonne !
Et je lui rappelai en quelques mots sa fatale puissance de perversion, la mentalité de mes malheureux concitoyens et presque de moi-même, tous devenus les séides de la Couyonnade et de la Carabistouille !
Il ne me répondit pas tout de suite : il avait ramassé les valises et marchait devant moi. Il pérorait, maudissant ce don néfaste d’entraîneur de masses que le ciel lui avait donné et qui lui avait valu jadis, dans sa ville natale, les mêmes avatars, les mêmes embêtements qu’aujourd’hui à Mons ; était-ce pourtant sa faute si les plus folles extravagances de l’Invention, en bouillonnant dans son crâne, se répandaient autour de lui comme l’eau d’une marmite trop pleine ?
Les épaules tirées par le poids des valises, dans une pose d’affaissement, il parlait avec tristesse, et moi, je comprenais qu’il aurait beau faire : jamais le vieil enfant menteur qu’il était ne connaîtrait le bonheur des simples qui ne parlent qu’à bon escient, ne disent que ce qui est, et considèrent raisonnablement ce qui sera…
Il me repassa les valises, afin de faire le geste du serment.
— Je partirai, Commandant : je vous le jure !
Au-dessus de lui, le bec de gaz du réverbère, clignotait de l’œil…
Il m’a reconduit jusqu’à ma porte. Je l’ai prié d’entrer, mais il m’a fait remarquer :
— Had’laïtte va se lever en vous entendant…
C’était vrai : Had’laïtte…
La prudence est une des plus belles vertus tarasconnaises.
Qu’il fait bon dormir dans son lit, après avoir, durant un mois, couché dans des lits d’hôtel ! Je me suis senti parfaitement heureux, ce matin, le dos en paquet sur mes oreillers redressés et les jambes longues sous les draps, trempant mon pain-madame dans mon chocolat ; les rideaux blancs et légers qui tombent de mon ciel de lit me paraissent plus beaux que le dais de de Croy, à Sainte-Waudru…
Et je pensais à mon professeur de rhétorique nous imposant comme thème de rédaction : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… »
J’ai fait du lard jusqu’à midi !
5 juin… — Du temps où l’on coupait encore la tête aux gens, il arriva un jour que le bourreau de Mons installa la guillotine sur la Place pour expédier ad patres un assassineux qui avait indigné la Cour criminelle par son effronterie. Suivant l’usage, le bourreau lui demanda s’il n’avait pas un désir à exprimer avant d’entreprendre le grand voyage :
— Si, dit le mourdreux sur un ton décidé : je voudrais apprendre le métier de tailleur d’habits.
Tartarin est cet homme. Avant de quitter Mons, il veut faire des choses longues et difficiles. Sa dernière invention est d’un assez joli tonneau : il déclare que l’organisation de notre corps de pompiers est au-dessous de tout : il ne peut vraiment s’en aller avant d’avoir mis sur pied un projet de réforme pour cette arme d’élite.
Que dire à cela ?
Rien.
Quand il aura réorganisé les pompiers, il trouvera autre chose — comme de polir les rails du vicinal Mons-St-Symphorien avec du papier de verre, après que son fidèle Bouton en aura nettoyé les joints avec une brosse à dents.
Il est entendu que s’en aller est pour lui un devoir… mais il n’est pas nécessaire de s’en aller tout de suite : il n’est jamais trop tard pour le faire, le devoir !
Je me souviens que, dans mon enfance, Mons a fait une maladie mentale toute semblable à la crise qui s’est emparée d’elle aujourd’hui. Le vieux journaliste Houdez, qui a vécu ce temps-là, m’en parlait hier en prenant une pinte au Vénitien. L’épidémie avait été déterminée par Lucien Aubanel, alors directeur de la Tribune de Mons, qui, venant en droite ligne de la Cannebière, avait mis toutes les têtes « à dallage » par sa faconde méridionale. Aubanel était l’ami, le confident, le commensal, voire l’homme d’œuvre de l’évêque Dumont, le prélat révolté de Tournai. On était coiffé d’Aubanel comme on l’est maintenant de Tartarin. Tous les matins, la verve d’Aubanel se dépensait dans la Tribune ; Mons s’arrachait son journal, déjeunait d’une bourde, dînait d’une apostrophe et soupait d’une calembredaine ; plus l’enflure était forte et plus goulûment on se jetait dessus. On ovationnait Aubanel dans les cafés comme on fait aujourd’hui de Tartarin ; des femmes lui apportaient des fleurs quand il sortait de son bureau. Or, un jour, Dumont alla à Canossa et fit la paix avec le Pape : Aubanel dut quitter Mons, emportant avec lui son baluchon et ses extravagances. Plus d’Aubanel, plus de crise ! L’équilibre se refit doucement dans les cerveaux et la paix descendit sur la ville, portant, comme dit le poète de la Chrestomathie, des fleurs et des épis…
Eh bien ! je suis persuadé que Mons, aujourd’hui désaxé, retrouvera son axe quand Tartarin ne sera plus là !
Quousque tandem ? comme disait mon professeur de troisième…
Le 7 juillet 189… — Ce pauvre Bouton ! depuis qu’il a promis, dans un mouvement d’enthousiasme, de suivre Tartarin en exil, il est, comme on dit à Mons, tout infrouyé ; il passe ses journées à défaire l’étalage de la vitrine de gauche pour le refaire dans la vitrine de droite.
Je suis passé hier après-midi par là pour m’approvisionner en cigares.
— Vous tombez bien, m’a-t-il dit : j’ai eu justement ce matin une explication avec M. Tartarin.
Ses yeux brillaient sous les poils de singe de ses sourcils et son petit ventre plat houlait.
— Est-ce que le jour de votre départ est fixé ?
— Écoutez bien ce que je vais vous dire, mon commandant : M. Tartarin s’en ira peut-être ; il s’en ira quand il voudra ; mais moi, Aimé Bouton, tel que vous me voyez, je ne partirai pas ! Un Montois cayaux, quand il a passé la cinquantaine, ne se transplante plus ; il est comme le lierre : il meurt où il s’attache !
— Pas nécessaire de crier, Bouton !
Il poursuivit, s’animant davantage :
— Voyez-vous, mon commandant, ne plus trinqueballer tous les matins, en fumant ma torquette, par la rue du Miroir, cette rue où pas un Montois ne passe sans être relavé à coups de langue par les boutiquiers qui stationnent sur le seuil de leur porte ; ne plus servir la pratique ; ne plus peser, dans ma balance à fléau, des dix centimes de fin jaune, de fleur de comptoir ou d’Obourg demi-gros, c’est me mettre de mes propres mains dans la terre-à-pétotes…
Il parlait avec émotion…
— Oh ! je le sais bien : j’ai dit que je partirais avec lui, mais c’est qu’il m’avait parlé « de m’immoler sur l’autel de la patrie montoise » : il a la langue à la bouche, M. Tartarin et, quand il emploie comme ça des mots à soixante-quinze centimes, il retournerait le doyen de Ste-Waudru comme une peau de lapin… Seulement, depuis, je me suis ressaisi. Il est bien vrai que mon magasin de tabacs et cigares n’est plus que l’esquelette de lui-même, et que, depuis que tous les inventionneux de Mons l’ont transformé en blagorama, où mes cirages ne leur coûtent que la peine de les fumer, mon commerce est à l’eau ; mais j’aime mieux mourir de faim devant mes rayons vides que de ne plus entendre les concerts sur la place, les escaudries de la Ducasse, le dallage du jeu de balle, le lari de la foire, la musique des lanciers et les engueulades des porteurs-au-sac. J’y suis, j’y reste… Je lui avais dit : « Allez ! Guiguitte, Kinkin vous suit ! » Mais c’est plus fort que moi : Kinkin restera à Mons, et Kinkin c’est moi !
Il chercha à aller plus profondément dans sa pensée, mais il ne parvint pas à formuler. Il dit :
— Mons, c’est Mons !
Et il ajouta :
— Et puis j’ l’aime bien… et puis v’là tout !
— À la bonne heure, Bouton !… Mais Tartarin ? qu’est-ce qu’il dit, Tartarin ?
Comme je posais cette question, la sonnette de la porte de la boutique tinta et Tartarin entra. Bouton déclara, pressé de s’échapper :
— Voilà M. Tartarin qui va vous répondre lui-même… Moi, j’ai une petite vessie… une vessie comme une tête de pipe… je vous demande la permission…
Et il nous laissa en tête à tête.
— Je parie, dit Tartarin, très à l’aise, je parie, mon bon Gédéon, que vous parliez de mon départ ?…
— Oui, Tartarin.
— Je partirai, Gédéon, je partirai ; mais un devoir sacré — j’ai pesé le mot avant de le prononcer — un devoir sacré me retient pour quelque temps encore : quand on a fait du mal, il faut le réparer. C’est pour réparer le mal que j’ai fait à vos concitoyens en leur enseignant à exagérer, sinon à mentir, que je dois différer… Suivez-moi bien, Commandant : en commerce il y a l’escompte en dehors et l’escompte en dedans ; il y a aussi l’exagération en dedans et l’exagération en dehors ; dès qu’on a amplifié dans le sens extérieur, on amplifie dans l’autre ; on se corrige ainsi soi-même ; je ne vous demande pas six mois pour que les bidons soient remis en place…
— Un exemple ?
— Voilà !… Vous savez l’histoire du fameux brochet des étangs de Saint-Denis, qui pèse 18 kilos et que personne n’a jamais pu prendre, ce qui fait, entre parenthèses, qu’on se demande, quand on est de sang-froid, comment on sait qu’il pèse 18 kilos. Eh bien, il en a été question une fois de plus hier, au Blagorama. Le photographe Quéquin a dit que le brochet avait 2 m. 40 de long, mais, pour se conformer au nouveau système, il a ajouté aussitôt : « 2 m. 40 de long sur quatre centimètres de large ! » On lui a fait une ovation.
— Il l’avait méritée.
— Il y a mieux, continua Tartarin très excité : le jeune rapin Anto Carte, neveu de Myen, a raconté tranquillement devant une vingtaine de camerluches, une histoire… une histoire… comme on n’en conte que dans le Midi ou à Mons.
— Quelle histoire ?
— « Nous avons à la maison, a dit Anto Carte, une servante hydropique. Tous les huit jours, on l’installe sur la pelouse de notre petit jardin en état de supination. »
— En état de quoi ? fait toute la bande.
— De supination, dit Carte sans se troubler : si vous aviez, comme moi, un ami médecin, vous sauriez que ça veut dire couchée sur le dos.
— Ah ! bon !…
— « Quand elle est comme je dis, je lui pique le ventre avec une épingle à chapeau, et il lui sort un petit jet d’eau qui arrose le gazon… Si vous criez tous ensemble, vous ne saurez pas la fin… Les premières fois, je me contentais de regarder le jet d’eau faire frrrtt… ; maintenant, je jette dedans une boule en verre comme au tir mécanique et je tire la boule à la carabine Flobert. »
Tout le monde se mit à crier : « Couye ! Couye ! » — ce qui est la façon montoise de refuser créance.
Anto Carte ne se démonta pas :
— J’exagère ! confessa-t-il.
Et il déclara, la main sur le cœur, pour attester qu’il disait la vérité :
— Je vise la boule, mais je la rate souvent…
Bouton rentrait.
— Que pensez-vous, Bouton, du système de désexagération ? lui dis-je.
Bouton répondit avec autant de calme que de force :
— Si c’est pour guérir les gens du mal de menterie, c’est une foutaise.
Il ajouta, pratique :
— Mais pour mon commerce, la mode de restreindre n’est pas mauvaise : j’ai commencé par restreindre le nombre de cigares que tous les inventionneux de Mons venaient fumer dans ma boutique ; j’ai affiché une pancarte :
On est prié de payer les cigares avant de les allumer.
Ça a tout de suite amené une désexagération sensible : la moitié de la clientèle a disparu.
Et il se mit à rire au nez de Tartarin.
Le grand homme était vexé : pour la première fois, irrespectueusement mais formellement, Bouton lui signifiait que sa nouvelle invention ne valait pas tripette.
Mais les découragements de Tartarin ne sont jamais longs :
— Différemment, dit-il, il y a encore une autre planche de salut : c’est l’application de la méthode du Coué : tous les Montois contaminés diraient 40 fois le matin, 40 fois à midi et 40 fois le soir : « Je suis un homme incapable de raconter des couyonnades ! »
Et Tartarin, ravi de cette nouvelle méthode, s’admirant lui-même d’être aussi inventif, s’en fut, en moulinant de la canne, vanter au Café de Bruxelles la puissance de la méthode du Coué, qu’il avait beaucoup connu autrefois, à Nancy…
Le 13 juillet — Pendant qu’Aimé Bouton fait le compte de ses cigares, Tartarin, lui, se conduit comme devant. Hier, à l’apéritif du Bodega, avec toute une rominée d’officiers des chasseurs à cheval, dont le colonel, on vint à parler d’Eugène Tofanel, un ancien lieutenant du régiment, dont les journaux annonçaient la mort au Congo.
— C’était un excellent colonial, dit Tartarin avec simplicité. Il s’occupait surtout de culture maraîchère : il m’a consulté un jour sur l’élève de l’artichaut du Midi.
Et, se tournant vers moi, il ajouta négligemment :
— Vous vous souvenez, Commandant : nous devons avoir déjeuné avec lui chez le gouverneur.
— Ah ! vous l’avez connu ? me dit le colonel.
— Vaguement, mon Colonel, vaguement…
Quand Tartarin m’engage dans de pareilles impostures, je n’ai plus un poil de sec. Si le colonel, qui n’est pas commode tous les jours, avait continué à m’interroger… berdafe !
Eh bien ! à la fin, je me révolte : j’en ai assez, j’en ai trop ! Ce gaillard-là ne se corrigera jamais de son vice. Le mensonge est devenu pour lui un besoin de tous les instants. Il y a des gens qui rougissent quand ils mentent ; lui, c’est quand il ne ment pas qu’il rougit. Je suis le prisonnier de cet imposteur : depuis la Conférence où il a raconté par le détail mes aventures au Congo, il n’y a pas de jour où il ne me compromette à plaisir !
Il faut qu’il s’en aille ! Où, quand et comment ? je ne sais ; mais il le faut !
I août. — Reçu ce matin une lettre de Tartarin. La suscription de l’enveloppe est d’une écriture ferme et posée ; quand Tartarin est devant une plume et un buvard, il est capable de réflexion.
Il y a des choses que l’on ne fait pas, uniquement parce que l’on ne sait pas comment les faire. Si j’avais su comment quitter Mons, il y a longtemps que j’aurais effectué un départ qui apparaît — je m’en remets à vous, mon Commandant, qui êtes l’expression de l’opinion publique, — de plus en plus indispensable. M’en aller par le chemin de fer, ce serait par trop ordinaire ; à bicyclette, je n’irais pas jusqu’à Maubeuge avec le ventre que j’ai ; en trotinette, ce serait long ; en auto, les routes sont si mauvaises…
Alors ?…
Alors, j’ai été illuminé comme St. Paul sur le chemin de Damas en lisant ce matin le programme de la fête que l’Association des Commerçants organise sur la place pour le 22 août l’après-midi, l’aéronaute Toubeau doit faire une ascension en ballon libre…
C’est cela, mon Commandant, qu’il me faut ! Pareil au prophète Élie qui monta au ciel dans un char de feu, je quitterai Mons en disparaissant dans les nuées. Je m’en irai dans l’inconnu — car le ballon libre, mon Commandant, c’est l’inconnu : on ne sait si l’on couchera, à l’atterrissage, en Perse ou en Hollande, si l’on tombera sous la dent des cannibales ou dans la bouche d’un cratère ; si l’on n’ira se noyer dans l’Atlantique ou s’empaler sur un pic neigeux, dans l’Himalaya !
Toujours les Montois se demanderont ce qu’est devenu ce Tartarin qui…, ce Tartarin dont… Toujours, Gédéon, car je suis décidé à conserver le secret du lieu où j’aurai repris terre, et la condition que je mets à mon départ, c’est que Toubeau sera, sur ce point, aussi muet que je le serai moi-même.
Je pense, mon cher et bon ami, que vous m’approuverez. Si vous voulez bien concourir au dessein qui m’anime et déjà me transporte, je vous demanderai de revêtir, ce jour-là, votre grande tenue de Commandant des chasseurs éclaireurs. Je vous demanderai aussi d’user de votre influence pour que l’on retire le Dragon de sa remise et qu’on le transporte sur la Place. Vous voudrez bien vous tenir non loin de lui afin que, quittant cette terre, je puisse le contempler une dernière fois, à côté de celui qui fut le meilleur des amis. Mes yeux verront en même temps, tout gambadant dans sa niche, l’autre palladium du cher petit trou de ville : le singe du Grand’Garde auprès duquel mon fidèle Aimé Bouton m’a promis de se tenir — enfin, là-bas, et déjà sous mes pieds, ils verront le fût robuste du Château, dont le carillonneur — je veux l’espérer — jouera l’air du Doudou !
Ce sacré Tartarin ! Il n’y a que lui.
Je la mettrai, ma grande tenue !
4 août. — Tout est convenu et arrêté, entre Tartarin d’une part, l’Association des Commerçants et l’aéronaute Toubeau de l’autre. L’affiche suivante vient d’être placardée à Mons et lieux circum-voisins.
VILLE DE MONS. ──
Association des Commerçants. ──
Le dimanche 22 août, à 3 heures de relevée,
à la Grand’Place
POUR LES ADIEUX DE TARTARIN, ASCENSION DU BALLON LIBRE « LA GLOIRE »
monté par le célèbre aéronaute Toubeau
accompagné de TARTARIN.
Le ballon partira
en vol perdu
aux accents du Doudou.
──
Pendant le gonflement,
GRAND CONCERT
par l’harmonie des Petits Matelots Montois.
Tartarin expose avec insistance à qui veut l’entendre — et même à qui ne le veut pas — qu’après tant de titres à la renommée, après s’être montré un type dans le genre de Napoléon, de Gérard le tueur-de-lions, de Saint-Georges, de l’alpiniste de Saussure et d’Abdel-Kader, il est maintenant un type dans le genre des héroïques chercheurs d’aventures qui, partis vers le Pôle, n’en sont jamais revenus : c’est à « vol perdu » qu’il s’en ira !
La boutique d’Aimé Bouton est redevenue le blagorama d’autrefois ; l’ami défaillant de Tartarin pleure en offrant la boîte de cigares aux admirateurs de son grand homme — et l’on ne sait s’il pleure d’enthousiasme ou de chagrin.
Toute la ville sera donc pavoisée le 22. Le Borinage donnera en masse. On prépare chez tous les pâtissiers des cornues et des pistolets à la gloute panse, et les cabaretiers font rentrer des tonneaux de saison.
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The end
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