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La Fausse Antipathie

Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée · 1762 · Free in the US

14,673 words · about 1 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée
Language
French
Published
1762
Length
14,673 words · about 1 h 2 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter under 1 min
  2. Prologue about 14 min
  3. Personnages under 1 min
  4. Acte I about 13 min
  5. Acte II about 14 min
  6. Acte III about 8 min
  7. Critique about 13 min

Continue:

Front matter

COMÉDIE.

Prologue

Personnages Acte I Acte II Acte III

Prologue

ACTEURS DU PROLOGUE.

LE GÉNIE de la Comédie Françoise.

LA FOLIE.

LE BON-SENS.

Au Public. | UN BOURGEOIS.

UNE PRÉCIEUSE.

UN ADMIRATEUR.

UN CRITIQUE.

UN PETIT-MAÎTRE.

UN HOMME SENSÉ.

THALIE.

La Scene est sur le Théâtre de la Comédie Françoise.

On ne se plaindra plus que je suis indocile. Sur le goût du public je vais être éclairci : Lui-même, il m’apprendra ce secret difficile… Que vois-je ? La Folie & le Bon-Sens aussi.

Si je n’étois pas la Folie, Oh ! je voudrois être Thalie : Son projet est digne de moi.

Voulez-vous bien me dire en quoi ?

Ah ! l’extravagance est complette.

Si vous ne daignez pas vous en expliquer mieux…

Comment ? Vous ajournez le Public en ces lieux, Pour le mettre sur la sellette ; Et lui faire avouer en quoi, comment, par où, On peut le contenter ? Eh ! mais rien n’est plus fou. Demander au Public le secret de lui plaire ! Vous allez bien l’embarrasser.

Vous m’étonnez. Puis-je mieux faire ? À qui faut-il donc m’adresser ?

À tout autre. Sçait-il ce qu’il veut, ce qu’il aime, Lui, qui ne fut jamais d’accord avec lui-même ? Ne lui demandez pas ce qu’il n’a jamais sçu. Ce qui le détermine est toujours imprévû : Le caprice est son guide & sa loi naturelle : Son goût est pour lui-même une énigme éternelle.

Le Public n’est pas tel que vous le dépeignez ; Du moins, le véritable : & vous vous méprenez.

Qu’appelez-vous le véritable ? Combien en comptez-vous ?

Autant qu’il est de gens, Dont les goûts sont entr’eux plus ou moins différens.

Le moindre cercle usurpe un nom si respectable ; C’est là qu’un suffisant décide à tout hazard, Suivant les préjugés, les goûts, & les usages De tous ces différens & faux Aéropages. Chaque Société forme un Public à part : Mais il en est un autre ; & c’est le véritable, Le moins nombreux de tous, & le plus redoutable, Qui sçait ce qui lui plaît, qui sçait ce qu’il lui faut, Qui, tous les jours ici, le déclare assez haut. N’attendez pas de lui ces louanges frivoles, Ces ris contagieux, ces éclats indécens ; Enfans de l’ignorance, ennemis du bon-sens, Qu’excite tous les jours aux Piéces les plus folles, Un premier mouvement qui ne se soutient pas. Sa joie & ses plaisirs ne sont point un délire, Un accès passager qui n’a qu’un faux appas : Il ne rougit jamais de ce qui l’a fait rire ; Ce Public m’appartient, les autres sont à vous.

Bon-Sens, vous radottez. Ils m’appartiennent tous, De quel droit venez-vous ici me tenir tête ?

Ou par droit naturel, ou par droit de conquête.

Vous allez discourir, & m’ennuyer à mort. Eh, que m’importe, à moi, d’avoir raison, ou tort ? Ici la préséance entre nous est réglée.

Ne vous lassez-vous point de vous y voir sifflée ?

Vous l’êtes tous les jours ; jamais je ne le fus.

On m’aime ; & l’on vous craint : Voilà la différence. Lorsque vous paroissez, on bâille ; & rien de plus. Ah ! Je ressens déjà l’effet de sa présence. (Elle bâille.) Oh ! Vous allez jouer un rôle fort plaisant.

On va plaider ma cause, & j’y serai présent.

Tant pis.

Peut-être.

(Ils font tous amitié au Bon-Sens.)

(à la Folie.)

Ah ! serviteur, Déesse.

D’où vient donc que ces gens lui font tant de caresses ?

Ah ! parbleu, mon Patron, je vous sers assez bien, Envers & contre tous ; je ne ménage rien. Vous êtes ce que j’ai de plus cher au monde. Sans cesse, à tout propos, je critique, je fronde. Malheur à tous les sots, y compris les Auteurs ; Sans compter leurs Admirateurs. ; (Il fait une révérence à l’Admirateur.) Quand, suivant leur coutume, ils vous font quelque outrage, Ventrebleu ! je m’éleve, & contre eux je fais rage.

Je vous suis obligé. Mais loin de me servir, Si vous continuez, vous me ferez haïr.

Le sexe dont je suis ne vous rend guere hommage : Mais je déroge à notre usage, Et mets en non-valeur ma dispense avec vous. Je veux bien vous devoir mes charmes les plus doux.

Madame fait valoir la moindre bagatelle. Personne, en vérité, ne s’exprime comme elle.

Tant pis, morbleu.

Voyons ; ce n’est pas d’aujourd’hui Que je vois les plus foux se réclamer de lui.

Touchez-là, notre ami ; je suis aussi le vôtre.

Demandez à ma femme, à qui, soir & matin, je vous prône sans cesse ; & c’est, comme dit l’autre, Perdre son tems & son latin.

Vous savez l’embarras que mon emploi me donne ; Je suis chargé du soin de vos amusemens. Je voudrois, s’il se peut, ne déplaire à personne ; Et réunir enfin vos applaudissemens. Donnez-m’en le secret ; vous le sçavez ?

Sans doute.

Convenez entre vous ; déterminez ma route ; Et vous serez servis au gré de vos desirs. Dites-moi votre goût ; ordonnez vos plaisirs.

Qui, mieux que moi, peut vous le dire ? N’est-ce pas moi qui les inspire ?

Or sus, pour commencer, tout d’abord je conclus Que la meilleure Piéce est où l’on rit le plus. Pour moi, la plus joyeuse est celle où je me livre. Du reste, Serviteur ; je m’ennuie en entrant ; Et fut-elle un chef-d’œuvre, & propre à faire un livre, Malgré moi, ventrebleu, je bâille, en admirant.

Oui, j’aimerois assez une Piéce égayée.

En un mot, j’aime à rire à gorge déployée.

Est-ce qu’on rit encore ?

Est-ce qu’on ne rit plus ? Vous me la donnez belle ! Et, par quelle avanture…

La joie est tombée en route.

Et le Bon-Sens aussi. Je m’en moque. Au surplus, Je veux rire ; ou, sambleu ! je prendrai ma revanche. Monsieur l’Ordonnateur, adieu, jusqu’à Dimanche.

Et d’un public.

Eh bien ? Celui-là par hazard N’est-il point à vous ?

Non : je n’y prends point de part.

Ainsi du reste. (Au critique.) À vous, caustique impitoyable.

Dites-nous votre avis. Que trouvez-vous de bon ?

Rien.

Rien !

Oui, rien de bon, ni même de passable.

Vous ne louez donc jamais ?

Non ; Je n’en eus de mes jours la sotte complaisance.

Quoi, Vous n’approuvez rien ?

Je n’ai jamais été Réduit à cette extrémité ! Et pour n’y pas tomber, je blâme tout d’avance. Le titre de l’Ouvrage, & le nom de l’Auteur Suffisent pour cela, quand on est connoisseur. C’est le Bon-Sens qui fait que jamais je ne loue.

Moi ? Soyez assuré que je vous désavoue. Je n’approuvai jamais cette extrême rigueur Que l’on exerce, autant par air, que par humeur.

Mais au contraire, je me prête ; En faveur des beautés, je fais grace aux défauts. Trop de délicatesse est souvent indiscrette. Un dégoût général désigne un esprit faux. Qui n’est jamais content, n’est pas digne de l’être. Tel épluche un ouvrage, en croyant s’y connoître ; Et trouve des défauts par-tout, Qui ne sont bien souvent que dans son propre goût.

Ah ! Vous êtes trop bon.

Et vous, trop intraitable. Je n’ai rien à vous demander.

Cependant je puis vous aider À donner un spectacle un peu moins détestable. Je connois le public. Il est malin, cruel ; Il aime à voir la bile avec le fiel. Quittez tout autre goût ; embrassez la Critique ; Armez-vous de ses traits ; devenez satyrique. Ce genre a trouvé du crédit ; On l’a rendu facile : Il y faut moins d’esprit.

La Critique, autrefois moins âpre & moins amere, Instruisoit les auteurs, sçavoit les redresser ; Comme on voit une tendre mere Corriger des enfans qu’elle craint de blesser. Alors, elle pouvoit briller sur le Théâtre : Mais son utilité n’a pas duré long-tems ;

Ce n’est plus aujourd’hui qu’une affreuse marâtre, Qui dès le berceau même étouffe ses enfans.

Vous voulez supprimer le plaisir de médire ?

Qu’importe que l’on nuise aussitôt qu’on fait rire ? Tombez sur ce peuple d’Auteurs À qui l’appas du gain & sa fainéantise Font apporter ici sottise sur sottise, Dont ils sçavent trop bien empaumer les Acteurs : Aides-les à se faire une guerre cruelle ; Empoisonnez encore leur haine mutuelle, Et la rage qu’ils ont à s’entre-déchirer ; N’épargnez à pas un la plus forte satyre ; Fût-ce même Apollon. Le Public aime à rire De ceux que tous les jours on lui voit admirer.

En suivant votre avis…

Vous ne pouvez mieux faire.

Je serai donc sûr de vous plaire ?

Point du tout. Quant à moi, ce que je vous en dis, C’est pour votre profit. Jamais je n’applaudis.

Cette guerre d’Auteurs aurait bien son mérite.

Vous mocquez-vous des spectateurs ? Quoi ? Nous aurons toujours des bisbilles d’Auteurs ? Ces sujets sont trop bas. Le Public vous en quitte, Génie ; élevez-vous à des objets plus grands. Prenez le ton Philosophique ; Ajustez la Métaphisique À l’usage du sexe & des honnêtes gens ; Pour la mettre à portée, ôtez-lui les échasses : Mais ne lui donnez pas des allures trop basses ; Ayez le badinage abstrait & clair obscur, Toujours enveloppé d’un tendre crépuscule. Faites-vous deviner, vous plairez à coup sûr. Ayez pour votre langue un peu moins de scrupule ; Osez-en disposer comme de votre bien : Pour dire ce qu’on veut, c’est l’unique moyen. D’heureuses libertés sont bien récompensées. Soyez manieré dans vos réflexions ;

Et toujours imprévû dans vos expressions. Agencez votre style à l’air de vos pensées.

Ah ! Miracle !

Monsieur entend apparemment Ce jargon-là tout couramment ?

J’imagine l’entendre, ou du moins je l’admire.

Hé ! Mais rien n’est plus clair. Je ne pourrois mieux dire. (Au Bon-Sens) Oh ! Vous haussez les épaules à tout ce que l’on dit. Ce langage n’est pas le vôtre : C’est celui de l’esprit. Quiconque en parle un autre ; Encanaille à la fois sa langue & son esprit.

Donnerons-nous encor dans ce tatillonnage ?

La nouveauté du genre a d’abord ébloui ; Mais le charme est évanoui. La raison a repris son ancien langage ; Et c’est celui de vos ayeux : Il doit être pour vous aussi bon que pour eux.

J’en appelle.

À qui donc ?

Au Bon-Sens.

C’est lui-même. Qui vient de décider.

Votre erreur est extrême. Je m’y connois : ce n’est plus lui. Ismène ouvre ce soir, son cercle Académique. On doit en sa faveur y relire aujourd’hui Une Piéce d’un goût Métaphysi-comique ; C’est de l’esprit tout pur, passé par l’alambic, Trop fin pour le goût du public ; Le Bon-sens ; mais je dis le Bon-Sens véritable.

Vous verrez que nous sommes deux.

Autant que de Publics ; cela n’est pas douteux.

Il y fera, vous dis-je, & ce Juge équitable Approuvera mon goût, & me rendra raison De l’accueil si bourgeois qu’on me fait en son nom.

La bonne connoisseuse !

Allez, ma chere amie ; J’aurai soin de me rendre à votre Académie.

Pour moi, l’on satisfait aisément mes désirs. Je suis de tous les goûts & de tous les plaisirs. J’ai pour tous les Auteurs une estime infinie : Je ne sifflai jamais aucun d’eux de ma vie. Tout homme qui s’adonne à divertir autrui, Mérite que l’on ait un peu d’égard pour lui. Aussi malgré ma femme, & ses façons maussades ; J’en ai toujours sans vanité Chez moi deux ou trois accolades, À l’heure du dîner, pour leur commodité, Mon Cuisinier fait des merveilles. Ces Messieurs, à leur tour, enchantent nos oreilles. Ainsi…

De vos avis on se passera bien. Quiconque admire tout, ne se connoît à rien.

Je viens tard ; excusez. Je me sauve au plus vîte. (À la Folie.) Déesse, vous voilà ! je vous en félicite. Je vous trouve par tout ou l’on trouve quelqu’un. (Montrant le Bon-Sens.) Quel est ce visage importun ? Je n’ai vû sa figure en aucun lieu du monde. Cela sent son Poëte une lieue à sa ronde.

C’est toute une autre espece, un Estre de raison.

Avez qui vous n’aurez jamais de liaison.

Qu’on nomme ?

Le Bon-Sens.

Oui, je me le rappelle.

C’est du plus loin.

Quelle nouvelle ? Hé bien ? Qu’a-t-on conclu ?

Rien encore entre nous.

Qu’attend-on ?

Votre avis.

Soit.

D’abord, aimez-vous ?…

Beaucoup.

La Comédie ?

Oui, quand elle est meublée.

Qui vous la fait aimer ?

Le monde & l’assemblée.

Mais…

Le monde se cherche, & je le cherche aussi.

C’est là tout ce qui peut vous attirer ici ?

Oui, l’affluence est tout ce qui m’est nécessaire. Je jette, en arrivant, un coup d’œil circulaire. Nous ne valons qu’autant que nous nous faisons voir, Si quelque femme d’importance, Fiere d’être à la Cour un peu sur le trottoir, Veut éluder ma révérence, Je me fais un plaisir d’abaisser son orgueil Jusqu’à me saluer : Je fais la guerre à l’œil, Je le tiens en arrêt, & je m’opiniâtre Tant, qu’au milieu d’un Acte enfin l’on m’apperçoit. Je me leve, on me rend le salut qu’on reçoit ; Cela fait un coup de théâtre.

Et la Piéce ?

Elle va son train, & moi, le mien.

Sans qu’elle vous occupe en rien ? Car vous n’êtes pas homme à prendre la fatigue D’entrer dans les détails, & d’en suivre l’intrigue.

L’intrigue ! Ah ! par sambleu, l’Auteur peut arranger La sienne pour le mieux. J’ai la mienne à songer. Avant qu’on soit au fait des nouvelles courantes, Que l’on ait décliné vingt femmes différentes, À qui, de loge en loge, on va faire sa cour, Et qu’on ait au foyer été faire son tour, La Piéce est aux abois ; le dernier Acte expire.

Et vous jugez alors ?…

Définitivement.

Mais encor, que pouvez-vous dire ?

Ma décision roule alternativement Sur ces deux mots…

Qui sont ?

Divin, ou détestable, Et souvent le dernier est le plus véritable.

Ah ! Je vous reconnois pour être d’un Pays, Où d’abord on sçait tout, sans avoir rien appris.

Enfin, les spectacles que j’aime, Sont ceux où la presse est extrême.

Pour l’attirer ici, sçavez-vous un moyen ?

Parbleu, rien n’est plus simple.

Hé bien ?

Les nouveautés sont toujours belles. Sans vous embarrasser du choix,

Ne nous donnez jamais que des Piéces nouvelles ; Affichez-les d’abord pour la derniere fois ; Prenez-double, rendez vos plaisirs impayables ; Exceptez le Parterre. Il pourroit au surplus Vous envoyer à tous les diables. C’est, du reste, à quoi je conclus.

Voilà bien des Publics qui passent en revûe. Vous voyez qu’à la Ville aussi bien qu’à la Cour, Vous n’étrennerez pas, si cela continue.

Peut-être que j’aurai mon tour.

Passons à vous, Monsieur.

Moi, sur cette matiere Je n’ai qu’un faible usage, & fort peu de lumiere. Je pourrois me tromper.

C’en est le pis-aller. Cela ne doit jamais empêcher de parler. Comment ? Vous rougissez ?

J’ai lieu d’être timide.

On pense mal des gens qui n’osent dire un mot.

Souvent il n’en faut qu’un pour passer pour un sot.

Bon, bon, dites toujours.

Jamais je ne décide.

Peut-on s’en empêcher ?

J’écoute ce qu’on dit ; Et je tâche au surplus de la mettre à profit.

Cet homme, par hasard, seroit-il raisonnable ? J’aime sa retenue, & sa timidité. Quand on compte si peu sur sa capacité, On ne dit jamais rien qui ne soit convenable.

Je vais, puisque vous l’exigez, Dire à peu près ce que je pense, Mais ce sera sans conséquence. Ce ne sont que des préjugés.

Sur le théâtre, enfin, que faut-il vous produire ?

Je cherche à m’amuser ; encor plus à m’instruire.

À s’instruire ! cet homme est de mauvaise foi.

La vrai, le naturel ont des charmes pour moi. Renvoyez aux Forains ces folles rapsodies, Que l’on veut bien nommer du nom de comédies, Qu’on ne voit qu’une fois, que jamais on ne lit, Où l’esprit & le cœur ne font aucun profit. Quoi ? nous aurons toujours des farces surchargées ? Une intrigue cousue à des Scènes brochées ? Des suppositions, des caractéres faux, Absurdes, indécens, chargés outre mesure ; Des portraits inventés, dont jamais la nature N’a fourni les originaux ? Hé quoi ? Dans le siécle où nous sommes, Quelle nécessité d’imaginer des hommes ! De pousser leur folie au suprême degré ! C’est assez des travers que chacun d’eux se donne. Peignez les tels qu’ils sont. Un ridicule outré Fait rire, & cependant ne corrige personne. Je m’explique peut-être avec témérité. Bien d’autres cependant osent penser de même, Toutefois je n’en tire aucune autorité. À vos décisions, je soumets mon systême.

Ah ! Je le reconnois à ce discours sensé. Le voilà ce public que j’avois annoncé, À qui par préférence, il faut cherche à plaire.

Que ne m’est-il permis d’y borner tous mes soins !

Lui ? C’est un franc Visionnaire, Et, de tous les Publics, celui qui vaut le moins ; Car il est sérieux. Avec la multitude On ne gagne souvent que de l’incertitude. Mais j’ai pitié de vous. Je serai votre appui. Laissez-moi sur la scène un souverain empire ; Sur-tout que le Bon-sens pour jamais se retire : Je ne veux rien avoir à débattre avec lui. À ce prix, j’entreprends d’entretenir Thalie, Et Melpomène encor, par-dessus le marché.

Je ne puis. Au Bon-sens je suis trop attaché. Mais souffre qu’avec lui je vous réconcilie. Cet accord vous convient, & feroit mon bonheur.

Qui, moi ? Que je m’unisse avec un raisonneur. Qui s’oppose sans cesse à mon heureux délire, Dont le but est d’apprendre à se passer de rire ? Un pédant, dont le front toujours chargé d’ennui, Écarte le plaisir qui vient s’offrir à lui ? La fléau de tous ceux qui deviennent sa proye, Qui dispense à regret, & mesure la joye Que je répands à pleines mains ; Ce ridicule accord déplairoit aux humains.

Vous vous corrigerez tous les deux l’un par l’autre.

Entre nous, en un mot, il faut se déclarer.

Je n’oserois vous séparer. Son secours m’est utile, & j’ai besoin du vôtre.

Hé bien ? Éprouve donc sa persécution, Insensé ; je te livre à sa direction. Bientôt tes Spectateurs aussi froids que des ombres, Encor plus ennuyés que les Mânes plaintifs, Épars sur les rivages sombres, Rappelleront ici les plaisirs fugitifs : J’aurai conduit ailleurs leur folâtre cohorte. À commencer dès aujourd’hui, Ce lieu va devenir le temple de l’ennui. Tu finiras par mettre écriteau sur la porte.

Cette prédiction pourrait bien s’accomplir. Je crains qu’elle aille s’établir…

Laisser, laissez aller cette folle immortelle : On peut ici se passer d’elle. Vous ne manquerez pas de prodiges nouveaux. Plus d’un vrai nourrisson des filles de mémoire Pour quelque tems encore assurent votre gloire. Si ce n’est pas assez, ils auront des rivaux. J’en sçais qui n’ont besoin que d’un peu plus d’audace ; Et je vais les encourager.

Je suis dépourvû. Que faut-il que je fasse ? La Folie en tous tems, est bonne à ménager.

Déesse, vous voyez mon embarras extrême.

Oui, le Public n’est pas d’accord avec lui-même.

J’ai reçu vingt avis tous différens entr’eux : Un seul m’a paru bon ; mais il est dangereux.

Il faut pourtant le suivre.

Où prendrez-vous des piéces ?

Le Bon-Sens t’a promis ses soins officieux.

Oui, mais en attendant l’effet de ses promesses, Je n’ai rien à donner.

Eh bien ? Faute de mieux, Prends cette comédie. (Lui présentant un manuscrit.)

Est-ce une bonne aubeine ?

C’est l’essai d’un auteur que je connois à peine.

Tant pis.

Au bas du Pinde on m’a fait ce présent.

Si c’en est un.

Peut-être. Et je n’ose à présent Jurer de rien, en fait d’ouvrage, Le Public qu’on prévient, refuse son suffrage. Entre-nous, celui-ci me paroît hasardeux. Je ne sçai : j’y voudrois une fable mieux faite, Un peu plus de comique, & l’intrigue plus nette.

Allons, prenons toujours ; les tems sont malheureux.

Fin du Prologue.

Personnages

LÉONORE.

DAMON, amant de Léonore.

GERONTE, oncle de Léonore.

ORPHISE, femme de Geronte.

FRONTIN, valet de Damon.

NÉRINE, suivante de Léonore.

La Scene est dans une Maison de campagne de Geronte.

Acte I

Ton Maître & ma Maîtresse auroient bien dû s’aimer. C’est lui…

C’est elle…

Quoi ?

Qui devoit l’enflammer.

Léonore a toujours une mélancolie Qui lui fait bien du tort. L’amour suit la folie. On veut qu’une Maîtresse ait l’air vif, semillant ; Un peu moins de bon sens, un peu plus de brillant.

Un fou cherche une folle, & la trouve de reste. L’état de Léonore est cruel & funeste. Frontin, toute sa vie, est…

Défiez-vous-en ; L’histoire d’une femme est toujours un roman.

Oui. Le sien commença par un sot mariage. Ce ne fut point l’amour qui la mit en ménage ; Et jamais on n’en eut un dépit plus mortel. Il fallut obéir, & marcher à l’Autel : Mais, en sortant du temple, un jeune téméraire, À qui, sans le sçavoir, elle avoit trop sçu plaire, Furieux de la perdre, attaqua son époux, L’obligea de se battre, & tomba sous ses coups. Pour dérober sa tête à l’injuste poursuite D’un ennemi puissant, cet époux prit la fuite. Léonore aussi-tôt saisit sa liberté ; Et s’enfuit en secret dans un Cloître écarté, Sous ce nom inconnu, qu’elle conserve encore. Que ne feroit-on pas pour fuir ce qu’on abhorre ? Sa mere, mais trop tard, en mourut de regret. Geronte apprit enfin notre asile secret, Et vint nous apporter…

Un brevet de veuvage ?

Oui. Nous vîmes la fin d’un si long esclavage. Cet oncle généreux nous retira chez lui.

Mais je ne vois point là tant de sujet d’ennui ; Car Léonore est veuve, & dans le plus bel âge.

Douze ans d’absence ont mis tous ses biens au pillage : C’est pour les recueillir, ou du moins leurs débris, Que Geronte est allé faire un tour à Paris. S’il ne réussit pas dans ses justes poursuites, Vois l’état malheureux où nous serons réduites. Geronte a pour sa niéce une tendre amitié ; Mais tu sçais qu’on ne peut vivre avec sa moitié. Il le faudra, peut-être. Est-il enfer plus rude, Que d’être à la merci d’une maudite prude, Toujours contente d’elle, & jamais du prochain ; Dont la vertu bruyante insulte au genre humain ? Joins à l’humeur d’Orphise un sujet infaillible, Qui la rendra pour nous encore plus terrible : Elle a, d’un premier lit, une fille à pourvoir.

Ceci m’ouvre l’esprit ; & je crois entrevoir… Que je n’étois qu’un sot… Oui.

Cela peut bien être.

Je crois que Léonore arrête ici mon Maître ; Mais qu’à cause d’Orphise il tient ses feux secrets. Quand Damon acheta cette Terre ici près, Tu sçais que le château n’étoit pas praticable ; Et qu’il étoit besoin pour le rendre habitable…

Oui, je sçais qu’il fallut le faire rétablir.

Geronte, en attendant, s’en vint nous accueillir ; Et, comme un bon voisin, nous offrir un azile. Nous vînmes donc chez lui. Mais notre domicile Est depuis quelque tems en état d’y loger : Mon Maître cependant paroît n’y pas songer.

Ta remarque est juste. Oui… Mais la fille d’Orphise…

Julie ? Ah ! si mon maître en avoit l’âme éprise, Son amour oseroit paroître à découvert. Léonore est trop fiere ; & sa fierté nous perd.

Les femmes ne sont pas tout ce qu’elles paroissent. J’en aurai le cœur net.

Les femmes se connoissent.

Léonore m’appelle. Adieu. Cela suffit. Je m’en vais travailler sur ce que tu m’as dit.

Tout ce que ma mémoire à présent me rappelle, Me confirme encor plus cette heureuse nouvelle.

Vous m’avez appelée.

Oui. Je voulois sortir. Mais de la part d’Orphise on vient de m’avertir Qu’elle veut me parler ; ainsi je vais l’attendre. Pour toi, l’on ne sçait plus désormais où te prendre. Tu sembles te lasser de l’état où je suis ; Et pourtant je m’en plains tout le moins que je puis.

J’étois avec Frontin, puisqu’il faut vous le dire : Je lui parlois de vous.

Je sçais ce qui l’attire.

Nous disions que Damon auroit dû vous aimer : Il a pourtant bien fait de ne pas s’enflammer.

Tu n’es pas raisonnable.

Il seroit trop à plaindre.

Va, ce malheur pour lui ne fut jamais à craindre. Tu m’assurois pourtant…

Oui, je croyois d’abord Que Damon vous aimoit, Madame, j’avois tort.

J’y prends peu d’intérêt. Mais sur quelle assurance Accuses-tu Damon de tant d’indifférence ?

Si l’on aimoit encore, ainsi que Céladon, Peut-être je pourrois en soupçonner Damon. Mais de pareils amans ne sont plus qu’en idée. À présent une intrigue est bientôt décidée : On ne se donne plus le tems d’être enchaîné : L’amour prend son essor aussi-tôt qu’il est né. Dès qu’on aime, on en fait un récit infidele ; On exagere un feu qui n’est qu’une étincelle ; Pour mieux en assurer l’objet de son amour, Un amant en instruit & la Ville & la Cour. La sotte vanité conduit tout le mystere ; Et la fatuité l’empêche de se taire. Si Damon vous aimoit, il en eût fait l’aveu. Ainsi nous nous trompions… Cela vous fâche un peu ?

Vous vous émancipez. M’avez-vous reconnue Pour être, en ma faveur, follement prévenue ?

Ainsi vous croyez donc mon discours conséquent. Non, ma chere Maîtresse, il est extravagant, Insoutenable.

En quoi ?

C’est que Damon vous aime.

Mais accorde-toi donc, Nérine, avec toi-même.

Un tiers voit mieux que ceux qui sont dans l’embarras.

Tu viens de me prouver…

Que Damon n’avoit pas Les défauts des amans qu’en ce siècle on voit naître. Quoi ? parce que l’on n’est ni fat, ni petit-maître, On ne peut vous aimer ? L’obstacle est imprévu.

Par où peux-tu juger…

Par tout ce que j’ai vû.

Mais encore, quoi donc ?

Premierement, vos charmes.

Je n’ai jamais compté sur de si foibles armes.

J’ai démêlé, vous dis-je, à travers ses respects, Des soupirs étouffés, des regards indirects, Un silence pénible, autant qu’involontaire, Des desirs, des égards, du trouble, du mystere, Un intérêt secret, un soin particulier. Un homme indifférent est bien plus familier. Ce sont-là mes garans. Tout cela fait en somme De l’amour ; &, de plus, un amant honnête-homme. J’ai vû bien plus encore.

Achève ; dis-moi tout.

Que cet amant seroit assez de votre goût.

Ah ! c’est trop voir. Finis ; je ne veux plus t’entendre. Je te défends… Hélas ! que puis-je lui défendre ? Quoi ! de foibles attraits flétris par les douleurs, Ces yeux accoutumés à pleurer mes malheurs, Pourroient causer encore une foiblesse ?

Et sur-tout à l’objet pour qui l’amour vous blesse ? Car il faut vous aider.

Nérine, tu me perds.

De quoi m’accusez-vous ? Croyez que je vous sers.

Léonore & Damon sont formés l’un pour l’autre. C’est moi qui vous apprends sa défaite & la vôtre. L’hymen peut réparer les maux qu’il vous a faits. Il forme quelquefois des liens pleins d’attraits. Quand on dépend de soi, pour soi l’on se marie.

Ne me rappelle plus le malheur de ma vie, Ni les égaremens d’un âge sans raison. À peine j’achevois ma premiere saison, On me tira du Cloître ; & j’entrai dans le monde, Avec les préjugés dont la jeunesse abonde. Une mere absolue, abusant de ses droits, Avoit promis ma main, sans consulter mon choix. Je me prévins d’abord. Mon dépit fut extrême. Je croyois qu’on devoit m’obtenir de moi-même. Je croyois mériter du moins quelques soupirs : Mais, loin de s’abaisser à flatter mes desirs, On ne m’honora pas d’une seule entrevue. Je fus au temple ; & là, sans détourner la vûe, Victime dévouée au cruel intérêt, On me fit malgré moi prononcer mon arrêt. Quel hymen ! Ou plutôt quelle union fatale ! L’aversion, sans doute, entre nous fut égale. En sortant de l’autel, Sainflore disparut. Moi-même je m’enfuis ; & mon époux mourut.

Je crois, si mon époux n’eût pas perdu la vie, Que sans doute l’hymen, mon devoir, & le tems, Auroient mis dans mon cœur de plus doux sentimens.

En tout cas, par bonheur, il est en l’autre monde.

Pour vous montrer sur quoi mon préjugé se fonde, Au sujet de Damon, il faut vous expliquer Ce que m’a dit Frontin. Il m’a fait remarquer Que Damon s’accoutume à la maison d’Orphise.

Peut-être que sa fille…

Eh ! souffrez qu’on vous dise… Mais on vient.

C’est, sans doute, Orphise que j’attends !

Le diable qui l’amene a bien mal pris son tems.

Vous pouvez demeurer. Vous avez quelqu’adresse ; J’aurai besoin de vous, & de votre Maîtresse. (à Léonore.) Madame, vous sçavez qu’autant que je le puis, Je me fais un devoir d’adoucir vos ennuis. Entre ma fille & vous tout mon cœur se partage. J’espere que Geronte en fera davantage ; Qu’il vous fera rentrer dans vos biens usurpés. Si par malheur enfin ses soins étoient trompés,

Vous deviendrez, Madame, une seconde fille, Que la fortune aura mise dans ma famille ; Et vos plus grands malheurs m’attacheront à vous.

Que diantre signifie un exorde si doux ?

Madame…

Je prévois ce que vous m’allez dire.

Ma reconnoissance…

Est telle que je désire.

De grace…

Épargnez-vous de vains remercimens. C’est tout ce que je crains quand j’oblige les gens.

Souffrez…

Je viens d’apprendre un départ qui m’afflige. Damon va nous quitter. Et c’est ce qui m’oblige À vous venir prier d’empêcher son départ.

Pour vos moindres desirs il aura plus d’égard.

N’importe. Je voudrois, sans être compromise, Que vous employassiez ici votre entremise.

Madame, sur Damon, ai-je assez de crédit ?…

Assez, pour l’amener au point dont il s’agit. J’ai des desseins secrets qu’il faut que je vous dise.

Je le crois honnête homme.

Oh ! je n’en doute pas. Le mystere a pour lui de furieux appas. Je m’y perds comme vous. Depuis qu’il nous fréquente, Il est d’une réserve incivile & piquante.

En quoi, Madame ?

En tout. En voici quelques traits. Il est homme de guerre, & n’en parle jamais.

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