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LA FABLE
DES
ABEILLES,
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A Fables des ABeilles a fait tant de bruit en Angleterre, que nous avons cru faire plaiſir aux Lecteurs de-deçà la Mer, de les mettre en état de juger par eux-mêmes de la nature de ce Livre. Les uns l’ont accusé de détruire les principes de la Morale, & même de ſapper les fondemens de notre Sainte Religion. D’autres cependant, qui ne jugent du but d’un Ouvrage que par les conſéquences qui en découlent néceſſairement, ou par les aveux & les déclarations de l’Auteur, ont jugé plus favorablement de celui ci ; & nous nous rangeons volontiers de l’avis de Perſonnes ſi judicieuses. Nous croïons avec eux, que Mr. Mandeville dans la Fable des Abeilles, dans ſon Commentaire, & dans ſes Dialogues, n’a eu pour but que de tourner en ridicule les vices & les extravagances des Hommes, & de relever les défauts des diverſes Perſonnes qui composent la Société, des Miniſtres d’État, des Prélats, des Ordres Religieux, des Juges, des Marchands, des Gens de Guerre, des Médecins &c. Il cenſure agréablement, dans toutes les occaſions, l’éducation moderne, & badine fort judicieusement ſur le Point-d’honneur. Partout il cherche à humilier l’Homme, & à diſſiper les préjugés orgueilleux que ſon amour-propre lui ſuggère. C’est ainsi que s’exprime ſur cet article le judicieux
Auteur de la Bibliothèque Raiſonnée. Et plus bas, il ajoute :
En général nous avons cru cet Ouvrage très propre à developper les ſecrets principes qui font agir les Hommes, & à faire connoître leur cœur.
Au reſte, ce qui a principalement attiré un ſi grand nombre d’Antagoniſtes à Mr. Mandeville, c’est qu’il a paru à pluſieurs Perſonnes, qu’il vouloit faire l’apologie de la Corruption des Hommes, & plaider la cauſe de certaines Pratiques mauvaiſes qui ne ſont que trop généralement répandues dans le Monde. Mais il nous a paru au contraire, auſſi bien qu’à quantité de Perſonnes de ſens, que, dans tous ces endroits qui ont ſi fort révolté, ſon unique deſſein a été de tourner en ridicule ces Coutumes & ces Vices, bien loin de les défendre & de les autoriſer. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire avec impartialité ce que l’Auteur dit du Luxe, des Courtiſanes, de l’Avarice, de la Prodigalité, du Vol, de l’Ivrognerie, du faux Point-d’honneur, des Duels, du Courage, de la vaine Parure, des Femmes, des Écoles de Charité.
Nous avouons que ſi, détachant quelques endroits de ces articles, on les examinoit indépendamment de ce qui précède de ce qui ſuit, on ne ſauroit s’appercevoir ſi l’Auteur parle ſérieusement, ou s’il veut badiner. Mais n’est-ce point-là le cas de tous les Ouvrages Ironiques ? Et pour qu’ils ſoient envisagés & lus comme tels, ne ſuffit-il pas que pour l’ordinaire l’Auteur s’exprime de manière à convaincre des Lecteurs dépréoccupés qu’il parle ironiquement ? Or il nous semble que Mr. Mandeville avoit aſſez bien ſuivi cette règle, pour qu’on ne prit point le change. C’est à quoi les Cenſeurs n’ont pas fait aſſez . De-là viennent les différens jugemens qu’on a porté des mêmes choſes. Les uns, par exemple, ont aſſuré qu’il plaidoit la cauſe de l’Envie, tandis que d’autres ont trouvé
Nous ne comprenons pas même comment on a pu ſe tromper ſur la manière d’écrire de cet Auteur. Il dit lui-même qu’il a écrit ironiquement. Pourquoi, je vous prie, ne l’en croirons nous pas ? Qui doit mieux ſavoir que lui dans quel genre il a écrit ? Il aſſure en termes formels, qu’en ſoutenant la néceſſité des Duels, il parle ironiquement. Il fait la même déclaration ſur toutes les propoſitions pareilles qui se trouvent dans ſon Livre. Puis donc qu’il nous a lui-même apris qu’il ne parloit pas ſérieusement ſur ces divers articles dont on ſe plaint, la justice & le bon ſens demandent également qu’on les liſe & qu’on les enviſage comme ironiques.
Enfin, il n’est pas naturel de faire tomber un Auteur en contradiction avec lui-même : c’est cependant ce que font ceux qui ſuppoſent que Mr. Mandeville parle ſérieusement, lorsqu’il ſoutient les étranges paradoxes dont on lui fait un crime. En effet, dans un Ouvrage qu’il a publié quelques années après celui dont nous donnons la traduction, il enſeigne expreſſement que la Vertu eſt plus propre que le Vice pour procurer le bonheur général de la Société : maxime qui paroît directement oppoſée à la doctrine de la Fable, dans laquelle il ſemble que l’Auteur veut prouver qu’une Société ne ſauroit fleurir s’il n’y règne de grands vices. Pour ſauver cette contradiction apparente, nous diſons que Mr. Mandeville badine dans la Fable, où l’ironie ſaute aux yeux en tant d’endroits, & qu’il parle ſérieusement dans ſes Recherches. Nous finiſſons cet article par ces paroles du ſavant Auteur de la Bibliothèque que nous avons déjà pluſieurs fois citée. Cet Ouvrage, dit-il,
Quoique Mr. Mandeville n’eût ſans-doute pas ſouſcrit à toutes les parties de ce jugement, il n’a pas diſſimulé que fon Livre ne convenoit qu’aux Perſonnes du caractère dont parle l’habile Journaliste. Dans plusieurs endroits il déclare qu’il n’écrit point pour la Foule, mais uniquement pour ceux qui ſavent penſer & réfléchir. Il y a cependant apparence que par cette déclaration, il n’a pas cru diminuer le nombre de ſes Letteurs : l’Homme lui étoit trop bien connu, pour ignorer que chacun ſe croit bien partagé du côté du bon-ſens & de la capacité de réfléchir. Diſons un mot de Mr. Mandeville, & de ſes Ouvrages.
Mr. Mandeville étoit né à Dort en Hollande, & avoit étudié la Médecine, qu’il alla profeſſer à Londres. Il y compoſa quelques Ouvrages. La Fable, & les Recherches dont nous avons parlé dans cet Avertiſſement, ne ſont pas les ſeuls par lesquels il s’eſt fait connoître. On a encore de lui des Remarques Critiques ſur le Livre du Dr. Berkeley, ſous le titre de Lettre à Dion à l’occaſion de ſon Livre intitulé Alcyphron ou le Petit Philosophe ; & un Ouvrage, qui eſt traduit déjà depuis quelques années en François, dont le titre eſt, Penſées Libres ſur la Religion & ſur le Bonheur de la Nation.
Mais de tous ces Ouvrages, & de quelques autres moins conſidérables publiés par le même Auteur, il n’en eſt aucun qui ait fait plus de bruit que la Fable des Abeilles. Ce n’étoit dans ſon origine qu’un Poëme d’environ quatre-cens vers, qui parut en feuille volante en 1706. Comme quelques Perfonnes y avoient donné un mauvais tour, l’Auteur y ajouta des remarques, qui, deſtinées à étendre & à confirmer les idées dont on avoit d’abord été révolté, ne ſervirent qu’à lui attirer de nouveaux Adverſaires. Ce Commentaire joint à la Fable parut en 1714. En 1723 il donna une ſeconde Édition de cet Ouvrage, qu’il avoit conſidérablement augmenté. Enfin il y ajouta ſix Dialogues en 1729, & en 1732 parut la ſixième Édition de cette Fable & de fon Commentaire, ſur laquelle cette Traduction a été faite.
Dialogue II
DIALOGUE II.
HORACE & CLEOMENE.
HORACE.
A converſation que nous eûmes hièr enſemble, a fait beaucoup d’impreſſion ſur moi. Vous avez dit pluſieurs choſes très-amuſantes. Il y en a même quelques-unes qui ne s’eſſaceront pas aisément de ma mémoire. Je ne me fouviens pas d’avoir jamais ruminé autant ſur aucun ſujet, que j’ai fait ſur notre entretien de hièr au foir. Il m’a presque occupé tout entier depuis que nous nous ſommes ſéparés.
. Pour faire cet examen avec fidélité, il faut & plus de peine, & plus d’exactitude qu’on ne ſe l’imagine ordinairement. Quand je vous demandai hièr dans quels endroits & parmi quelle forte de gens, il falloit chercher ceux qui, felon vous, agiſſoient par des principes de Vertu, vous en nommâtes une claſſe. J’y trouvai eſſectivement des Perſonnes d’un caractère très-aimable, mais qui malgré cela avoient leurs défauts & leurs imperfections. Si, laiſſant ces foibleſſes, on choifit les meilleures qualités entre les diverſes bonnes qu’on remarque dans pluſieurs d’entr’eux, je crois qu’on pourroit en faire un très-beau tableau.
. Si on le finiſſoit bien à tous égards, ce ſeroit un grand chef-d’œuvre.
. Aufſi ne l’entreprendrai-je point : mais il ne me ſemble pas fort difficile d’en tracer un léger craïon, qui ſurpaſſeroit même la Nature, & qui ſeroit un modèle plus accompli qu’aucun de ceux qui exiſtent réellement. J’ai deſſein d’eſſaïer, l’idée même m’y anime par ſa beauté. Quels charmes ne trouveroit-on pas dans le portrait d’un Gentilhomme accompli ? Combien n’est pas raviſſante la figure que fait une Perſonne de haute naiſſance, qui poſſede de grandes richeſſes, & qui a reçu de la Nature une grande meſure de dons, lors du-moins qu’une perſonne ſi privilégiée connoit le monde, & qu’elle a une belle éducation ?
. Je vous proteſte que je le penſe ainſi ; mais je ne ſai ſi vous badinez, ou ſi vous parlez ſérieuſement.
. Combien n’eſt pas épais le voile ſous lequel ce Gentilhomme cache ſes plus grandes imperfections ! Quoiqu’il faſſe de l’argent ſon idole, & que dans le fond du cœur il ſoit très-avare, il veut cependant paroître libéral, & faire briller beaucoup de générofité dans toutes ses actions extérieures.
. C’eſt en cela que vous vous trompez, & je ne puis vous paſſer ce trait.
. De quoi s’agit-il ?
. Je vois votre but ; c’eſt de me donner la Caricatura d’un Seigneur, ſous prétexte de faire ſon portrait au naturel.
. Vous me faites tort, je n’ai pas un tel deſſein.
. Mais pourquoi la Nature Humaine ne pourroit-elle jamais être bonne ? Au lieu de pallier ſes défauts, vous y en ajoutez ſans avoir la moindre apparence de raiſon. Quand des actions paroiſſent bonnes à tous égards, ſur quel fondement les ſoupçonnez-vous mauvaiſes ? Par quel moïen avez vous découvert des imperfections, & des défauts cachés dans les plus profondes ténèbres ? Se peut-il que vous ſachiez qu’une Perſonne eſt avare dans le fond du cœur, & qu’elle fait de l’argent ſon idole, tandis que vous avouez vous-même qu’elle ne laiſſe paroître aucun ſymptôme de cette infame paſſion, & qu’elle fait briller dans toutes les actions une éclatante généroſité ? Y a-t-il rien de plus abſurde ?
. Je n’ai point fait de pareil ſuppoſitions. Dans tout ce que j’ai dit, je me fuis uniquement proposé de faire remarquer que le bon-ſens, & les belles manières peuvent ſeules, & ſans aucune autre qualité, cacher aux yeux du Public toutes les fragilités & toutes les infirmités naturelles, dont on peut ſe ſentir intérieurement coupable. Je vous proteſte que je n’ai point eu d’autre vue. Cependant vos queſtions ſont fort à propos ; & puiſque vous les avez propoſées, je vous parlerai à cœur ouvert,
D’abord je vous dirai quel eſt mon but dans la deſcription que je vai faire. Je me propoſe de vous faire voir qu’un Edifice très-ſuperbe peut être élevé ſur un mauvais fondement. Vous me comprendrez mieux dans l’inſtant.
. Mais comment ſavez-vous que le fondement qui ſoutient l’Edifice eſt pourri, puiſqu’il vous eſt entièrement caché ?
. Aïez patience, & je vous pro- mets de ne rien avancer dont vous ne conveniez vous-même.
. Rempliſſez exactement cette promeſſe. Je n’exige pas autre chose de vous. Dites à préſent tout ce que vous voudrez.
. Le véritable objet de la Vanité, ou de la Vaine Gloire, eſt l’opinion des autres Hommes, Le plus vaſte déſir qu’un Homme vain au ſuprême degré puiſſe former, c’eſt que tout le monde s’accorde à l’eſtimer, à l’applaudir, & à l’admirer, non ſeulement dans le tems préſent, mais encore dans tous les ſiècles à venir, Cette paſſion, quoique généralement condamnée, a eu, & a encore aujourd’hui une force incroïable pour opérer les merveilles les plus ſurprenantes, & les plus oppoſées aux inclinations & aux circonſtances de ceux qui en étoient poſſédés.
En prémier lieu, il n’y a point de danger ſi éminent qu’un Homme animé par la Vanité ne mépriſe & n’affronte. Il n’y a point de mort ſi terrible, que cette paſſion ne lui faſſe rechercher avec empreſſement. Il la ſouffrira même avec joie, s’il eſt d’une conſtitution ferme, & d’un tempéramment hardi.
En ſecond lieu, il n’y a point de bons Oſſices, ni de Devoirs dont Cicéron ait parlé ; il n’eſt aucun exemple de Bienveillance, d’Humanité ou des autres Vertus Sociales dont Milord Shaftbury ait fait mention, qu’une Perſonne de bon-ſens & de ſavoir ne puiſſe pratiquer, dirigé par le ſeul & unique principe de la Vaine Gloire. Pourvu qu’il la poſſède dans un degré aſſez éminent, elle eſt capable de reprimer, & de faire taire toutes les autres paſſions qui pourroient traverſer ſon deſſein.
. Vous accorderai-je tout ce que vous avancez ?
. Oui.
. Quand ?
. Je vous en convaincrai avant que de nous ſéparer.
. Fort bien.
. Les Perſonnes qui avec un génie médiocre ſe trouvent dans l’abondance, qui ont reçu une éducation artificielle, & qui ne ſont pas finguliers dans leurs idées, manquent rarement d’avoir de jolies manières. Plus on a de vanité & plus on fait cas de l’eſtime d’autrui, plus auſſi on s’appliquera à ſe rendre agréable à ceux qu’on fréquente. On cherchera donc à cacher, & à étouffer dans ſon ſein, tout ce que le bon-ſens ne veut pas qui ſoit vu ou connu.
. Je ſuis obligé de vous interrompre, & de vous empêcher de continuer. Qu’est-ce encore une fois que tout cela ? ſinon le vieux conte, que tout eſt Vanité, & que tout ce que nous voïons eſt hypocriſie ; propoſition que vous avancez ſans en alléguer de preuves. Rien n’eſt plus mal fondé que ce que vous venez de dire : car à ce compte le plus noble, le plus poli & le mieux élevé de tous les Hommes, ſeroit le plus vain. Ceci eſt ſi oppoſé à l’expérience journalière, que le contraire eſt réellement vrai. Ceux qui ſont le plus ſujets à la Vanité & à l’Inſolence, ſont les Hommes nouveaux, les Perſonnes de néant, les Gens du rang le plus commun, qui ſans avoir reçu d’éducation ſe voient élevés de la pouſſiere : ils ſont enflés de leur fortune, dès-qu’ils ſe trouvent au deſſus de la médiocrité, & que d’un état vil & abject ils ſe voient avancés à des Poſtes d’Honneur. Mais il n’y a point de Mortels qui ſoient, généralement parlant, plus polis, plus humains, & plus affables, que les Gens de la plus haute naiſſance, qui poſſédant de grands biens ſavent ce qu’étoient leurs Ancêtres. Perſonne ne poſſède à un plus haut degré ces vertus, que ceux qui ſont d’une illuſtre extraction, & qui accoutumés dès leur enfance à la Grandeur, aux Tîtres, aux Honneurs, ont reçu une éducation convenable à leur qualité. Je ne crois pas qu’il y ait eu de Nation civiliſée, où l’on n’ait expreſſément appris à la Jeuneſle des deux Sexes à ſe garder de la Vanité & de la Fierté. Avez-vous jamais vu de Régent, de Gouverneur, ou de Parent, qui n’ait continuellement inculqué à ceux qui étoient commis à leurs ſoins, l’obligation où ils étoient d’être civils & obligeans ? Que dis-je ! Le terme de bien élevé n’emporte-t-il pas néceſſairement l’idée d’un Homme modeſte & poli ?
. Ne nous échauffons point je vous prie, & parlons avec juſteſſe. La Politeſſe nous donne mille leçons contre les ſignes & les ſymptômes extérieurs de la Vanité ; mais elle ne propoſe aucunes maximes contre la paſſion elle-même.
. Comment donc ?
. Non, elle n’en donne aucune contre la paſſion elle-même. Jamais on n’entreprend de la vaincre, il n’en eſt point queſtion dans l’éducation d’un Gentilhomme. Que dis-je ! N’inculque-t-on pas aux perſonnes de naiſſance, dans toutes les occaſions des ſentimens d’Honneur ? Ne leur inſpire-t-on pas continuellement de l’eſtime pour eux-mêmes ?
. Cette réflexion mérite & demande du tems pour être examinée. Mais où eſt le portrait que vous aviez promis de faire d’un Gentilhomme accompli ?
. Je ſuis tout prêt. D’abord je parlerai du lieu où il fait ſon ſéjour. Quoiqu’il ait en différentes Provinces pluſieurs belles Terres, je ne ferai cependant mention que de celle qu’il a choiſie pour ſa demeure. Cette Campagne porte le nom de ſa Famille, & c’eſt ce nom illuſtre qui en fait l’honneur. Les Bâtimens en ſont ſpacieux, magnifiques, & très-commodes. Ses vaſtes Jardins ren- ferment une variété infinie d’objets charmans. Diviſés en pluſieurs compartimens, chacun a ſa deſtination. Partout l’Art perfectionne la Nature, & y ajoute des beautés nouvelles. Chaque partie en particulier préſente un bel ordre & une heureuſe invention, on n’a rien négligé pour les rendre ſuperbes & délicieux. Réunis ils compoſent un tout, qui eſt placé à ſon avantage. Si l’on entre dans la Maiſon, tout y publie la grandeur & le bon goût du Maître. On n’a rien épargné, ni pour la beauté, ni pour la commodité ; mais il n’y a rien de prodigué, ou de mal placé. Toute la Vaiſſelle, tous les Meubles qui y paroiſſent, ſont ce qu’il y a de plus beau & de mieux travaillé. Vous n’y voïez rien qui ne ſoit à la mode. On n’y trouve que des Peintures faites par les plus fameux Maîtres. Les Raretés qu’il a, ſont réellement telles. Il n’amaſſe point de bagatelles. Tout ce qu’il fait voir mérite eſſectivement la curiofité des Admirateurs. Les différentes Collections qu’il a, ſont également charmantes & extraordinaires, chaque choſe dans ſon genre. Si elles ſont conſidérables, c’eſt plutôt par leur prix, que par leur nombre. Mais toutes ces Curioſités & ces Richeſſes ne ſont pas raſſemblées dans ſon ſeul Cabinet. Le Marbre & la Sculpture qu’on voit briller de toutes parts, ſont elles-mêmes un tréſor. On remarque dans pluſieurs endroits quantité d’admirables Do- rures, & d’excellentes Cizelures. L’Argent qu’on a dépensé pour la Grande Sale, & pour la Gallerie, est très conſidérable. Un Salon & un Eſcalier qui ſe préſentent d’abord, peuvent le diſputer à ces deux pièces également ſpacieufes & ſuperbes. L’Architecture en eſt du meilleur goût, & les Ornemens en ſont exquis. Partout il règne un mélange délicat, & une variété étonnante de Décorations les plus riantes. Tant d’éclat joint à la parfaite propreté qui brille partout, occupent & fixent agréablement les yeux les plus indifférens & les moins attentifs. Le Curieux trouve d’ailleurs tant d’exactitude dans chaque partie des moindres Utenſiles, que ſon cœur rempli d’admiration ne peut plus ſe contenir. Mais rien ne frappe davantage dans ce chef-d’œuvre de l’Art, que de voir que les Chambres les plus communes ont tout ce qui peut ſervir au but pour lequel elles ſont deſtinées, & que le moindre paſſage eſt parfaitement fini, tandis que les endroits de parade n’ont rien de trop chargé. On n’y trouve aucune partie accablée ſous le poids confus des ornemens mal placés.
. Vous me donnez-là une deſcription étudiée, mais je ne la trouve pas moindre pour cela. Je vous prie de continuer.
. J’avoue que j’y avois penſé auparavant. Finiſſons cette deſcription. L’Equipage de ce Seigneur eſt riche & bien choifi. Dans tout ce qui lui appartient, on ne voit rien qu’on pût changer en mieux. La Raiſon même ne changeroit rien dans l’art & dans la dépenſe qui brillent dans cette Maiſon. A table, il eſt toujours de bonne humeur.
Sans être incommode, il eſt d’une attention continuelle pour ſes Convives. A en juger par ſon extérieur, il paroît franc & ſincère. Il ſemble qu’il faſſe conſiſter tout ſon bonheur à faire plaisir à ſes Amis. Dans le tems qu’il eſt le plus gai, il ne manque jamais d’égards pour perſonne ; il n’abrège point les noms ; jamais il ne prend des familiarités indecentes, même avec le moindre de ſes Convives. Toujours attentif, il écoute obligeamment ceux qui lui parlent ; & il paroît ne témoigner de mépris que pour les louanges que l’on fait de ſa bonne chère. Jamais il n’interrompt que les diſcours qui ſont à ſa louange. Rarement il tombe d’accord ſur les éloges qu’on fait de ce qui lui appartient, quelque juſtes qu’ils puiſſent être. Hors de chez lui, il ne cherche à rabaiſſer & à critiquer ce qu’on fait pour lui. Jamais il ne relève aucun des défauts que l’on peut commettre en ſa préſence. Au contraire, il donne le tour le plus favorable aux actions qui ont occaſionné du mécontentement & des plaintes. Il arrive rarement que ce Seigneur ſorte d’une maison, où il n’ait rien trouvé à louer mais jamais ſes éloges outrés ne ſont contre le bon-ſens. Toujours enjoué dans la convervation, ſa bonne humeur eſt auſſi ſolide qu’agréable. Modeſte & réſervé, il ne prononce point de mots qui aïent la moindre apparence d’obſcénité où d’impiété ; il ne dit jamais de raillerie piquante.
. Fort bien. Le tableau eſt charmant.
. Ce Gentilhomme paroît être entièrement dégagé de la Bigotterie & de la Superftition. Il évite avec ſoin toutes les diſputes de Religion ; mais il va conſtamment à l’Egliſe, & s’abſente rarement des dévotions domeſtiques.
. Que ce Gentilhomme eſt pieux !
. Je m’attendois dans cet endroit à quelque contradiction de votre part.
. Je conviens de tout cela, pourſuivez je vous prie.
. Comme il eſt lui-même ſavant, auſſi eſt-il le Protecteur des Arts & des Sciences. Il ſe plaît à récompenſer l’induſtrie. Le mérite eſt l’objet de ſon eſtime. Il ne hait que le vice & l’oppreſſion. Quoiqu’il n’y ait point de table mieux pourvue, ni de cave mieux garnie que la ſienne, il eſt tempérant dans le manger, & ne fait jamais d’excès dans le boire. II a le palais très-fin ; cependant il préfère toujours les mêts ſains à ceux qui ſont uniquement délicats & agréables au goût. Quelqu’envie qu’il ait de manger d’un mêts, s’il peut vraiſemblablement craindre qu’il nuira à ſa ſanté, il ne ſatisfera jamais ſon appétit.
. Voilà un caractère admirable.
. Son bon goût ſe remarque encore dans ſes Habits. Il en change ſouvent, mais il préfère dans ſon ajustement la propreté à la richeſſe. Les Perſonnes de ſa fuite ſont magnifiquement habillées, tandis que lui-même eſt vétu fort ſimplement. Rarement il paroît avec des habits chamarrés d’or ou d’argent, excepté dans des occaſions ſolemnelles, & encore ce n’eſt que par égard pour les autres ; puiſqu’il ne porte jamais d’habits magnifiques que dans ces circonſtances extraordinaires. Dès le lendemain il les donne à ſon Valet de chambre. Quoiqu’à tous égards il ait tout ce qu’il y a de plus beau en fait d’Equipage, & qu’il puiſſe paſſer pour curieux dans l’Ajustement, il ne s’en met nullement en peine, d’autres en prennent le ſoin. S’il n’y a perſonne à qui les habits aillent mieux, il n’y a auſſi perſonne qui paroiſſe y faire moins d’attention.
. Rien n’eſt mieux penſé. Si c’eſt un article néceſſaire d’être bien habillé, il n’eſt pas moins au-deſſous d’une perſonne de qualité de ſe donner des ſoins marqués à cet égard.
. C’eſt auſſi pour cela qu’il a un Domeſtique de bon goût, un Homme judicieux qui lui épargne cette peine, une bonne Lingère a ſoin de ſes dentelles & de ſon linge.
Son langage eſt poli, mais naturel & intelligible. Il n’eſt ni bas, ni ampoulé. Ce Seigneur évite avec le même ſoin les expreſſions pédanteſques & triviales. Toutes ſes actions ont de l’agrément ſans affectation. II a plutôt l’air d’un Homme flegmatique que d’un éventé. Ses manières ſont nobles. Quoique toujours civil, complaiſant, & moins hautain que qui que ce foit, ſon extérieur a cependant quelque choſe de grand & de majeſtueux. Si ſon humilité n’a rien de bas, ſa grandeur n’a auſſi rien de desobligeant.
. On ne peut dépeindre un plus beau caractère.
. Charitable envers les Pauvres, ſa Maiſon eſt ouverte aux Etrangers. Tous ſes Voifins ſont au nombre de ſes Amis. Se regardant comme le Père de ſes Fermiers, il conſidère leur intérêt comme inſéparable du ſien. Perſonne ne ſe met plus au-deſſus des légères oſſenſes. Perſonne n’eſt plus prompt à pardonner toutes les fautes d’inadvertence. Ce qui eſt très-préjudiciable aux autres Fermiers, devient très-avantageux aux ſiens. Il reſtitue au double toutes les pertes, grandes ou petites, qu’on peut avoir ſousfert à ſon occaſion, quand même ce dommage auroit été fait pour ſes divertiſſemens. D’abord il a ſoin de se faire informer de ces pertes, ſouvent même il les répare avant qu’on s’en ſoit plaint.
. Oh quelle rare humanité ! Imitez cet exemple, vous Chaſſeurs, qui ſans fcrupule détruiſez le labeur du Païſan.
. Perſonne n’eſt mieux ſervi que lui, quoiqu’il ne gronde jamais ſes gens. Tout abonde dans ſon ménage. Sa Famille même est très-nombreuſe, cependant l’ordre & l’abondance y règnent également. Il veut que ſes ordres ſoient ponctuellement exécutés ; mais auſſi, toujours raisonnable dans ce qu’il ordonne, il ne parle jamais au moindre Laquais, ſans avoir égard à ſa qualité d’Homme, Il prend lui-même connoiſſance de la conduite de ceux de ſes Domeſtiques qui ſe diſtinguent par leur diligence & par leur mérite. Il les loue, ſouvent en leur préſence ; mais il abandonne à ſon Maître d’Hôtel le ſoin de cenſurer, ou de congédier ceux qui le méritent.
. Cette conduite eſt digne d’un Homme de qualité.
. Tous ceux qui vivent avec lui, ſont auſſi bien ſoignés dans la maladie que dans la ſanté. Les gages qu’il donne ſont le double de ceux que donnent les autres Maîtres. Souvent mème il fait des préſens à ceux qui ſont plus attentifs & plus empreſſés à faire leur devoir. Mais il leur défend abſolument de rien recevoir de ſes Amis, ou des autres perſonnes qui viennent chez lui pour quelque ſujet que ce ſoit. On ferme les yeux chez ce Seigneur ſur pluſieurs défauts, & on pardonne pour la prémière fois les groſſes fautes. Mais pour perdre ſa place, il ſuffiroit de recevoir quelque préſent. Il y a même une récompenſe pour celui qui découvre une faute de certe nature.
. Je n’ai rien entendu juſques-ici qui me paroiſſe blamable que cet ordre.
. Je m’en étonne. Pourquoi, je vous prie ?
. Prémièrement, il est très-diſſicile d’obliger les Domeſtiques à s’y conformer. En ſecond lieu, quand même on viendroit à bout de le faire exécuter, c’eſt un trop petit objet, à-moins que le même ordre ne fût ſuivi dans toutes les Maiſons ; mais la choſe eſt abſolument impoſſible. J’enviſage donc comme ſingulier & bizarre, le deſſein qu’il a d’introduire cette coutume. Elle pourroit être à-la-vérité du goût des Avares, & de quelques autres Perſonnes, qui ſe garderoient bien de ſuivre le même exemple chez eux ; mais elle ôteroit aux Perſonnes généreuſes une belle occaſion d’exercer leur libéralité & leur humeur bienfaiſante. Enfin, cette maxime une fois admiſe ouvriroit infailliblement la porte des Grandes Maiſons à toutes ſortes de gens.
. On pourroit trouver des moïens pour prévenir cet inconvénient : mais il faut avouer d’un autre côté, que ſi cette pratique avoit lieu, elle ſeroit d’un très-grand avantage à nombre de Perſonnes d’Eſprit & bien élevées, qui, obligées d’économiſer, ne peuvent ſans s’incommoder partager ainſi leur petit revenu avec les Domeſtiques des Seigneurs qu’ils fréquentent.
. Ce dont vous venez de parler, eſt l’unique raiſon qu’on puiſſe alléguer en faveur de cet uſage, j’avoue même qu’elle eſt de poids ; mais je vous demande pardon, ſi je vous ai interrompu.
. Le Seigneur dont je parle, toujours eſclave de ſa parole, ſe pique dans toutes ſes aſſaires de ſuivre les loix d’une équité ſcrupuleufe. Comme il a des biens immenſes, if a auſſi de bons Economes qui en prennent ſoin. Ses comptes ſont dans un très-bon ordre, & il veut voir tout par lui-même. Attentif à ne pas faire attendre les Marchands pour le païement, quoiqu’il ne tienne pas lui-même la caiſſe, il a l’œil que ſon Sécretaire païe avec promtitude. L’unique ſingularité dont on peut l’accuſer, c’eſt qu’il ne doit jamais rien au Nouvel An.
. J’approuve fort cette exactitude.
. Son affabilité eſt accompagnée de diſcrétion. Il eſt de facile accès. Les paſſions ne le troublent jamais, & ne rendent point ſon abord eſſraïant. Que dirai-je enfin ? Perſonne ne paroît moins enflé de la condition que lui. Malgré les grandes qualités, & le grand nombre d’avantages extérieurs dont il jouït, ſa modeſtie égale ſon bonheur ; & au milieu de la pompe & de la diſtinction qui l’accompagnent, il ne ſemble jamais être occupé de ſa grandeur ; il paroît même ne faire aucune attention à ce en quoi il excelle.
. Voilà un caractère admirable, qui me plaît infiniment. Mais je vous avouérai naturellement que cette deſcription m’auroit fait beaucoup plus de plaiſir, ſi je n’avois pas ſu quel étoit votre deſſein, & l’usage que vous vous propoſiez d’en faire : uſage qui eſt, ce me ſemble, barbare. Elever un Edifice ſi beau, ſi charmant, & ſi parfait, à deſſein de le détruire de fond en comble, c’eſt ſe donner bien des mouvemens pour montrer ſon habileté à faire du mal. J’ai rémarqué divers endroits où vous avez donné lieu à des échappatoires, & par où vous vous propoſez de ſapper les fondemens de l’Edifice que vous avez bâti. A en juger par ſon extérieur, il paroit franc & ſincère, & il ne ſemble jamais étre occupé de ſa grandeur. Ce ſont vos phraſes. Dans tous les endroits où vous avez mis ces mots paroître, ſembler, je fuis perſuadé que vous l’avez fait à deſſein, & dans l’intention de vous en ſervir, comme on fait des portes de derrière pour s’évader. C’eſt ce que je n’aurois point remarqué, ſi vous ne m’aviez pas déjà dit quel but vous vous propoſiez dans tout ce diſcours.
. J’ai pris la précaution dont vous parlez : mais ç’a été afin de prévenir une juſte critique, & pour empêcher que vous ne m’accuſiez d’inexaćtitude, ou de porter des jugemens trop précipités, lorsque dans la fuite j’aurai démontré que ce Gentilhomme auroit fort bien pu agir par un mauvais principe. Paradoxe dont j’ai d’abord eu deſſein de vous convaincre. Mais puiſque j’apperçois que cela vous fait de la peine, je ne continuérai point, content ſi ma deſcription vous a un peu amuſé. Du reſte je vous permets de croire que je ſuis dans l’erreur.
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