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ONSEIGNEUR,
L’Accueil, que Votre Grandeur fait aux Muſes, engage celle de l’Harmonie à mettre entre vos mains les intérêts de la Baſſe de Viole. Celle-ci prend la liberté de Vous addreſſer la défenſe qu’elle produit aujourdhui de ſes droits. Pour un si grand avantage, que celui de votre Protection, hélas ! elle n’a à Vous offrir que de contribuer par la douceur de ſes accords à votre délaſſement de tant de ſoins & même de fatigues que l’État vous coute. Qui eſt-ce qui peut autoriſer la Viole dans ſa hardieſſe de chercher à s’introduire elle-même auprès de Votre Grandeur, ſi ce n’eſt l’imitation des Peuples, qui pour tant de bontés dont le Roi Louis les comble, n’ont à lui donner que leurs louanges, & ne lui demandent pas permiſſion de le louer.
Je ſuis avec un très profond reſpect,
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ONSEIGNEUR,
L’Accueil, que Votre Grandeur fait aux Muſes, engage celle de l’Harmonie à mettre entre vos mains les intérêts de la Baſſe de Viole. Celle-ci prend la liberté de Vous addreſſer la défenſe qu’elle produit aujourdhui de ſes droits. Pour un si grand avantage, que celui de votre Protection, hélas ! elle n’a à Vous offrir que de contribuer par la douceur de ſes accords à votre délaſſement de tant de ſoins & même de fatigues que l’État vous coute. Qui eſt-ce qui peut autoriſer la Viole dans ſa hardieſſe de chercher à s’introduire elle-même auprès de Votre Grandeur, ſi ce n’eſt l’imitation des Peuples, qui pour tant de bontés dont le Roi Louis les comble, n’ont à lui donner que leurs louanges, & ne lui demandent pas permiſſion de le louer.
Je ſuis avec un très profond reſpect,
Le très humble & très obéiſſant Serviteur,
HUBERT Le BLANC
01
A Divine Intelligence, parmi pluſieurs de ſes dons, avoit diſtribué aux Mortels celui de l’Harmonie. Le Violon étoit échu en partage aux Italiens, la Flute aux Allemands, le Clavecin aux Anglois, & aux François la Baſſe de Viole.
Le Père Marais étoit ſi habile dans ſon genre, avoit une compoſition ſi épurée, & une éxécution ſi châtiée, réduite en règles qui ne ſe démentoient jamais, qu’il ſoutenoit, en Ajax de la Muſique de deça les Monts, les aſſauts que venoient livrer à la France, les Romains, les Vénitiens, les Florentins, & les Napolitains, dans des Concerts particuliers.
Monſeigneur le Duc d’Orléans, depuis Régent, honoroit de ſa préſence, les Combats de l’Harmonie Françoiſe & de l’Italienne, & tenoit la porte lui-même, pour ne laiſſer entrer que les Amateurs inſignes, ou l’élite de ceux qui éxécutent : ſi bien que Forcroi le Père s’eſtima très heureux que ſon Alteſſe Royale voulût bien le laiſſer en dehors.
Le Père Marais, Lully, Corelly, & Michel ſont le Quatuor qui a rencontré l’Harmonie plus mélodieuſe, ils font des Oppoſitions, des Quadratures, & des Conjonctions de Tons qui entrent en rapport le mieux proportionné à l’Atmoſphère, ſur laquelle avec peu de Notes ils ont grand effet, cauſent des trémouſſemens de parties aux vaſes d’airain, & des vibrations aux Corps ſonores : pendant que les autres Compoſiteurs, avec trois fois plus de Notes, font un tintement à l’oreille, qui la remplit moins.
Le Père Marais fut en poſſeſſion de jouer ſes Pièces, non ſujet à être inquieté, d’éxécuter celles des autres, ni les Sonates ; & en vénération ſingulière, comme vraiment Original dans la bonne compoſition & la belle éxécution. Sans être reſtreint, il ſe reſtreignit à ſes Pièces ; & lui, qui poſſédoit la plénitude de l’Harmonie, ne fut point cenſé renfermé par les bornes qu’il ſçut ſe Preſcrire.
Cependant, ſi la Baſſe de Viole avoit un beau ſoutien en la perſonne du Père Marais, elle en eut un ſolide en celle de Forcroi le Père. Il conſidéra très ſérieuſement que tous les Galbavons, avec leur entêtement de faire jouer des Pièces, avoient grand tort de ne pas prendre exemple ſur le Luth, la Harpe, la Guitare, & le Timpanon, qui étoient hors d’uſage. C’en étoit aſſez pour conclure que tous Inſtrumens reſtreints aux Pièces, ont le ſort d’aller au grénier en tems de paix, ou ſur les Ciels de lit : là ils ſont couverts, comme les gros in folio des Bibliothèques, d’une pouſſière d’autre nature que celle où giſoit le Corps d’Achille renverſé par un coup lâche & malheureux, qui ne lui ôta rien de ſa gloire.
Ayant éxaminé pourquoi les Inſtrumens ci-deſſus étoient tombés, Forcroi trouva qu’on ſe laſſe d’être Écolier toute ſa vie. Lorsque les Dames ſont mariées, elles quittent le Clavecin, ſi elles ne ſavent que des Pièces : au contraire, ſi elles ont appris, étant Demoiſelles, l’accompagnement, le Mariage ne les empêche nullement de continuer l’éxercice de la Muſique, ou même elles ſurpaſſent en habileté les jeunes gens les mieux inſtruits à Paris, lorsqu’ils n’ont travaillé que ſuperficiellement, comme il n’eſt que trop ordinaire ſous les maitres de Baſſe de Viole. Ainſi Madame la Marquise de André & Mademoiſelle de Montrivié à Grénoble, Madame la Comteſſe d’Avelin à Lille, Madame Pigouſt à Rouen, Mademoiſelle Caze d’Aras, ne reconnoiſſent d’égalité en ſcience parmi les Meſſieurs, que dans les Virtuozes, tels que Mr.le Chevalier de Guigne ſur la Flute, de Bellemont ſur la Viole, les Ingénieurs en chef Demoulceau, Chevalier, & Le Blanc, qui en poſſède le manche à fonds, c’eſt à-dire trois Tranſpoſitions, outre la poſition naturelle, comme qui diroit quatre Claviers, où pour jouer les mêmes Tons, on place les doigts, en tous différens endroits.
Lors donc que le Père Marais a recommandé, pour bien jouer, d’éxercer chaque quinzaine tou- tes ſes Pièces, ceux qui ſe ſont ſentis la hardieſſe de l’éxécution, l’ont laiſſé dire, & ſe ſont embarqués à voiles déployées ſur la Mer immenſe des Sonates, quoiqu’il déclamât contre, & malgré les Couplets chantés à leur deſavantage par une prémière Dame à Grénoble, ils ſe réduiſent à ce qu’il eſt plus aiſé & plus court de mépriſer la Science profonde, que de l’aquérir, & nous donnent occaſion d’éxaminer la nature de la Sonate, & ſi les railleries de Madame de C***, & les mépris affectés qu’en faiſoit le Père Marais ont un fondement ſolide.
de Voltaire a bien raiſon d’avancer, que nous étions obligés de reconnoitre les Italiens pour nos maitres en beaucoup de choſes. Car en peut-on douter, lorsqu’on voit dans leur Galilée un Chriſtophle Colombe naviger le prémier par la ſubſtance éthérée, pour accrocher, fonder & méſurer les Corps immenſes qui voguent parmi, d’autre grandeur que les Cyclades auxquelles Virgile compare les Vaiſſeaux d’Actium. Quand on rencontre dans un de leurs Médecins l’inventeur du Thermomètre, pour éprouver le dégré d’une fièvre par celui de l’efferveſcence de la liqueur. Lorsqu’on trouve que ce climat a produit les Princes de l’Architecture, Michel Ange, le Palladio, & Scamozi ; ceux de la Peinture, Raphaël, le Titien, & le Corrège. Quand on continue ſa route on ſe ſent arrêté, ſans pouvoir paſſer outre, par Corelli.
Il eſt queſtion ſi cet Inventeur de la Sonate n’auroit pas tout d’un coup ſaiſi le bon, dans la Muſique Inſtrumentale ; & de même qu’Homère ne trouvant dans le paſſé perſonne qu’il imitât, il ne ſe rencontra non plus à l’avenir perſonne dont il fut imité.
Pour éclaircir ce fait conſiſtant dans le mérite de la Sonate, & par conſéquent de celui qui y a excellé, il y a deux remarques à faire très importantes. La prémière que dans la Muſique, de même que dans le Diſcours, il y a à diſtinguer Poéſie & Proſe. La ſeconde eſt la notable différence entre l’Harmonie & le Chant. Les Italiens recherchent par deſſus tout, l’une, & les François ſacrifient tout à l’autre.
Le caractère de la Poéſie Muſicale eſt le Chant. Il ſe trouve dans toutes les Pièces Françoiſes de Viole & de Clavecin.
L’appanage de la Proſe Muſicale eſt l’Harmonie, ſans laquelle la Sonate ne ſe tire pas de pair d’avec la platitude d’une Muſique d’Enfant de Chœur.
Quoique le Père Marais eût cette idée des Sonates, & qu’on pouvoit en faire tant qu’on vouloit, il ne faut pas l’en croire, non plus que Virgile, ſur la nature des Ames. Il eſt beſoin d’un Génie heureux pour parvenir à une vraie beauté, & inconteſtable dans certaines Sonates. Corelly & Mr.Michel ſont les Boſſuets, les Fénelons, les Démoſthènes, & les Cicérons de la Muſique, dont les Œuvres font aſſaut avec les Pièces de Marais & de Couperin comme la Proſe divine de ces illuſtres Orateurs & Prélats à la Poéſie d’Homère & de Virgile.
On a écrit prémièrement en Poéſie les Hymnes aux Dieux. Les Oracles qu’on leur faiſoit rendre ont commencé par être en Vers.
En la même ſorte on a commencé dans la Muſique par les Airs & les Pièces, dont la propreté dans les ricochets & tours de goſier, la recherche dans les poſitions de pluſieurs Doigts difficiles à placer dans de certains rapports : ou le paſſage à des Cordes éloignées, ſans toucher les intermédiaires ; l’imitation des Animaux, Roſſignol, Sauterelle, Coucou, &c ; la peinture, en Notes de Muſique, des Paſſions de l’Homme dans la tempête de Léandre & Héro ; celle qu’eſſuia le Père Marais, rendue dans Alcyonne ; les Cyclopes en Notes de Muſique, frappées au Nombre Dactilique ; l’imitation de la Danſe par des diſpoſitions de Tons, en assemblage de pluſieurs figu- res, comme les entrelacemens des pas dans les Danſes figurées ; la régularité dans un certain nombre de meſures ; un refrein ſur quoi on retombe d’une manière naturelle, d’où dérive le Rondeau, chute ſi triviale en Muſique par où l’on revend tant de fois la même Marchandiſe, & l’Auditeur la voit ſi ſouvent repaſſer devant lui ; tout cela a formé ce qu’on appelle des Pièces, lesquelles ſont une vraie Poéſie dans la Muſique.
Que la Poéſie ſoit plus frappante, prévienne plus en ſa faveur que la Proſe, & par conſéquent les Pièces que les Sonates, cela ne conclut pas ce qu’on pourroit croire en faveur de la prémière au deſavantage de la ſeconde, & n’a pas empêché qu’elle n’ait été miſe hors du commerce ordinaire de la vie, comme incommo- de, jusques-là même que la Prêtreſſe des Oracles, quoiqu’elle eût peu à dire dans ſes réponſes, ſe ſecoua du joug comme importun d’avoir à meſurer ſes paroles.
Qu’auroit-ce été, grand Dieu ! ſi la rime eût dû ſe trouver au bout des Vers, & ſe ſuccéder maſculine & féminine. Par une expérience toute pareille, on a vu qu’on ſe trouvoit bien des Sonates à l’uſé, parce qu’on y lie la converſation des Doigts, qui dure longtems ſans tomber. Au-lieu que dans les Pièces, on a recours aux ſaillies, qui ne ſont bonnes qu’à l’extraordinaire. Ainſi avec les Sonates, le commerce de la vie ſe ſoutient mieux à parler qu’à chanter, comme ſont cenſés faire tous Joueurs de Pièces, leſquels reſſemblent à celui qui cherche à briller en compagnie, caractère plus ennemi qu’ami du doux lieu de la Société, dès qu’il s’étudie à être impoſant.
Les Pièces, pour s’attirer l’admiration & une eſpèce de vénération, ſont réduites à ne paroître que peu ſouvent, & peu de tems, recourant comme les Reliques, à ne ſe faire voir que par un trou. Mais avec les Sonates on éprouve combien le rôle eſt plus gracieux, de mêler ſes plaiſirs avec ceux d’une Dame aimable, qui éxécute, que de donner du plaiſir à une Auditrice faſtueuſe & volage, qui régale ſa curioſité une fois de la Muſique par oſtentation, pour s’aquérir le droit de mépriſer ce qu’elle affectera dédaigner r’entendre.
D’ailleurs à l’égard des Pièces, trop d’artifice nuit dans un aſſemblage de beautés, trop de recherche fatigue dans le train ordi- naire : on ſe dégoute d’avoir toujours à chauffer le Brodequin, on répugne à ne jamais marcher que monté ſur des échaſſes. En place des Pièces ont donc été adoptées les Sonates, comme humaniſant plus leur ſtile.
On ne ſe laſſe jamais de rejouer les troiſième & deuxième Livres de Mr.Michel, incomparables Sonates, qui ſont, à l’égard des Pièces, ſemblables au ramage du Roſſignol, bien éloigné de dégénérer au trivial des airs ſiflés par la Linotte.
Corelly s’eſt jetté tout du côté de l’Harmonie. Les puiſſans efforts de ſa Muſe portent tous en ce ſens. Il n’y a point d’affectation de ſa part de Chant figuré, par où l’Auteur ait cherché à ſe préconiſer. Peu ſoucieux qu’on prît garde à lui, il a lancé tous les feux de ſon génie ſur la Mu- ſique, pour en bien éclairer les beautés : meilleure méthode, afin de les faire parfaitement appercevoir, que de garder des raions pour ſoi, à la manière de Cicéron. D’autant plus reſplendiſſant eut été Corelly, Orateur, Muſicien, d’autant moins l’auroit paru la Muſique, telle qu’eſt celle où l’on ſacrifie l’Harmonie au Chant, lequel n’eſt ni ſonore, ni ne remplit l’oreille en Muſique.
La Nation Françoiſe, avide d’Honneur, s’eſt livrée entièrement à ce qu’on appelle le Chant, c’eſt-à-dire un compartiment dans l’atmosphère que forme la figure dans une Pièce à jouer ou à chanter, comparable au Compartiment de Lignes en Buis, d’où réſulte un deſſein dans le Parterre des Thuileries. Il eſt arrivé delà qu’on a admiré l’Artiſte, c’eſt ce qu’il cherchoit paſ- ſionnément : l’Harmonie y eſt abſorbée par l’invention, c’eſt de quoi l’Auteur n’a ni cure ni ſouci ; & l’Auditeur qui a envie de paſſer pour avoir de la Science, fruit de l’éducation & non d’en poſſéder effectivement, s’applaudit d’avoir accroché quelques lambeaux de Chant qui s’attrappent par routine, & ſe retiennent par mémoire.
Il n’en eſt pas de même de l’Harmonie, il la faut poſſéder toute entière, ou bien l’on ne paroit rien. Le par-cœur n’y eſt pas de recepte. L’Oreille de Phylomèle & l’étude d’application ſont néceſſaires. Les jeunes Roſſignols écoutent attentivement les vieux. Parmi eux il n'y a pas de Gentilshommes, ou de Petits-maitres, qui ſe flattent de tout ſavoir ſans avoir jamais rien appris.
On peut hardiment conclurre que cette préférence donnée au Chant, eſt une ſuite du génie ſuperficiel, qui croit que paſſer pour ſavant & l’être, ſont une même choſe. Au contraire, l’amour de l’Harmonie a ſa racine dans le fonds moileux de la choſe. Tout pour l’effet, rien à la parade.
Ainſi les Italiens font, à la Démoſthène, admirer les accords de la Muſique, & la beauté du Violon. Elle porte au cœur : pendant que les François cherchent, à la manière Cicéronienne, à faire admirer le Compoſiteur par ſa Méthode de traiter les ſujets : elle part de l’eſprit. On s’écrie en Italie, ha ! Que la Muſique eſt touchante ! & en France, ha ! que le Muſicien eſt amuſant !
Pour impoſer à une Compagnie où l’on ſe trouve rarement, ou pour faire voir au Microſcope ſon propre mérite à des perſonnes conſidérables, devant qui on n’a à paroître que quelques momens, les Pièces font parfaitement votre affaire. Mais pour jouer ſouvent, ou longtems, avec les Dames dont il y a nombre d’habiles ſur le Clavecin, alors les Pièces laiſſent leur cultivateur ſur le ſable, il montre bientôt le tuf. Delà viennent les Quinteux & les Capricieux, les excuſes qu’on n’a jamais été moins d’humeur, les proteſtations qu’on n’eſt du tout pas en main, & les évaſions par où l’on ſe dérobe à la pourſuite des amateurs qui preſſent l’homme aux Pièces : Hélas ! ils le prient de ſon deshonneur, ils ne ſavent pas que ſi on l’a déja entendu c’eſt l’inviter aux redites. La Fontaine eſt ta- rie, l’eau a été ramaſſée à longs traits, mais ne coule pas de ſource.
Forcroi le Père, jaloux de tirer la Viole hors de page, comme elle y avoit été jusqu’à lui, & hors de pair des inſtrumens bornés aux Pièces, fit la guerre au Par cœur, comme à l’ânerie la plus ſignalée, quand on en faiſoit le fondement du ſavoir, laquelle rendoit l’eſprit émouſſé non entréprenant, & tenoit la main dans l’engourdiſſement. Il regarda toujours le tems comme perdu, qu’on emploie à apprendre par mémoire, de même que les Sermons dès qu’on a diſpoſition à la grande éxécution ou à la compoſition.
Chez les Anglois, on a ſagement pris le parti de précher papier en main. L’Empereur Auguſte le pratiqua à l’égard de ſes Diſcours, qu’il liſoit ſans façon.
Le bon uſage du travail eſt de contracter l’habitude de bien faire à Livre ouvert, ſans préparation, avec aiſance : la main en vaut infiniment mieux, & vient à ſurpaſſer celle de ces Enchanteurs par-cœur, qui ordinairement dans les Sonates, & aſſez ſouvent dans les Pièces, ſont pris au défaut de la cuiraſſe, faute de s’être bien perſuadés que les agrémens ſe tirent infiniment moins à flatter, (comme il leur arrive dès le commencement de leurs études, où ils font les agréablés de trop bonne heure), qu’à tirer la douceur de la force, ainſi que fit Samſon, le vrai adouciſſement venant en conſéquence d’avoir ſouvent mâtiné l’Inſtrument, dont le ſon ſoutenu étant rendu continu, à la manière de celui de la voix, on ſe trou- ve maitre de le diminuer imperceptiblement, comme au ſujet du trait, que l’on fait paſſer d’une groſſe filière à une moindre, enſuite à une petite. L’élegance du Diſcours Muſical vient de ce qu’on fait ſuccéder à propos l’amaigriſſement à un renforcement, ainſi que dans la jambe bien faite d’une Dame, que la Reine de Navarre conte avoir tant de pouvoir ſur le cœur de l’Homme. On emploie l’enflé à chaque ſens, auquel finit une phraſe de Muſique. On amaigrit les particules conjonctives, leſquelles prononcées ſeules, ne ſauroient former un ſens, & ne ſervent que de liaiſon. On varie le reſte, comme ſavoit ſi bien le faire Mr.Matot de chez le Roi.
On concevra plus aiſément combien la manière de jouer à la Sonate (tirant un ſon continué, comme la voix, lequel on eſt maitre de figurer ainſi que l’argile ſur le tour du potier, en mouvement) eſt plus propre à la varieté & nobleſſe du jeu, que celle de jouer les Pièces, tic-tac, par les coups d’archet enlevés, & tout en l’air, qui tiennent ſi fort du pincé du Luth & de la Guitarre, ſur le modèle de quoi le Père Marais a compoſé ſes Pièces, auxquelles, quoiqu’il les ait variées de ſix coups d’archet différens, on peut reprocher une partie du manque l’expreſſion du Clavecin, qui en ſouffre une éclipſe centrale, en ce qu’ils ſont Simples (donnans leur coup ſur la corde de la Viole, comme fait le Sautereau ſur celle du Clavecin), & non pas Complexes, tels que ceux à l’Italienne, où l’Archet par le tiré & le pouſſé, unis & liés, ſans qu’on apperçoive leur ſucceſſion, produit des roulades de Sons multipliés à l’infini, qui n’en paroiſſent qu’une continuité, tels qu’en formoient les goſiers de Coſſoni & de Fauſtina.
Par ce moyen, il ne réſulte pas ſur la Viole une continuité de Son, dont on faſſe ce que l’on veut, de même qu’il arrive ſur le Violon, où l’Archet prenant ſur la corde donne une colonne de Son maniable, comme la colonne d’eau l’eſt au ſortir du Jet-d’eau ſur la bouche duquel on tient la main, qui eſt maitreſſe d’en lâcher tant, ou ſi peu qu’elle veut, ou la détourner par-tout où il lui plait. De quelle beauté ſeroit le jeu de Violon, qui auroit en ſa diſpoſition la force du Jet-d’eau de St. Cloud ! Quel enflé ou diminué il y auroit à faire ? Comment on ſeroit capable de ſoutenir une ronde ou pluſieurs, qui eſt l’échouement du Violon, & le triomphe de la Voix & de la Flute.
Par compenſation, il réſulte de la compoſition & de la manière de jouer du Père Marais, une nature de Son harmonieux, en réſonnance de timbres de Pendule, qui ſort de la Baſſe de Viole, après quoi on ne ſe plait à entendre la mélodie tirant ſur la voix, non plus qu’enſuite de l’excellent Vin de Beaune, on ne ſauroit guère boire d’aucune ſorte de Vins rouges, ſans commencer par faire la grimace.
En récompenſe, cette prémière répugnance étant vaincue, que cauſe le paſſage des Pièces aux Sonates, celles-ci tiennent compagnie plus fidèle.
Forcroi le Père, après avoir écouté le Père Marais, s’étant donc formé un beau Stile, où l’on parle ſans cette préparation gênante d’Écolier, fonda une autre École d’un jeu de Sonates le plus correct, où l’on tire un Son petillant d’un goût perſillé, conciliant l’Harmonie Françoiſe de réſonnance à la Mélodie Italienne de la voix. L’Andante étant le caractère des Sonates, ceux qui les avoient épouſées, l’attrapoient à Livre ouvert, & jouoient avec cette agréable aiſance dont parloit l’Avocat Du Mont : il n’étoit pas beſoin d’enflure de goſier comme pour le tragique, d’où afin de ſe bien tirer, il eſt néceſſaire d’étudier ſon rôle ; & dès-Ja on donne atteinte au naturel. Ce qui eſt d’admirable, eſt que les joueurs de Pièces, avec leur goût emphatique & leur Stile empoulé, n’attrapent du tout point le Naturel, ni à Livre ouvert, ni par étude, parce qu’ils n’ont de prix, qu’ayant chauſſé le Cothurne.
Ceux qui jouent de l’abondance du cœur, ce qu’ils trouvent dans un Livre, & qui s’expriment en belle proſe ſur la varieté immenſe des ſujets qui ſe préſentent, ne ſeront-ils pas préférables, avec l’Orateur Cochin, a celui qui ne ſaura que par cœur quelques belles Scènes de Racine.
On ſent mieux à la Cour qu’à la Ville, combien le Naturel a d’attraits par deſſüs le contraint & l’étudié, deux Climats ou Pontheuil, & Beaubourg changeoient l’un avec l’autre de réputation, & où l’éloquence militaire de Céſar diſpute les ſuffrages à l’art étudié de Ciceron.
02
’Empire de la Viole étoit fondé & puiſſamment établi par le Père Marais, qui comme Simon, à l’égard de celui d’Athène, l’avoit formé de belles Pièces en bon nombre. Forcroi le Père, un autre Sélim Prémier, venoit d’ajouter à l’Empire autant qu’il y avoit auparavant, ayant donné & ſubjugué les Sonates, conquétes prodigieuſes, qui faiſoient entrer la Viole dans les travaux des autres compoſiteurs, la rendant participante à ce que tous les jours ils tirent du néant. Enfin les Décaix avoient procuré un ſolide appui du côté de l’accompagnement, par une manière dégagée de manier l’Archet, qui faiſoit tirer à leurs Écoliers un Son de la plus belle nature. En cette ſorte, l’Empire de forme triangulaire, de même que l’Afrique ou la Sicile, ſe trouvant remparé des trois côtés où il pouvoit attaqué, ſe promettoit une durée éternelle, ſans trop ſe flatter ; mais le Ciel ſe plait à confondre les projets d’ici bas, prenant expreſſément les plus petits ſujets pour en tirer les plus grands effets.
Sultan Violon, un Avorton, un Pygmée, ſe met en tête d’en vouloir à la Monarchie univerſelle. Non content de l’Italie ſon partage, il ſe propoſe d’envahir les États voiſins, & rendre à la Baſſe de Viole à ſon tour, ce qu’elle avoit prêté aux Luths, Thuorbe & Guitarre, ſans même excepter la Harpe du Roi David, qui étoient anéantis par le charme des Pièces du Père Marais. Aſpirer, & ſe mettre en devoir d’exécuter fut la même choſe. Précisément dans le cas de Porto-Carréro, Gouverneur de Dourlans, qui, au dire du Père Daniel, avoit dans un corps de Nain l’ame d’un Géant, celui-ci ſe trouve pourvu de l’ame d’Encelade, petit de corps, où il réſide un force ſurprénante, il ne parle que d’écraſer les autres Inſtrumens ſes Émules, d’enterrer tout vifs ſes adverſaires, & d’enſevelir généralement toutes les compoſitions emmiellées ſous les monts, ſur qui il prétend établir l’aigu & le piquant de la ſienne. Il n’eſt douce perſuaſion coulant des lèvres, comme un ruiſſeau de lait, qui tienne, il veut l’emporter par des torrens de Notes voluptueuſes.
Le Violon pouſſé d’un eſprit de Bélial, comme Dante le dit de Pierre Gradénige, lors qu’il changea le Gouvernement à Veniſe, tint Conſeil avec ſes Adhérans aux Thuyleries, dans une Salle énorme en grandeur, qui méritoit le ſort de celle les gueux des Païs-Bas tinrent le leur, comme on va le voir ; il y domine à préſent. Il y propoſa pour lors qu’il aimoit autant être anéanti que de ne pas ſe faire introduire chez le plus grand Monarque de la Chrétienté ; que l’Italie avec ſes Princes ne lui ſentant plus rien, il veut nager en grande eau.
Les deux Acolytes de Sultan Violon s’appelloient Meſſire Clavecin & Sire Violoncel. Il ſe les étoit aſſociés pour tempérer ſon piquant, dont ſans eux la pointe ſe feroit trop ſentir, ſemblable au Sel ou à l’Épice, qui doivent, pour aſſaiſonner, faire qu’on ne regrette pas qu’ils manquent, mais ne pas trop faire appercevoir de leur préſence.
Le Violon ſe tâtant le poulx, avoit ſenti que ſes Cordes étant courtes & groſſes, l’Archet y mordoit avec peine, il étoit beſoin d’une preſſion qui le rendoit fatiguant au Joueur ; & la tenſion extraordinaire des Cordes ayant peu d’étendue, le rendoit criard. Si l’on faiſoit des Cadences, il falloit écacher la corde pour vaincre ſa réſiſtance, elles ne pouvoient jamais être perlées comme celles de la Flute. Il ſe trouveroit encore inférieur à la Viole, ſi dans un endroit convenable on diſputoit d’Harmonie ; il entreroit plus à propos en lice avec la Trompette Marine, laquelle de même que lui eſt toute en voix, ſans réſonance. Une pareille Émule ne faiſoit pas le compte du Violon. Il ſe propoſe de rayer du nombre des Acteurs de Muſique, la Baſſe de Viole & la Flute, & de s’établir ſur leur ruine. Voici la route qu’il tint pour la procurer.
Attaquer la Viole, éclater par deſſus, parler plus haut qu’elle en même tems, lui ſauter deſſus le corps : Sultan Violon l’auroit fait volontiers, s’il n’eût été be- ſoin que de cela pour la ſurmonter, mais il falloit donner bien des combats, ſur-tout livrer des aſſauts aux places où la Viole étoit établie de longue main païs ami. Il ſeroit difficile à un nouveau venu de pénétrer chez les grands ſes protecteurs. Les préliminaires ſont ſi diſgracieux de s’y ſervir à ſoi-même d’introducteur, leur liaiſon dans ce Royaume étant comme celle d’une charpente, on paſſe toujours pour un corps étranger ſi l’on n’eſt placé de bonne main.
Le Violon qui n’étoit pas Sultan alors, ni ſi fier qu’il eſt, aborde humblement le Clavecin & le Violoncel, & leur dit. Beaux Sires, le prémier de vous a déja un établiſſement auprès des Dames, que lui procurent les Pièces de Couperin : l’autre eſt rélégué aux Thuyles chez les enfans de chœur, où il n’a que leur touché délicat pour tout flatté. Il ne tiendra qu’à vous, l’un de faire fortune, & le prémier d’augmenter la ſienne. Je vous propoſe de vous aſſocier à moi, & de nous porter pour les trois Inſtrumens ſeuls néceſſaires en Muſique, avec leſquels on peut ſe paſſer de tous les autres, & dont l’abſence ne ſauroit trouver rien d’équivalent qui la répare.
Ils le remercièrent affectuoſo, delà vient ſon origine, lui firent compliment qu’il étoit l’Aléxandre des Inſtrumens, à meilleur titre que Rodilard celui des Chats. Ils le ſaluèrent d’avance comme l’Attilla, le fleau de la Baſſe de Viole, & l’exterminateur de tous les Inſtrumens Mulâtres : là-deſſus ils entrèrent en propos ſur les moyens qu’il avoit à employer.
Le Violon répond. Ils ſont tout prêts : avec les Concerts de ma compoſition nous contrebalancerons l’Opera dans les grands Auditoires ; &, avec les Sonates Duetti & Trio, je veux anéantir tous les Concerts Aſthmatiques, & tarir une bonne fois pour toutes la ſource de ces expreſſions. Ah ! je ne ſuis pas en main. Eh ! je ne me ſuis jamais ſenti moins d’humeur pour les Pièces, ſur-tout de Viole, ſans compter les proteſtations contre le défaut de mémoire. Moi, Violon, fais profeſſion qu’on ne me prendra jamais ſans verd, à me faire prier, ou à m’excuſer mal à propos.
Le Violoncel, qui juſques là s’étoit vu miſérable cancre, haire, & pauvre Diable, dont la condition avoit été de mourir de faim, point de franche lipée, maintenant ſe flatte qu’à la place de la Baſſe de Viole, il recevra mainte careſſes ; déja il ſe forge une félicité qui le fait pleurer de tendreſſe. Le Clavecin ſe félicite de devenir un Inſtrument de commerce. Les Dames dont, lors des Pièces, il ne faiſoit que l’amuſette juſqu’à ce qu’elles fuſſent mariées, ne lui donneront plus ſon congé après le mariage, quand les Sonates prévaudront. Et, de même qu’Héloïſe & Sapho, elles ſurpaſſeront leur maitre Pindare pour le fonds, comme pour la propreté dont elles étoient déja en poſſeſſion.
Le Violon avoit entendu dire quelque part, [il a des Ouyes], que Thémiſtocles ne pouvant ſe faire admettre dans le lieu d’éxercice des Nobles d’Athènes, ou qui étoient iſſus de Père & de Mère Athéniens, trouva le ſecret d’ennoblir le lieu d’éxercice des Mé- tices, du nombre deſquels il étoit, en y menant les principaux Citoyens, & s’y éxerçant avec eux.
Le Violon ne pouvant donc diſputer à la Viole la délicateſſe de ſon touché, & ſon Harmonie fine de réſonnance dans les endroits propres à éxaminer de près ſes attraits, & leur permettre de faire impreſſion, s’aviſe de transporter la Scène dans une Salle d’eſpace immenſe, où il arriveroit nombre d’effets auſſi nuiſibles à la Viole que favorables au Violon.
Il y avoit déja du tems que le Père Marais, ce grand Athlète contre la Muſique Ultramontaine, ne paroiſſoit plus dans le Monde Muſical : on n’entendoit plus parler d’aucun exploit de ſa part. L’Arabeſque, ſa dernière production, faiſoit voir la grandeur de la perte dans un tel per- ſonage, qui joignoit à l’expérience, par où il donnoit des compoſitions ſi correctes, le feu le plus vif d’une jeuneſſe remplie d’activité & d’attraits.
Le Héros diſparut. Les Monſtres commençoient à reparoître, ſavoir les miaulemens dans l’exécution, les fignolemens, les agrémens mis à tort ou à droit. L’irrégularité dans les compoſitions, où une idée démentoit l’autre, le goût devenu variable, on employoit une année des expreſſions contraires à celles qu’on ſuivoit la précédente. Les Scélérats, qui ſuppriment la moitié du peu de ſcience qu’ils ont, ne découvrant qu’un bras ou une jambe de leur ſavoir, & ce, proportionnellement à un vil intérêt particulier, & non à celui de la Muſique, comme ſi c’étoit un art où il ne tint qu’à affronter, ſe mettoient tout de nouveau à revendre leur Mitridate.
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The end
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