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La Cosmomogie hellénique

Pierre Duhem · 1914 · Free in the US

319,766 words · about 22 h 24 min to read

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Author
Pierre Duhem
Language
French
Published
1914
Length
319,766 words · about 22 h 24 min
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Contents (14)

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PREMIÈRE PARTIE

LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE

CHAPITRE PREMIER L’ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE

Chapitre 1. L’Astronomie pythagoricienne

CHAPITRE PREMIER

L’ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE

I

En la genèse d’une doctrine scientifique, il n’est pas de commencement absolu ; si haut que l’on remonte la lignée des pensées qui ont préparé, suggéré, annoncé cette doctrine, on parvient toujours à des opinions qui, à leur tour, ont été préparées, suggérées et annoncées ; et si l’on cesse de suivre cet enchaînement d’idées qui ont procédé les unes des autres, ce n’est pas qu’on ait mis la main sur le maillon initial, mais c’est que la chaîne s’enfonce et disparaît dans les profondeurs d’un insondable passé.

Toute l’Astronomie du Moyen-Âge a contribué à la formation du système de Copernic ; par l’intermédiaire de la Science islamique, l’Astronomie du Moyen-Âge se relie aux doctrines helléniques ; les doctrines helléniques les plus parfaites, celles qui nous sont bien connues, dérivent des enseignements d’antiques écoles dont nous savons fort peu de choses ; ces écoles, à leur tour, avaient hérité des théories astronomiques des Égyptiens, des Assyriens, des Chaldéens, des Indiens, théories dont nous ne connaissons presque rien ; la nuit des siècles passés est tout à fait close, et nous nous sentons encore bien loin des premiers hommes qui aient observé le cours des astres, qui en aient constaté la régularité et qui aient tenté de formuler les règles auxquelles il obéit.

Incapables de remonter jusqu’à un principe vraiment premier, nous en sommes réduits à donner un point de départ arbitraire à l’histoire que nous voulons retracer.

Nous ne rechercherons pas quelles furent les hypothèses astronomiques des très vieux peuples, Égyptiens, Indiens, Chaldéens, Assyriens ; les documents où ces hypothèses sont exposées sont rares ; l’interprétation en est fort souvent si malaisée qu’elle fait hésiter les plus doctes ; toute compétence, d’ailleurs, nous ferait défaut non seulement pour juger, mais simplement pour exposer les discussions des orientalistes et des égyptologues.

Nous ne rapporterons pas non plus, du moins en général, ce que l’on a pu reconstituer des doctrines des anciens sages de la Grèce ; les minces fragments, parfois d’authenticité douteuse, auxquels leurs ouvrages sont maintenant réduits, ne nous laissent guère deviner comment leurs pensées sont nées les unes des autres, comment chacune d’elles s’est développée.

Résolument, c’est à Platon que nous ferons commencer cette histoire des hypothèses cosmologiques ; il est le premier philosophe dont les écrits utiles à notre objet nous soient parvenus entiers et authentiques ; le premier, par conséquent, dont nous puissions, au sujet des mouvements célestes, connaître toute la pensée ou, du moins, tout ce qu’il a voulu nous livrer de cette pensée.

Mais, tout aussitôt, nous voyons apparaître ce qu’il y a d’arbitraire, partant de peu rationnel, dans le choix d’un tel point de départ. Pour comprendre les théories astronomiques de Platon, il ne suffit pas d’étudier Platon, car ces théories ne sortent pas d’elles-mêmes ; elles prennent leur principe ailleurs et dérivent de plus haut. Ce que Platon a écrit touchant les mouvements célestes est constamment inspiré par l’enseignement des écoles pythagoriciennes et, pour bien comprendre l’Astronomie académique, il faudrait bien connaître auparavant l’Astronomie italique.

Nous voici donc amenés à dire quelques mots des doctrines astronomiques qui étaient reçues chez les Pythagoriciens, afin de mieux pénétrer celles que Platon professera.

II

ce que l’on soupçonne des doctrines astronomiques de pythagore.

Les idées les plus fausses ont cours depuis longtemps sur les doctrines astronomiques de Pythagore, et les efforts des érudits parviennent malaisément à troubler ou à ralentir ce cours. Fréquemment, par exemple, on entend attribuer à Pythagore l’hypothèse qui explique le mouvement diurne des astres par la rotation de la Terre, alors que rien n’autorise à croire qu’il ait admis cette hypothèse.

Qu’est-il arrivé, en effet ? Dans les écrits d’Aristote, on a trouvé que certaines théories astronomiques étaient citées comme en faveur auprès des « Pythagoriciens ». On en a conclu tout aussitôt qu’elles avaient été imaginées par leur chef, l’illustre sage de la Grande Grèce. On oubliait que l’École pythagoricienne a duré de longs siècles, qu’elle était encore florissante au temps d’Aristote, et qu’entre le sixième siècle, où vivait son fondateur, et le quatrième siècle, où écrivait le Stagirite, ses doctrines avaient eu grandement le temps d’évoluer.

Qu’est-il encore arrivé ? Des polygraphes, des compilateurs que de longs siècles séparaient de Pythagore, nous ont rapporté sans critique tout ce que l’on contait de leur temps sur ce philosophe, transformé en une sorte de personnage légendaire ; et des historiens ont eu la naïveté d’accueillir ces propos comme s’ils venaient d’écrivains bien informés et dûment autorisés.

En un de ces mémoires dont la prodigieuse érudition et la prudente méthode ont fait faire de si grands progrès à l’histoire de la Science antique, Théodore-Henri Martin a entrepris de marquer ce que l’on pouvait dire, avec quelque certitude, de l’Astronomie de Pythagore. Et, tout d’abord, il a fixé les règles qu’il faut suivre si l’on veut retrouver quelques traits authentiques de cette Astronomie.

Il ne faut pas attribuer à Pythagore ce qu’Aristote ou même d’autres auteurs plus modernes ont dit des systèmes des derniers Pythagoriciens. « Quelques-unes seulement de ces doctrines sont attribuées expressément à Pythagore lui-même par des témoignages anciens que rien ne contredit ; il y a lieu de penser que celles-là remontent vraiment jusqu’à lui : mais celles qu’aucun auteur ancien ne lui attribue sont probablement plus récentes. À plus forte raison, quand des auteurs anciens, qui connaissaient bien les doctrines des Pythagoriciens plus récents, attribuent unanimement à Pythagore des doctrines très différentes, doctrines qui ont dû naturellement précéder celles-là dans le développement de la Philosophie et des Sciences en Grèce, et qu’aucun Grec n’avait émises avant l’époque de Pythagore, il y a tout lieu de croire qu’elles lui appartiennent en propre ».

Lorsqu’on a trié, à l’aide d’un tel crible, les témoignages antiques, que reste-t-il que l’on puisse regarder comme reliques de l’Astronomie du fondateur de l’École italique ?

Il semble assuré, en premier lieu, que Pythagore enseignait que la terre est sphérique et qu’elle est immobile au centre du Monde.

Tout d’abord, il est bien certain que, longtemps avant l’époque d’Aristote, des Pythagoriciens soutenaient ces propositions ; en un de ses plus célèbres dialogues, Platon met en scène le pythagoricien Timée, et Timée enseigne ces doctrines. D’autre part, des témoignages divers et concordants affirment que cet enseignement était celui de Pythagore ; c’est ce que déclarent, par exemple, Alexandre Polyhistor, Diogène de Laërte qui le cite, et Suidas.

Que Pythagore ait connu la loi du mouvement diurne des étoiles, cela ne fait l’objet d’aucun doute ; elle était familière aux philosophes grecs qui l’avaient précédé. Mais il semble qu’on lui doive attribuer un progrès très considérable sur la science possédée par ces philosophes ; il paraît avoir, le premier, discerné la loi du mouvement du Soleil.

Les philosophes grecs antérieurs au fondateur de l’École italique « n’ont prêté au Soleil qu’un seul mouvement au-dessus de la Terre habitée, savoir un mouvement diurne d’Orient en Occident, un peu inférieur en vitesse au mouvement diurne des étoiles fixes dans le même sens, et accompagné seulement d’un écart annuel du Nord au Sud et du Sud au Nord. »

Si nous en croyons les renseignements que nous fournissent Stobée et le De placitis philosophorum faussement attribué à Plutarque, Pythagore serait parvenu à débrouiller cette marche, en apparence si compliquée ; il aurait compris que le mouvement du Soleil pouvait se décomposer en deux rotations : de ces deux rotations, la première, dirigée d’Orient en Occident, s’accomplit autour des mêmes pôles et dans le même temps que la rotation diurne des étoiles ; en cette première rotation, le Soleil décrit, sur la sphère céleste, un cercle parallèle à l’équateur : la seconde a lieu d’Occident en Orient, autour de pôles autres que ceux du mouvement diurne, et elle est parfaite en un an : il y a tout lieu de penser que Pythagore la regardait aussi comme uniforme : en cette seconde rotation, le Soleil décrit, sur la sphère céleste un grand cercle, l’écliptique, dont le plan est incliné sur celui de l’équateur.

Le génie grec, si sensible à la beauté qu’engendrent les combinaisons géométriques simples, dut être singulièrement séduit par cette découverte ; elle fortifia en lui, si elle ne l’y fit germer, l’idée que le Monde, et particulièrement le Monde céleste est soumis aux règles éternelles des nombres et des figures ; elle suscita sans doute, en l’École pythagoricienne, la conviction que les cours des astres, quel qu’en soit le caprice apparent, se laissent résoudre en combinaisons de mouvements circulaires et uniformes ; empruntée aux Pythagoriciens par Platon, transmise de Platon à Eudoxe, cette conviction donnera naissance à l’Astronomie géométrique ; et elle ne cessera de dominer les divers systèmes de cette Astronomie qu’au jour où Kepler aura l’incroyable audace de substituer le règne de l’ellipse au règne du cercle.

Après avoir si heureusement décomposé le mouvement du Soleil en deux rotations autour d’axes différents, Pythagore a-t-il complété sa découverte en décomposant de la même manière le cours de la Lune et des cinq planètes ? Eut-il l’idée de regarder la marche de chacun de ces astres errants comme la résultante de deux rotations, l’une, la rotation diurne, accomplie d’Orient en Occident et identique à celle des étoiles, l’autre accomplie d’Occident en Orient autour des pôles de l’écliptique, en un temps déterminé pour chaque astre et variable d’un astre à l’autre ?

Il est fort possible que l’Astronomie soit redevable à Pythagore de ce nouveau progrès.

Le péripatéticien Adraste, dont Théon de Smyrne nous a conservé en partie l’enseignement astronomique, indique vaguement que Pythagore s’était occupé des révolutions lentes que les planètes exécutent dans le sens opposé à la révolution diurne des fixes.

Si ce progrès n’est pas l’œuvre même de Pythagore, il semble, en tous cas, qu’il ait été accompli de son temps et au sein des écoles de la Grande Grèce.

Sans être précisément disciple de Pythagore, Alcméon de Crotone. contemporain du grand philosophe, plus jeune que lui, habitant de la même ville, avait avec lui quelques rapports de doctrine. Or Stobée, le Pseudo-Plutarque et le Pseudo-Galien nous apprennent qu’Alcméon et les mathématiciens « faisaient mouvoir les planètes en sens contraire du mouvement des étoiles fixes ». Ces mathématiciens ne sont-ils pas les premiers disciples de Pythagore ?

Tel est le bilan des connaissances astronomiques que nous pouvons, avec quelque vraisemblance, attribuer au fondateur de l’École italique et à ses premiers élèves ; ce bilan est beaucoup moins riche que celui qu’avaient dressé les historiens de la Science, alors qu’ils recevaient sans contrôle les légendes les plus douteuses ; en particulier, il ne permet aucunement de placer Pythagore au nombre des précurseurs de Copernic.

On aurait tort, d’ailleurs, de passer de cet excès à l’excès contraire et de faire fi de l’Astronomie italique.

« En introduisant en Grèce la notion de la sphéricité de la Terre et des mouvements propres du Soleil, de la Lune et des planètes, d’Occident en Orient, suivant des cercles obliques à l’équateur céleste, Pythagore et ses premiers disciples ont fait faire un grand pas aux notions astronomiques des Grecs. Cette gloire leur appartient ; on ne pourrait que la compromettre en leur attribuant des inventions et des mérites qui ne leur appartiennent pas. »

III

le système astronomique de philolaüs

Si Pythagore et ses premiers disciples fixaient la Terre au centre du Monde, on ne tarda pas, au sein de l’École italique, à admettre une hypothèse toute différente. De cette théorie nouvelle, Philolaüs paraît être l’inventeur.

Le pythagoricien Philolaüs naquit à Crotone selon Diogène de Laërte, et à Tarente selon les autres écrivains qui ont parlé de lui ; Il vécut quelque temps à Héraclée de Lucanie, puis il alla se fixer à Thèbes en Béotie ; selon un passage du Phédon de Platon, il y résidait à la fin du v avant notre ère ; il fut donc contemporain de Démocrite et de Socrate.

Philolaüs avait rédigé un traité De la Nature, en trois livres. Il y exposait, pour la première fois, par écrit l’enseignement, jusqu’alors purement oral, de l’École pythagoricienne ; mais à cet enseignement, il apportait, surtout en ce qui concerne l’Astronomie, bien des modifications que n’eussent avouées ni Pythagore ni ses premiers disciples.

L’ouvrage de Philolaüs est aujourd’hui perdu ; mais, au sujet des doctrines astronomiques qu’il proposait, nous nous trouvons être assez exactement renseignés par les témoignages d’auteurs anciens qui avaient sous les yeux le traité De la Nature.

Aristote, en ses livres Du Ciel, discute d’une manière assez détaillée la théorie de Philolaüs ; à la vérité, il n’en nomme pas l’auteur ; il la met sur le compte de « ceux d’Italie que l’on nomme Pythagoriciens — Οἱ περὶ Ἰταλίαν, ϰαλούμενοι δὲ Πυθαγόρειοι ». Le vague de cette indication a grandement contribué à faire attribuer à Pythagore lui-même ce qui était opinion de son disciple éloigné.

Simplicius, en commentant la discussion d’Aristote, y a ajouté quelques détails complémentaires empruntés, en partie, à un écrit perdu d’Aristote sur les doctrines pythagoriciennes ; d’autres écrivains, Stobée en particulier, et aussi le Pseudo-Plutarque, en son De placitis philosophorum, nous ont transmis de nouveaux , parfois même des citations textuelles du traité de Philolaüs.

Dès le début du xix, les érudits ont été tentés par l’abondance des indications qui concernent la théorie astronomique de Philolaüs ; ils se sont efforcés de reconstituer cette théorie ; Schaubach en 1802. Bœckh en 1810 et en 1819 ont, les premiers, entrepris cette œuvre ; plus près de nous, Th.-H. Martin et Giovanni Schiaparelli y ont mis la main ; à moins que l’on ne découvre de nouveaux documents, il ne semble pas que l’on puisse rien ajouter à ce que ces divers auteurs nous ont appris, Philolaüs est profondément convaincu des idées arithmétiques qui avaient cours en l’École de Pythagore. Selon un fragment de son ouvrage que Jamblique et Syrianus nous ont conservé, il admet que « les nombres sont la cause permanente de tout ce qui arrive dans le Monde ».

Un autre passage, cité par Jamblique nous dit que « l’unité est le principe des nombres et de tout ce qui existe, et qu’elle est identique à Dieu ».

« Le Monde, dit encore un fragment reproduit par , le Monde est un, et le principe de l’ordre qui y règne est au centre. »

« Dieu, ouvrier du Monde, lisons-nous encore, a placé au centre de la sphère de l’Univers un feu dans lequel réside le principe du commandement. » Cette sphère de feu centrale, immobile, Philolaüs, en ce passage, la nomme le foyer (Ἑστία).

Au sujet de cette première hypothèse essentielle de l’Astronomie philolaïque, les témoignages abondent. Voici d’abord celui d’Aristote : « Les Pythagoriciens croient qu’au corps le plus noble convient la plus noble place, que le feu est plus noble que la terre, que les lieux terminaux sont plus nobles que les lieux intermédiaires, enfin que les lieux terminaux sont l’espace extrême et le centre. De là ils concluent par analogie que ce n’est pas la terre qui occupe le centre de la sphère du Monde, mais le feu. En outre, ces Pythagoriciens pensent que ce que l’Univers a de plus important est aussi le poste qu’il est le plus digne de garder ; et comme le centre est ce lieu le plus important, ils le nomment le poste de garde de Jupiter (Διὸς φυλαϰή) ».

Aristote s’exprimait à peu près de la même manière en son traité Sur les doctrines pythagoriciennes, d’après ce que nous en rapporte Simplicius.

Chalcidius, commentant le Timée de Platon, nous dit aussi que les Pythagoriciens nomment le feu central Jovis custos ; il ajoute qu’il est, à leur avis, le principe de toute matière ; que par lui, la Terre, l’Antichthone dont nous parlerons tout à l’heure et, sans doute, tous les autres astres sont mus en cercle.

Ce feu central recevait de Philolaüs les noms les plus variés et les plus propres à en exprimer l’excellence ; au dire de Stobée, il le nommait foyer de l’Univers (τοῦ Παντός ἑστία), demeure de Jupiter, mère des Dieux, autel, lieu, mesure de la Nature.

Le feu central, siège de la Divinité et principe des mouvements célestes, n’est pas le seul feu qui soit dans l’Univers ; nobles tous deux, les deux termes extrêmes doivent, Aristote nous l’a dit, être occupés par la plus noble des substances, par le feu ; aux confins de l’Univers, donc, s’étend une région ignée. Stobée vient sur ce point le renseignement qu’Aristote nous a donné ; il nous apprend que Philolaüs admettait l’existence d’un autre feu suprême, entourant le Monde.

L’espace compris entre le feu central et le feu d’en haut (ἄνοθεν πῦρ) était partagé en trois domaines concentriques.

La région la plus élevée, la plus voisine du feu supérieur, recevait le nom d’Olympe (Ὄλυμπος) ; là, les éléments se trouvent à l’état de pureté parfaite ; c’est là, sans doute, que Philolaüs plaçait les étoiles fixes.

Au-dessous de l’Olympe, s’étend le Monde (Κόσμος) ; lorsqu’au travers du Monde, on descend du feu suprême vers le feu central, on rencontre d’abord les cinq planètes, puis le Soleil, enfin la Lune.

Tous ces astres tournent autour du feu central, dont ils reçoivent le mouvement. Le Soleil n’est pas lumineux par lui-même ; c’est une masse transparente comme le verre qui reçoit l’illumination du feu d’en haut et la renvoie vers nous.

Au-dessous du Monde entre la Lune et le feu central, s’étend la région que Philolaüs nomme le Ciel (Οὐρανός) ; « c’est en cette région que se trouvent les choses soumises à la génération, apanage de ce qui aime les transmutations, Ἐν ᾦ τὰ τῆς φιλομεταϐόλου γενέσεως ».

En ce système de Philolaüs, nous voyons s’affirmer un principe que l’Astronomie platonicienne gardera jalousement, que l’Astronomie péripatéticienne modifiera pour le renforcer, et qui, à de bien rares exceptions près, s’imposera à tous les physiciens jusqu’aux temps modernes. Ce principe consiste à établir une opposition radicale entre la région sublunaire et la région qui s’étend depuis la Lune jusqu’aux confins de l’Univers.

Les corps qui se trouvent au-dessus de la Lune sont formés de feu pur ou d’éléments purs. Comme, en la substance de chacun de ces corps, il n’y a aucun mélange d’éléments divers, il n’y a, non plus, aucune aptitude à l’altération ni au changement ; chacun de ces corps est immuable ; il est, dès lors, éternel ; il n’a pas été engendré et ne saurait périr.

Les corps sublunaires, au contraire, sont tous des mixtes ; en chacun d’eux, les éléments sont mélangés en proportion variable ; ces mélanges sont sujets aux changements et aux transformations de toutes sortes ; ils sont soumis à la génération et à la destruction.

Il convenait de signaler dès maintenant, alors que nous commençons à les distinguer, les premiers linéaments de cette doctrine dont nous aurons à constater, au cours des siècles, la durable fortune et la tyrannique emprise.

Pénétrons en l’Οὐρανός, en la région de la génération et du changement ; nous y trouvons la Terre.

La Terre tourne, d’Occident en Orient, autour du feu central ; ce mouvement est dirigé comme les mouvements du Soleil et des autres astres errants, mais il ne se fait pas dans le même plan que ces derniers ; la succession des jours et des nuits s’explique par les positions diverses que la Terre et le Soleil prennent, l’un à l’égard de l’autre, en leurs révolutions autour de Ἑστία.

Que telle soit bien, au sujet du mouvement de la Terre, la pensée de Philolaüs, des témoignages multiples nous en donnent l’assurance.

Le faux Plutarque dit que la Terre décrit autour de Ἑστία un cercle oblique (ϰατὰ ϰύϰλου λοξοῦ), mais dans le même sens que le Soleil et la Lune. Au De Cælo, Aristote nous apprend que, selon les Pythagoriciens, « la Terre est un des astres, et qu’elle tourne en cercle autour du centre, produisant ainsi le jour et la nuit ». Il s’exprimait plus explicitement encore en son écrit Sur les doctrines pythagoriciennes, dont Simplicius nous a gardé ce passage : « Les Pythagoriciens disaient que la Terre devait être comptée au nombre des astres, qu’elle se mouvait autour du centre, ce qui changeait sa position par rapport au Soleil et produisait le jour et la nuit… Ils nommaient la Terre la caverne (Ἄντρον) ; ils la regardaient comme l’instrument même du temps ; c’est elle, en effet, qui est la cause des jours et des nuits ; la partie de la Terre qui est tournée vers le Soleil et illuminée produit le jour ; la partie, au contraire, qui est tournée vers le cône d’ombre engendré par la Terre elle-même produit la nuit. »

En circulant autour du feu central, la Terre tourne toujours vers lui la même face, celle qui se trouve aux antipodes de la région habitée ; il en résulte que la vue de ce feu central est constamment dérobée aux humains.

Il est également un astre que l’épaisseur même de la Terre cache sans cesse aux yeux des hommes ; c’est l’Anti-terre ou Antichthone Ἀντίχθων). Voyons comment Philolaüs avait été conduit à postuler l’existence de ce corps.

Avec toute l’École pythagoricienne, il admettait, nous l’avons vu, que « les nombres sont la cause permanente de tout ce qui arrive dans le Monde ». Or, pour les Pythagoriciens, le nombre Dix était le nombre parfait : aussi Philolaüs voulait-il que dix corps célestes tournassent autour du feu central ; la sphère des étoiles fixes, les cinq planètes, le Soleil, la Lune, la Terre enfin fournissaient neuf corps sidéraux ; il en fallait un dixième, d’où l’hypothèse de l’Anti-terre.

Que la pensée de Philolaüs ait bien suivi une telle démarche, nous le savons par des témoignages multiples.

« Il semble aux Pythagoriciens, dit Aristote en sa Métaphysique, que Dix est un nombres parfait et qu’il comprend en lui-même toute la nature des nombre ; ils affirment que dix est le nombre des corps qui sont mûs dans le Ciel ; et comme, seuls, neuf tels corps nous apparaissent, à titre de dixième, ils ajoutent l’Antichthone. »

Alexandre d’Aphrodisias, commentant ce passage de la Métaphysique, écrit plus explicitement :

« Les Pythagoriciens réputaient que Dix était un nombre parfait ; d’autre part, les phénomènes leur montraient que neuf est le nombre des sphères en mouvement, savoir les sept sphères des astres errants, la huitième qui est celle des étoiles fixes, et la neuvième qui est celle de la Terre : ils croyaient, en effet, que la Terre se meut en cercle autour du foyer fixe de l’Univers qui, selon eux, est constitué par le feu : ils ajoutaient donc, en leurs doctrines, une sorte d’Anti-terre : ils supposaient qu’elle se meut toujours à l’opposé de la Terre, et ils pensaient que, par cela même, elle demeure toujours invisible. Aristote parle encore de ces choses aux livres Du Ciel et, avec plus de détails, en son écrit Sur les doctrines des Pythagoriciens. »

C’est en se référant à cet ouvrage Sur les doctrines des Pythagoriciens que Simplicius nous donne des renseignements qui concordent avec les précédents :

« Les Pythagoriciens disent que la Terre n’enveloppe pas le centre du Monde ; au milieu de l’Univers, ils placent le feu ; autour du feu se meut, affirment-ils, l’Antichthone qui, elle aussi, est une terre, mais que l’on nomme Anti-terre parce qu’elle se trouve à l’opposé de cette Terre-ci. Après l’Antichthone vient notre Terre qui, elle aussi, tourne autour du centre ; après la Terre vient la Lune. Voici, en effet, ce qu’Aristote lui-même conte vers la fin des Pythagoriques :

« La Terre, qui se comporte comme un des astres, se meut autour du centre et sa disposition à l’égard du Soleil produit le jour et la nuit. L’Anti-terre se meut aussi autour du centre, en suivant la Terre. Nous ne la voyons pas, parce que la masse de la Terre se trouve toujours entre elle et nous.

« Ce qu’ils affirment là », poursuit Aristote, « ils n’y parviennent pas en cherchant, comme il convient de le faire, les raisons et les causes des phénomènes ; mais, au contraire, ils sollicitent les phénomènes dans le sens de certaines opinions et raisons qui leur sont propres ; ils s’efforcent de les adapter à ces opinions, ce qui est inconvenant au plus haut degré.

» Admettant, en effet, que le nombre Dix est un nombre parfait, ils ont voulu élever jusqu’à dix le nombre des corps qui se meuvent en cercle. Selon ce désir, la sphère des étoiles fixes leur donnant un premier corps, les astres errants sept autres corps et notre Terre encore un, ils ont complété la dizaine au moyen de l’Antichthone. »

Tous ces textes, et d’autres encore que nous pourrions emprunter à Stobée ou au De placitis philosophorum, s’accordent à nous apprendre que l’Anti-terre est plus voisine du feu central que la Terre. Ils s’accordent également à affirmer que l’Anti-terre tourne en même temps que la Terre, de telle sorte que les habitants de cette dernière, logés sur l’hémisphère qui ne peut apercevoir le foyer central, soient également incapables de voir l’Anti-terre. En sa rotation autour du foyer, l’Antichthone suit la Terre de manière à se trouver toujours en conjonction ou toujours en opposition avec elle pour un observateur qui se trouverait au centre du Monde.

De ces deux hypothèses, quelle est celle qu’admettait Philolaüs ? Le nom même d’Anti-terre (Ἀντίχθων) donné à l’astre hypothétique éveille l’idée que, par rapport au foyer, cet astre se trouvait toujours à l’opposé de la Terre. Le texte suivant du Pseudo-Plutarque semble confirmer cette supposition :

« Philolaüs le Pythagoricien disait que le feu se trouvait au milieu du Monde, car il était le foyer de l’Univers ; en second lieu venait l’Anti-terre ; puis, en troisième lieu, la Terre que nous habitons ; elle se trouve placée du côté opposé (ἐξ ἐναντίας ϰειμένη) et sa révolution entoure [celle de] l’Anti-terre ; il en résulte que les habitants de chacune de ces deux terres ne peuvent être aperçus de ceux qui se trouvent en l’autre. »

Il est naturel de penser que la région habitée de l’Anti-terre, comme la région habitée de la Terre, est celle que le feu central n’échauffe pas ; dès lors par rapport à ce feu central, il faut que la Terre et l’Anti-terre soient sans cesse en opposition, si l’on veut que les habitants de chacun de ces deux astres ne puissent jamais apercevoir l’autre astre. Il est vrai que le faux Plutarque ne nous dit pas que les habitants de l’Antichthone ne puissent apercevoir la Terre ; il nous affirme seulement qu’ils ne sauraient apercevoir les habitants de la Terre.

Encore qu’il eût imaginé l’Antichthone afin de porter à dix le nombre des corps qui tournent autour du feu central, Philolaüs devait chercher, parmi les phénomènes astronomiques, quelque indice qui révélât l’existence de ce corps invisible. Il crut trouver cet indice dans les éclipses de Lune.

Il remarqua qu’en un lieu donné de la Terre, les éclipses de Lune visibles sont plus fréquentes que les éclipses de Soleil ; il crut nécessaire, pour expliquer ce phénomène, d’invoquer d’autres éclipses de Lune que celles qui sont produites par la Terre ; ces éclipses supplémentaires, il les mit sur le compte de l’Anti-terre.

Ce point de la théorie philolaïque est encore un de ceux au sujet desquels les témoignages abondent.

Au De Cælo, Aristote nous dit : « Certains croient qu’il peut exister des corps qui tournent autour du centre et que l’interposition de la Terre rend invisibles pour nous. À l’aide de cette supposition, ils expliquaient, que les éclipses de Lune fussent plus nombreuses que les éclipses de Soleil ; ils disaient que les éclipses de Lune étaient produites non seulement par l’ombre de la Terre, mais encore par l’ombre de ces corps supposés ».

Stobée vient ici confirmer le témoignage d’Aristote : « Selon l’histoire écrite par Aristote et l’affirmation de Philippe d’Oponte, certains Pythagoriciens attribuent les éclipses de Lune à l’interposition soit de la Terre, soit de l’Anti-terre ». Ce Philippe d’Oponte, disciple de Platon, avait écrit sur les éclipses de Soleil et de Lune.

Le Pseudo-Plutarque nous apprend, lui aussi, que, selon certains Pythagoriciens, les éclipses de Lune sont produites soit par la Terre, soit par l’Anti-terre.

Dans le système de Philolaüs, la Terre n’occupe pas le centre du Monde ; elle est à une certaine distance de ce centre autour duquel elle tourne ; toutefois Philolaüs et ses disciples n’hésitaient pas, en la plupart des questions astronomiques, à raisonner comme si la Terre se trouvait au centre de l’Univers. « Selon eux, nous dit Aristote, la circonstance que la Terre est à une distance du centre égale au rayon du cercle qu’elle décrit n’empêche pas les phénomènes de nous apparaître comme si la Terre était au centre du Monde ; de même [dans le système que nous adoptons] maintenant, le fait que nous sommes à une distance du centre égale au rayon [terrestre] ne produit aucune différence sensible. »

Cette explication supposait que la distance de la Terre au centre du Monde fût une grandeur comparable au rayon terrestre et que les distances de la Terre aux astres fussent des grandeurs beaucoup plus considérables.

Plutarque (et non plus le Pseudo-Plutarque qui a écrit le De placitis philosophorum), Plutarque, disons-nous, nous apprend comment Philolaüs et ses disciples évaluaient ces diverses distances.

« Beaucoup de philosophes, dit-il, introduisent à ce propos les idées pythagoriciennes et procèdent en triplant sans cesse les distances à partir du centre. Prenant le [rayon du] feu comme unité, ils comptent 3 jusqu’à l’Anti-terre, 9 jusqu’à la Terre, 27 jusqu’à la Lune, 81 jusqu’à Mercure, 243 jusqu’à Vénus, 729 jusqu’au Soleil ; ce dernier nombre est à la fois un carré et un cube ; aussi nomment-ils le Soleil le carré-cube. Ils obtiennent les autres distances par triplication successive. »

De telles distances conviennent mal à l’explication qu’Aristote a rapportée ; le rayon de l’orbite lunaire n’est que le triple du rayon de l’orbite terrestre ; les phénomènes lunaires vus de la Terre seraient singulièrement différents de ceux que l’on observerait du centre du Monde. De plus, Mercure et Vénus sont ici placés entre la Lune et le Soleil ; les autres textes s’accordent à nous dire que Philolaüs plaçait les cinq planètes au-dessus de la Lune et du Soleil. Peut-être, donc, serait-il imprudent d’attribuer à Philolaüs les évaluations que Plutarque nous rapporte au sujet des distances des divers astres au centre du Monde.

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