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TROISIÈME PARTIE
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
AVANT-PROPOS
Avant-propos
AVANT-PROPOS
LE PÉRIPATÉTISME, LES RELIGIONS ET LA SCIENCE D’OBSERVATION
L’ambition dominante de l’intelligence humaine, c’est celle qui presse de comprendre l’Univers. Savoir ce que sont toutes choses, d’où elles viennent, où elles vont, telle est la curiosité, d’ampleur infinie, qui gît au fond de l’âme de chaque enfant, qui provoque ses innombrables et insolubles : Pourquoi ? C’est, cette curiosité qui a donné naissance à la Philosophie ; les plus anciens systèmes philosophiques ne sont pas des recherches étroitement délimitées qui aient pour but de résoudre une question précise et spéciale ; ce sont de vastes synthèses qui s’efforcent, en un seul regard, d’embrasser Dieu, l’homme et la nature. C’est le temps seul qui a rendu l’homme plus timide en ses tentatives philosophiques ; c’est l’expérience qui, peu à peu, lui a fait reconnaître, à la fois, l’extrême complication de l’œuvre qu’il se flattait d’accomplir, et la puissance intime des moyens dont il dispose pour l’effectuer. Devenu modeste alors, et parfois trop modeste, il morcelle, il particularise le domaine qu’il se propose d’explorer afin d’en proportionner l’étendue aux forces dont il dispose et au temps qui lui est mesuré.
Les sages de l’Hellade ont, comme les sages de tous les peuples, commencé par construire des systèmes qui fussent assez vastes pour comprendre le Monde ; en dépit des conseils de prudence et de modestie que Socrate lui avait prodigués, la Philosophie grecque a gardé longtemps cet ambitieux désir d’une universelle synthèse. D’une telle synthèse, le Timée de Platon dessine le plan ; et l’œuvre d’Aristote peint, de tous les objets qui se peuvent proposer à la connaissance humaine, le tableau le plus ample, le plus détaillé et le plus harmonieusement composé qu’on ait jamais conçu.
On comprend qu’à la vue d’une telle doctrine, beaucoup d’hommes aient éprouvé une satisfaction sans bornes ; ils ont pu croire que l’esprit humain avait atteint l’intarissable source où il lui serait désormais permis d’étancher sa soif ; ils ont pu penser que l’intelligence possédait enfin la théorie, si ardemment souhaitée, où tout ce qui est trouve sa place, et découvre sa raison d’être.
Celui qui recevait ainsi, de la Philosophie péripatéticienne, le plein contentement de son désir de tout comprendre, ne pouvait manquer de laisser éclater, en louanges enthousiastes, son admiration pour une telle doctrine et pour l’homme qui l’avait conçue.
Ces sentiments d’admiration sans borne pour Aristote et pour son œuvre sont ceux qu’exprimait Averroès :
« Aristote a composé d’autres livres sur la Physique, la Logique et la Métaphysique ; c’est lui qui a découvert ces trois doctrines et qui les a achevées. Il les a découvertes, car ce qu’on trouve de cette science dans les écrits des auteurs plus anciens n’est pas digne d’être considéré même comme une partie de cette doctrine ; et l’on peut sans hésitation déclarer qu’il n’en contient pas même les principes. Il les a achevées, car aucun de ceux qui sont venus après lui et jusqu’aujourd’hui, c’est-à-dire pendant quinze cents ans, n’y a rien ajouté ; nul non plus n’a découvert, dans ses paroles, une erreur qui eût quelque importance. Qu’une telle puissance se soit rencontrée en une individualité unique, cela est miraculeux et étrange. Bien que cette disposition se soit trouvée dans un homme, elle est digne d’être regardée comme divine plutôt qu’humaine. »
« Il est le prince dont tous les autres sages qui sont venus après lui tiennent leur perfection, alors meme qu’ils diffèrent en l’interprétation de ses paroles et des conséquences qui s’en déduisent. »
« Si merveilleuse a été la disposition de ce grand homme, si puissantes ont été les différences entre sa formation et la formation des autres hommes, qu’il semble avoir été celui que la divine Providence a mis au jour pour nous instruire, nous qui sommes l’universalité des hommes, en la découverte de l’ultime perfection que peut atteindre l’espèce humaine lorsqu’elle s’individualise et devient sensible, de la perfection que peut atteindre l’homme en tant qu’homme. Aussi les Anciens l’appelaient-ils divin. »
« Gloire à Celui qui, dans le domaine de la perfection humaine, a mis cet homme à part de tous les autres. Ce qu’il a connu aisément, les autres hommes ne le peuvent connaître que par une longue recherche, avec beaucoup de difficulté et à grand peine ; quant à ce que les autres hommes connaissent aisément, cela diffère de ce qu’il a connu. Souvent donc les commentateurs rencontrent des passages difficiles dans ce que cet homme a dit ; mais, après fort longtemps, la vérité de son discours finit par devenir claire, et l’on voit alors combien la spéculation des autres hommes était débile au regard de la sienne. Par l’effet de cette divine puissance qui s’est rencontrée en lui, c’est lui qui a été l’inventeur de la Science, lui qui l’a complétée, lui qui l’a rendue parfaite ; un pareil événement est bien rare en tout art, quel qu’il soit, et surtout en ce grand art [qu’est la Science], Or nous disons que c’est lui qui, à la fois, a découvert et accompli cette Science, car ce que les autres Anciens en ont dit ne mérite pas même d’être regardé comme des tâtonnements touchant ces questions ni, à plus forte raison, d’en être considéré comme les principes. »
« Louons Dieu qui, dans le domaine de la perfection, a séparé cet homme de tous les autres, qui lui a conféré en propre la dignité humaine portée à son comble, à un degré qu’aucun homme, à aucune époque, ne saurait atteindre. »
Le sentiment qu’Averroès exprime en ces louanges, d’autres assurément, parmi les savants de l’Islam, l’ont éprouvé comme lui, encore qu’ils ne nous en aient pas, comme lui, livré la naïve et enthousiaste expression ; et ce n’est pas seulement chez les Arabes que s’est rencontrée cette foi absolue en la parole d’Aristote ; nous la retrouverions aussi pleine, aussi ferme, moins excu- sable, chez nombre d’Avcrroïstes italiens, jusqu’à l’aurore du xvii.
Que fût-il advenu de la Science si la plupart des maîtres eussent partagé la confiance qu’Averroès professait en la doctrine d’Aristote ? Il est aisé de le dire, et l’exemple même d’Averroès nous l’enseigne. Persuadés que les livres du Stagirite contiennent le principe de toute vérité et la définitive explication du système du Monde, les docteurs se fussent bornés désormais à commenter ces livres, à en élucider les passages obscurs, à disputer entre eux des propositions ambiguës qui s y peuvent rencontrer.
À l’exemple, d’ailleurs, Averroès ne manquait pas de joindre le précepte. Avec quelle rigueur ne condamnait-il pas ceux qui. venus après Aristote, avaient cependant tenté d’innover ! Écoutons-le.
Il vient d’élucider un passage obscur des Premiers analytiques. « Par là, conclut-il, nous avons montré ce qu’entendait Aristote, et nous avons résolu les ambiguïtés qui avaient continué de lui être opposées jusqu’à notre époque. C’est ainsi, en effet, que les choses ont coutume de se passer entre ce grand homme et ceux qui ont des doutes à son égard ; je veux dire que le temps suffit à résoudre les doutes qu’ils lui opposent. Nul donc, parmi les hommes, ne se montre de plus débile réflexion ni de moindre science que celui qui doute à l’encontre d’Aristote et qui, dans le traité qu’il compose, répond suivant son propre sentiment, surtout lorsque ce sentiment n’a pas été partagé par quelque prédécesseur. Ainsi voyons-nous qu’Avicenne a fait en tous ses livres. Ce que ce nouveau a fait de pire, c’est de s’écarter de la discipline d’Aristote et de marcher dans un chemin autre que la voie du Philosophe. C’est ce qui est arrivé à Al Fârâbi dans son livre de Logique, et à Ibn Sinâ en Physique et en Théologie. »
Si les sages eussent suivi les préceptes d’Averroès, pour développer cette théorie, si ardemment souhaitée, où l’Univers doit manifester son ordre harmonieux et découvrir sa raison d’être, ils eussent dédaigné d’interroger par l’expérience la nature sensible ; ils eussent refusé de prêter l’oreille aux voix qui nous révèlent les choses surnaturelles ; éternellement, ils eussent déroulé les corollaires des dogmes péripatéticiens ; au moment même qu’elles venaient de naître, la Philosophie et la Science eussent été figées dans la rigidité des cadavres.
L’ampleur, donc, du système d’Aristote, la rigueur avec laquelle il coordonnait une multitude de détails pour en faire un ensemble d’une extrême unité, éveillaient une profonde admiration dans l’esprit humain, assoiffé d’une synthèse universelle ; mais cette admiration légitime engendrait aisément l’illégitime persuasion que cette synthèse se trouvait, actuellement réalisée, dans la doctrine péripatéticienne ; et cette persuasion exerçait une bien puissante séduction au sein des écoles du Moyen Âge islamique ou chrétien, dont les docteurs les plus réputés éprouvaient, à l’égard de celui qu’ils nommaient le Philosophe, l’humble et craintive vénération que des enfants ignorants éprouvent pour le maître.
Et cependant, pour que ces écoliers que furent les hommes du Moyen Âge vissent la Science se développer parmi eux, pour qu’à leur tour, ils pussent travailler à son accroissement, il fallait qu’ils secouassent ce respect fait pour les enchaîner et les paralyser, il fallait qu’ils ôsassent contredire le Maître. Deux puissances les déterminèrent à briser le joug du Péripatétisme ; res deux puissances furent la Science expérimentale et la Théologie. La première leur fit reconnaître que, pour suivre le sens d’Aristote, il leur fallait abdiquer leur propre bon sens ; la seconde leur affirma que leur confiance en la parole du Philosophe contredisait à leur foi dans la parole de Bien.
La Science expérimentale fut représentée, dans cette lutte, par la seule de ses parties qui eût alors acquis quelque développement et quelque perfection, par l’Astronomie,
L’Astronomie pythagoricienne et platonicienne reposait tout entière sur cet axiome que tous les mouvements astronomiques se résolvent en rotations de sphères homocentriques à la Terre ; cet axiome, Aristote l’avait encastré dans son système ; il l’avait si solidement cimenté aux autres parties de ce système qu’il fût impossible de l’en arracher. Substances incapables de génération, d’altération et de corruption, les corps célestes ne sauraient être que des solides rigides mûs de rotations uniformes ; au centre de ces rotations, la théorie du lieu exigeait qu’il y eût un corps immobile qui devait être grave et, partant, qui devait être la Terre. Pour quiconque admettait les principes de la Physique péripatéticienne, ces deux propositions ne pouvaient être niées sans absurdité. Elles étaient, d’ailleurs, comme les piliers sur lesquels reposait la Théologie d’Aristote. Les intelligences éternellement immobiles qui faisaient tourner les sphères homocentriques étaient des dieux, les seuls dieux que connût le Stagirite.
Or, tandis que le Péripatétisme développait cette théorie, le témoignage des sens, qu’Aristote avait proclamé source de toute vérité, prouvait qu’elle était fausse ; il montrait que le Soleil, la Lune, les étoiles errantes ne demeurent pas toujours à la même distance de la Terre. Guidée par l’expérience sensible, dont, au moyen d’observations multiples et minutieuses, elle s’attachait à recueillir les enseignements, l’Astronomie construisait alors une théorie qui, jusqu’au moindre détail, sauvât les apparences ; après maint tâtonnement, elle produisait le système des excentriques et des épicycles dont l’Almageste nous présente l’exposé.
Alors, entre la théorie des sphères homocentriques, soutenue par les fidèles sectateurs d’Aristote, et l’Astronomie de Ptolémée, défendue par ceux qui se liaient au témoignage de leurs yeux plutôt qu’à la Physique péripatéticienne, la lutte s’engagea, longue et ardente ; de cette lutte, nous avons suivi les principales phases, au cours du Moyen Âge islamique, juif et chrétien, jusqu’au jour où, vers l’an 1300, les doctrines astronomiques d’Averroès et d’Alpétragius ne trouvèrent plus un homme de bon sens qui consentît à les défendre.
Tandis que l’Astronomie d’Aristote voyait se dresser contre elle l’Astronomie de Ptolémée, la Théologie d’Aristote, si étroitement apparentée à son Astronomie, se heurtait aux communs enseignements des trois religions qui se partageaient alors le monde civilisé : l’islamisme, le Judaïsme et le Christianisme.
D’une part, Aristote et ses commentateurs les plus exacts, tels qu’Alexandre d’Aphrodisias ou Averroès, enseignaient que tout dieu est une intelligence éternellement immobile, simple moteur d’une matière première éternelle comme lui, cause première et cause finale de circulations célestes nécessaires et perpétuelles ; ils enseignaient que ces circulations déterminent, suivant une incessante périodicité, tous les événements du monde sublunaire ; que l’homme, inséré dans l’enchaînement de ce déterminisme absolu, n’a que l’illusion de la liberté ; qu’il n’a pas en lui d’âme immortelle ; ou bien qu’il est momentanément animé par un intellect indestructible, mais impersonnel et commun à tous les hommes.
En face de cet enseignement, la Religion juive, la Religion chrétienne, la Religion musulmane, s’accordaient à déclarer aux hommes que Dieu a librement créé le Monde ; qu’il le gouverne par une toute puissante providence ; qu’il a fait l’homme libre, donc capable de mérite ou de démérite ; qu’il lui a conféré une âme personnellement immortelle, et qu’il récompensera ou punira, durant la vie future, les actes que cette âme accomplit en la vie présente.
Entre les deux Théologies, le désaccord éclatait aux yeux les moins clairvoyants. Nul ne pouvait se croire Juif, Chrétien on Musulman fidèle s’il acceptait, en sa plénitude, la Métaphysique péripatéticienne ; nul ne pouvait admettre que la vérité fût, à la fois, révélée dans la Bible on le Coran, et démontrée dans les écrits du .
La Théologie donc, comme l’Astronomie, se refusait, à voir dans la Physique et dans la Métaphysique péripatéticiennes cette universelle synthèse que l’humanité souhaitait ; l’une et l’autre proclamaient que cette synthèse restait à faire.
En face d’un commun adversaire, ces deux puissances se trouvaient naturellement alliées. Lorsqu’elle sapait, au nom de l’expérience sensible, l’aveugle confiance d’un Averroès en la parole d’Aristote, l’Astronomie mettait le Juif, le Chrétien, le Musulman en garde contre ce que cette parole professait d’adverse à la foi religieuse. Lorsqu’elle condamnait les affirmations hérétiques du système péripatéticien, la Théologie des trois religions monothéistes ouvrait des brèches dans la solide muraille de ce système ; en ces brèches, la Science expérimentale trouvait un passage qu’elle élargissait au point qu’il permit sa libre expansion ; c’est pourquoi l’historien comprendrait imparfaitement l’essor que la Science, libérée de l’Aristotélisme, a pris au Moyen Âge, s’il ne rappelait les coups de bélier dont la Théologie a secoué les murs de la prison,
Ces coups, d’ailleurs, n’ont pas seulement ébranlé les remparts du Péripatétisme. L’Hellénisme et ceux qu’inspiraient ses tendances avaient construit d’autres systèmes philosophiques, moins solidement bâtis, moins rigides, qu’il était plus aisé d’élargir afin d’y recevoir quelques-uns des dogmes religieux. Prisons moins étroites et moins austères que la sombre forteresse aristotélicienne, ces constructions néo-platoniciennes étaient encore des prisons, où la raison du croyant ne trouvait pas la liberté d’admettre pleinement tous les dogmes qu’embrassait sa foi.
Pour sauvegarder la foi des croyants, la Théologie n a pas hésité à faire crouler les murailles néo-platoniciennes, de la même ruine où s’effondrait la solide bâtisse du Péripatétisme. Sans répit, elle a frappé de ses anathèmes, en tous ces systèmes philosophiques, toutes les propositions qui étaient des hérésies contraires à ses enseignements ; or, parmi ces propositions, il en est un grand nombre qui, d’un lien indissoluble, avaient, à l’erreur religieuse, lié l’erreur astronomique ou physique ; en défendant la vérité dont elle avait la garde, la Théologie a brisé les obsta- cles qui eussent entravé le développement de la Science positive.
La Science expérimentale avait, il est vrai, préparé cette œuvre ; mais elle n’avait pu la conduire jusqu’au complet achèvement. L’observation des mouvements célestes, en effet, avait acquis assez de certitude et de précision pour assurer les savants que le cours des astres ne se soumet pas aux lois qu’Aristote lui voulait imposer ; mais l’étude des mouvements qui s’accomplissent ici-bas était encore trop confuse, trop peu précise, trop douteuse pour que la Physique péripatéticienne en pût redouter quelque contradiction formelle. Ceux donc qui, pour juger l’Aristotélisme, n’avaient d’autre guide que la Science expérimentale, ne pouvaient guère se montrer plus sévères que Maïmonide ; il leur fallait bien accorder que les principes du Stagirite s’étaient trouvés incapables de raisonner correctement sur tout ce qui est dans le Ciel ; mais ils se croyaient en droit d’ajouter :
« Tout ce qu’Aristote a dit sur les choses sublunaires a une suite logique ; ce sont des choses dont la cause est connue et qui se déduisent les unes des autres, et la place qu’y tiennent la sagesse et la prévoyance de la Nature est manifeste. »
« Tout ce qu’Aristote a dit sur tout ce qui existe au-dessous de la sphère de la Lune, jusqu’au centre de la Terre, est indubitablement vrai ; et personne ne saurait s’en écarter, si ce n’est celui qui ne le comprend pas ou bien celui qui a, d’avance, adopté des opinions erronées et qui vont repousser les objections qui renversent ces opinions erronées.
» Mais à partir de la sphère de la Lune et au-dessus, tout ce qu’en dit Aristote ressemble, à peu de choses près, à de simples conjectures. »
La Science d’observation avait donc pu chasser la Physique péripatéticienne du monde céleste dont elle avait formulé les lois ; elle ne la pouvait bannir d’un monde sublunaire qu’elle maîtrisait pas encore.
Et, d’ailleurs, elle ne pouvait suffire seule au progrès de Science positive, car le développement de cette Science et, particulièrement, de l’Astronomie requérait une révolution théologique.
Toutes les philosophies helléniques, qu’elles s’autorisassent du nom de Platon ou bien du nom d’Aristote, s’accordaient en une même affirmation ; pour elles, la surface intérieure de l’orbe de la Lune partageait l’Univers en deux régions qu’il était comme impossible de comparer l’une à l’autre, Sous la concavité de l’orbe de la Lune, tous les êtres étaient soumis à la naissance, au changement et à la mort. Au delà, au contraire, les astres, les corps des sphères célestes, les âmes et les intelligences qui les mouvaient étaient immuables et éternels ; au-dessus de la sphère de la Lune, tout était divin.
Ambitieusement, Aristote s’était cru capable de spéculer sur la nature divine, assez exactement pour en déduire les principes de l’Astronomie ; plus modestes, Ptolémée et Proclus avaient jugé que semblable entreprise passait les forces humaines ; ils avaient pensé que l’astronome se devait borner a combiner des mouvements qui sauvassent les phénomènes, sans prétendre deviner comment les êtres célestes les réalisent. Mais les uns et les autres se trouvaient d’accord pour proclamer la nature divine des astres. Les philosophes monothéistes musulmans ou juifs, les Avicenne et les Maïmonide, n’avaient guère, à cette Théologie astronomique, apporté qu’un changement de mots ; refusant le nom de dieux aux intelligences et aux âmes qui meuvent les cieux, ils leur avaient seulement accordé le titre d’anges. La surface interne de l’orbe de la Lune n’en demeurait pas moins la commune frontière de deux régions de l’Univers entre lesquelles l’homme instruit des choses divines reconnaissait un prodigieux disparate.
Or si le système de Ptolémée avait pu accorder que les astres fussent des êtres sans analogie de nature avec ceux du Monde sublunaire, il n’en pouvait pas aller de même du système de Copernic. Celui-ci devait essentiellement consister en cette affirmation que la terre et l’ensemble des éléments forment une masse analogue de tous points à l’un quelconque des astres errants. Si donc la Terre n’est mue ni par un dieu ni par un ange, si, sans cesse, tout y naît, change et meurt, il faut qu’il en soit de même de Mars, de Jupiter ou de Saturne. Pour qu’on pût admettre ce système, il fallait qu’on effaçât jusqu’aux derniers vestiges de ces divinités astrales que toutes les philosophies antiques avaient adorées, qu’on anéantit jusqu’à ces anges, moteurs des astres, que les Musulmans et les Juifs leur avaient substitués. Il est donc bien vrai que l’adoption de la théorie de Copernic, condition essentielle du progrès de la Science positive, exigeait, avant tout, une révolution théologique.
Si les spéculations philosophiques sur les intelligences et les âmes qui meuvent les cieux fussent demeurées isolées de toute autre doctrine métaphysique, l’Église catholique eût, sans doute, laissé aux physiciens et aux astronomes le soin d’en disputer ; elle eût dédaigné de s’en occuper, afin de se consacrer aux questions qui importent au salut de l’homme. En fait, cette indifférence à l’égard du problème des moteurs célestes fut, pendant longtemps, l’attitude des docteurs chrétiens.
« Le monde supérieur, dit Guillaume d’Auvergne, est-il un être animé unique ou se compose-t-il de plusieurs êtres animés ? Les âmes de ces êtres sont-elles raisonnables ? Cela se trouve déterminé dans les écrits d’Aristote et de ceux qui ont marché à sa suite, et aussi dans ceux de nombreux philosophes italiens [latins]. Mais, jusqu’à ce jour, l’enseignement des Juifs ni des Chrétiens ne s’est pas soucié de telles questions.
» La Nation juive avait accoutumé de se contenter des livres de la Loi et des prophètes. Mais, depuis fort longtemps, elle s’est convertie à des fables incroyables et s’y est totalement adonnée, à l’exception de quelques-uns de ses membres ; ceux-ci, mêlés à la Nation sarrazine, se sont mis à philosopher.
» Quant à la Nation chrétienne, totalement consacrée aux vertus, à la sainteté, à la vénération du Créateur, elle s’est fort peu occupée de la Philosophie ; sauf au cas où la perversité des hérétiques et les objections des insensés l’ont contrainte à défendre sa religion et sa foi, à détruire les doctrines ennemies du salut qu’elle espère ou contraires à l’honneur du Créateur.
» Les hommes de cette religion, soucieux de leurs propres âmes, n’ont pas voulu prêter attention aux âmes des cieux ; il leur a semblé que, pour leur profession religieuse et pour leur salut, il n’y avait ni profit à connaître ces âmes ni dommage à les ignorer. Que le Monde soit ou non un animal unique, que le Ciel entier soit un être animé ou bien que les divers cieux soient des êtres animés, ce sont questions que cette Nation chrétienne a en horreur et qu’elle regarde comme monstrueuses. Elle est plongée dans la stupeur par cette discussion qui lui est demeurée absolument inconnue et dans laquelle elle voit une nouveauté qui ne la concerne en rien… En cette partie de la Philosophie, se fier à Aristote ou à n’importe quel autre n’offre aucun danger pour la religion, pour la foi, pour la doctrine des Chrétiens. »
Mais dans l’enseignement des philosophes arabes ou juifs qui se réclamaient du nom d’Aristote, la théorie des intelligences et des âmes qui meuvent les cieux ne demeurait pas isolée du reste de la Métaphysique, bien au contraire ; elle occupait, dans leurs systèmes, une place centrale et prépondérante, et toutes les autres doctrines se trouvaient, pour ainsi dire, reliées à celle-là.
Or, indifférente à la théorie même des moteurs des cieux, l’Église ne pouvait l’être à plusieurs des théories que les Néo-platoniciens arabes ou juifs y avaient rattachées, et qui se trouvaient être, à son gré, de graves hérésies ; et d’autre part, les condamnations dont elle allait frapper ces hérésies ne pouvaient pas ne pas ébranler, par contre-coup, la doctrine des intelligences célestes qu’elle n’avait pas visée.
C’est, pour ainsi dire, par ses deux extrémités que la doctrine des intelligences célestes allait être exposée aux coups portés par l’orthodoxie chrétienne ; elle était hérétique par la manière dont elle faisait sortir de Dieu ces intelligences ; elle était hérétique par la façon dont elle les faisait aboutir au monde sublunaire.
Seule, la première intelligence était émanée directement de Dieu ; de cette première intelligence avait procédé la seconde, de celle-ci la troisième, et ainsi de suite. En cette théorie néo-platonicienne des émanations successives, l’Église catholique devait reconnaître et condamner une hérésie contraire à sa doctrine ; car, selon celle-ci, toutes les choses, tant célestes que sublunaires, en leur prodigieuse variété, ont été immédiatement et directement créées par Dieu. Les anathèmes vont donc frapper à coups redoublés ce principe premier de la théorie des intelligences célestes : Seul, un être unique peut procéder immédiatement du Dieu un.
D’autre part, en la hiérarchie des intelligences célestes, celle qui meut l’orbe de la Lune ne se trouvait pas la plus humble ; au-dessous d’elle, il en était encore une ; et celle-là, c’était l’intelligence active (Intellectus agens) qui, seule, mettait en branle la raison de tous les hommes ; c’est en elle que toutes les âmes humaines venaient se fondre après que la mort les avaient séparées de leurs corps.
À cette hérésie de l’unité de l’intellect humain, l’Église catholique allait, au xiii, opposer l’enseignement de ses docteurs et les condamnations de ses évêques. Mais elle ne pourrait assurément la briser que toute la théorie des intelligences célestes ne s’en trouvât, du même coup, fortement ébranlée.
Pour sauver, donc, le dogme de la création et la croyance en la survie personnelle de l’âme humaine, elle allait saper des doctrines astronomiques et physiques que les précurseurs de Copernic s’empresseraient de faire crouler. Voilà pourquoi nous ne comprendrions rien à l’avènement des idées qui devaient placer la Terre au rang des planètes si nous ignorions comment l’Église catholique a lutté contre les Métaphysiques et les Théologies léguées à l’Islam par l’Antiquité hellénique.
Parties des points les plus divers, les attaques des théologies contre les philosophies helléniques et, particulièrement, contre l’Aristotélisme, ont, presque toutes, convergé vers une même notion, qui se trouvait être comme le fort central et le réduit de ces philosophies ; cette notion est celle de matière et, spécialement, de matière première.
Tout d’abord, le dogme de la création dans le temps s’opposait à l’éternité du Monde ; or ce qui imposait surtout au Monde une existence éternelle, c’est l’impossibilité d’attribuer un commencement à la matière première.
Les discussions sur les intelligences et les âmes qui meuvent les cieux ne pouvaient se poursuivre bien longtemps sans qu’on se vît ramené à l’examen de cette question : Les cieux ont-ils une matière, et cette matière est-elle de même nature que celle des corps sublunaires ?
Les âmes humaines, lorsque la mort vient dissoudre les corps dans lesquels elles résidaient, demeurent-elles individuellement distinctes, ou bien se fondent-elles toutes en une intelligence unique ? Point de problème qui préoccupe davantage les fidèles des trois religions islamique, juive et chrétienne. Or ce problème conduit aussitôt à celui-ci : Qu’est-ce qui distingue les uns des autres les individus d’une même espèce, de l’espèce humaine par exemple ? Ce principe d’individuation, est-ce ou non la matière ?
Ainsi donc les débats dont nous allons retracer l’histoire seront intimement liés aux vicissitudes par lesquelles vont passer la notion de matière en général et, particulièrement, la notion de matière première. Cette notion sera comme le donjon central du Péripatétisme ; nous ne saurions nous en étonner ; avec la notion d’existence en puissance, dont elle n’était, pour ainsi dire, qu’un aspect, elle marquait le caractère par lequel la Physique d’Aristote se distinguait de toutes les doctrines plus anciennes ; maintenir, donc, le concept de matière, c’était garder le germe d’où l’Aristotélisme entier pouvait surgir de nouveau ; détruire cette idée, c’était arracher les ultimes racines de la Philosophie péripatéticienne.
Chapitre 1
CHAPITRE I
LES SOURCES DU NÉO-PLATONISME ARABE
I
COUP D’ŒIL SUR LE NÉO-PLATONISME HELLÉNIQUE
Comme les mouvements astronomiques sont les mêmes pour le Juif, pour le Musulman et pour le Chrétien, comme le Juif, le Musulman et le Chrétien croient au même Dieu personnel, qui a créé le Monde, qui le gouverne par sa libre et toute puissante providence, qui récompense ou punit l’âme immortelle et individuelle de chaque homme, la lutte menée contre le Péripatétisme par les forces coalisées de la Science d’observation et de la Théologie devait se dérouler de semblable manière au sein de l’islamisme, du Judaïsme et du Christianisme.
Au sein de chacune des trois religions qui se pratiquaient, au Moyen Âge, parmi les hommes voisins de la Méditerranée, les doctes se groupèrent en trois écoles, dont deux voulaient la guerre et dont la troisième souhaitait la paix.
Les adeptes de la première école, dont Averroès nous présente le type achevé, tenaient que toute vérité sur l’Univers se trouve déposée dans les écrits d’Aristote, que l’homme de science a pour seule tâche de l’en extraire par de patients et minutieux commentaires, et que tout dogme théologique contraire aux enseignements du Péripatétisme est vaine et sotte parole.
Dans la seconde école, les croyants, fermement attachés aux vérités, révélées par Dieu, qui portent toute la religion, repoussaient avec horreur, dans son ensemble comme dans ses détails, cette Philosophie impie qui défigurait l’objet de leurs allocations et niait la légitimité de leurs espérances.
Entre ces deux écoles adverses et intransigeantes, se glissait un parti de conciliation. Sincèrement convaincus que les dogmes proposés par la religion sont véritables, ceux de ce parti ne se rési- gnaient pas, cependant, à renverser de fond en comble le grandiose système d’Aristote ; ils s’efforçaient d’en retrancher ou d’en modifier les thèses qui, trop certainement, contredisaient soit aux affirmations de leur foi religieuse, soit aux constatations de leurs sens ; mais, en meme temps, ils cherchaient à sauver tout ce que l’Astronomie d’une part, et la Théologie, d’autre part, n’avaient pas ruiné ; par d’habiles raccords, ils s’ingéniaient à reprendre, en un harmonieux ensemble, les fragments qu’ils parvenaient à conserver. Ainsi firent Avicenne chez les Musulmans, Moïse Maimonide chez les Juifs, Saint Thomas d’Aquin chez les Chrétiens. Or ceux qui consacraient leurs efforts à cette tentative conciliatrice trouvaient, dans l’œuvre que la pensée hellénique avait produite avant de disparaître, une aide singulièrement puissante ; cette œuvre, en effet, résultait du vigoureux élan vers l’éclectisme qui fut le Néo-platonisme d’Alexandrie.
Guidé par ce grand métaphysicien qu’a été Félix Ravaisson, jetons un coup d’œil d’ensemble sur l’École néo-platonicienne hellénique et tâchons de discerner les courants divers auxquels s’abandonne la raison de ses maîtres.
Celle de ces tendances que nous distinguons tout d’abord, c’est une irrésistible aspiration vers l’unité philosophique. Il semble que, près de s’éteindre, la pensée grecque veuille faire l’inventaire du trésor intellectuel qu’elle a amassé au temps de sa maturité ; il semble qu’elle ne le veuille point léguer à la pensée musulmane, puis à la pensée chrétienne, avant de l’avoir mis en ordre. Elle cherche donc à concilier entre eux les systèmes divers que ses sages ont, tour à tour, édifiés, et, surtout, elle tente de coordonner les trois grandes doctrines devant lesquelles toutes les autres pâlissent : le Platonisme, l’Aristotélisme et le Stoïcisme. Ce désir de choisir, dans l’enseignement des diverses écoles, tout ce qui peut s’harmoniser en un même concert, les méditations des Néo-platoniciens le laissent constamment transparaître ; parfois, il s’affirme nettement.
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