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L’Histoire de don Quichotte de la Manche

Miguel de Cervantes · 1884 · Free in the US

431,861 words · about 30 h 15 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1884 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Histoire_de_don_Quichotte_de_la_Manche&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Miguel de Cervantes
Language
French
Published
1884
Length
431,861 words · about 30 h 15 min
Sections
132 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (132)
  1. Front matter under 1 min
  2. Note de l’éditeur about 3 min
  3. Première partie under 1 min
  4. II about 11 min
  5. III about 11 min
  6. IV about 12 min
  7. VI about 12 min
  8. VII about 9 min
  9. VIII about 14 min
  10. IX about 10 min
  11. XI about 10 min
  12. XII about 10 min
  13. XIII about 16 min
  14. XIV about 20 min
  15. XV about 13 min
  16. XVI about 13 min
  17. XVII about 16 min
  18. XVIII about 19 min
  19. XIX about 13 min
  20. XX about 24 min
  21. XXI about 21 min
  22. XXII about 19 min
  23. XXIII about 21 min
  24. XXIV about 16 min
  25. XXV about 30 min
  26. XXVI about 13 min
  27. XXVII about 30 min
  28. XXVIII about 27 min
  29. XXIX about 22 min
  30. XXX about 17 min
  31. XXXI about 18 min
  32. XXXII about 12 min
  33. XXXIII about 34 min
  34. XXXIV about 35 min
  35. XXXV about 16 min
  36. XXXVI about 18 min
  37. XXXVII about 18 min
  38. XXXVIII about 8 min
  39. XXXIX about 15 min
  40. XL about 21 min
  41. XLI about 36 min
  42. XLII about 12 min
  43. XLIII about 17 min
  44. XLIV about 15 min
  45. XLV about 14 min
  46. XLVI about 15 min
  47. XLVII about 18 min
  48. XLVIII about 14 min
  49. XLIX about 13 min
  50. LI about 10 min
  51. LII about 18 min
  52. I about 9 min
  53. L about 12 min
  54. V about 8 min
  55. X about 9 min
  56. Prologue about 12 min
  57. Préface about 22 min
  58. Seconde partie under 1 min
  59. II about 8 min
  60. III about 14 min
  61. IV about 9 min
  62. VI about 10 min
  63. VII about 12 min
  64. VIII about 13 min
  65. IX about 7 min
  66. XI about 11 min
  67. XII about 10 min
  68. XIII about 11 min
  69. XIV about 20 min
  70. XV about 3 min
  71. XVI about 17 min
  72. XVII about 19 min
  73. XVIII about 14 min
  74. XIX about 13 min
  75. XX about 14 min
  76. XXI about 11 min
  77. XXII about 14 min
  78. XXIII about 18 min
  79. XXIV about 11 min
  80. XXV about 17 min
  81. XXVI about 14 min
  82. XXVII about 12 min
  83. XXVIII about 9 min
  84. XXIX about 11 min
  85. XXX about 9 min
  86. XXXI about 14 min
  87. XXXII about 25 min
  88. XXXIII about 13 min
  89. XXXIV about 12 min
  90. XXXV about 12 min
  91. XXXVI about 10 min
  92. XXXVII about 4 min
  93. XXXVIII about 11 min
  94. XXXIX about 5 min
  95. XL about 9 min
  96. XLI about 18 min
  97. XLII about 9 min
  98. XLIII about 10 min
  99. XLIV about 14 min
  100. XLV about 12 min
  101. XLVI about 6 min
  102. XLVII about 15 min
  103. XLVIII about 15 min
  104. XLIX about 19 min
  105. LI about 15 min
  106. LII about 12 min
  107. LIII about 10 min
  108. LIV about 14 min
  109. LV about 13 min
  110. LVI about 8 min
  111. LVII about 5 min
  112. LVIII about 20 min
  113. LIX about 14 min
  114. LX about 22 min
  115. LXI about 5 min
  116. LXII about 21 min
  117. LXIII about 17 min
  118. LXIV about 8 min
  119. LXV about 9 min
  120. LXVI about 9 min
  121. LXVII about 9 min
  122. LXVIII about 9 min
  123. LXIX about 9 min
  124. LXX about 13 min
  125. LXXI about 10 min
  126. LXXII about 8 min
  127. LXXIII about 8 min
  128. LXXIV about 12 min
  129. I about 28 min
  130. L about 16 min
  131. V about 11 min
  132. X about 16 min

Continue:

Front matter

L’HISTOIRE

de

DE LA MANCHE

Note de l’éditeur

yant à faire entrer le Don Quichotte dans notre Petite Bibliothèque artistique, nous avons, suivant notre habitude, pensé à la traduction la plus rapprochée de l’époque à laquelle avait paru l’ouvrage. Comme il s’est trouvé que la première traduction française du chef-d’œuvre de Cervantes était réputée, à bon droit, l’une des plus fidèles et des plus exactes, nous avons cru devoir l’adopter.

La traduction que nous reproduisons est due à deux auteurs. La première partie, traduite par César Oudin, a été publiée en1614, et la deuxième, traduite par François deRosset, en1618. La première partie du texte espagnol ayant paru en1605, et la seconde en1615, cette traduction est donc absolument contemporaine de l’œuvre originale, et a l’avantage d’en reproduire, plus que toute autre la véritable physionomie.

Une considération aurait pu nous faire hésiter devant la traduction due à Oudin et à deRosset, c’est que Prosper Mérimée, qui fait autorité en matière de littérature espagnole, ne lui a pas donné son approbation, pas plus, du reste, qu’à bien d’autres, tant anciennes que modernes. Il voulait un Don Quichotte « rendu comme l’eût écrit Cervantes s’il eût pensé en français » : ingénieuse utopie, qui nous paraît plus basée sur des mots que sur une idée réalisable. Cervantes ayant pensé et écrit en espagnol, il en faut prendre son parti et se ranger à la traduction qui reproduit le mieux l’esprit de son œuvre et le mouvement dans lequel elle a été écrite. Celle que nous imprimons aujourd’hui nous semble réunir ces deux conditions.

Mais nous devons prévenir le lecteur que nous ne lui en donnons pas une reproduction rigoureusement exacte. Le très populaire roman de Cervantes s’adressant à un grand nombre de personnes, nous n’avons pas conservé l’archaïsme de l’orthographe, qui d’ailleurs n’avait pas ici grand intérêt, puisqu’il ne s’agissait pas d’un écrivain classique français.

Quelques mots trop surannés, et qu’on aurait parfois peine à comprendre, ont été aussi remplacés. Nous n’avons pas cru non plus manquer de respect à nos traducteurs en rectifiant certains contresens qui avaient échappé à leur attention. Enfin de rares passages qu’ils avaient omis, ou cru devoir résumer, ont nécessité de notre part une traduction complète, que nous soumettons humblement à l’appréciation du lecteur. Ces passages traduits à nouveau sont indiqués par des notes à la fin des volumes.

Un professeur de la Faculté des lettres, spécialement versé dans les langues du midi de l’Europe, Gebhart, a bien voulu patronner la traduction que nous nous proposions de remettre en honneur, et a écrit pour notre édition une préface que ses aperçus nouveaux rendront très intéressante pour les amateurs de littérature espagnole.

Pour les gravures qui accompagnent cette édition, nous avons eu le bonheur de pouvoir associer au plus espagnol des dessinateurs français, Worms, le plus français des graveurs espagnols, LosRios. Si l’un a rendu avec autant d’esprit que de fidélité la comédie de Cervantes et le décor dans lequel elle se déroule, l’autre a su, dans les traits de sa pointe, conserver la vivacité des tableaux et y porter des reflets du soleil castillan.

Nous avons toujours cherché, dans nos publications à gravures, à ce que les sujets vinssent, autant que possible, couper le texte en parties à peu près égales. Nous avons dû y renoncer cette fois, les longues histoires qui viennent souvent se greffer sur le récit principal n’y étant pas le moindre obstacle. Le point capital était, d’ailleurs, que les sujets eussent trait à des épisodes importants du roman et qu’ils fussent en même temps pittoresques. On ne nous désapprouvera certes pas d’avoir sacrifié à cette double considération une régularité qui, dans le cas présent, aurait tourné au grand détriment du résultat final.

Quant au portrait de Cervantes, nous l’avons fait graver d’après la peinture très authentique due à son ami Jean de Jauregui, et dont Laurens a donné récemment un excellent dessin dans le Magasin pittoresque.

On peut voir, par les explications qui précèdent, que nous n’avons rien négligé, au point de vue littéraire ou artistique, pour que cette édition de Don Quichotte se présentât aux amateurs dans les meilleures conditions. Aussi aimons-nous à espérer que leur accueil favorable viendra récompenser le soin que nous avons mis à les satisfaire.

Première partie

L’INGÉNIEUX GENTILHOMME DE LA MANCHE

[Tome I]

[Tome II]

[Tome III]

II

es préparatifs étant donc ainsi faits, il ne voulut pas différer plus longtemps à effectuer sa délibération, le pressant à cela la privation qu’il pensoit que le monde recevoit de son retardement, selon le grand nombre de griefs qu’il pensoit défaire, de torts que redresser, d’injures qu’amender, d’abus qu’améliorer et de dettes que satisfaire. Et ainsi, sans communiquer à personne son intention et sans qu’aucun le vît, un matin, devant le jour (qui étoit un des plus chauds du mois de juillet), il s’arma de toutes pièces, monta sur Rossinante, ayant mis sa mal agencée salade, embrassa son écu, prit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour, sortit à la campagne avec un très grand contentement, et tout ému de joie de voir avec combien de facilité il avoit donné commencement à son bon désir. Mais à peine se vit-il aux champs qu’une pensée terrible le vint assaillir, et telle que peu s’en fallut qu’il ne quittât l’entreprise qu’il avoit commencée : ce fut qu’il lui vint en mémoire qu’il n’étoit pas fait chevalier, et que, conformément à la loi de la chevalerie, il ne pouvoit ni ne devoit prendre les armes ni entreprendre combat contre aucun chevalier ; et, encore qu’il l’eût été, il devoit porter des armes blanches comme nouveau chevalier, sans aucune devise en son écu, jusques à ce que, par sa vertu, il en eût gagné quelqu’une. Ces pensées le firent chanceler en sa résolution ; mais, sa folie ayant plus de force que toute autre raison, il proposa de se faire donner l’ordre de chevalier par le premier qu’il rencontreroit, à l’imitation de plusieurs autres qui en avoient fait de même, suivant ce qu’il avoit lu aux livres qui l’avoient réduit en cet état. Pour le regard des armes blanches, il pensoit fourbir les siennes de telle sorte (en ayant le loisir) qu’elles le seroient plus qu’une hermine, et ainsi il se calma et poursuivit son chemin, sans en tenir d’autre que celui où son cheval le conduisoit, croyant qu’en cela consistoit la force des aventures.

Or, comme notre nouvel aventurier alloit cheminant, aussi alloit-il parlant à soi-même et disant : « Qui est-ce qui doute qu’au temps à venir, lorsque l’on mettra en lumière la vraie histoire de mes faits renommés, le sage qui les écrira ne mette, quand il viendra à raconter cette mienne première sortie, de si grand matin, en cette sorte : « À peine avoit le blond Apollon étendu sur la face de l’ample et spacieuse terre les tresses dorées de ses beaux cheveux, et à grand’peine les petits et peints oisillons avec leurs langues fendues avoient salué d’une douce et melliflue harmonie la venue de la rosine Aurore, laquelle, abandonnant la délicate couche de son jaloux mari, se montroit aux mortels par les portes et balcons du manchègue horizon, quand le renommé chevalier don Quichotte de la Manche, laissant les plumes paresseuses, monta sur son fameux cheval Rossinante, commença à cheminer par l’ancien et bien connu champ de Montiel » (et la vérité est qu’il cheminoit par icelui). Puis ajouta, disant : « Heureux âge et siècle heureux celui auquel sortiront en lumière mes fameux exploits, dignes d’être gravés en bronze, incisés en marbre et peints sur des tableaux, pour servir de mémoire au temps futur ! Ô toi, sage enchanteur, qui que tu sois, à qui il écherra d’être chroniqueur de cette rare histoire, je te supplie de n’oublier pas mon bon Rossinante, mon éternel compagnon en toutes mes voies et carrières. » Incontinent il se remettoit à dire (comme si véritablement il eût été amoureux) : « Ô princesse Dulcinée, dame de ce chétif cœur, vous m’avez fait un grand grief de me chasser et me reprocher avec tant de rigueur, en me commandant de ne paroître jamais plus devant votre beauté. Plaise à vous, Madame, de vous remémorer de cestui cœur de votre sujet qui souffre tant de misères pour votre amour. » Avec ces folies il en enfiloit encore d’autres, toutes à la manière de celles que ses livres lui avoient enseignées, imitant de tout son pouvoir leur langage ; et avec cela cheminoit tant à loisir et le soleil montoit en si grande hâte et avec tant d’ardeur qu’elle eût été suffisante à lui fondre la cervelle, s’il en eût eu.

Il chemina quasi tout ce jour-là sans qu’il lui arrivât chose qu’il fût digne de raconter, de quoi il étoit désespéré, car il eût voulu rencontrer tout à l’heure même une personne avec laquelle il eût pu expérimenter la valeur de son fort bras. Il y a des auteurs qui disent que la première aventure qui lui arriva fut celle du port Lapice ; d’autres disent que ce fut celle des moulins à vent ; mais ce que j’ai pu vérifier en ce cas et ce que j’en ai trouvé par écrit ès Annales de la Manche est qu’il chemina tout ce jour-là, et sur la nuit son roussin et lui se trouvèrent bien las et mourans de faim, et que, regardant de toutes parts s’il ne découvriroit point quelque château ou bien quelque logette de bergers où se retirer et là où il pût remédier à sa grande nécessité, il vit, non pas fort loin du chemin par lequel il alloit, une taverne qui lui fut comme s’il eût vu une étoile qui l’eût conduit aux portails, voire plutôt au palais de sa rédemption. Il se hâta de cheminer et y arriva au temps que la nuit venoit. Il y avoit d’aventure à la porte de cette taverne deux jeunes femmes, de celles qu’on appelle de nos sœurs, lesquelles alloient à Séville avec des muletiers qui se rencontrèrent ce soir-là au gîte en la même taverne ; et, comme à notre brave aventurier tout ce qu’il pensoit, voyoit ou s’imaginoit, lui sembloit être fait et se passer de la même façon que ce qu’il avoit lu, tout aussitôt qu’il vit la taverne, il se représenta que c’étoit un château avec ses quatre tours et chapiteaux de reluisant argent, sans qu’il y manquât même son pont-levis et ses creux fossés, avec tous les accessoires et parties qui se représentent ordinairement en semblables châteaux. Il s’approcha de la taverne, qui lui sembloit un château, et, à un petit trait d’icelle, il retint la bride à Rossinante, attendant que quelque nain se mît entre les créneaux pour donner le signal avec une trompette qu’il arrivoit un chevalier au château ; mais, comme il vit qu’on tardoit trop et que Rossinante se hâtoit afin d’arriver à l’écurie, il s’approcha de la porte de la taverne et vit les deux jeunes filles débauchées qui étoient là, lesquelles lui semblèrent deux belles damoiselles ou deux gracieuses dames qui s’ébattoient devant la porte du château.

En ces entrefaites, il advint d’aventure qu’un porcher qui ramassoit parmi des chaumes un troupeau de porcs (car, sans parler par honneur, ils s’appellent ainsi) sonna un cornet, au son duquel ils se ramassèrent, et à l’instant se représenta à don Quichotte ce qu’il désiroit, qui étoit que quelque nain donnât le signal de sa venue, et ainsi, avec un extrême contentement, il arriva près de la taverne et de ces dames, lesquelles, comme elles virent venir un homme armé de telle façon, et avec la lance et l’écu, toutes épouvantées se vouloient retirer au dedans de la taverne ; mais don Quichotte, comprenant par leur fuite qu’elles avoient peur, haussa sa visière de carton, et, découvrant son visage sec et poudreux, d’une gentille façon et d’une voix posée leur dit : « Que vos Grâces ne fuient pas ni ne craignent qu’on leur fasse aucun déplaisir, car il n’appartient ni n’est bienséant à l’ordre de chevalerie, dont je fais profession, de faire aucun tort à personne, combien moins à de si hautes damoiselles comme vos personnes le démontrent. » Les filles le regardoient et lui cherchoient à voir le visage, que la mauvaise visière leur cachoit. Mais, comme elles s’entendirent appeler damoiselles, chose qui étoit si éloignée de leur profession, elles ne se purent tenir de rire, tellement que don Quichotte vint à se mettre en colère et à leur dire : « Le beau maintien et modestie est bienséant aux belles ; c’est un argument de grande folie aux dames que le ris qui procède d’une légère cause ; mais je ne vous le dis pas afin que vous vous en affligiez ou montriez du mécontentement, car mon intention n’est autre que de vous rendre du service. » Le langage, qui n’étoit point entendu par ces dames, et l’air étrange de notre chevalier, accroissoient en elles la risée, et en lui la colère, et elle eût bien passé plus outre, si sur ces entrefaites l’hôte ne fût sorti, homme qui, pour être fort gras, étoit fort pacifique, lequel, voyant cette figure contrefaite, armée d’armes si disparates qu’étoient la bride, la lance, la targe et le corselet, il ne s’en fallut rien qu’il n’accompagnât ces filles en la démonstration de son contentement. Mais en effet, craignant la machine de tant d’attirail, il se résolut de lui parler courtoisement, et, pour ce, lui dit ainsi : « Seigneur chevalier, si Votre Grâce cherche logis, hormis le lit (parce qu’en cette taverne il n’y en a pas un), tout le reste s’y trouvera en grande abondance. » Don Quichotte, voyant l’humilité du gouverneur de la forteresse (car tels lui semblèrent le tavernier et la taverne), lui répondit : « Pour moi, Seigneur châtelain, quoi que ce soit me suffit, parce que mes exercices sont les armes, et mon repos est de combattre. » L’hôte pensa qu’il l’avoit appelé Castellano (châtelain et Castillan), estimant peut-être qu’il étoit des francs et bons Castillans, encore qu’il fût du pays d’Andalousie, et de ceux de la plage de San Lucar, pas moins larron que Cacus, ni moins fripon qu’un écolier ou page, et partant lui répondit : « Monsieur, à ce compte-là, vos lits seront des roches dures, et votre dormir est toujours veiller, ce qui étant ainsi, vous pouvez bien mettre pied à terre, avec assurance de trouver en cette loge mainte et mainte occasion pour vous garder de dormir toute une année, combien plus une seule nuit. »

Disant cela, il s’en alla tenir l’étrier à don Quichotte, lequel descendit de cheval avec grande difficulté et travail, comme celui qui, de tout ce jour-là, n’avoit pas déjeuné. Il dit ensuite à l’hôte qu’il eût bien soin de son cheval, parce que c’étoit la meilleure pièce qui mangeât pain au monde. Le tavernier le regarda, mais il ne lui sembla pas si bon que don Quichotte disoit, pas même de la moitié, et, l’ayant accommodé en l’écurie, il s’en retourna voir ce que son hôte désiroit, lequel se faisoit désarmer par ces filles (qui s’étoient déjà réconciliées avec lui), lesquelles, après lui avoir ôté la pièce de devant et celle de derrière, jamais ne lui surent ni ne purent désenchâsser le gorgerin, ni lui ôter sa maudite salade, qu’il avoit liée avec des rubans verts, et falloit les couper, parce qu’on ne pouvoit pas défaire les nœuds ; mais il ne le voulut permettre en façon quelconque, et ainsi demeura toute la nuit avec l’armet en tête, qui étoit la plus gracieuse et étrange figure que l’on eût su penser ; et en le désarmant, comme il s’imaginoit que ces coureuses qui le désarmoient étoient quelques dames de qualité et maîtresses de ce château, il leur dit d’une fort bonne grâce : « Jamais il n’y a eu chevalier si bien des dames servi comme le fut don Quichotte : lorsque de son village il vint, damoiselles avoient soin de lui, et princesses de son coursier, ou Rossinante, car tel est le nom, Mesdames, de mon cheval, et don Quichotte de la Manche est le mien : car, encore que je n’eusse voulu me découvrir jusqu’à ce que les hautes prouesses faites pour votre service et pour moi m’eussent fait connoître, néanmoins la nécessité d’accommoder à la présente matière ce vieux roman de Lancelot a été cause de vous faire savoir mon nom avant l’heure ; mais un temps viendra auquel vous me commanderez, et moi j’obéirai, et la valeur de mon bras découvrira le désir que j’ai de vous rendre du service. » Les jeunes filles, qui n’étoient accoutumées à ouïr de tels traits de rhétorique, ne répondoient pas un seul mot, seulement elles lui demandèrent s’il vouloit manger quelque chose. « Oui-da, je prendrois bien quoi que ce soit, répondit don Quichotte, car, à ce qu’il m’en semble, il me viendroit fort à propos. »

Il se rencontra d’aventure que ce jour-là étoit un vendredi ; et n’y avoit en toute la taverne, sinon quelques portions d’un poisson qu’on appelle en Castille abadexo, et en Andalousie bacallao, et en d’autres lieux curadillo, et encore en d’autres truchuela. On lui demanda si, par aventure, il mangeroit bien de cette truitelle, parce qu’il n’y avoit point d’autre poisson que lui donner. « Pourvu qu’il y ait plusieurs truchuelas, qui veulent dire truitelettes, répondit don Quichotte, elles pourront bien servir d’une grosse truite : car ce m’est tout un que l’on me donne huit réales simples, ou bien une pièce de huit réales ; et combien plus qu’il se pourroit faire que ces truitelettes fussent comme le veau, qui est meilleur et plus délicat que le bœuf, et le chevreau que le bouc. Mais soit ce que ce soit, pourvu qu’il vienne vitement, car le travail et le fardeau des armes ne se peut porter sans la permission de l’estomac. » On lui mit la table à la porte de la taverne pour être plus à la fraîche, et l’hôte lui apporta une portion de cette morue mal détrempée, et encore plus mal cuite, et un pain aussi noir et moisi que ses armes ; mais il y avoit grand sujet de rire à le voir manger, parce que, comme il avoit la salade en tête et la visière haussée, il ne pouvoit rien mettre en sa bouche avec ses mains, si un autre ne le lui baillait et l’appâtoit, tellement que l’une de ces dames faisoit cet office ; mais il ne fut pas possible de lui donner à boire, et n’y eût eu aucun moyen de ce faire, si le tavernier n’eût percé une canne, de laquelle lui ayant mis un des bouts en la bouche, il lui versoit du vin par l’autre, et le chevalier prenoit le tout en patience, afin de ne rompre pas les rubans de son armet. En ces entrefaites, il arriva à la taverne un châtreur de porcs ; et, comme il arriva, il sonna son sifflet quatre ou cinq fois, ce qui acheva de confirmer à don Quichotte qu’il étoit en quelque fameux château, et qu’on le servoit en musique, et que la merluche c’étoit truite, le pain de pur froment, aussi que ces coureuses étoient de grandes dames, et le tavernier châtelain du château, et par ce moyen il tenoit pour bien avisées sa résolution et sa sortie. Mais ce qui plus le fatiguoit étoit de ne se voir point armé chevalier, parce qu’il lui sembloit qu’il ne se pouvoit légitimement mettre à aucune entreprise sans avoir reçu l’ordre de chevalerie.

Notes

Puerto, port, veut dire un passage dans les montagnes. On connaît, à Bagnères-de-Luchon, le port de Venasque.

Au lieu de taverne, qui n’exprime pas bien exactement le sens de l’espagnol, des traducteurs modernes ont conservé le mot de venta. La venta est une mauvaise auberge où la chambre à coucher est attenante à l’écurie.

Castellano, qui veut dire châtelain et Castillan, donne lieu ici à un jeu de mots intraduisible.

Truchuela, qui veut dire morue sèche, est aussi le diminutif de trucha, truie.

III

tant ainsi travaillé de cette pensée, il abrégea son maigre souper de taverne, lequel étant achevé, il appela l’hôte, et, s’étant enfermé avec lui en l’écurie, il se mit à genoux devant lui, disant : « Je ne me lèverai jamais d’où je suis, valeureux chevalier, jusqu’à ce que votre courtoisie m’octroie un don que je lui veux demander, lequel tournera à votre louange et au profit du genre humain. » Le tavernier, voyant son hôte à ses pieds et oyant de telles raisons, le regardoit tout confus, sans savoir que faire ni que lui dire, et insistoit fort afin de le faire lever, mais il ne le voulut jamais, jusqu’à ce qu’il lui dît qu’il lui octroyoit le don qu’il lui demandoit. « Je n’espérois pas moins de votre grande magnificence, Monseigneur, répondit don Quichotte : partant je vous dis que le don que je vous ai demandé, et qui de votre libéralité m’a été octroyé, est que le jour de demain vous me fassiez chevalier, et cette

nuit je ferai la veille des armes en la chapelle de votre château, puis demain s’accomplira ce que tant je désire, afin de pouvoir, comme le devoir le requiert, aller par toutes les quatre parties du monde, cherchant les aventures au profit des nécessiteux et indigens, ainsi que c’est l’obligation de la chevalerie et des chevaliers errans, comme je suis, de qui le désir est enclin à semblables hauts faits. »

Le tavernier, lequel, comme dit est, étoit un peu matois, et qui avoit déjà quelque atteinte du défaut de jugement de son hôte, acheva de le croire tout à fait quand il eut achevé d’ouïr de si belles raisons, et, pour avoir de quoi rire cette nuit-là, il se résolut de seconder son humeur, et ainsi lui dit que c’étoit fort bien fait à lui d’avoir un si bon désir, et qu’un tel dessein étoit propre et naturel aux chevaliers tant principaux, comme il paroissoit être et comme sa gaillarde présence le démontroit, et que lui-même aussi, ès ans de sa jeunesse, il s’étoit adonné à cet exercice honorable, allant chercher aventure par diverses parties du monde sans qu’il eût laissé de visiter les perchèles de Malaga, les îles de Riaran, la banlieue de Séville, l’aqueduc de Ségovie, les plantations d’oliviers de Valence et la rondille de Grenade, la plage de San Lucar, le haras de Cordoue, les cabarets de Tolède, et autres divers endroits où il avoit exercé la légèreté de ses pieds et la subtilité de ses mains, en faisant plusieurs tours, attrapant force veuves, gâtant quelques filles, trompant nombre de pauvres orphelins, et finalement se faisant connoître par toutes les cours et tribunaux qu’il y a quasi en toute l’Espagne, et qu’enfin il s’étoit venu retirer en ce sien château, où il vivoit de son bien et de celui d’autrui, recevant en icelui tous les chevaliers errans, de quelque qualité et condition qu’ils fussent, seulement pour la grande affection qu’il leur portoit, et afin qu’ils partageassent leurs biens avec lui en échange de son bon désir. Il lui dit aussi qu’en ce sien château il n’y avoit aucune chapelle où il pût faire la veille des armes, à cause qu’elle étoit abattue pour la rebâtir de nouveau, mais qu’en cas de nécessité il savoit qu’elle se pouvoit bien faire partout, et que pour cette nuit il la pouvoit faire en une cour du château, et le lendemain matin, moyennant l’aide de Dieu, l’on feroit les cérémonies requises, de telle sorte qu’il seroit armé chevalier, et tant chevalier qu’il ne le pourroit être davantage au monde.

Il lui demanda s’il portoit de l’argent, et don Quichotte répondit qu’il n’en avoit pas une maille, parce qu’il n’avoit jamais lu dans les histoires de chevaliers errans que pas un d’eux en eût porté. À cela le tavernier lui dit qu’il s’abusoit : car, supposé qu’en l’histoire il ne s’en fît point de mention, parce qu’il sembloit aux auteurs d’icelles qu’il n’étoit de besoin d’écrire une chose si claire et si nécessaire à porter, comme étoient de l’argent et des chemises blanches, il ne falloit pas pourtant croire qu’ils n’en portassent point, et partant qu’il tînt pour certain et avéré que tous les chevaliers errans, desquels tant de livres sont pleins et farcis, portoient leurs bourses bien ferrées pour ce qu’il leur pouvoit arriver, et que mêmement ils portoient des chemises et un petit coffret plein d’onguent pour panser les blessures qu’ils recevoient, parce qu’ès champs et déserts où ils combattoient et en sortoient blessés, il ne se trouvoit pas toujours qui les pansât, si ce n’étoit qu’ils eussent quelque sage enchanteur pour ami, qui les secourût incontinent, faisant porter par l’air en une nuée quelque damoiselle ou un nain avec quelque fiole d’eau de telle vertu qu’en en tâtant seulement une petite goutte, tout à l’instant ils étoient guéris de leurs plaies et blessures, comme s’ils n’eussent eu mal aucun ; mais que, lorsqu’ils n’avoient pas cette commodité-là, les chevaliers du temps passé tenoient pour chose plus sûre que leurs écuyers fussent bien garnis d’argent et d’autres choses nécessaires, comme étoient de la charpie et des onguens pour se panser ; et, quand il arrivoit que tels chevaliers n’avoient point d’écuyers (ce qui étoit fort rare), eux-mêmes portoient tout en un bissac fort petit, qui ne paroissoit quasi point sur la croupe du cheval, comme si c’eût été autre chose de plus d’importance, parce que pour un tel sujet porter bissac n’étoit pas fort reçu entre les chevaliers errans ; et partant il lui conseilloit, voire même lui pouvoit commander, comme à son filleul qu’il devoit bientôt être, qu’il ne se mît point aux champs désormais sans argent et sans les préparatifs requis et nécessaires, et qu’il verroit qu’il s’en trouveroit bien lorsque moins il y penseroit. Don Quichotte lui promit d’accomplir fort exactement tout ce qu’il lui conseilloit ; et sur ce ils donnèrent incontinent ordre comment se feroit la veille des armes en une grande cour qui étoit à côté de la taverne, et don Quichotte, les ramassant toutes, les mit sur une auge qui étoit là auprès d’un puits ; et, ayant embrassé son écu, il empoigna sa lance, et, avec une noble contenance, il commença à se promener devant cette auge, et lorsqu’il commença sa promenade la nuit commençoit à tomber.

Le tavernier conta à tous ceux qui étoient logés en la taverne la folie de son hôte, cette veille des armes, et comme il s’attendoit d’être fait chevalier. Ils s’ébahirent tous d’une si étrange espèce de folie, et l’allèrent contempler de loin, et virent qu’avec une contenance posée, parfois il se promenoit, puis d’autres fois, étant appuyé sur sa lance, jetoit les yeux sur ses armes, sans les en ôter pour un bon espace de temps. Cependant la nuit acheva de se fermer, toutefois avec tant de clarté de la lune qu’elle pouvoit lutter avec celui qui la lui communiquoit, tellement que tout ce que le nouveau chevalier faisoit étoit fort bien vu de tous.

Sur ces entrefaites il prit fantaisie à un des muletiers qui étoient dans la taverne d’aller donner de l’eau à ses bêtes, pourquoi faire il fut besoin d’ôter de dessus l’auge les armes de don Quichotte, lequel, le voyant approcher, lui dit à haute voix : « Ô toi, qui que tu sois, téméraire chevalier, qui viens à toucher les armes du plus valeureux chevalier errant qui jamais ceignit épée, regarde bien ce que tu fais, et ne les touche pas, si tu ne veux laisser la vie en payement de ta hardiesse. » Le muletier n’eut cure de ses raisons (et il eût été meilleur qu’il en eût eu cure, car c’eût été penser celle de la maladie), ains, empoignant les courroies, jeta les armes bien loin de lui. Ce que voyant don Quichotte, il leva les yeux au ciel, et, ayant mis sa pensée, à ce qu’il sembla, en sa dame Dulcinée, dit : « Secourez-moi, ma Dame, en cette première rencontre, qui s’offre à cette poitrine votre vassale, et qu’en ce premier hasard ne me défaille point votre faveur et sauvegarde » ; et, en disant telles et autres semblables raisons, laissant aller sa targe, leva sa lance à deux mains et en donna un si grand coup au muletier sur la tête qu’il le jeta par terre fort mal accommodé, et de sorte que, s’il eût redoublé encore un coup, il n’eût point eu besoin de chirurgien pour le panser. Cela étant fait, il ramassa ses armes et se remit à se promener avec la même tranquillité qu’auparavant.

Bien peu après, sans savoir ce qui s’étoit passé, parce que le muletier étoit encore tout étourdi, il en vint un autre avec la même intention de don- ner de l’eau à ses mulets, et s’approchant pour ôter les armes afin de désembarrasser l’auge, don Quichotte, sans dire une seule parole, sans demander faveur à personne, lâcha encore une fois sa targe et leva derechef sa lance, et, sans la mettre en pièces, il en fit plus de trois de la tête du second muletier, parce qu’il la fendit en quatre. À ce bruit-là accoururent tous ceux qui étoient en la taverne, et entre eux le tavernier ; ce que voyant don Quichotte, il embrassa son écu, et, ayant mis la main à l’épée, dit : « Ô Dame de la beauté, courage et vigueur de mon cœur affoibli, il est à cette heure temps que tu tournes les yeux de ta grandeur vers ce captif chevalier, lequel attend une si grande et terrible aventure. » Avec cela, à son avis il reprit tant de courage que, si tous les muletiers du monde l’eussent attaqué, il n’eût pas tourné son pied en arrière. Les compagnons des blessés, les voyant en tel état, commencèrent de loin à faire pleuvoir des pierres sur don Quichotte, lequel se couvroit de sa targe le mieux qu’il pouvoit, mais il ne s’osoit écarter de l’auge de peur d’abandonner ses armes. Le tavernier crioit tant qu’il pouvoit qu’ils le laissassent là, parce qu’il leur avoit déjà dit qu’il étoit fou et que comme tel il se délivreroit, encore qu’il les tuât tous. Don Quichotte aussi crioit plus haut que lui, les appelant déloyaux et traîtres, et que le seigneur du château étoit un lâche et un félon, un malappris chevalier, puisqu’il permettoit que l’on traitât en telle sorte les chevaliers errans, et que, s’il eût reçu l’ordre de chevalerie, il lui eût donné à entendre sa traîtrise. « Mais de vous autres, vile et basse canaille, je n’en fais aucun cas. Jetez, approchez, venez et m’assaillez en tant qu’il sera en vous, et vous verrez le payement que vous remporterez de votre folie et discourtoisie. » Il disoit cela avec tant d’audace et de résolution qu’il mit une terrible peur en ceux qui l’assailloient ; et, tant pour cela que pour les remontrances du tavernier, ils cessèrent de lui jeter des pierres, et lui laissa retirer les blessés et s’en retourna à la veille de ses armes avec le même calme et tranquillité qu’auparavant.

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