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L’Esprit chrétien et le patriotisme

Léon Tolstoï · 1894 · Free in the US

40,137 words · about 2 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1894 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Esprit_chrétien_et_le_patriotisme&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1894
Length
40,137 words · about 2 h 49 min
Sections
19 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (19)
  1. Front matter about 1 h 25 min
  2. Chapitre 1 about 5 min
  3. Chapitre 2 about 7 min
  4. Chapitre 3 about 4 min
  5. Chapitre 4 about 4 min
  6. Chapitre 5 about 4 min
  7. Chapitre 6 about 6 min
  8. Chapitre 7 about 2 min
  9. Chapitre 8 about 3 min
  10. Chapitre 9 about 3 min
  11. Chapitre 10 about 4 min
  12. Chapitre 11 about 3 min
  13. Chapitre 12 about 6 min
  14. Chapitre 13 about 4 min
  15. Chapitre 14 about 6 min
  16. Chapitre 15 about 6 min
  17. Chapitre 16 about 7 min
  18. Chapitre 17 about 7 min
  19. Chapitre 18 about 3 min

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L’ESPRIT CHRÉTIEN

ET

LE PATRIOTISME

Chapitre 1

Les Russes et les Français, depuis des siècles, se connaissaient ; parfois, ils avaient eu des rapports amicaux, mais le plus souvent, par malheur, leurs Gouvernements les avaient mis en guerre les uns contre les autres. Tout à coup, une chose étrange se fit. Parce que, il y a deux ans, une escadre française vint à Cronstadt, et que ses officiers, descendus à terre, burent et mangèrent beaucoup, tout en écoutant et en prononçant des paroles mensongères et sottes, — et, parce que, en 1893, une escadre russe, à son tour, se présenta à Toulon, et que ses officiers, venus à Paris, burent et mangèrent beaucoup, tout en écoutant et en prononçant des paroles encore plus mensongères et sottes, — pour cette double raison, voici ce qui arriva : non seulement les gens qui avaient bu, mangé et discouru, mais encore tous ceux qui avaient été présents à ces fêtes, tous ceux même qui n’y avaient pas été, mais en avaient entendu parler ou en avaient lu des comptes rendus, des millions de Russes et de Français, en un mot, se prirent à penser tout à coup qu’ils s’aimaient d’une affection toute particulière, que tous les Russes adoraient tous les Français, et que tous les Français adoraient tous les Russes.

Ces sentiments s’exprimèrent en France, au mois d’octobre dernier, de la façon la plus inattendue.

Voici la description de l’arrivée des marins russes à Toulon ; je l’emprunte au Siélski Viéstnik, journal dont les informations sont un résumé de la presse.

« La rencontre des navires russes et français fut saluée non seulement par des coups de canon, mais encore par des cris enthousiastes de : « Hourra ! Vive la Russie ! vive la France ! »

« À cela se joignirent les accords de nombreuses musiques (il s’en trouvait même sur des vaisseaux appartenant à des particuliers), qui jouaient l’Hymne russe et la Marseillaise. Sur les bateaux des particuliers, le public agitait des mouchoirs, des drapeaux, des chapeaux, des bouquets ; certaines barques étaient pleines de paysans et de paysannes avec leurs enfants ; tous tenaient des bouquets à la main, et même les enfants, agitant des fleurs, criaient de toutes leurs forces : « Vive la Russie ! » Nos marins, en présence d’un pareil enthousiasme populaire, ne pouvaient retenir leurs larmes.

« Dans le port, tous les vaisseaux de guerre français, qui se trouvaient à Toulon, avaient été rangés sur deux files, et notre escadre s’avança au milieu d’eux, le cuirassé de l’amiral en tête. Ce fut une minute solennelle.

« Du cuirassé russe partirent quinze coups de canon tirés en l’honneur de l’escadre française ; le cuirassé français répondit par une double salve de trente coups de canon. Sur les vaisseaux français retentit l’Hymne russe. Les matelots français se pressaient sur les mâts et sur les vergues. Des cris de bienvenue montent de partout ; des toques de marins, des chapeaux, des mouchoirs s’agitent en l’honneur des chers hôtes. De tous côtés, sur la rade et sur le rivage retentissent des cris de : « Vive la Russie ! vive la France ! »

« Conformément au règlement maritime, l’amiral Avelane descendit à terre avec les officiers de son état-major, afin de saluer les autorités locales. Sur la jetée, les Russes furent reçus par de l’escadre française. Au bruit des coups de canon et au son des cloches, les officiers se serrèrent amicalement les mains. Une musique exécutait l’Hymne russe, couvert par les cris de : « Vive le tsar ! vive la Russie ! » Les témoins de cette scène rapportent qu’à ce moment l’enthousiasme de l’énorme foule fut à son comble, et que les mots ne sauraient rendre les sentiments qui emplissaient les cœurs de tous les assistants. L’amiral Avelane, tête nue, s’avança, suivi des officiers russes et français, jusqu’au bâtiment de la direction maritime, où l’attendait le ministre de la marine.

« En recevant l’amiral, le ministre dit : « Cronstadt et Toulon, ces deux villes témoignent de la sympathie qui existe entre les peuples russe et français. Partout on vous accueillera en amis.

« Le Gouvernement et toute la France vous souhaitent la bienvenue, à vous et à vos compagnons, car vous représentez un peuple grand et généreux. » L’amiral répondit qu’il était hors d’état d’exprimer toute sa reconnaissance : « L’escadre russe et toute la Russie, ajouta-t-il, vous seront reconnaissantes de votre accueil. » Après avoir échangé quelques mots avec le ministre, l’amiral le remercia derechef de l’accueil qui lui était fait, et ajouta : « Je ne veux pas me séparer de vous sans prononcer cette parole qui est gravée dans tous les cœurs russes : « Vive la France ! »

Telle fut la réception faite aux Russes à Toulon ; à Paris, ce fut mieux encore. Voici la description que les journaux en ont donnée :

« Tous les regards sont dirigés sur le boulevard des Italiens, par où les marins russes doivent arriver. De loin, on entend comme un ouragan de cris et d’applaudissements. Le bruit augmente d’instant en instant : évidemment, l’ouragan approche. Sur la place se produit un grand mouvement. Les agents de police se précipitent pour ouvrir le passage jusqu’au Cercle militaire, mais ce n’est pas chose facile. Dans la foule, on s’écrase invraisemblablement… Enfin, apparaît sur la place la tête du cortège. Au même moment, on entend des cris assourdissants de : « Vive la Russie ! Vivent les Russes ! » Tout le monde se découvre. Les fenêtres, les balcons, les toits regorgent de monde : on agite des mouchoirs, des chapeaux, des drapeaux ; on jette des étages supérieurs des nuées de cocardes multicolores. Au-dessus des têtes de la foule qui couvre la place, des chapeaux et des mouchoirs s’agitent comme des vagues. « Vive la Russie ! » « Vivent les Russes ! » On tend les mains aux chers hôtes, on imagine cent moyens de leur témoigner sa sympathie. »

Un second journaliste écrit que l’enthousiasme de la foule touchait au délire. Un autre publiciste russe parle en ces termes de la réception des marins russes :

« En vérité, ce fut un événement d’une portée universelle, qui vous frappait d’étonnement, vous touchait aux larmes, qui élevait l’âme et faisait courir en vous ce frisson d’amour grâce auquel on voit dans tous les hommes des frères, grâce auquel on se prend à détester l’effusion du sang et les annexions violentes qui arrachent des enfants à leur mère.

« Durant quelques heures, je vécus comme dans un brouillard. J’éprouvais un sentiment étrange et presque accablant, à me voir, à la gare de Lyon, au milieu des représentants de l’administration française en uniformes brodés d’or, et des conseillers municipaux en habit, d’entendre crier : « Vive la Russie ! » « Vive le tsar ! » tandis que notre Hymne national retentissait. Où suis-je ? pensais-je. Que s’est-il passé ? Ne sent-on pas ici un courant d’amour et de fraternité, un sentiment sublime, idéal, qu’on n’éprouve qu’aux minutes solennelles ! Mon cœur était plein de sensations si belles, si pures, si élevées, que ma plume ne peut les rendre. Les mots font pâle figure auprès de ce que j’ai vu, de ce que j’ai ressenti. Ce n’était pas de l’enthousiasme, ce mot est trop banal : c’était plus encore, c’était quelque chose de plus pittoresque, de plus profond, de plus joyeux, de plus varié. Rien ne saurait exprimer ce qu’on éprouva lorsque, au balcon du Cercle militaire, l’amiral Avelane parut. Les mots ici n’exprimeraient rien. Durant la prière, tandis que les chantres entonnaient : « Sauve, ô Seigneur, tes créatures, » les portes ouvertes de l’église laissaient pénétrer les accents de la Marseillaise qu’une fanfare jouait dans la rue. Ce fut une impression inexprimable. »

Chapitre 2

Arrivés en France, les marins russes, durant deux semaines, passèrent de fête en fête ; au milieu ou à la fin de chacune d’elles, ils mangèrent, burent et prononcèrent des discours. Et des détails précis, relatifs aux lieux où ils furent, ainsi qu’à leurs menus et aux paroles qu’ils prononcèrent, furent communiqués par télégrammes à toute la Russie. Chaque fois qu’un capitaine russe buvait à la santé de la France, on le faisait savoir aussitôt au monde entier, et chaque fois que l’amiral disait : « Je bois à la belle France ! » l’univers en était avisé sur-le-champ. On fit mieux encore : non contents de reproduire les toasts, les journaux imprimèrent les menus de tous les dîners offerts. Ainsi, dans un numéro de journal, on disait que le dîner avait été savamment composé comme suit :

Dans le numéro suivant, on lisait : « Le dîner ne le cédait en rien aux précédents. Voici quel était le menu :

On publia aussi les discours prononcés ; mais les menus étaient plus variés que les discours. Ce furent toujours les mêmes idées sous des formes différentes. Le fond de ces paroles était partout le même : « Nous nous aimons tendrement les uns les autres ; nous sommes transportés de joie à l’idée que nous nous sommes pris si subitement en affection. Notre but n’est pas la guerre, la revanche, la conquête des provinces ravies ! Non ! notre but est la paix, la paix bienfaisante ; nous voulons assurer la paix et la tranquillité de l’Europe. Vivent l’empereur et l’impératrice de Russie : nous les aimons et nous aimons la paix. Vivent le président de la République et son épouse ; nous les aimons, eux aussi, et nous aimons la paix, ainsi que le chef de l’escadre russe. Vivent la France et la Russie, leur flotte et leur armée ; nous aimons l’armée, mais nous aimons aussi la paix ! » Les discours finissaient régulièrement, comme par un refrain, par ces mots : Toulon, Cronstadt, ou bien : Cronstadt, Toulon. Le nom de ces lieux, où tant de mets divers et de boissons variées avaient été absorbés, se prononçait comme rappelant les hauts faits éclatants des représentants des deux peuples ; il semblait qu’après avoir prononcé ces noms on n’eût plus rien à ajouter, car tout était compris. « Nous nous aimons les uns les autres, et nous aimons la paix. Toulon, Cronstadt ! » Qu’est-il besoin d’ajouter à ces mots ? surtout quand on parle aux accents confondus de deux hymnes, dont l’un représente le tsar et demande à Dieu de répandre sur lui ses bienfaits, tandis que l’autre maudit tous les tsars et leur prédit l’extermination.

Ceux qui avaient exprimé avec bonheur leurs sentiments d’affection, reçurent des décorations et des récompenses ; quelques personnes même qui, probablement, profitaient du superflu des sentiments d’amour, reçurent les cadeaux les plus étranges et les plus inattendus : c’est ainsi qu’une province française offrit au tsar un livre en or, dans lequel rien n’était imprimé, ou du moins rien qu’il importât à personne de savoir. C’est ainsi que le chef de l’escadre russe reçut, entre autres présents, une charrue en aluminium, couverte de fleurs.

Ces étranges manifestations furent accompagnées de cérémonies religieuses plus étranges encore, et de prières publiques : les Français, pourtant, paraissaient en avoir dès longtemps perdu l’habitude. J’ai peine à croire que, depuis le temps du Concordat, pareille quantité de prières publiques aient été dites. Tous les Français devinrent pieux en un moment ; ils suspendirent avec grand soin dans les chambres des marins russes ces mêmes images religieuses que, peu de temps auparavant, ils avaient enlevées avec autant de soin des murs de leurs écoles, comme autant d’instruments de

et, sans trêve, on les vit en prières. Les cardinaux et les évêques prescrivirent partout des prières, et en firent eux-mêmes des plus étranges. Ainsi, l’évêque de Toulon, au lancement du cuirassé le Jauréguiberry, adressa sa prière au Dieu de la paix, tout en donnant à entendre que, le cas échéant, et il pourrait s’adresser aussi au Dieu de la guerre : « Dieu seul, dit-il, en parlant du navire, Dieu seul sait quel doit être son sort. Lancera-t-il la mort de ses flancs redoutables ? Nul ne le sait. Mais si, après avoir imploré ici le Dieu de la paix, il nous était réservé, dans la suite, d’implorer le Dieu des combats, le Jauréguiberry, nous en sommes sûrs, irait alors à l’ennemi, de conserve avec ces puissants navires, dont les équipages viennent de fraterniser avec

les nôtres. Puisse pourtant cet avenir ne pas lui être réservé ! Puissent les fêtes que nous célébrons ici ne laisser que des souvenirs pacifiques, comme le souvenir du grand duc Constantin (Constantin Nicolaïevitch vint à Toulon en 1857), qui assista ici même au lancement du Quirinal ! Puisse l’amitié de la Russie et de la France faire de nos deux nations les gardiennes de la paix ! »

Cependant, des milliers de télégrammes s’échangeaient entre la Russie et la France. Les femmes de France félicitèrent les femmes de Russie ; celles-ci, à leur tour, exprimèrent leur reconnaissance. Une troupe d’acteurs russes félicita les acteurs français ; les acteurs français répondirent que l’accueil de leurs collègues russes resterait gravé au fond de leur cœur. Des étudiants en droit exprimèrent leur enthousiasme à la nation française. Tel général félicita madame une telle ; madame une telle assura le général de son dévouement à la Russie. Des enfants russes envoyèrent à des enfants français des compliments en vers ; les petits Français répondirent en vers et en prose. Le ministre de l’Instruction publique, en Russie, assura le ministre de l’Instruction publique, en France, de l’affection subite que venaient de ressentir à l’égard des Français tous les enfants, les savants, les écrivains qui dépendaient de son administration ; les membres de la Société protectrice des animaux exprimèrent aux Français leur attachement ; le conseil municipal de Kazan fit de même.

Un chanoine du diocèse d’A… assura le Protopresbyter de la cour impériale que, dans le cœur de tous les cardinaux et évêques de France, brûlait un vif amour pour la Russie, pour Sa Majesté et son auguste famille. Il ajouta que le clergé de France et celui de Russie avaient presque la même croyance : tous deux n’honorent-ils pas la sainte Vierge ! À cela, le Protopresbyter répondit que les prières du clergé français pour la famille impériale éveillaient une joie profonde dans le cœur de tout le peuple russe qui aime le tsar ; il dit encore que, comme le peuple russe honorait aussi la sainte Vierge, il pouvait compter sur la France, à la vie, à la mort.

Des sentiments analogues furent par des généraux, des télégraphistes et des marchands épiciers. Tous eurent quelqu’un à remercier et à féliciter.

Le transport fut si grand que les actions les plus étranges furent faites sans qu’on en remarquât l’étrangeté ; tout au contraire, on les encouragea, on porta aux nues leurs auteurs, et chacun, craignant de rester en arrière, s’empressa de les imiter. Si quelques protestations se faisaient jour contre ces folies, on les cachait, ou bien on les étouffait.

Sans parler même des millions de journées de travail qui ont été perdues à

de ces fêtes, sans parler des beuveries immodérées qu’encourageaient les

autorités elles-mêmes, et des discours vides qui furent prononcés, sans parler de tout cela, les actions les plus stupides et les plus cruelles furent faites sans que nul y prêtât attention.

C’est ainsi que plusieurs dizaines de personnes furent écrasées, et que personne n’a cru utile de rappeler ce fait. Un journaliste a écrit qu’un Français lui dit, dans un bal, qu’on trouverait difficilement à Paris, une femme qui ne fût pas prête à oublier ses devoirs pour satisfaire les désirs d’un marin russe : et tout cela passa

inaperçu, comme une chose toute naturelle. On vit même des cas de folie caractérisée. Ainsi une femme, enveloppée d’une étoffe aux couleurs françaises et russes, attendit l’arrivée du cortège et se précipita dans la Seine en criant : « Vive la Russie ! »

D’ailleurs, dans toutes ces réjouissances, les femmes ont joué un rôle prépondérant et ont plus d’une fois dirigé et entraîné leurs maris. Non contentes de lancer des fleurs et des rubans, de faire des cadeaux et d’écrire des adresses, les femmes, dans la rue, se jetaient au cou des marins russes et leur demandaient de les embrasser : si ces derniers y consentaient, c’était un tonnerre d’applaudissements.

Cet étrange enthousiasme était contagieux. Un journaliste raconte qu’un , en apparence très sain d’esprit, sauta un jour à la mer en criant : « Vive la France ! » Quand on l’eut tiré de l’eau, on lui demanda pourquoi il s’était jeté par-dessus bord ; il répondit qu’il avait fait vœu, en l’honneur de la France, de faire en nageant le tour de son navire.

Ainsi, l’enthousiasme, que rien n’arrêtait, grandit de plus en plus comme une boule de neige humide que l’on fait rouler, et il atteignit un tel degré que, non seulement les gens nerveux, mais même les personnes les plus fortes et les plus saines furent emportées par le courant et se trouvèrent dans un état d’esprit tout à fait anormal.

Je me souviens que moi-même, lisant distraitement une de ces descriptions de l’accueil enthousiaste fait à nos marins, je me sentis tout à coup gagné par une sorte d’attendrissement ; même, je sentis que j’étais prêt à pleurer, et je dus faire un effort pour résister à cette émotion.

Chapitre 3

Il y a quelque temps, M. Sikorski, professeur de , décrivait dans les Annales de l’Université de Kief, une épidémie psychopathologique, qui s’était propagée dans quelques villages du gouvernement de Kief ; voici quelle en était la cause : sous l’influence d’un certain Malévanne, quelques personnes appartenant à des villages du canton de Vasilkovski s’imaginèrent que la fin du monde était imminente. Aussitôt, ces personnes changèrent de vie, partageant leurs biens, se parant de beaux vêtements, buvant et mangeant bien et, enfin, cessant tout travail. Le professeur trouva que leur état d’esprit n’était pas normal. Voici ce qu’il écrivit à ce propos : « Leur félicité inaccoutumée se transformait souvent en exaltation, en un état de joie auquel on ne voyait pas de motifs apparents ; ils avaient une tendance sentimentale, ils étaient polis jusqu’à l’excès, remuants, bavards, et aussi prompts à verser des pleurs de joie qu’à sécher leurs larmes. Ils vendaient les objets nécessaires à la vie, afin de se procurer des ombrelles, des mouchoirs de soie, bref, des objets uniquement destinés à la parure. Ils mangeaient beaucoup de douceurs. Leur état d’esprit était celui des gens contents de vivre, et d’ailleurs ils vivaient absolument sans rien faire ; ils se faisaient des visites et se promenaient par groupes. » « … Chaque fois que je leur faisais remarquer la sottise de leur refus de travailler, ils me répondaient invariablement ceci : « Si l’envie m’en vient, je travaillerai ; sinon, à quoi bon me forcer ! »

Le savant professeur considère l’état de ces personnes comme un cas caractérisé de psychopathie, et conseille au Gouvernement de prendre des mesures pour en éviter la propagation. Il termine en disant : « Cette épidémie est comme le cri de douleur d’une population malade qui prie qu’on la délivre de l’alcool et qu’on améliore ses moyens d’instruction et sa condition sanitaire. »

Or, si l’épidémie de Malévanne indique tout cela, quel affreux cri de douleur, et quel ardent désir d’être délivré de l’alcool, ainsi que des mensonges de la vie sociale, faut-il donc voir dans cette maladie nouvelle qui a éclaté à Paris, s’est propagée dans les villes françaises, et a saisi presque toute la partie dirigeante de la Russie civilisée ?

Et, si l’on convient que l’affection psychopathique des compagnons de Malévanne était dangereuse et que le Gouvernement a bien fait de suivre les conseils du professeur en mettant quelques-uns des meneurs dans une maison de fous, d’autres dans des couvents, et en envoyant le reste au fond de la Sibérie, — combien plus dangereuse doit paraître l’épidémie qui s’est montrée à Toulon et à Paris, pour se répandre de là sur toute la France et toute la Russie ! N’est-il pas encore plus nécessaire, dans le cas présent, que, sinon le Gouvernement, du moins la Société, prenne des mesures décisives pour empêcher la propagation de cette maladie ?

L’une et l’autre épidémie se ressemblent, en effet, de tous points. Dans la seconde, on remarque, comme dans la première, un épanouissement de joie tout à fait extraordinaire, qui se manifeste par une exaltation, sans cause, par un accès de sentimentalisme, par une politesse exagérée, par un besoin de bavarder, par des larmes d’attendrissement versées sans cause et séchées de même, par une disposition à quitter tout travail, à se promener, à faire des , à revêtir de beaux habits et à préférer les mets recherchés ; par des discours insensés et fumeux, par des chants et de la musique, par la prééminence accordée aux femmes, et enfin, dans bien des cas, par la phase clownesque des attitudes passionnelles notée par le professeur Sikorski dans son étude ; j’entends, en effet, par là ces diverses poses affectées que prirent tant de gens, durant les réceptions triomphales et les toasts prononcés à la fin des dîners.

La ressemblance est parfaite, sauf en un point ; or, ce point d’écart a une importance énorme. Ici, en effet, il s’agit d’un cas de folie atteignant quelques dizaines de paisibles villageois qui, vivant de leur travail, ne pouvaient exercer sur leurs voisins aucune contrainte, et ne leur la contagion qu’en leur décrivant leur état d’âme ; — là, au contraire, le vent de folie a soufflé sur des millions d’hommes qui disposent de sommes énormes et de moyens considérables pour exercer une pression sur leur prochain, qui ont des fusils, des canons, des forts, de la mélinite, de la dynamite, qui disposent du moyen le plus sûr pour répandre leur folie, à savoir la poste, le télégraphe, le téléphone et une quantité innombrable de journaux qui en portent le germe dans le monde entier.

Il y a une différence encore : tandis que les premiers ne se grisent point et ne touchent même pas à l’alcool, les seconds se trouvent sans cesse dans un état de demi-ébriété. Ainsi donc, entre les deux sociétés où ces événements ont eu lieu, entre les villages voisins de Kief, où durant l’épidémie, pas un crime, pas un meurtre n’a été commis, et Paris, où, durant la marche d’un cortège, vingt femmes ont été écrasées, il y a la même différence qu’entre un charbon qui, s’échappant du poêle, achève de se consumer sur le plancher, et un incendie qui dévore la porte et les murs de la maison. Au pis aller, les suites de l’épidémie de Kief, les voici : les paysans de la millionième partie de la Russie auront dépensé leurs épargnes et ne pourront payer leurs redevances à la couronne. Au contraire, les suites de l’épidémie de Toulon et de Paris, qui a atteint des gens infiniment puissants, qui disposent de sommes énormes et leur permettant d’agir par la violence et de transmettre au loin leur folie, — ces suites peuvent et doivent être terribles.

Chapitre 4

On peut avec un sentiment de pitié prêter l’oreille aux sottises que dit un vieux fou faible et sans armes, vêtu d’une robe de chambre et d’un bonnet de nuit ; on peut même ne pas le contredire et, en manière de plaisanterie, lui donner raison ; mais, quand il s’agit d’une multitude de fous robustes, échappés de leurs cellules et armés des pieds à la tête de couteaux, de sabres et de revolvers chargés, qu’ils brandissent au hasard, — alors, non on ne peut les laisser faire, mais on ne peut même rester calme un seul instant en leur présence. C’est en cet état d’exaltation, produit par les fêtes franco-russes, que se trouvent à présent la société française et la société russe. Or, ces gens que vient d’atteindre l’épidémie psychopathique ont en leurs mains les plus terribles instruments de mort et de destruction.

Oui, sans doute, dans tous les discours, dans tous les toasts prononcés durant les fêtes, dans tous les comptes rendus qui en ont été faits, on n’a cessé de répéter que tout ce qui se passait devait avoir pour effet d’assurer la paix du monde. Et même, les partisans de la guerre n’ont pas parlé de leur haine pour les ravisseurs de , mais seulement de je ne sais quel amour qui hait.

Mais on connaît la ruse des gens atteints de maladies mentales : elle consiste ici à répéter sans cesse que nous ne voulons pas la guerre et à passer sous silence ce à quoi pense tout le monde : c’est là le phénomène le plus inquiétant.

Dans le toast qu’il porta à la fin du dîner à l’Élysée, l’ambassadeur de Russie s’exprima en ces termes : « Avant de prononcer un toast qui trouvera un écho non seulement au fond du cœur de tous ceux qui se trouvent dans ces murs, mais aussi chez tous ceux qui, de près ou de loin, sur tous les points de la grande et belle France, ainsi que de la Russie, sentent leurs cœurs battre à l’unisson avec le nôtre, — de vous exprimer notre reconnaissance pour les paroles de bienvenue que vous avez adressées à l’amiral chargé par le tsar de rendre la visite de Cronstadt. Dans votre haute situation, vos paroles caractérisent la signification sincère des fêtes pacifiques qui ont été célébrées avec un si bel accord, avec tant de franchise et de loyauté. »

Dans le discours du président de la République, nous trouvons aussi une allusion à la paix que rien ne justifie : « Les liens d’amour qui unissent la Russie et la France, dit-il, et qui ont été fortifiés, il y a deux ans, par les touchantes manifestations dont notre flotte a été l’objet à Cronstadt, se sont resserrés chaque jour, et l’échange honnête de nos sentiments d’amitié doit transporter tous ceux qui ont à cœur les bienfaits de la paix, de la confiance mutuelle, de la sécurité, » etc.

Dans ces deux discours, on parle, d’une façon tout à fait inattendue et sans raison aucune, des bienfaits de la paix et des fêtes pacifiques.

Il en fut de même dans les télégrammes échangés entre l’empereur de Russie et le président de la République. Le tsar télégraphia :

« Au moment où l’escadre russe quitte la France, il me tient à cœur de vous exprimer combien je suis touché et reconnaissant de l’accueil chaleureux et splendide que mes marins ont trouvé partout sur le sol français. Les témoignages de vive sympathie qui se sont manifestés encore une fois avec tant d’éloquence joindront un nouveau lien à ceux qui unissent les deux pays, et contribueront, je l’espère, à l’affermissement de la paix générale, objet de leurs efforts et de leurs vœux les plus constants. »

Le président de la République répondit :

« La dépêche dont je remercie Votre Majesté m’est parvenue au moment où je quittais Toulon pour rentrer à Paris. La belle escadre sur laquelle j’ai eu la vive satisfaction de saluer le pavillon russe dans les eaux françaises, l’accueil cordial et spontané que vos braves marins ont rencontré partout en France affirment une fois de plus avec éclat les sympathies sincères qui unissent nos deux pays. Ils marquent en même temps une foi profonde dans l’influence bienfaisante que peuvent ensemble deux grandes nations dévouées à la cause de la paix. »

Ici encore, sans raison, ces deux télégrammes parlent de la paix, qui, en réalité, n’a rien à faire avec les fêtes données aux marins.

Il n’y a pas un discours, pas un compte rendu, où l’on ne dise que le but de ces orgies est d’assurer la paix de l’Europe. À la fin du dîner offert par les représentants de la presse russe, tout le monde parle de la paix. M. Zola qui, peu de temps auparavant, écrivait que la guerre est inévitable et même utile, et M. de , qui, plus d’une fois, a exprimé la même idée, ne disent pas un mot de la guerre et ne parlent que de la paix. On ouvre la session de la Chambre par des discours sur les fêtes passées : tous les orateurs déclarent que ces fêtes sont une déclaration de paix à l’Europe.

On dirait un homme qui entre dans une société pacifique et déclare avec insistance qu’il n’a l’intention de briser les dents, de pocher les yeux, de rompre les os à qui que ce soit, mais qu’il veut au contraire passer tranquillement la soirée. — « Mais personne n’en doute, » a-t-on envie de lui répondre. « Si vous avez des intentions de ce genre, inutile de nous en parler. »

Dans quelques comptes rendus, on voit exprimée directement et avec candeur la joie que l’on a éprouvée à constater que, nulle part, on n’avait prononcé le mot que, d’accord tacite, il était convenu de taire. Une fois seulement un maladroit, que d’ailleurs la police a arrêté sur-le-champ, cria ce que tous avaient dans l’esprit : « À bas l’Allemagne ! » Tels des enfants, si heureux de dissimuler une espièglerie, que leur joie même les trahit.

Voyons, pourquoi se réjouir si fort de ce que personne n’ait parlé de la guerre, si en réalité nous n’y pensons pas ?

Chapitre 5

Personne ne songe à la guerre, mais on y consacre des milliards, et des millions d’hommes sont là sous les armes dans les deux pays.

— Mais on fait tout cela pour assurer la paix. Si vis pacem, para bellum. L’empire, c’est la paix ; la république, c’est la paix.

— S’il en est ainsi, pourquoi, chez nous, en Russie, les journaux destinés aux gens éclairés expliquent-ils les avantages que présente notre alliance avec la France en cas de guerre avec l’Allemagne ? Et même, dans le Siélski Viéstnick, journal publié par le Gouvernement pour le peuple, on veut persuader à ce malheureux peuple trompé par le Gouvernement, que : « Être ami avec la France est pour la Russie un grand avantage, car si, contre toute attente, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie s’avisaient de rompre la paix faite avec nous, bien qu’alors la Russie pût à elle toute seule, et avec l’aide de Dieu, se défendre et se mesurer avec la très puissante fédération de ses adversaires, la lutte, cependant ne serait pas facile et n’irait pas sans de grosses pertes et de grands sacrifices… etc. » (1893, S. V., 43.)

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