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ŒUVRES COMPLÈTES
de
BEAUMARCHAIS
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DE
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Mémoires, texte entier, 2
Lettres, texte entier
Mélanges, vers et chansons, texte entier
Œuvres inédites, texte entier
Vie de Beaumarchais
VIE DE BEAUMARCHAIS
Quand Beaumarchais disait, prenant pour devise un hémistiche du Mahomet de Voltaire : « Ma vie est un combat, » il disait vrai, mais il ne disait pas assez. Sa vie fut tout ensemble un combat et un tourbillon enveloppant, entraînant, mêlant tout, dans un conflit de faits et de choses, qui est peut-être, et nous allons le prouver, le plus étrange, le plus ondoyant, le plus divers, qui ait jamais agité une existence humaine.
Le caractère de l’homme fut toutefois plus étonnant encore que sa vie par la façon dont il s’y montra toujours, comme son Figaro, « supérieur aux événements ; » par sa ténacité, à l’invincible sourire, car son intrépidité toute française avait un peu de celle du Béarnais, dont un poëte a dit : « Son courage riait ; » par sa verve surtout et par son esprit, qui furent, sans faiblir un instant, la chaleur et la clarté de cette fournaise ; enfin, par l’aplomb infatigable et la multiplicité de ressources qui, en tant de circonstances, le dégagèrent de l’imbroglio de sa vie, comme Figaro, son image et son reflet, bien plus encore que sa création, se dégage de l’imbroglio de sa comédie.
Beaumarchais n’était pas son nom. Il ne le prit qu’à vingt-cinq ans, quelques mois après son premier mariage, d’un « petit fief » que possédait sa première femme. Il s’appelait Caron, et les prénoms qu’il reçut de son parrain, fils du fabricant de chandelles Picart, étaient Pierre-Augustin.
Il naquit à Paris, le 24 janvier 1732, chez son père l’horloger André-Charles Caron, dont la boutique, portant en grosses lettres le nom du maître à son plafond, s’ouvrait rue Saint-Denis, assez près de la rue des Lombards, entre l’hôpital Sainte-Catherine et la rue de la Heaumerie.
Il vint ainsi au monde dans ce coin prédestiné, dans ce quartier, dont les Halles sont le centre, et d’où l’on peut dire que la meilleure part de notre théâtre comique est sortie.
Rappelez-vous, en effet : Molière est né rue des Vieilles-Étuves, au coin de la rue Saint-Honoré, à deux pas de ces piliers des Halles, où d’ailleurs son enfance se passa ; Regnard naquit sous les piliers mêmes ; Beaumarchais, rue Saint-Denis, dans la partie qui s’en rapproche ; et Scribe, enfin, dans la même rue aussi, et plus près encore : sa maison natale existe toujours, avec le Chat noir en relief de son enseigne, au coin de la rue de la Reynie.
L’horloger Caron, converti d’assez fraîche date, était né dans la religion protestante, comme tant d’autres de la même industrie, auxquels Genève, après l’émigration forcée qui suivit la révocation de l’édit de Nantes, a dû sa fortune. Il en garda une certaine sévérité de principes, dont son fils n’hérita guère, mais qui du moins, sauf quelques rares erreurs — la plus grave fut la dernière — l’empêcha de tomber dans ces écarts d’irréligion qui furent la maladie et la ruine de son siècle.
Homme d’intelligence et d’entreprise, et, par là, digne précurseur de son fils, André-Charles Caron, pour faire vivre sa famille fort nombreuse — il avait eu dix enfants pendant les douze premières années de son mariage — ne s’en tenait pas aux seules ressources de son métier. Il s’occupait, ce qui d’ailleurs ne l’en éloignait guère, d’inventions, de machines. En 1726, au moment où fut posé ce grand problème de mécanique, que la vapeur devait résoudre beaucoup plus tard, sur le meilleur système à adopter pour remorquer les bateaux et remonter les rivières, il figura parmi les concurrents, sans grand succès, à ce qu’il semble, mais aussi sans découragement.
Vingt ans après, il suivait encore cette idée, et tout ce qui s’y rapporte, avec une compétence qui avait fini par être une autorité. Le gouvernement espagnol ayant voulu, en 1746, se renseigner sur les machines à employer pour draguer les ports et les rivières, c’est l’horloger Caron qui fut consulté. Il fit un mémoire des plus complets, et ainsi s’établirent entre l’Espagne et lui des relations que son fils devait reprendre dix-huit ans plus tard, dans un tout autre sens.
Ce mémoire, retrouvé parmi les papiers de la famille, dont a tiré un si curieux parti pour son intéressant ouvrage sur Beaumarchais, prouve, ainsi qu’un grand nombre de lettres de la même provenance, combien cet artisan parisien avait d’aptitudes et d’étendue d’esprit. C’était, ce qui achève de le poser comme le préparateur du génie de son fils, un véritable lettré de l’industrie. Tout le monde, chez lui, écrivait, faisait des vers ; on eût dit un petit hôtel de Rambouillet d’arrière-boutique.
Jeanne-Marguerite, la plus jeune de ses filles — il n’en eut pas moins de six — jouait la comédie avec une verve de gaillardise surprenante, que n’effarouchaient même pas, à ce qu’il paraît, les parades salées de son frère, qu’on lira plus loin dans leur texte inédit, et dont elle fut, avec la comtesse de Turpin, la meilleure actrice.
Marie-Julie, une autre des sœurs, un peu plus âgée, se laissait aller davantage encore au penchant de littérature et d’art si marqué dans cette maison. Elle aussi jouait à ravir la comédie et les parades, parfois même elle y mettait de son style. Quelques scènes, qui ne sont peut-être pas des moins gaillardes, passent pour être d’elle, d’après une tradition de la famille. Elle n’en était pas moins sérieuse à ses heures. Un petit livre, qu’elle tira des Nuits d’Young, et que son frère fit imprimer à sa typographie de Kehl, en est la preuve.
Dans ses grandes luttes, il l’eut pour collaboratrice. Plus d’une page des Mémoires contre Goëzman lui est due. Elle tournait à merveille l’épître et le couplet, et pour donner raison au refrain qui termine le Mariage de Figaro, « tout finit par des chansons, » elle mourut une chanson sur les lèvres.
C’est de toutes ses sœurs celle qui le comprit le mieux, et qu’en retour il aima le mieux lui-même. Pour ajouter un lien de plus à ceux de la fraternité, il voulut, quand il eut pris le nom qu’il a rendu célèbre, que Julie le prît aussi, ce qui fit dire avec une certaine malice par Goëzman, dans un de ses mémoires : « Le sieur Caron a emprunté à une de ses femmes le nom de Beaumarchais, qu’il a prêté à une de ses sœurs. »
Elle était grande musicienne, composait elle-même les airs de ses chansons, et les chantait en s’accompagnant de la harpe, dont elle jouait presque aussi bien que son frère. Nous verrons plus loin qu’il y était, lui, de première force, de même au reste que sur plusieurs autres instruments, la guitare, la flûte, la viole, etc. Comment se donna-t-il tous ces talents, et bien d’autres, dont nous allons voir l’éclosion étonnante ? On ne sait, car son éducation fut des plus rapides et des moins complètes.
L’intelligence et la facilité, qui, chez certaines natures d’exception, feraient vraiment croire au prodige des sciences infuses, suppléèrent, et lui tinrent lieu du reste.
À treize ans, en 1745, sa première communion faite, les études étaient closes pour lui, et il rentrait à la boutique paternelle, pour n’être plus qu’un apprenti. Le père Caron, qui n’avait que ce fils, car de trois autres, ses aînés, le dernier était mort depuis six ans, voulant que le métier dont il avait lui-même hérité de son père ne se perdît pas dans la famille, tenait de la façon la plus absolue à ce que Pierre-Augustin fût horloger.
Voilà pourquoi il le faisait si vite revenir à la boutique, sans s’être auparavant mis, à ce qu’il semble, en fort grands frais pour son instruction.
Quoique lui-même assez lettré, comme nous l’avons dit, il paraît n’avoir guère insisté, pour son fils, sur l’éducation littéraire, telle, par exemple, qu’elle se donnait chez les Jésuites, dont, pour cette raison, Beaumarchais, on l’a su par son ami Gudin, regretta toujours de n’avoir pas été l’élève, comme l’avait été Molière.
Plus fortement instruit, plus vivement initié à la connaissance des modèles, peut-être eût-il plus tôt senti l’éveil de son propre génie pour le théâtre, et s’y fût-il abandonné plus complètement, avec moins de distraction. Alors, c’est encore Gudin qui parle, il n’eût pas désespéré de faire de réels chefs-d’œuvre, ce qu’en ces derniers temps surtout, aux heures de la modestie finale, ses pièces ne lui semblaient pas être.
C’est dans une sorte d’école de métier, ou, comme nous dirions aujourd’hui, d’école professionnelle, établie à Maisons-Alfort, et complètement absorbée quelques années après par l’école vétérinaire qui d’abord n’en était qu’une partie, que Beaumarchais, selon Gudin, passa les quelques années consacrées à ses études assez élémentaires. Lui-même ne nous en a pas parlé. Le seul souvenir de son séjour dans cette maison, où, quelque temps après qu’il y eut passé, on ne vendait plus que « de bonnes médecines de cheval, » est « la lancette vétérinaire » de Figaro.
On sait aussi, par une lettre qu’il écrivit quarante-cinq ans plus tard, en septembre 1790, à Mirabeau, à propos des pauvres Minimes de Vincennes, dont on allait alors vendre les bâtiments, la chapelle et le clos, qu’un de ses plus grands plaisirs à douze ans était de courir à travers champs de Maisons-Alfort jusque chez ces bons moines, et d’y admirer dans leur sacristie le beau tableau de Jean Cousin, le Jugement dernier, dont son rêve, devenu très-riche, était de faire l’ornement de la chapelle de sa magnifique maison du boulevard. C’est aujourd’hui, au Louvre, un des trop rares chefs-d’œuvre de l’école française du seizième siècle.
Son émotion, chaque fois qu’il put le revoir, fut si vive, qu’encore un peu, sollicité d’ailleurs par les sermons d’un vieux minime « qui le prêchait sur le texte du grand tableau, en accompagnant son sermon d’un goûter, » il se serait fait moine. Cet accès de grâce, qui lui était venu du tableau, du sermon et du goûter, ne tint guère. L’an d’après, rentré chez son père, il était à de bien autres idées, mais d’une précocité tout aussi vive : il aimait, et voulait se tuer par chagrin d’amour ! « J’avais eu, écrivit-il bien plus tard sur la marge d’une de ses lettres de ce temps-là, j’avais eu une folle amie, qui, se moquant de ma vive jeunesse, venait de se marier. J’avais voulu me tuer. »
Et cela, ne l’oublions pas, à treize ans ! Figaro commençait par Chérubin.
Il ne va pas tarder à entrer lui-même en scène, avec toute son ardeur de tempérament, son infatigable besoin d’escapades et d’entreprises ; « cette chaleur de sang, dont j’ai bien peur que l’âge ne me corrige pas, » écrivait-il avec tant de raison, lorsqu’il n’avait encore que vingt ans ; cette fièvre de mouvement et d’action, qui ne s’arrêta pas une heure, et surtout cet aplomb incomparable qui faisait dire si spirituellement par le chevalier d’Éon, à l’époque de leur grande brouille : « Il a l’insolence d’un garçon horloger qui aurait trouvé le mouvement perpétuel. »
À dix-huit ans, il se sentait étouffer dans la boutique de la rue Saint-Denis, et ses échappées d’indépendance et de sans-gêne désolaient le sévère horloger. Il s’occupait beaucoup trop de « sa maudite musique, » comme disait son père, et pas assez de la fabrication ou du rhabillage des montres. S’il travaillait, et c’était toujours avec une habileté de main, une ingéniosité d’invention dont le père s’émerveillait, il n’était pas toujours assez discret pour sa part de profits ; il suppléait un peu trop par le grappillage à ce qu’il trouvait d’insuffisant dans les dix-huit livres qu’on lui donnait par mois. Il soupait en ville plus souvent qu’il n’eût fallu, rentrait trop tard, ne se levait pas assez tôt ; et, dans ses escapades hors du logis, il se faisait par son esprit, ses tours d’adresse et ses chansons — car, à treize ans, il rimait déjà — certaines intimités et certains succès, dont le ton trop lâché, qu’on retrouvera dans ses parades, était surtout le désespoir de son père : « Avec le cœur d’un honnête homme, lui écrivait plus tard un de ses amis le capitaine d’Artilly, tu as toujours eu le ton d’un bohème. » C’était un reste de sa jeunesse à la diable dans les cabarets, cafés et autres lieux du quartier des Halles.
Un jour, la mesure se trouva comble, et Pierre-Augustin fut bel et bien chassé de la maison. Que fera-t-il ? Ce qu’il faisait pour rire, il le fera pour vivre : il est grand et robuste, il chante et tourne à ravir les couplets, il a pour le jeu des gobelets un tour de main étonnant ; il courra les rues et les carrefours, chantant, faisant l’hercule, et escamotant.
Le pamphlet le plus vif qui lui fut décoché plus tard, car il était d’un homme d’infiniment d’esprit, le duc de Lauraguais, qui l’avait bien connu, fait allusion à ces beaux projets du jeune Caron mis sur le pavé : « Quelques anecdotes, lit-on dans ce libelle, en forme de prospectus, pour les mémoires de sa vie, quelques anecdotes sur la ressource qu’il comptait tirer de la force de son corps et de son adresse à escamoter, lorsque son père le chassa de la maison paternelle. »
Il s’en tint au projet, et n’en vint pas, croyons-nous, à l’exécution. Un ami, qui était même un peu parent, le banquier Cottin, et un autre des intimes, M. Paignon, prévenus sous main par le père, recueillirent ou aidèrent le pauvre expulsé, et préparèrent son retour au logis. Sa mère, que nous ne rencontrons dans sa vie qu’à ce moment, où l’on comprend si bien que son cœur et ses supplications durent intervenir, y fut encore plus active : « À l’égard de votre mère, lui écrivit le père, quand il fut sur le point de céder, et qu’il voulut par avance le ramener envers elle à un respect dont il s’était sans doute écarté : à l’égard de votre mère, qui s’est vingt fois mise à la brèche depuis quinze jours pour me forcer à vous reprendre, je remets à une conversation particulière à vous faire bien comprendre tout ce que vous lui devez d’amour et de prévenance. »
La paix fut signée, et Pierre-Augustin semble s’être alors assez docilement soumis aux exigences de régularité de conduite et de travail qui en avaient été les conditions. C’est sur ce dernier point, le travail, où le reste avait d’ailleurs son gage et sa garantie, que le père insista par-dessus tout, certain qu’avec l’habileté et l’intelligence qu’avait son fils, il pourrait, si un peu d’assiduité venait en aide, n’être pas moins qu’un horloger de premier mérite : « J’entends, lui disait-il encore dans la lettre qui servit de préliminaire à la réconciliation, et dans laquelle, en même temps que le bon sens et la sévérité du père, on trouve l’enthousiaste conviction de l’artisan épris de son métier, j’entends que vous n’employiez les talents que Dieu vous a donnés qu’à devenir célèbre dans votre profession. Souvenez-vous qu’il est honteux et déshonorant pour vous d’y ramper, et que, si vous ne devenez pas le premier, vous ne méritez aucune considération. L’amour d’une si belle profession doit vous pénétrer le cœur, et occuper uniquement votre esprit. » Pierre-Augustin fut obéissant au conseil, si bien même qu’il n’y eut bientôt pas à Paris de plus habile horloger que lui.
En septembre 1733, quoiqu’il n’eût qu’un peu plus de vingt et un ans et demi, il se faisait déjà distinguer par l’Académie des sciences pour l’invention de l’un de ces mécanismes délicats qui servent à régulariser le mouvement des montres, et qu’on appelle « échappements. » Le Paute lui en contesta la priorité, le trouvant bien hardi de se faire inventeur à l’âge où d’autres sortent à peine d’apprentissage ; mais, après un débat de plus d’une année, avec échange de lettres, dont le jeune Caron, qui comprenait déjà les avantages de la publicité par un journal, communiqua au Mercure les plus intéressantes pour sa cause ; c’est en sa faveur que l’Académie finit par conclure. Le 4 mars 1734, elle lui donna, pour attester sa découverte, un certificat des mieux en règle, dont, même au temps de ses autres succès, il resta toujours fier, et qu’après lui sa famille conserva pieusement. « Peu de gens savent, dit La Harpe à qui nous devons ce détail, que cet homme si fameux par ses procès gagna le premier de tous à l’Académie des sciences. »
Son ambition, qui, depuis, devait se dépenser, au risque de s’y perdre, sur tant d’autres choses de la diversité la plus infinie, ne visait pas alors plus haut que l’horlogerie, et ses plus minuscules inventions : faire pour madame de Pompadour une montre en bague de quatre lignes de diamètre au plus, se remontant sans clé, pour trente heures, à l’aide d’un cercle à crochet autour du cadran ; après cette montre, « la plus petite qu’on eût encore faite, » en entreprendre une autre pour le roi, toute pareille, mais à répétition, ce qui en doublait la difficulté ; fabriquer ensuite, « dans le goût de ces montres, » une petite pendule à deux cadrans, pour une des filles du roi, Madame Victoire ; et, comme récompense, obtenir d’être présenté à et à Mesdames, puis d’être agrégé à la Société royale de Londres, acheminement naturel pour arriver à notre Académie des sciences, comme un de ses maîtres, l’horloger Le Roy : voilà où tendaient tous ses efforts.
Il ne fut pas de la Société de Londres, et bientôt il n’y pensa pas plus qu’à l’Académie des sciences ; mais, en revanche, l’autre partie de son rêve, être introduit à la cour, s’y donner peu à peu ses libres entrées et y rester, se réalisa, et amena le changement le plus complet dans sa fortune.
Les filles de étaient folles de musique, et Beaumarchais, nous l’avons vu, y était passé maître sur toutes sortes d’instruments, entre autres la harpe, encore assez peu maniée alors, et pour laquelle, malgré la défense de son père, qui, au moment de leur réconciliation, ne lui avait permis que la flûte et la basse de viole, il s’était fait d’une force supérieure.
Ce fut le trait d’union : il était arrivé chez Mesdames comme horloger, il resta comme musicien, organisateur de concerts intimes, et surtout, ce dont il fit toujours son grand moyen d’action, comme homme d’esprit. Je n’ai pas besoin de dire à quel point il l’était, et avec quelle variété de ressources, et aussi quel aplomb, ce qui, loin de lui nuire, comme en ces sociétés de moins grand air que froisse toute supériorité se faisant trop valoir, le servit, au contraire, chez le roi, chez ses filles, et le Dauphin leur frère, où l’on était trop haut pour s’offusquer de ce que son ton avait d’avantageux.
Il possédait au reste, pour flatter les grands sans déchoir, un art étonnant, auquel il ne fallait pas moins, il est vrai, que tout son esprit et la réputation que, sur ce point, il eut d’assez bonne heure. « Il avait toujours, dit La Harpe, l’air d’être convaincu qu’ils ne pouvaient pas être d’un autre avis que le sien, à moins d’avoir moins d’esprit que lui, ce que lui-même ne supposait jamais, comme on peut le croire, surtout avec ceux qui en avaient peu ; et, s’énonçant avec autant de confiance que de séduction, il s’emparait à la fois de leur amour-propre et de leur médiocrité, en rassurant l’une par l’autre. »
D’autres avantages le servirent encore dans ce monde, où « le plus joli homme, » comme on disait, n’était jamais le moins mal venu : sa taille élevée et bien prise, sa belle mine, qui, plus tard, après la maturité des rudes épreuves, prit quelque chose de l’air « d’un vieux soldat en retraite ; » sa physionomie étincelante, qu’éclaira toujours, même lorsque la surdité, dont il fut atteint assez jeune, y eut jeté quelque hésitation, le regard le plus vif, le plus assuré ; et enfin, dans ses belles années, ce dont furent surtout frappées les femmes, « cette ardeur involontaire, a dit Gudin, qui s’allumait en lui à leur aspect. »
Il savait trop ce qu’il avait de séduisant pour n’en pas user, même où il aurait dû l’oublier le plus. Quand plus tard même il dut cesser d’aller chez les filles du roi, sa disgrâce, à ce qu’il paraît, serait venue de là. On n’a là-dessus rien de bien certain ; et ce que disent les chansons du temps d’une « stupide frasque » qui l’aurait fait éconduire ne fait soupçonner tout au plus qu’une inconvenance de familiarité, assez d’accord, au reste, avec ses allures mal corrigées par l’éducation. Quelques mots de lui, que Collé donne comme absolument authentiques, sont seuls un peu plus clairs. Collé vient de parler de l’accès que « ses petits talents » lui avaient donné chez Madame Adélaïde, l’aînée des filles du roi, et il ajoute : « Il s’était mis si fort à son aise chez Madame de France, que M. de Saint-Florentin se crut obligé de lui écrire pour lui donner ordre de sortir de Versailles, et de n’y plus reparaître. S’étant établi depuis à Paris, on prétend qu’il a dit à quelqu’un qui lui demandait la cause de sa retraite de la cour : « Qu’il n’étoit pas étonnant que, jeune comme il l’étoit, point mal de figure, et partagé de nombre de petits talents, qui sont les délices des femmes, on n’ait craint que tout cela ne montât au bonnet de Madame Adélaïde. » On m’a assuré, continue Collé, que ces derniers mots étoient ses propres termes. »
Connaissant l’homme, ils ne nous étonnent pas trop, à l’époque surtout où Collé les lui prête, c’est-à-dire beaucoup plus tard, lorsque sa familiarité chez Mesdames, qui, malgré ce qu’il y mit d’aplomb, fut assez lente à établir, et ne lui demanda même pas moins de quatre ans de soins et d’assiduité, l’eut posé enfin près d’elles sur ce ton de liberté qui, une fois pris, monte si vite, lorsque le caractère y pousse, jusqu’à la complète hardiesse.
Au moment où nous sommes, il est loin d’en être là. Il n’a encore qu’un pied en cour, mais qu’il saura, il est vrai, pousser vite en avant. Il se sent tant d’assurance, et son désir d’arriver est si vif ! En 1755, l’année de sa dernière lettre au Mercure, il a déjà tâté des grands, il a parlé au roi, il a vu Mesdames, et, quoi qu’il en dise, l’horlogerie lui plaît moins. Il y est célèbre, pourtant, et, ce qui a bien son prix, il y est son maître. Depuis son succès, il a quitté la boutique paternelle, près de Sainte-Catherine, et s’est établi pour son compte un peu plus loin, dans la même rue Saint-Denis, près de celle de la Chanvrerie, en face de Saint-Magloire. Il est chez lui ; mais il aura vingt-quatre ans bientôt, et il étouffe entre « ces quatre vitrages. » Combien une petite charge en cour, fût-ce la plus modeste, lui plairait mieux !
Un bon hasard, conséquence d’une bonne fortune, la lui procura. La femme de l’un des contrôleurs de bouche, M. Franquet, l’avait remarqué à Versailles ; et, pour entrer en connaissance, lui avait apporté, quelques jours après, sa montre à réparer. Elle était de dix ans au moins son aînée, mais fort avenante encore, riche d’ailleurs, et pourvue d’un mari chez qui l’âge, l’état maladif, et une jolie charge à acheter, car sa mauvaise santé menaçait de la lui interdire avant qu’il fût peu, étaient autant de chances et d’espérances pour Pierre-Augustin.
Quelques jours après, la maison de M. Franquet, rue des Bourdonnais, n’avait pas de visiteur plus assidu, et bientôt d’ami plus intime. Il fut aux petits soins pour le mari, à tel point que les mauvaises langues prétendirent plus tard qu’il s’était fait son laquais ! En quelques mois il l’eut complètement gagné : Franquet, de plus en plus souffrant, lui vendait sa charge, moyennant un prix dérisoire, car c’était une rente viagère dont, ce qui n’ajoutait guère au sérieux de l’affaire, le père Caron garantissait le payement ! La vente faite, le 9 novembre 1755, on persuadait à Franquet d’aller se rétablir à la campagne, dans un petit bien qu’il avait à Vert-le-Grand, et moins de deux mois après, le 3 janvier, il y mourait d’apoplexie.
Jamais veuvage prévu n’avait certes mis plus d’empressement à satisfaire ceux qui l’attendaient. Il ne fallait pas moins pour l’impatience de celle qu’il rendit libre. Soit que le défunt eût été un assez vilain homme et un assez mauvais mari, soit que la passion pour celui qui devait le remplacer fût d’une violence à ne rien entendre, à ne pas souffrir de retard, il est certain que c’est lui qui dut, avant même que M. Franquet fût mort, engager madame à savoir mieux attendre : « Si, lui écrivait-il par exemple dans une lettre, dont la famille se fit une arme pour le long procès qu’ils eurent ensemble, et qui fut même communiquée à l’un de ses plus ardents adversaires de l’affaire Goëzman, qui en envenima un de ses factums, si j’écoutais les sentiments de compassion que vos chagrins m’inspirent, j’en détesterais l’auteur ; mais lorsque je pense qu’il est votre mari, qu’il vous appartient, je ne puis que soupirer en silence, et attendre du temps et de la volonté de Dieu qu’il mette en état de vous faire éprouver le bonheur pour lequel vous semblez destinée. »
La bonne âme ! mais comme on sent bien qu’il a ses raisons pour être moins pressé, qu’il y a dans son jeu dix ans de moins que dans celui de madame Franquet, et qu’en pareil cas, ce n’est pas la jeunesse qui est l’âge de l’impatience.
Il savait déjà prendre tous les tons, on le voit par sa lettre, et aussi jouer tous les rôles. On faillit en avoir la preuve par une comédie qu’il imagina pour amener à composition « des débiteurs peu délicats » de la veuve, et dans laquelle il ne songeait pas moins qu’à se déguiser en confesseur ! Le plan dressé et les rôles choisis entre les amis de madame Franquet, elle s’opposa à ce que cette farce, dont la combinaison semble renouvelée du plus fameux roman de Lesage, fût poussée plus avant.
Celui qui fut si bien Figaro ne put pas ainsi commencer par être Gil Blas.
La veuve, dont nous connaissons le peu de résignation dans l’attente, n’avait qu’une pensée : se remarier au plus vite. L’année exigée par son deuil lui parut même trop longue ; elle en supprima deux mois : Franquet était mort en janvier 1756, elle se remaria en novembre. Les Caron, assez rigoristes, comme nous l’avons vu, trouvèrent sans doute que c’était un peu prompt, car ils n’assistèrent pas au mariage. Ils se contentèrent de donner leur consentement par écrit.
Le ménage n’alla pas sans quelque trouble, non que Pierre-Augustin fût un mauvais mari, loin de là ; ses trois femmes — nous verrons qu’il se maria trois fois — furent au contraire fort heureuses avec lui, et l’un de ses amis, M. d’Atilly, en témoignait dans une lettre qu’il lui écrivit pendant son second veuvage ; mais, en épousant à vingt-quatre ans madame Franquet, qui s’en donnait trente-quatre, sans probablement tout avouer, il avait fait, ce qu’il ne pouvait oublier pas plus que sa femme, un mariage d’intérêt, un mariage d’argent : et c’est l’intérêt, c’est l’argent qui gâtèrent tout. La femme se fit de sa fortune une autorité que le jeune mari supporta mal, et dont il se vengea par des froideurs qui ne raccommodèrent rien. La famille, d’ailleurs, notamment la mère, la veuve Aubertin, qui vivait encore, lui était fort hostile, et tâchait de ramener à elle ce qu’elle pouvait d’une fortune qu’il avait crue toute à lui du jour qu’il s’était marié. Donation entière lui en avait été faite par le contrat de mariage ; mais ce contrat n’avait pas été « insinué », c’est-à-dire enregistré, comme nous dirions à présent, et il restait ainsi sans valeur. Qu’un malheur survint, ce qui n’était que trop à craindre, car la nouvelle épouse manquait de santé, et passait même pour poitrinaire, et adieu pour le mari ce qu’en tout cela son ambition, son désir d’être riche avaient rêvé d’avantages.
Il est aisé de concevoir ce qu’une situation pareille, l’époux tâchant de faire consacrer ses droits, les parents s’efforçant de les faire maintenir tels qu’ils étaient, faute d’enregistrement, devait amener de troubles et de brouilles. On alla jusqu’à parler de séparation, d’après du moins ce qui nous semble à conclure d’une lettre que Beaumarchais écrivit à sa femme, et dans laquelle il est fait allusion à tout ce que nous venons d’indiquer : arrogance dominatrice de l’épouse, froideur du jeune mari qui n’a que cette revanche, et, par-dessus tout, « difficultés d’arrangements », qui peuvent amener le dénouement dont nous parlions :
« Ah ! Julie, écrit-il, que les temps sont changés ! Tout nous interdisoit autrefois l’amour que nous avions l’un pour l’autre ; qu’il étoit vif alors, et que mon état étoit préférable à celui d’à présent ! Ce que vous appelez ma froideur n’est seulement qu’une retenue de sentiments dont je cache la trace, de peur de donner trop de prise sur moi à une femme qui a changé son amour en domination impérieuse.
« Ma Julie m’épouse, mais cette Julie, qu’un tendre regard faisoit expirer de plaisir dans les temps d’ivresse et d’illusion, n’est plus qu’une femme ordinaire, à qui des difficultés d’arrangement font à la fin penser qu’elle pourrait bien vivre sans l’homme que son cœur avait préféré à toute la terre. »
Un événement, dont la soudaineté surprit autant qu’elle les effraya la famille et le mari, qui pourtant ne s’agitaient qu’en cette prévision, la mort de Julie, enlevée en quelques heures par une fièvre putride, le 29 septembre 1757, dix mois seulement après le mariage, sembla terminer tout, mais n’arrangea rien. Les procès commencèrent entre la belle-mère et Pierre-Augustin, qui vainement voulut se faire fort d’un écrit de sa femme à ses derniers moments, et vainement aussi faire enregistrer par surprise le contrat avec donation que, nous l’avons vu, l’absence de cette formalité rendait nul. La belle-mère sut se pourvoir assez à temps pour que son gendre ne gardât aucun droit sur l’héritage, « ce qui, a-t-il dit plus tard, me laissa nu dans la rigueur du terme. » La mort rapide de Franquet lui avait préparé une fortune, que ruinait celle plus foudroyante encore de sa femme ; et il ne resta ainsi qu’avec des ennuis souvent renouvelés, à la mort surtout de sa belle-mère, qui fut pour la famille une occasion de reprendre le procès, afin de le ruiner encore plus, si c’était possible ; avec un peu de honte aussi, car tout mariage en amène quand il n’a été, comme celui-ci, qu’un marché et une affaire ; enfin, avec la tache imméritée mais ineffaçable que lui infligèrent les plus abominables soupçons. Un bruit, qui devait se réveiller plus odieux et plus tenace à chacune de ses grandes luttes dont le temps approche, se mit alors à courir, et ne fit pas moins de lui qu’un double assassin. D’où venait-il ? on le devine : de la soudaineté des deux morts successives de Franquet et de sa femme : après avoir empoisonné l’un pour tenir la veuve et la fortune, il aurait empoisonné l’autre pour ne plus garder que l’argent !
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