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L’Autre (Sand)

George Sand · 1870 · Free in the US

20,441 words · about 1 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1870 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Autre_(Sand)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
George Sand
Language
French
Published
1870
Length
20,441 words · about 1 h 26 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 1 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Prologue about 11 min
  4. Acte I about 21 min
  5. Acte II about 18 min
  6. Acte III about 21 min
  7. Acte IV about 14 min
  8. Présentation under 1 min

Continue:

Front matter

Quelques personnes ont cru voir ici une thèse. Le mot est trop ambitieux pour moi, j’accepte celui de proposition. Or, je propose d’absoudre le mal qu’on n’a pas voulu empêcher. Absoudre n’est peut-être pas le mot non plus : il faut dire pardonner, comme dans la pièce.

Si l’on s’obstinait à y voir un plaidoyer en faveur de l’adultère, je protesterais contre l’intention cachée qui ne peut être imputée à mon caractère, lequel manque absolument de finesse et d’habileté, et j’en appellerais au calme de la lecture. La thèse contraire, si thèse il y a, est plaidée durant toute la pièce par tous les personnages : — par la femme coupable qui meurt de chagrin, par la fille qui renie et maudit presque son père illégitime, par le fiancé qui le soupçonne et l’insulte, par le précepteur qui n’admet pas d’excuse à la faute commise. Mais le pardon est invoqué par le coupable qui a expié, et le pardon tombe de la bouche la plus pure, celle de l’aïeule qui n’a jamais fait que le bien. Je crois que celle-ci est dans la vraie morale et dans la vraie religion, et, si l’on m’assurait qu’il faut punir à outrance et sans retour le mal que l’on a autorisé, j’avoue que je ne le croirais pas.

Puisque j’ai cru devoir dire quelques mots de l’intention si peu mystérieuse de l’auteur, je saisirai l’occasion de remercier ses et excellents interprètes, anciens et fidèles amis pour la plupart. C’est à eux bien autant qu’à moi qu’il faut attribuer la sympathie et la bienveillance du public.

Personnages

Pour la mise en scène exacte et détaillée, s’adresser à M. REY. régisseur général du théâtre de l’Odéon

Prologue

Un appartement ancien, sombre et sévère. — Portes au fond et droite — À gauche au fond, une grande porte-fenêtre donnant sur des pins couverts de neige. — En avant de la scène, à gauche, un prie-Dieu à droite une chaise longue, un petit fauteuil d’enfant et des jouets d’enfant épars sur le tapis. — Il fait nuit ; la salle n’est éclairée que par le feu qui brûle dans la cheminée.

Il n’y a personne ici, entrez !

Je pense bien que vous n’auriez pas la cruauté de me laisser dehors par cette maussade soirée. Le vent, la neige, une vraie nuit d’Écosse ! C’est donc là, monsieur de Mérangis, le

manoir de Linsdale ! Le parloir n’est pas plus gai que le parc. Fâcheuse résidence pour un brillant gentilhomme français ! Vous aurez beau dire ; quand on est gêné comme vous l’étiez déjà, et qu’on épouse miss Elsie Wilmore, dont cette terre sans rapport et ce château délabré sont l’unique patrimoine, on fait un mariage d’amour.

Parlez plus bas. Elle est là, peut-être !

Quand elle y serait ? Puisque je veux la voir !

Je vous supplie de renoncer à cette fantaisie ; il est temps encore.

Monsieur le comte, Elsie Wilmore recevra Hilda Sinclair, qui vient à elle sans parti pris, uniquement pour voir si elle est à craindre… ou à plaindre ! Elle sonne.

Je l’ai aimée ; je vous ai vue, je vous ai suivie… je ne l’aime plus !

Alors, il faut la plaindre… à moins qu’elle ne soit consolée !

Vous dites ?

Entre Meg, apportant une lumière.

Ah ! monsieur le comte !… revenu de Londres !

Madame peut-elle recevoir ?

Qui ?… elle ?…

Allez lui dire que mistress Sinclair, revenue dans ses terres, désire saluer sa plus proche voisine.

Vous voulez la voir, vous ?

Obéissez ! Laissez cette lumière. Meg sort.

L’accueil de la suivante n’est pas encourageant !

Cette montagnarde a nourri ma femme. C’est une espèce de folle que l’on tolère.

Et qui exprime ingénument les sentiments de sa maîtresse. Les bouffons sont nos diseurs de vérités. (Touchant le prie-Dieu.) Voici un meuble qui en dirait aussi, s’il pouvait parler, car il a reçu les secrets de la prière, peut-être ceux du repentir !

Pourquoi examinez-vous tant ce prie-Dieu ?

Madame est malade.

C’est-à-dire qu’elle refuse…

Et elle fait bien !

Sortez, stupide créature ! (Il la chasse. Hilda éclate de rire.) Vous riez ? À la bonne heure ! Mais, moi, j’irai chercher une réponse plus polie.

Restez ! Vous céderiez aux larmes de la touchante Elsie, et vous m’apporteriez de sa part un nouvel outrage !

Ne le croyez pas. Elle n’a pas le droit…

Ah ! enfin ! pas le droit !… Voilà ce que je voulais vous entendre dire. Vous le savez donc, qu’elle vous trahit ?

Je sais tout !

Pourquoi l’avoir nié jusqu’à présent ?

Je ne suis pas de ceux qui avouent cette ridicule conséquence de l’abandon où ils laissent leur femme. C’est une punition, mais je la veux secrète.

Monsieur le lieutenant de vaisseau craint les plaisanteries de son bord ?

Oui, madame, et il faudra que je renonce à vous, si vous m’y exposez.

Mais, au moins, vous avez des preuves ?

J’ai une preuve… gênante ! L’enfant qu’on élève ici sous mon nom. Il montre un jouet qui se trouve sur le tapis.

La certitude ne suffit pas pour rompre votre mariage ; il faudra prouver…

Je ne veux pas le rompre.

Ah ! vous ne voulez plus ?…

Inutile d’en venir là. Elsie Wilmore est condamnée, elle n’a pas un an à vivre !

Vous êtes sûr ? Mais l’enfant ? Il sera donc à vous ?… Celle que vous épouserez devra donc l’accepter ?

L’enfant est atteinte du même mal. Je l’envoie aujourd’hui à ma mère qui est très-pieuse. Si elle la guérit, je la chargerai de l’ensevelir pour toujours dans un couvent de France… Voilà pourquoi je suis venu ici aujourd’hui… Vous avez voulu me suivre…

Je ne suis plus jalouse. Allez voir votre femme et dites-lui que je ne lui en veux pas. Je vous attends ici, vous me reconduirez à mon château. Le comte sort.

Ainsi, elle me brave, cette femme plus coupable que moi… que moi qui suis libre ! J’aurai des preuves contre elle et contre son amant que je hais !… Elles sont là, je le sais. (Elle va au prie-Dieu, tire une clef de son manchon, ouvre, et prend un paquet de lettres qui est caché dans le prie-Dieu.) Enfin ! (À part, lisant quelques mots au hasard.) « La faute… le remords !… » Il n’en faut pas davantage. C’est le remords qui perd les femmes !… L’enfant !… (Elle feuillette le paquet.) Oui, il est question de l’enfant ! La preuve est complète ! Le comte de Mérangis ne l’aura pas puisqu’il la détruirait. — Je n’ai plus rien à faire ici, moi. Je tiens le passé d’Elsie et l’avenir de sa fille !…

Elle met le paquet dans son manchon et sort par la porte vitrée. Aussitôt entre le comte.

Eh bien ?

Elle est partie !

Partie ?… (Refermant la porte vitrée avec un geste de satisfaction.) Elle s’est lassée d’attendre votre bon plaisir.

Je vous répète, monsieur, que j’étais couchée : j’ai à peine pris le temps de me vêtir. Ne vous a-t-on pas dit que j’allais descendre ?

Non !… votre nourrice… (Meg fait un mouvement ; d’un geste impératif, il la congédie ; elle sort.) Mais laissons cela, je viens vous apporter une nouvelle. La personne que ma mère envoie pour emmener votre fille en France sera ici dans un instant.

Déjà ?

Vous étiez prévenue.

Mais Hélène est beaucoup mieux ! Vous n’exigez pas qu’elle parte au milieu de l’hiver…

Elle trouvera le printemps en Provence.

Une enfant si jeune ! un si long voyage ! Je vais mieux aussi, monsieur. Dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, je pourrais accompagner Hélène.

Chez ma mère ? Ma mère a l’austérité d’une vie sans tache ; cela ne vous effraye pas ? D’ailleurs, quitter l’Écosse, vous ? cette riante patrie où vous avez su vous faire une vie si douce, si indépendante ?

Ah ! monsieur, je vous jure que, si je l’avais pu, si j’avais été moins malade, il y a longtemps que j’aurais répondu à l’appel de votre mère.

Mais votre ami, le jeune médecin, ne vous l’a pas permis ? Il est plus absolu que moi, convenez-en !… Pourquoi tremblez-vous ?

J’ai froid… (À part.) Il sait tout ! Je suis perdue !

Voici la femme qui doit emmener votre fille.

Ah !… Vous la connaissez, au moins ?

Fort peu. Faites connaissance avec elle : cela vous regarde. Il sort.

C’est vraiment vous qui venez de la part de ma belle-mère ?

Oui, madame.

Laisse-nous, Meg. (Meg sort.) Comment vous nommez-vous, mademoiselle ?

Jeanne Fayet. J’ai été élevée au château de Mérangis. Je suis la fille d’un vieil intendant, mort au service de la famille. Madame la comtesse a bien voulu me donner elle-même un peu d’instruction et faire de moi la gouvernante de sa maison. Voici ma lettre de créance.

Oui, vous êtes bien la personne qu’elle m’annonçait. Elle a toute confiance en vous. Elle vous estime, elle vous aime. Comme elle paraît bonne, madame de Mérangis !

Oh ! oui, bien bonne ! Aussi on l’aime !…

Elle est pourtant… très-rigide ?

Pour elle seule.

Sa dévotion…

N’est que tendresse et charité.

Elle aimera mon Hélène ?

Elle vous chérit déjà toutes deux.

Je voudrais vous faire une question… Je ne sais si vous pourrez y répondre, si vous croirez devoir…

Je crois pouvoir répondre à tout.

Eh bien… est-ce qu’elle a été heureuse en ménage, ma belle-mère ?

Non, madame.

Ah ! son mari, le père du mien… ?

Fut infidèle publiquement. Je ne trahis point un secret.

Et… elle lui pardonnait ?

Elle l’a tendrement soigné et jamais elle ne s’est plainte.

Ni vengée ?

Oh ! madame !…

Pardon ! J’ai la fièvre, je ne sais pas toujours quels mots j’emploie. Je voulais dire qu’elle ne s’est jamais découragée ?…

De respecter ses devoirs ? Jamais ! Mais l’expérience du malheur lui a donné la sublime indulgence.

Oui. Ses lettres m’ont toujours rassurée et consolée. Elle m’appelait, elle m’attendait aussi. Ah ! si je pouvais partir avec vous ! Dites-moi, c’est un beau pays, la Provence ?

Il y fait chaud, même en cette saison.

Est-ce que, si je mourais sans revoir ma fille ?… On ne contrariera jamais son inclination, n’est-ce pas ?

Au nom de ma chère dame que je connais bien, je vous jure que non.

Et l’enfant ne s’ennuiera pas ? elle ne sera pas trop seule ?

Elle aura un protecteur, un compagnon, le jeune Marcus de Mérangis, petit-neveu de madame, orphelin qu’elle a recueilli et qu’elle élève. Nous ne sommes qu’à une lieue de la ville. Le médecin, le précepteur, le maître de musique viennent tous les jours. Votre fille sera soignée, instruite, aimée ; et, au printemps prochain, vous serez plus forte, madame, vous viendrez vous assurer de tout cela. S’il faut revenir vous chercher, voilà que je connais le chemin et je vous soignerai avec tout le dévouement que vous savez inspirer à première vue.

Vous êtes bonne, vous ! Je vois cela dans vos yeux. Vous allez prendre ici au moins une semaine de repos ?

Monsieur le comte que j’ai vu un instant, ce matin, à Édimbourg, m’a dit deux jours seulement.

Rien que deux jours !… Mais vous ne pourrez pas !

Je suis forte, madame, et madame la comtesse ne peut guère se passer de moi. Et puis, je viens de voir la petite. Elle est ravissante, mais un peu pâle, et vous devez désirer qu’elle change d’air.

Oui ! elle avant moi, tout ! Allez vous reposer, ma chère, vous m’avez fait grand bien, et, si vous en faites autant à mon Hélène, je vous aimerai… comme ma sœur ! Aimez-la bien… Allez, nous nous reverrons demain.

Elle tend ses deux mains à Jeanne, qui sort précédée de Meg portant un flambeau. — La scène n’est plus éclairée que faiblement par une petite lampe.

Dans deux jours ! Encore deux jours, et je ne la verrai plus ! (Elle s’agenouille au prie-Dieu.) Mon Dieu !… je vous offre ce déchirement en expiation !…

Elsie

Vous ! quand le comte vient d’arriver ?

C’est pour cela. Il faut que je vous parle. Votre nourrice vient de me dire que la Française est arrivée aussi et qu’elle va emmener Hélène. Qui est-elle, cette femme ? Où est-elle ?

C’est une personne très-sûre. N’espérez pas la faire manquer à son devoir.

Vous consentez donc ?… Ah ! faible cœur !

Hélène est malade, il faut…

Elle ne l’est plus, elle ne l’est pas ! Est-ce moi qui m’y tromperais ? On veut l’éloigner de vous, de moi…

C’est le châtiment qu’on nous inflige.

De quel droit l’époux infidèle punirait-il l’épouse délaissée ?

Ah ! ne vous justifiez pas !

Moi, je m’accuse ; mais vous…

Ne me justifiez pas non plus. Vos soins ne peuvent me sauver : je meurs du repentir de mon égarement.

Vous ne m’aimez donc plus ? Ah ! vous êtes lasse de souffrir, pauvre Elsie ! Mais je ne me décourage pas, moi ! Je ne vous quitterai pas, je veillerai sur vous, sur cette enfant que j’adore. Elsie, je ne veux pas qu’on l’emmène. Votre mari a le droit de me tuer, que n’en use-t-il ? Il aime mieux me torturer, m’arracher le cœur, m’enlever ma fille !… Je ne le veux pas, moi. Résistez, je l’exige !

Vous voulez donc me perdre, livrer ma vie au scandale, priver Hélène d’avenir et de nom ?

Et vous qui l’envoyez dans une famille étrangère, vous voulez donc qu’elle doive son nom et son avenir à un mensonge ? Non, cette lâcheté que vous voulez m’imposer révolte mon honneur et ma conscience. Ne préférez pas votre réputation à ma dignité, à la vie de votre enfant que l’on expatrie, qu’on livre à des inconnus, que l’on expose, volontairement peut-être, à mourir dans ce voyage !

Ah ! que vous me faites de mal ! Voyez, je suis mourante. Le peu de fortune que j’ai, mon mari le dissipera en un jour. Il épousera Hilda Sinclair, qui est riche, ambitieuse d’un titre, et qui le dominera, elle ! Hilda Sinclair qui vous hait, parce que, quand votre amour pour moi n’était encore qu’une amitié dévouée, vous avez osé lui reprocher de m’enlever la protection de mon mari. Cette femme opprimera et maltraitera Hélène… Oh ! Dieu ! que deviendra ma pauvre enfant si elle ne trouve pas un appui dans ma belle-mère ! Vous n’avez pas de droits sur elle, vous ne pouvez ni l’adopter ni l’élever ; ne m’empêchez pas de la soustraire à l’avenir qui l’attend ici… Hélas ! vous ne pourriez le conjurer, vous êtes pauvre !

Pauvre et obscur, oui ; mais je ne suis ni un dissipateur ni un oisif, moi ! J’ai de la volonté, j’ai de l’avenir, je le sais, je le sens, je connais ma force et rien ne m’effraye. Je ne peux ni adopter ni élever ma fille ? Vous vous trompez, Elsie, je jure qu’un moment de courage peut nous sauver tous trois. Ne rougissons plus d’une faute que le mensonge aggrave. N’usons plus nos forces à déplorer une faiblesse irréparable ; faisons-en une énergie, un devoir, un avenir nouveau. Sachez que votre mari aspire à rompre les liens qui vous unissent et qui, à votre insu, n’ont pas été régulièrement formés. Ne le trompez pas davantage. Allez chercher Hélène et fuyons ensemble. Fuyons tout de suite. Que votre amour maternel se ranime et je réponds de votre guérison, moi ! Aidez-moi à vous sauver, voilà tout ce que je vous demande.

Eh bien, oui… Ah ! ma tête se trouble… Non ! J’ai peur !…

Que craignez-vous ? Ne savez-vous pas que, dès le premier jour, j’ai accepté toutes les conséquences de ma passion ? Ne vous ai-je pas cent fois offert ce que je vous demande à genoux maintenant ?… Doutez-vous de moi ? Ne suis-je pas un homme de résolution soudaine et d’éternel dévouement ? Allons, venez ! Hélène est encore là. Votre mari ne nous poursuivra pas, vous le savez bien ; vous savez bien qu’il aime ailleurs et qu’il ne daigne pas être jaloux ! (Le comte entre.) Vous savez bien qu’il ferme les yeux, ce Français philosophe, et qu’il ne veut pas se battre avec moi pour si peu de chose que son honneur conjugal et le cœur de sa femme !

Vraiment !…

Elsie jette un cri, s’affaisse en silence sur le canapé et s’évanouit.

Ce Français philosophe aime ailleurs, en effet, et vous refuse la satisfaction de le faire souffrir. Il se contentera de répudier le souvenir de cette femme infidèle ; elle se repent, il ne veut ni la diffamer ni la tuer : mais il ne vous laissera point afficher la possession d’un vivant témoignage de votre victoire sur elle. L’enfant est partie. (Mouvement de Maxwell.) Et vous ne courrez pas après elle, car vous allez vous battre avec moi, sans témoins, et sur l’heure !

Il sonne. Entre Meg.

Enfin !

Il sort par la porte vitrée, suivi du comte.

Acte I

Un salon gai, largement éclairé par trois portes-fenêtres au fond, ouvertes et donnant sur une véranda d’où l’on voit la mer entre les montagnes. — Au bord de la terrasse, un palmier et des aloès se détachant sur le fond. — À droite, premier plan, une porte conduit dans un boudoir. — À gauche, même plan, une porte conduit à la salle à manger et aux appartements de l’intérieur. — Un piano, une grande table, un grand fauteuil, des jardinières pleines de fleurs, intérieur confortable, sans éclat ni prétention.

Combien de couverts pour le dîner, mademoiselle Jeanne ?

Attendez, Michelin : Monsieur Marcus.

Le petit-neveu de madame, ça va sans dire.

Monsieur Barthez et Monsieur Pons.

Le notaire et le médecin… nous disons trois.

Monsieur Castel et son neveu.

Le maître de musique et le précepteur : c’est l’habitude. Après ?

Voilà tout ; avec madame la comtesse et sa petite-fille : sept couverts.

Sept couverts seulement pour un jour de fête ? l’anniversaire, le vingtième anniversaire de mademoiselle Hélène ? Excepté monsieur Marcus, qui est aussi un Mérangis, ces dames n’auront pas aujourd’hui un seul nom à leur table !

Il faut en prendre votre parti, monsieur Michelin ; madame de Maleval a son rhumatisme, elle ne viendra pas ; son mari et son fils sont allés, avec monsieur de Fourvières, à Marseille, pour cette affaire qui inquiète tant de personnes dans le pays.

Ah ! oui, la grande faillite ! J’ai entendu parler de ça. Ça m’est égal, je n’ai rien placé là dedans. Alors, sept couverts ! (Fausse sortie.) N’allez pas croire, mademoiselle Jeanne, que je méprise les personnes. Monsieur Barthez est un notaire respectable, il a ma confiance. Le docteur est l’ami de la famille, il me soigne très-bien. Monsieur Césaire Castel est un jeune savant qui a fait l’éducation des deux enfants de la maison, on lui doit des égards ; mais son oncle, le musicien, vous m’avouerez, mademoiselle Jeanne, qu’il manque de circonspection.

Mais il est si dévoué à madame !

Et puis madame aime la musique et l’entend encore fort bien. Moi aussi, j’aime la musique. Tout ce que j’en dis… Mais voilà M. Césaire avec des livres… (À part, en s’en allant.) Encore des livres ! Avec ça qu’il ne veut pas qu’on les range ! Il sort par la salle à manger.

Bonjour, mademoiselle Jeanne.

Vous venez seul ?

Non, voilà le violon ; mon oncle viendra pour accompagner Hélène au piano. Tenez ! voilà le pastel qu’elle m’avait chargé de faire encadrer. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas, ce petit cadre dont les ornements rappellent un peu les hiéroglyphes ? C’est moi qui en ai donné le dessin.

Moi, je trouve que ça ne va guère avec un portrait moderne.

Pourtant, les hiéroglyphes… ça va avec tout, je trouve !

Si monsieur Marcus était là, il dirait que c’est votre toquade du moment ; l’année dernière, c’étaient les druides, vous étiez celtique de la tête aux pieds ; l’année prochaine, qu’est-ce que ce sera ?… Pourquoi me regardez-vous ?

Parce que vous n’avez jamais l’air si bon et si aimable que quand vous vous moquez de moi ! Vous rendez bien Hélène un peu railleuse aussi…

Perdez donc l’habitude de dire Hélène ! Vous voyez toujours en elle une enfant, et la voilà bientôt majeure.

C’est juste, Jeanne… mademoiselle Jeanne ! vous seule avez le droit… je dirai comme vous voudrez… Je suis venu de bonne heure, parce que c’est jeudi…

Mon cher ami, vous croyez distraire et amuser mademoiselle avec vos antiquités. Elle aime l’étude, mais pas jusqu’à la manie. J’ai bien peur qu’elle ne travaille plus avec vous que par complaisance pour vous. Dans tous les cas, elle ne travaillera pas aujourd’hui. Elle a été avec sa grand’mère à Antibes. Rangez vos livres.

Oui, oui, c’est ce que je fais. Mais ne croyez pas que j’ennuie Hélène. Je résume pour elle avec un soin… Si j’apporte tous les livres où j’ai puisé, c’est pour qu’elle puisse vérifier. Elle n’est pas tenue de me croire sur parole… Vous vous en allez déjà ? J’avais tant de choses à vous dire, et voilà que je ne sais plus…

Vous me le direz plus tard. Il faut que je m’occupe du dessert.

Ah ! si fait, tenez, une bonne nouvelle ! Monsieur le docteur Maxwell est arrivé d’Angleterre cette nuit.

Vous l’avez vu ? Il vient plus tôt que les autres années

Je l’ai vu ce matin en passant devant sa villa. Je lui ai parlé. Il va venir aujourd’hui ; Hélène sera contente !… Vous pensez que non ?

Vous ne savez pas ce que je pense, Césaire ; je ne dis rien du tout.

Justement ! Quand vous voyez monsieur Maxwell ou qu’on vous parle de lui, vous avez toujours l’air mystérieux que les anciens prêtaient à la déesse Isis.

S’il y a un personnage mystérieux, ce n’est pas moi, c’est lui.

Comment un homme d’une si grande renommée pourrait-il être mystérieux ?

Vous ne trouvez pas singulier qu’étant si riche, si occupé, si recherché, dit-on, dans son pays, il vienne s’enterrer, seul, tous les hivers, depuis trois ans, dans l’habitation la plus isolée et le coin le plus désert de la Provence ?

Je ne comprendrais pas qu’un homme de ce mérite n’aimât pas à se retremper dans la solitude. Quel plus beau pays, quelle plus douce saison pourrait-il choisir pour se reposer de ses fatigues de l’année ? Hélène ne partage pas vos méfiances, Jeanne ! Pardon ! mademoiselle Jeanne !

Mais ce n’est pas moi que je vous dis d’appeler mademoiselle : c’est Hélène.

Ah oui ! Hélène ! très-bien, pardon ! Je dis qu’elle apprécie cet homme dévoué, charitable, séduisant… Que craignez-vous donc de lui ?

Rien ; mais, quand elle le revoit, c’est une émotion pour elle, son rêve d’Écosse lui revient.

Parce que M. Maxwell est de ce pays-là ? Eh bien, cette liaison d’idées s’explique. Qu’importe, d’ailleurs ? Hélène se souvient si peu de sa mère !

Elle ne s’en souvient pas du tout.

Alors, ses rêves n’ont rien de triste.

Ils sont affreux, au contraire ! Mais, le voici, monsieur Maxwell !

Votre serviteur, mademoiselle Jeanne. Je me réjouis de vous retrouver toujours aussi fraîche et aussi belle.

Ah ! n’est-ce pas, que mademoiselle Jeanne… ?

Eh bien, Césaire, vous allez me faire des compliments, à présent ? (Césaire est troublé. À Maxwell.) Vous avez fait un bon voyage, monsieur ?

Le voyage qui me ramène ici me paraît toujours heureux.

Vous aimez beaucoup nos montagnes nues ? vous devriez préférer vos belles bruyères.

Vous ne les avez point oubliées ?

Je n’ai rien oublié de ce pays-là.

Vous n’avez pourtant fait que le traverser, il y a bien longtemps.

Il y a maintenant quatorze ans… Vous m’avez dit qu’à cette époque-là, vous n’étiez pas en Écosse…

J’ai quitté mon pays fort jeune.

Vous êtes, en effet, très-jeune encore.

Vous trouvez, mademoiselle Jeanne ?

Il élude toujours !

Il élude quoi ? (Haut.) Que cherchez-vous ?

Le portrait ! je le tenais tout à l’heure, et vous l’avez déjà enfoui sous vos livres. Ah ! le voilà !

Vous savez ce que c’est ?

C’est l’ouvrage de mademoiselle de Mérangis ?

C’est la copie agrandie, ou plutôt la traduction d’une miniature que sa pauvre mère lui a envoyée en mourant, bien peu de temps après avoir confié à Jeanne cette enfant qu’elle a élevée avec tant d’amour et qui nous est si chère. N’est-ce pas, monsieur Maxwell, qu’elle fait tout ce qu’elle veut ? Regardez, regardez ! Vous êtes un fin connaisseur, vous, et elle aime à vous consulter. Regardez aussi l’encadrement ! c’est moi qui en ai donné le dessin.

Regardez quel triste et doux visage ! et comme il ressemble ! ne trouvez-vous pas ?

Comment le saurais-je ?… (Il regarde le portrait.) Mademoiselle Hélène a vraiment du talent !

Comme il est maître de lui ! Est-ce que je me suis trompée ? (Fausse sortie en le regardant jusqu’à ce qu’elle le voie baiser le portrait à la dérobée.) Ah !

Dites-moi, mon cher Césaire… (Césaire, qui s’est plongé dans un livre, relève tête.) Nous n’avons pu échanger que quelques mots, ce matin ; mademoiselle Hélène ne se marie donc pas ? Est-ce que vous soupçonnez toujours le petit cousin Marcus d’être secrètement préféré ?

Monsieur, c’est une énigme à dérouter un sphinx que la tête d’une femme, et le cœur d’une jeune fille est un labyrinthe d’où Thésée ne fût certainement pas sorti. Hélène est une personne supérieure, dont la sagesse et la compréhension m’étonnent toujours. Eh bien, il me semble parfois qu’elle éprouve les mêmes ennuis, les mêmes agitations qu’une personne ordinaire ; et, dès lors, si elle doit aimer quelqu’un, il est si naturel que Marcus, son parent, son compagnon d’enfance, celui que, tout en la laissant libre de choisir, sa grand’mère lui a toujours destiné…

Vous êtes tous trop habitués à Marcus, vous ne le connaissez plus ; je l’observe, moi ! Il est froid et frivole.

Permettez ! frivole, non ; ce n’est là que la surface… Froid… il n’est peut-être que gauche. Il ne comprend pas d’emblée les choses difficiles. Il craint un peu la peine, il n’a jamais connu ça, lui ! Ce n’est pas un cerveau prime-sautier comme celui d’Hélène, qui, par vaillance naturelle, franchirait des abîmes… Elle rêve peut-être un paladin de l’Arioste. Vous me l’avez un peu gâtée, un peu exaltée, vous !

Moi ?

Dame ! vous aimez les choses sublimes et vous en parlez avec un sentiment qui fait qu’on est sous le charme ; mais les tempéraments héroïques, monsieur, sont bien rares depuis les temps fabuleux, et mademoiselle Jeanne est d’avis qu’Hélène devrait rabattre un peu de son idéal.

Et c’est parce que Jeanne le croit, que vous le croyez aussi.

Dame !…

Croyez-en plutôt, mon cher Césaire, l’expérience d’un homme qui a plus vécu à lui seul, que les hôtes de cette tous ensemble. Il faut qu’une femme puisse aimer sérieusement son mari, ou l’estimer sans réserve, pour rester invulnérable aux dangers de la vie.

Pardon ! je n’accepte pas cette morale-là, moi ! l’amour du devoir suffit à tout.

Et le bonheur de la femme, vous le comptez pour rien ?

Pardon ! mais je le place dans le triomphe de sa vertu ; et je dis qu’aucun membre de la société, à quelque sexe qu’il appartienne, n’a le droit d’être heureux à tout prix. C’est avec cette soif aveugle que l’on tombe d’un malheur dans un pire et d’un hymen sans joie dans un abîme sans fond, l’ivresse qu’on expie !

Vous avez raison, Césaire ! Vous êtes un homme de bien, et vous donnez à Hélène d’excellents conseils… Mais ce n’est pas tout que d’armer une jeune âme ; pour ces combats sublimes, il faut lui choisir le terrain favorable.

Pourtant… Mais voici Hélène.

Quelle bonne surprise !… (Elle tend les mains à Maxwell, qui les lui baise avec émotion.) Vous arrivez juste pour mon anniversaire !

Vous croyez que c’est par hasard ?

Césaire, allez donc aider ma bonne maman à monter chez elle.

Oui, Hélène… oui, ma…mad… ma chère Hélène. Césaire sort après avoir mis son bouquet sur la cheminée.

Moi, en apprenant que vous étiez ici, je l’ai laissée au bras de Jeanne. J’étais pressée de vous voir, de vous voir seul.

Je sais que sa santé vous inquiète.

Ce n’est pas qu’elle soit malade. C’est un déclin rapide comme si la vie était usée et s’en allait sans secousse ; sa vue est bien plus affaiblie que l’année dernière. Par moments, elle entend, et puis, à la suite de syncopes qui nous effrayent, elle n’entend plus, ou ne parle plus, sa mémoire s’éteint ou s’égare.

Ce n’est pourtant pas précisément l’âge de ce déclin !

Elle a tant souffert dans sa vie !

Oui, dès sa jeunesse ; tout le monde le sait, son mari…

Et son fils, toujours absent, ne l’a pas consolée ! Enfin les années lui ont compté double.

Mais vous avez tout remplacé, et, d’ailleurs, elle a une grande force morale ; j’aime mieux la croire malade qu’épuisée… Je la verrai ce soir.

Oh !… Vous n’allez pas dîner avec nous ?

Impossible ! j’attends mon courrier. J’aurai peut-être à répondre ; je cours chez moi, mais, après…

Bien sûr ?

Vous en doutez ?

Que vous êtes bon ! Vous me regardez ? vous me trouvez changée ?

Oui, embellie encore !

C’est étonnant, je suis pourtant vieillie intérieurement.

Seriez-vous moins heureuse !

Je suis moins imprévoyante. Je commence à croire qu’on peut perdre les êtres que l’on aime, qu’on peut avoir des ennemis.

Des ennemis ? Vous pensez…

Je pense souvent à cette femme que mon père a épousée si vite après la mort de ma pauvre mère… Nous étions encore en deuil, ici ! Cette personne est cause qu’il m’a pour toujours, oubliée ; jamais il n’a daigné tracer mon nom dans les lettres qu’il écrit à ma grand’mère.

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