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Prologue
Le 5 août 1652, le comte Louis d’Yville et sa jeune femme, dont la beauté attirante était fort admirée à la cour de Versailles, causaient avec abandon dans le boudoir de leur luxueux hôtel du faubourg Saint-Germain.
Gaston, leur unique enfant, âgé de cinq ans, était à cheval sur les genoux de son père, qui caressait affectueusement les boucles noires de la belle tête de son fils adoré.
Le -cartel en marbre, avec appliqués en bronze ciselé et doré, venait de faire entendre deux fois son timbre grave et mélodieux comme la voix d’un bon génie des contes des Mille et une Nuits.
Maintenant, le jeune comte et son épouse se taisaient comme il arrive si souvent dans ces entretiens délicieux où l’on a tant à se dire et où l’on dit si peu.
Ne croirait-on pas que les livres se ferment et que les voix font silence pour laisser parler les cœurs dans une langue mystérieuse, que comprennent sans ne l’avoir jamais apprise deux êtres qui s’aiment.
Ah ! qui pourra jamais décrire le charme subtil et enivrant qui se dégage de la contemplation silencieuse de la personne aimée.
Voilà une sensation que la plume la plus délicate et la plus audacieuse se refuse à rendre.
On devrait représenter l’Amour avec un bandeau sur la bouche et avec une flamme divine dans les yeux.
Les lèvres, en effet, peuvent mentir, les yeux, jamais.
Le petit Gaston, lassé de ce silence dont il ne comprenait pas encore le langage, jette soudain ses bras autour du cou de son père, et l’embrassant avec câlinerie, diplomatie d’enfant, il demande d’une voix suppliante :
— Dites, papa chéri, voulez-vous bien me conduire au théâtre de Tabarin. Il y a quinze longs jours que je n’y suis allé ?
Cette prière ne parut pas sourire au comte d’Yville. Il fronça les sourcils, et branla négativement le chef sans dire un mot.
Gaston resserra ses bras, étau que le père ne put se défendre de trouver très agréable.
— Ah ! papa, insista-t-il, avec de nouveaux baisers, dites oui ; vous me ferez tellement plaisir !
Alors la comtesse d’Yville se joignit aux instances de son fils.
Se levant et se penchant au-dessus de l’épaule de son mari, elle dit :
— Mais, mon ami, je ne vois pas ce qui vous empêche d’acquiescer à la prière de notre cher enfant. Il fait une température magnifique. Une promenade fera du bien à Gaston. Redouteriez-vous quelque danger, par hasard ? Avec vous, notre fils est en sûreté.
— Aucun danger ! repartit le comte, en serrant son enfant contre sa poitrine. Comment donc, ma chère Gabrielle, vous n’êtes pas sans savoir que tous les vagabonds et les malfaiteurs, profitant de l’agitation dans Paris depuis la révolte de Condé contre — Dieu le protège ! — sont plus audacieux que jamais.
Le comte se leva et mit son enfant à terre après l’avoir baisé au front.
— Tenez, continua-t-il, en passant son bras autour de la taille svelte de sa femme, et l’entraînant à la fenêtre, voyez, de l’autre côté de la chaussée, ce manifeste que des mains inconnues ont cloué sur les murs de cette maison, pas plus tard que ce matin.
Rien qu’à lire les placards séditieux, les libelles en prose et en vers que l’on distribue à profusion dans toute la ville, rien qu’à entendre les faux bruits et les cris de révolte, rien qu’à voir les attroupements à toute heure du jour et de
la nuit, tout cela n’est-il pas suffisant pour alarmer un père sur la sécurité de son enfant dans les rues de Paris ?
Gabrielle d’Yville, comme toute femme qui aime et estime son mari, ne voulut pas contredire le comte.
Elle baissa la tête sans répondre.
— Oh ! papa, reprit l’enfant en levant ses grandes prunelles noires, je serai bien sage, je vous tiendrai tout le temps, tout le temps par la main, comme il y a deux semaines. Dites oui, papa, oh oui ! si vous saviez comme vous me rendriez heureux !…
— Faites comme il vous plaira, monsieur, intervint la jolie comtesse d’Yville. Soyez assuré que je ne m’opposerai jamais à vos volontés. Cependant, permettez-moi de vous répéter que je n’appréhende aucun danger pour notre Gaston. Du reste, combien de braves gens se promènent tous les jours, sur le Pont-Neuf avec leurs enfants, et l’on ne distingue sur leurs visages que la sérénité et la gaieté.
— Fort bien, répliqua le comte, en faisant asseoir sa femme et son enfant sur un sofa en bois doré et en brocatelle de soie fleurie vert olive.
Mais, ajouta-t-il, cette quiétude me fait croire que les bonnes et paisibles gens de Paris, à force de vivre au sein du danger, finissent par s’y faire. Je ne suis pas aussi rassuré que ça, moi. Car, enfin, la tranquillité publique est aussi troublée, et la police est aussi nulle sous notre jeune souverain que sous .
Hier encore, n’a-t-on pas vu des attroupements séditieux dans la cour même et la salle du Palais, à la Place Royale et au faubourg Saint-Germain ?
— Votre bras est ferme et votre œil vigilant, dit la comtesse en regardant son mari avec fierté. Advienne quelque attroupement, et c’est peu probable, vous serez là pour protéger Gaston.
Le comte garda le silence.
Évidemment, il se laissait gagner.
Il se mordillait la moustache.
— Et tu seras bien, bien sage, demanda-t-il à Gaston, en l’asseyant sur ses genoux.
L’enfant battit des mains avec transport et sauta par terre.
— Oh oui ! s’écria-t-il.
Et cependant, lorsque le comte, tenant Gaston par la main allait franchir le seuil de son hôtel, la comtesse fut prise d’un pressentiment subit.
Elle serra son enfant contre son cœur, et lui répéta en l’embrassant :
— Prends garde à toi, mon chérubin, et écoute bien ton père.
— Oui, maman, je vous le promets.
Longtemps la mère suivit du regard son fils, son unique enfant, sur qui elle fondait les plus brillantes espérances.
Après qu’elle l’eût vu disparaître au tournant d’une rue, elle referma, avec un soupir, la porte en chêne sculpté de feuilles d’acanthe entrelacées.
Elle, qui s’était jointe aux instances de son fils, regrettait déjà de l’avoir fait. Le remords naissait en son cœur. Ses inquiétudes grandissaient. N’eut-il pas été trop tard, elle eût crié à son mari et à son fils de revenir sur leurs pas.
Mais ils étaient déjà loin.
L’histoire nous apprend que le Pont-Neuf était alors l’endroit le plus animé et le plus passant de Paris. C’était là aussi que se déroulaient nombre de mauvais exploits. Toutes les classes de la société s’y coudoyaient, depuis le noble, le front orné d’un orgueilleux panache, portant le manteau de velours et de taffetas, les bottes blanches garnies d’éperons d’or, la longue épée au côté, jusqu’au mendiant aux guenilles puantes et hideuses et aux ulcères repoussantes.
C’était le rendez-vous commun des étrangers. Depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil, les curieux et les oisifs y affluaient.
Ici, on voyait des charlatans qui vendaient de l’onguent et jouaient des farces, là des banquistes qui faisaient des tours de gobelets. Un peu plus loin, les enfants émerveillés et les badauds ahuris s’exclamaient devant les jeux de marionnettes. De ce côté-ci du pont, c’étaient des marchands de chansons qui les chantaient eux-mêmes pour mieux les débiter ; de ce côté-là, on apercevait des marchands de livres, de quincaillerie, de jouets, et que d’attractions et de choses encore !
Mais c’était du côté de la Place Dauphine qu’était situé le fameux théâtre de Tabarin.
L’homme qui a voulu se défaire de sa marchandise a, de tout temps, pris les moyens d’allécher et d’attirer l’acheteur. Il a voulu annoncer sa marchandise. Mieux un bon vendeur connaît l’âme humaine, plus il sait exploiter ses côtés faibles, plus enfin, disons le mot, il est , plus il a de chances de réussir. On ne le répétera jamais assez : le monde est un grand enfant, et quiconque veut atteindre son but ne doit pas le regarder autrement.
C’est ce que comprit, au dix-septième siècle, entre autres, un nommé Mondor, marchand de baume et d’onguent. Partant du principe que le peuple est un enfant, il nous faut d’abord l’amuser. Amusons-le donc et nous obtiendrons de lui tout ce que nous voudrons.
Profond psychologue, Mondor prit à son service un bouffon, célèbre à cette époque, du nom de Tabarin.
Mondor se costumait généralement d’un habit de docteur. Il se couvrait la tête d’un imposant bonnet basque, portait une longue barbe et tenait entre ses mains le fameux onguent, autour duquel pivotait toute la comédie.
Tabarin, lui, le principal personnage, était coiffé d’un bonnet d’Arlequin, vêtu d’une souquenelle et d’un ample pantalon. À sa ceinture était pendue une batte d’Arlequin. Il fléchissait les genoux en y portant les deux mains. Sa figure était recouverte d’un masque.
Et que faisaient ces deux intéressants personnages ?
Tabarin apparaît sur la scène, tréteau ouvert de tous côtés. Il joue le rôle d’un niais et pose à son maître des questions aussi sottes que difficiles. Mondor résout doctoralement ces questions dans des termes scientifiques auxquels personne ne comprend le premier mot. Tabarin, jamais satisfait des réponses du savant, donne des solutions toutes différentes, et plus abracadabrantes les unes que les autres. Mondor rétorque en traitant Tabarin de gros âne, de maraud et de qualificatifs « ejusdem farinae. »
Et voilà tout le mécanisme des scènes que ce charlatan et son valet jouèrent sur leur théâtre durant nombre d’années, et qui y attirèrent toutes les classes de Paris.
Naturellement, il y avait un autre personnage, le plus important celui-là, le grand premier rôle, dirions-nous. C’était le plus souvent une femme, assise à l’arrière-plan, coiffée d’une toque éclatante ornée de plumes. Devant elle, était un grand coffret, ouvert, rempli de pots ou boîtes de baume et d’onguent.
Gaston s’amusait immensément de la mimique et des bouffonneries de Tabarin. Il battait des mains et riait d’un rire qui tintait agréablement aux oreilles de ses voisins comme des clochettes d’argent.
La représentation finie, le comte d’Yville, qui n’était pas sans inquiétude, à cause de la foule qui se ramassait sur le Pont-Neuf, voulut ramener l’enfant chez lui. Mais ce dernier demanda avec tant d’instance d’aller voir les attractions du Pont-Neuf que son père ne put résister à son désir.
Ils étaient là depuis quelques minutes quand, soudain, comme une tempête qui s’élève au milieu d’un grand calme, le Pont-Neuf se couvrit d’un attroupement d’ouvriers et de vagabonds qui se bousculaient pour gêner la circulation des passants.
À cette vue, le comte d’Yville eut l’appréhension de ce qui allait se passer.
Il tenait son enfant par la main.
Pour plus de sûreté, il le prit dans ses bras, et le tint étroitement serré contre sa poitrine.
Il voulait fuir.
Malheureusement, il était trop tard.
À ce moment même, le carrosse de la duchesse d’Elbeuf traversait le pont suivi de plusieurs autres voitures de seigneurs.
Les carrosses sont, en un clin d’œil arrêtés, pillés, mis en pièces.
Le comte d’Yville est emprisonné dans la foule.
Ses vêtements sont en lambeaux.
La foule ameutée crie, hurle, rage.
Femmes et enfants sont aux pieds.
Gaston tient son père étroitement serré par le cou.
La terreur est peinte sur ses traits, mais, comme il a promis à son père d’être sage, il n’ose crier.
Cependant, deux larmes coulent le long de ses joues pâles, comme deux grosses gouttes de rosée le long de la corolle d’un lys qui se flétrit.
Enfin, le comte va s’échapper de la mêlée.
Soudain, un gueux, qui paraissait se traîner lamentablement sur deux béquilles, lui assène à la nuque un coup violent, avec un court bâton ferré.
Le comte chancelle.
Lâchant là ses béquilles, le malfaiteur dénoue les bras de l’enfant, et le saisit dans les siens.
Pour étouffer ses cris, il appuie une main sordide sur cette bouche fraîche faite pour le sourire et les baisers.
— Vive le roi ! Vive le roi ! Pas de Mazarin ! crie la foule.
Et le ravisseur se sauve dans les rues tortueuses, étroites, bordées de loin en loin de quelques édifices somptueux, mais dont les vides sont comblés par des baraques de mauvaise apparence, des taudis fangeux, obstruées et là d’immondices, de fange, de flaques d’eau corrompues et stagnantes.
Le ciel, tantôt si pur, se couvre, la foudre gronde, et des nuages amoncelés qui se crèvent la pluie tombe en torrents.
Gaston, tête nue, trempé jusqu’aux os, grelotte sous la pluie froide.
Le faux boiteux continue sa course à travers les rues les plus repoussantes, les plus infectes, les plus détournées de Paris.
Il arrive enfin à l’un des quartiers les plus mal construits, les plus hideux et les plus reculés de la ville.
Épuisé, il ralentit sa course. Maintenant, il ne craint plus rien.
Il descend dans la rue Neuve-Saint-Sauveur, entre le cul-de-sac de l’Étoile et les rues de Damiette et des Forges, une longue pente, raboteuse, inégale, tortueuse.
Là est la cour des Miracles, ainsi appelée parce que les prétendus mendiants et les voleurs déposaient en y entrant le costume de leurs rôles respectifs.
Ironie religieuse, lui, pour qui, rien n’était sacré, ni baptême, ni sacrement, ni mariage, il fit une courte prière devant une grande niche, dans laquelle était une image de Dieu le Père, volée dans une église de Paris.
Puis il se glissa dans une maison de boue, à demi entourée, toute chancelante de vétusté et de putréfaction, qui n’avait pas quatre toises carrées, et où étaient entassés cinquante ménages d’une multitude de petits enfants, légitimes, naturels ou volés.
Tout alentour de ce taudis croupissaient plus de cinq cents familles, dans des maisons basses, sombres, faites de terre et de boue. — Toutes ces familles qui se nourrissaient de rapines et de brigandages vivaient dans le crime et le vice. Leur chef appelé Coësre, et leurs capitaines dénommés cagaux ou archi-suppôts, avaient sur eux une autorité suprême.
Là vivaient ensemble les orphelins qui, par groupes de trois ou quatre tremblotants et à demi-nus, parcouraient en mendiant les rues de Paris ; les marcandiers, qui se disaient ruinés par la guerre ; les rifodés, qui exhibaient des certificats comme quoi leurs maisons avaient été brûlées ; les malingreux, qui contrefaisaient les malades ; les capons, qui mendiaient dans les cabarets ; les piètres, qui contrefaisaient les estropiés ; les francs-mitaux et les sabouleux, qui feignaient tomber d’épilepsie ; et encore, les callots, les hubans, les coquillards, les cortaux de boutange, les marpaux, les millards, tous gens de courte épée, ainsi appelés, à cause des ciseaux avec lesquels ils coupaient les bourses que, sous , on avait encore l’orgueil et la folie de porter pendues à la ceinture.
Et c’est dans ce cul-de-sac immense, vaseux, , où ni les commissaires de police, ni les huissiers ne pouvaient pénétrer sans s’exposer à des injures ou à la mort, que fut séquestré l’enfant, l’héritier du grand nom et de la fortune du comte d’Yville, dont un aïeul avait le premier illustré son blason aux côtés de saint Louis de France, à la prise de Damiette.
Chapitre 1
C’est vers la fin de l’été de 1672 que le comte de Frontenac foula pour la première fois le sol de cette Nouvelle-France qu’il devait aimer de toute son âme et défendre avec une énergie et un courage indomptables.
Tout Québec s’était porté à sa rencontre.
L’arrivée du nouveau gouverneur général, dont la réputation militaire était bien établie, avait mis la joie dans tous les cœurs.
Après les revers dont ils avaient été accablés, les habitants sentaient qu’ils auraient dans la personne de ce gouverneur un soldat capable de les protéger.
Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, était alors un homme dans la force de l’âge, cinquante ans environ. Sa carrière militaire avait été brillante et la renommée de ses hauts faits d’armes avait traversé l’océan avant lui. Son père « premier maître d’hôtel et capitaine du château de Saint-Germain-en-Laye », un des familiers de , l’avait initié de bonne heure au rude et dangereux métier des armes. Louis de Buade avait servi successivement en Flandre et en Italie, en Allemagne, devant Candie, dont il fut le dernier défenseur. À la bataille d’Orbitello, où tomba le célèbre Brézé, il était maître de camp au régiment de Navarre. C’est là qu’il eut un bras cassé, blessure dont il ne se remit jamais complètement. À la journée de Saint-Gothard, en 1664, il accomplit des prodiges de valeur. On dit que l’établissement au Canada des soldats de Carignan-Sallières qui prirent une part si brillante ce combat, fut peut-être une des raisons de sa nomination dans la Nouvelle-France.
Le roi lui-même, dans les provisions du comte, avait déclaré que M. de Frontenac avait donné plusieurs preuves de son expérience et de son courage, et qu’il avait toutes les qualités requises pour s’acquitter avec honneur des devoirs de sa charge.
Si les mauvaises nouvelles nous arrivent avec la rapidité de la foudre, les bonnes, qui ne vont qu’en boitant, finissent toujours par nous atteindre. On comprend, alors, que les braves habitants de Québec, attendissent avec impatience la venue d’un homme dont il se disait tant de bien.
Le drapeau blanc, dont les fleurs de lys d’or avaient au soleil l’étincellement d’une victoire, déployait ses plis majestueux sur les principaux édifices du plateau, où se dressait la haute ville, en avant des plaines d’Abraham, sur les couvents des Jésuites, des Ursulines et des Hospitalières ; sur le séminaire joint à la grande église ; sur le palais de l’Intendant qui, situé sur le bord de la petite rivière Saint-Charles, où l’on voyait le couvent des Récollets, était presque détaché de tout le reste de la ville ; sur quelques maisons groupées autour ; sur le château Saint-Louis, résidence des gouverneurs ; sur le fort, qui posté sur la rampe de la montagne, comme un dogue gigantesque à l’aspect menaçant, commandait la basse ville où étaient les plus belles maisons et les magasins.
Frontenac avait tenu à arriver au Canada comme un gouverneur qui comprend la dignité de sa situation.
Comme le disait Mademoiselle de Montpensier, dont Madame de Frontenac était l’une des dames d’honneur, le comte avait des goûts très prononcés pour la parade et l’ostentation. Il en usait comme si on lui eût dû de grands devoirs. Il se vantait de sa table, de sa vaisselle, de ses habits, de ses chevaux. Et Saint-Simon dit : « Frontenac était un homme de beaucoup d’esprit, fort homme du monde et parfaitement ruiné. »
Cependant, comme nous l’avons dit, Frontenac, quelle que fût la médiocrité de sa fortune, voulut arriver au Canada au milieu d’un décor digne de ses titres et de sa position. Le roi lui avait fait quelques libéralités : 6,000 livres « pour se mettre en équipage, » 9,000 environ pour former « une compagnie de vingt hommes de guerre à cheval, carabins, » qui seraient sa garde du corps. Frontenac avait chargé un vaisseau de ses « ameublements et équipages, » mais les Hollandais, auxquels venait de déclarer la guerre, s’en emparèrent à la hauteur de l’Île Dieu, petite île qui est située dans le golfe de Gascogne.
Aussitôt que le navire du comte de Frontenac eût mouillé l’ancre, M. de Courcelles, qui retournait en France, alla saluer à bord son successeur, pendant que la population, groupée sur le quai et sur le rivage, faisait retentir d’enthousiastes vivats.
M. de Courcelles, revient à terre, et, à la tête des habitants de la ville, reçoit les compliments du secrétaire du nouveau gouverneur et lieutenant général de la Nouvelle-France.
Ce dernier, enfin, met pied à terre avec ses gens.
Les acclamations, alors redoublent ; les cloches sonnent à toute volée, et les canons du fort et du navire, mêlant leurs joyeuses détonations, répercutent leurs échos sur le calme des eaux et dans la profondeur des bois.
Frontenac, précédé de quatre pages et de vingt-quatre gardes, portant les couleurs du roi, de six laquais, et suivi de ses officiers et soldats, se met en marche pour aller prendre possession du fort.
Chaque cavalier, chaque fantassin est entouré, applaudi. À ce spectacle, on dirait que la petite troupe de Frontenac apporte avec elle le salut et la gloire de la Nouvelle-France.
À la suite de l’escorte du gouverneur, gravissant le sentier étroit et escarpé qui reliait la basse à la haute ville, viennent des marchands, des ouvriers, des laboureurs, des domestiques, tous hommes nécessités par le progrès de la colonie.
Frontenac, après avoir pris possession du fort et du château, dont M. de Courcelles lui remet les clefs, continue à l’église pour remercier Dieu de son heureuse traversée. Puis il rend visite aux Jésuites et à l’Hôpital.
Frontenac était, sans contredit, la figure la plus remarquable des nouveaux arrivés.
Mais un personnage mêlé à la foule, et qui ne cherchait nullement à attirer l’attention, n’en excitait pas moins une sympathique curiosité.
Très grand, mince, nerveux, le port noble, la démarche fière, il dominait ses voisins de toute la tête.
Le visage imberbe était d’une beauté singulière et séduisante. Son teint bruni et ses traits mâles et amaigris trahissaient les courses, les fatigues et les souffrances, physiques et morales.
Les yeux brillaient d’un noir si pur qu’on ne pouvait distinguer la prunelle de l’iris.
Légèrement recourbé, le nez long avait l’arête large et régulière.
Comme pour un homme dont le lot n’a pas été heureux, et que la fortune a traité en paria les lèvres fines et bien dessinées formaient aux commissures de la bouche un pli amer. Dans le menton, on n’apercevait aucune ligne indécise : il était carré, énergique.
Toute la figure était encadrée de longs cheveux noirs qui, selon la mode du temps, retombaient en grosses boucles sur les épaules solides.
Cet homme paraissait avoir vingt-cinq ans.
Il était vêtu de la façon la plus originale du monde.
Son chapeau d’un gris sale, à larges bords déchiquetés par un long usage, était orné, si l’on peut appeler cela ornement, d’une plume d’autruche qui pendait lamentablement.
La chemise lacérée et trouée, que ne cachait pas un pouce de pourpoint, laissait voir la peau en endroits. Cette chemise était traversée en sautoir, par un baudrier de vieux drap d’or, auquel était suspendue une longue rapière, à la garde de fer forgé, dont la pointe brillait à l’extrémité du fourreau.
Les hauts-de-chausses de velours cramoisi disparaissaient dans de longues bottes évasées de cuir jaune bonnes tout au plus à cacher les jambes d’un gueux.
Ce jeune homme, militaire nomade, que son regard martial et sa rapière empêchaient seul de faire croire à un saltimbanque ambulant, s’appelait Giovanni.
Giovanni n’avait pas un liard. Il avait employé ses dernières pièces à l’achat de cette rapière et de ce baudrier, trouvés chez un marchand d’occasion avant son départ du vieux continent.
Il ne regrettait pas cette dépense folle, toute sa fortune, car avec une bonne épée et du courage, s’était-il dit, un jeune homme ne doit rien craindre des vicissitudes et des surprises de la vie.
Et cependant, il allait au hasard, suivant la foule.
Où la nuit, aurait-il de quoi se mettre sous la dent, il l’ignorait ?…
— Bah ! se dit-il, avec une fatidique insouciance, tout orphelin que je suis, j’ai bien vécu jusqu’à ce jour. Pourquoi m’inquiéterai-je ?…
Soudain, il entend des cris de terreur, au moment même où Frontenac allait rendre ses hommages au monastère des Ursulines.
Les habitants, effrayés, se repoussent les uns les autres, et fuient de tous côtés.
Une monture sans cavalier, traverse le plateau à bride abattue.
Conversant avec une amie, une jeune fille n’a pu prévenir le danger.
Elle va rouler sous les sabots de la bête emportée.
Avec un cri d’épouvante, Giovanni saisit la jeune fille dans ses bras, et l’écarte du péril.
Mais ce dévouement lui est fatal.
Frappé violemment par le poitrail du cheval, il est projeté sur le sol rocailleux, et atteint à la tête par l’un des sabots de l’animal.
Son sang s’échappe à longs flots par une plaie béante.
La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre.
En apprenant la chose, le gouverneur est retourné sur ses pas, désireux d’inaugurer son règne par un acte d’humanité.
Arrivé sur les lieux, il trouve Giovanni inanimé sur le sol, baignant dans une mare de sang.
Le malheureux a toutes les apparences de la mort.
Un soldat lui tient la tête appuyée sur ses genoux, un autre cherche à arrêter l’effusion du sang qui s’échappe avec la vie.
La jeune fille, sauvée par Giovanni, pâle et défaite, est penchée anxieusement au-dessus du blessé. Elle essuie ses yeux pleins de larmes de son mouchoir brodé avec des glands aux quatre coins.
Elle se dévêt d’une longue écharpe de soie crème qui laisse apercevoir la naissance d’épaules adorables et, enlevant ses gants d’Espagne parfumés et fendus, comme c’était la coutume, sur le dos de la main, elle bande elle-même, de ses doigts tremblants, la tête du jeune homme.
Muette de stupeur, et, le cou penché en avant, la foule suit cette scène avec attendrissement. Des femmes pleurent, et des enfants crient, pendus aux jupes de leurs mères.
Maintenant, les uns et les autres, tous gens qui se prétendent bien renseignés, en ces circonstances, se mettent à donner des conseils sur les soins à donner au blessé.
Certains vont même jusqu’à dire qu’il est mort.
Soudain, le silence se fait.
La haute carrelure de Frontenac vient de fendre la foule des curieux.
Il s’agenouille auprès du blessé. Sans mot dire, il entr’ouvre la chemise, et met la main sur le cœur. Voyant qu’en dépit de la pâleur mortelle des traits beaux et virils cet organe conserve encore un reste de vie, il donne un ordre :
— Qu’on transporte ce brave au château, commande-t-il, et qu’on lui donne tous les soins que requiert son état.
Les deux soldats allaient obéir à l’ordre du gouverneur, quand la jeune fille, qui était encore à genoux aux côtés de Giovanni, sa robe blanche couverte de sang et de poussière, dit :
— Excellence, ce gentilhomme m’a sauvé la vie ; permettez qu’on le transporte chez mon père, le baron de Castelnay.
Ce dernier, qui, à la nouvelle du danger qu’avait couru sa fille, s’était rendu en toute hâte auprès d’elle, protesta :
— Mais, ma chère enfant, tel est le bon plaisir de Son Excellence le gouverneur.
Un éclair traversa le regard humide de la jeune fille.
Elle reprit aussitôt d’un ton à la fois suppliant et imposant, et les mains jointes :
— Je vous en prie, Excellence, faites que ce gentilhomme soit transporté chez moi.
Le comte de Frontenac, encore tout plein de l’excessive et inimitable galanterie de la cour de France, de cette galanterie qui, même, quand il portait les bottes éperonnées des batailles, l’avait rendu remarquable au sein de la brillante et fastueuse phalange des courtisans de , enleva son chapeau mousquetaire d’un geste noble et gracieux.
Il s’inclina profondément devant la jeune fille, et lui tendant la main pour l’inviter à se relever, il lui dit avec un sourire de bienveillance :
— Mademoiselle de Castelnay, je ne suis que trop heureux que le premier acte de mon administration dans la Nouvelle-France soit de me rendre à vos désirs.
Chapitre 2
Au nombre des principales familles attirées dans la Nouvelle-France, soit par la passion de l’aventure ou l’appât des richesses représentées par la traite des pelleteries, soit par les déboires éprouvés là-bas dans la vieille France, soit enfin par l’amour seul de la patrie et de la foi, pour la gloire du drapeau français et la propagation de l’Évangile dans le pays de Jacques-Cartier, on remarquait celle du baron de Castelnay.
Pierre de Castelnay n’avait pas trente ans quand il débarqua sur nos bords. Il emmenait avec lui sa jeune femme, pauvre poitrinaire qui mourut quelques mois après son arrivée au pays, et une enfant d’une beauté merveilleuse.
Pierre de Castelnay avait eu une jeunesse orageuse. Pour avoir embrassé la carrière des armes, il en avait pris et les qualités et les défauts.
Brave jusqu’à la témérité, généreux, débonnaire, d’humeur joviale, il était, par contre, joueur, orgueilleux, fantasque, ami du vin. Quand il avait bu, il était vif et querelleur. Un coup d’épée ne lui coûtait pas plus qu’un coup de poing.
C’était même pour cela qu’il avait émigré en Amérique. Un jour, qu’en état d’ivresse, il jouait aux cartes, il se prit de querelle avec son colonel et lui enfonça quatre pouces de fer dans l’estomac et le mit en danger de mort. Il eut juste le temps de ramasser son argent et de s’enfuir vers la Nouvelle-France avec sa femme et son enfant, à bord d’un navire qui mettait à voile ce jour-là même.
Il y avait de cela vingt ans. Aujourd’hui le baron de Castelnay était un de nos meilleurs soldats.
Johanne de Castelnay était, de l’aveu de tous, la beauté la plus célèbre de la Nouvelle-France.
Grande, svelte, admirablement proportionnée, les formes souples et riches, elle captivait au premier regard. Mais la beauté de cette femme n’eût pas été parfaite sans l’exquise pureté de ses traits de patricienne qui connaît toute la puissance de la femme belle. Son front poli et blanc comme un marbre de Carrare, était auréolé d’une opulente chevelure qui avait la blondeur fauve des blés mûrs quand, au coucher du soleil, la brise légère et parfumée du soir les courbe en ondes d’or frémissantes.
Les grands yeux ombragés de longs cils avaient tantôt la limpidité troublante d’une mer au repos, tantôt, ils perçaient, dans les moments d’humeur, comme une lame d’acier. Ces yeux seuls contenaient tant de charme, de passion ambiante, d’irrésistible séduction qu’ils suffisaient à faire le malheur des rivales.
L’arête du nez grec était admirablement dessinée, et les lèvres semblaient une ravissante miniature de l’arc de l’Amour, quand il se prépare à lancer un de ces dards empoisonnés qui atteignent toujours leur but. Le menton arrondi, dans lequel se blottissait frileusement une fossette charmante, terminait l’ovale impeccable de ce visage de fée.
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The end
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