I
Montréal, un soir de septembre.
Un ciel cobalt, un horizon pourpre et or.
Les vieilles maisons, assises comme de gros dogues. Sur la rue, des jeunes, des vieux, des beaux, des laids. On flirt, on regarde, on flâne les deux mains dans les poches, le nez au vent.
Tous semblent heureux.
La nature humaine est ainsi faite. Un rien chasse le sourire de ses lèvres et lui tire des larmes. Un seul rayon de soleil la comble de joie, un ciel chargé de nuages lui donne l’envie de pleurer.
Soudain, à l’angle des rues Sainte-Catherine et de la Montagne, deux groupes de jeunes gens se rencontrent. Les poignées de mains s’échangent à la canadienne, avec cette force et cette chaleur que seuls connaissent ceux qui y mettent plus de cœur que de cérémonie.
— Bonjour, Albert, tu m’as l’air bien joyeux. Je parie que ta grande Bertha ne s’est pas montrée insensible à tes déclarations enflammées de Roméo.
— Allons donc, vieux disciple d’Hippocrate ! Penses-tu qu’à ton illustre exemple je ne me sers de mon bistouri et de mon scalpel que pour déboucher les bouteilles ?
— Bien dit, s’écrie la bande avec force applaudissements ; ce petit Albert n’est pas si nigaud qu’il le paraît.
— Merci du compliment, messieurs.
— Mais qu’a donc Hubert ? dit Auguste, jeune étudiant en médecine qui, en dépit de ses écarts, promettait d’arracher beaucoup de victimes des embrassements par trop affectueux de la mort. Mais qu’a-t-il donc ? Ah ! voilà, j’y suis : son oncle en a encore pour dix ans à vivre, et… au revoir l’héritage !
Hubert Rolette, après de brillantes études chez les Sulpiciens, était entré comme journaliste à La Minerve. Là, il donnait libre carrière à ses talents d’écrivain, d’orateur et de patriote.
Hubert était un favori de la nature.
Très grand, maigre, presque un enfant par l’âge, vingt ans à peine, il ne passait nulle part inaperçu. Sa physionomie, dont une certaine teinte de mélancolie inspirait la sympathie, aurait, s’il eût été roi, relevé l’éclat du trône.
Un nez droit et énergique, des lèvres fines et expressives, toujours prêtes à laisser découler des flots d’éloquence, des yeux tantôt d’un brun velouté dans les caresses de l’amour, tantôt d’un noir de jais, d’où jaillissaient des éclairs, dans les moments d’humeur, une riche chevelure brune, séparée sur le côté de la tête, imberbe, voilà Hubert.
Au moral, le même enfant gâté. Une intelligence d’élite, de l’esprit plein les yeux, une bravoure à toute épreuve, et surtout un cœur de femme.
Moins bien favorisé sous le rapport de la fortune, de cette pénurie, cependant, il avait retiré une ressource qu’il n’aurait pas acquise au sein de l’opulence. Luttant tous les jours, dans le rude struggle for life, il s’était vu maître d’une énergie qu’il n’aurait pas eue à un si haut degré, possesseur d’une fortune qui donne le pain quotidien, sans en laisser apprécier la valeur.
— Allons, Hubert, dit Alfred Rapeau, tête légère, mais bon cœur, tu me sembles triste ce soir. Viens noyer ton chagrin dans un petit verre de vin. Si tu as des peines d’amour, je t’assure que cela aura pour toi le même effet que les eaux du Léthé.
— Merci, mon cher, je ne me sens pas bien ce soir, et je vous prie de m’excuser, mes amis. Bonsoir.
— Pauvres garçons, pensa Hubert, en les quittant ; comment peuvent-ils être si gais, alors que notre malheureuse patrie, que notre Canada souffre tant ?
Hubert aimait son pays d’un amour qu’il plaçait au-dessus de tout. Pour sa religion, sa patrie, ses coutumes et ses lois, il se fût laissé hacher en morceaux.
Et tout absorbé dans ses sombres pensées, inquiété par l’avenir menaçant, gros de nuages, il redoutait la tempête qu’il voyait poindre à l’horizon, comme le marin dont l’œil perçant sait distinguer le grain qui va mettre le ciel en feu et bouleverser les flots si calmes un instant auparavant.
À son insu, il a ralenti le pas. Soudain il sent une larme, qui un moment a perlé à sa paupière, tomber sur sa main. Revenu à lui-même, il lève la tête, et ne voit plus que quelques promeneurs.
Tous se hâtent de regagner leurs demeures.
Les ombres du soir descendent vite sur la terre à cette époque de l’année. Quelques étoiles font une à une leur apparition dans la ouate bleu-noir du ciel. Ce sont autant de reines rayonnantes de splendeur trônant au milieu des ténèbres de la nuit. Le vent se fait plus frais. Il secoue faiblement les branches grisâtres des érables, qui allongent leurs rameaux comme des bras chargés d’un riche butin.
Le jeune homme presse le pas.
Tout à coup, au détour d’une rue noire comme un four, il a entendu un cri déchirant « Au secours ! »
À cet appel suprême, Hubert, avec la rapidité du cerf qui franchit les montagnes poursuivi par le trait du chasseur, arrive à l’endroit d’où est parti ce cri désespéré. Et là, que voit-il ? Une jeune fille se débat sous l’étreinte passionnée d’un vaurien. Le jeune homme sent se décupler ses forces. Sous l’empire du courroux et de l’indignation, il saisit la brute par le cou, comme dans un étau, il le force à lâcher prise, et lui dit d’une voix qui imposerait silence à toute une populace ameutée :
— À genoux, âme vile, et fais tes excuses à cette jeune fille !
— Jamais !
— C’est ce que nous allons voir.
Et Hubert, dont le sang bouillonne dans les veines, prend le malfaiteur par les deux épaules et le force à plier sur ses genoux. Il lui crie encore une fois :
— Demande pardon, ou d’un coup de poing je t’envoie rejoindre tes pères.
Le chenapan eut peur. À la vue de la taille de son adversaire, de sa voix qui gronde comme un tonnerre, de ses yeux qui dardent sur son visage à barbe rousse et inculte ses prunelles enflammées, de ses mains qui le serrent à lui broyer les os, il ne se sent pas de force à lutter. Il baisse la tête, et dit d’une voix qui semble sortir du fond d’un sépulcre :
— Pardon !
— Maintenant, continue Hubert, disparais à mes yeux, et sois bien heureux d’en être quitte à si bon marché.
Le tramp ne se fait pas répéter deux fois l’ordre qui vient de lui être intimé. Il détale à travers le Champ-de-Mars. Il voudrait avoir les bottes du Petit Poucet. Certes, sur les cailloux et les verres cassés, il va se déchirer les pieds que de vieilles savates, trouvées probablement dans le fond d’une ruelle, laissent à nu à maints endroits en baillant comme des huitres en temps de pluie.
Hubert se tourne alors vers la jeune fille pâle et les cheveux défaits. Elle n’a pu prononcer un mot durant cette scène, tant a été intense son émotion. Il lui dit avec une douceur engageante :
— Mademoiselle, permettez-moi de vous accompagner, de peur qu’il ne vous arrive quelque nouveau malheur !
La jeune fille lève les yeux sur Hubert et lit sur sa figure, franche et ouverte, l’honnêteté et la bravoure d’un preux chevalier. Elle s’appuie sur le bras lui offre et lui dit avec un timbre dans la voix et un regard dans les yeux que seuls connaissent les femmes :
— Merci, monsieur.
Hubert est tout bouleversé.
Fier de cette jeune vierge qui s’abandonne à lui avec tant de sécurité, qu’il sent toute palpitante appuyée sur son bras, il eût, pour la défendre, défié un mortier maudit braqué sur sa poitrine.
Pendant quelques instants, tous deux, agités de sentiments divers, marchent en silence. Hubert songe aux bizarreries du sort qui rapproche ainsi d’un seul coup deux êtres qui, auparavant, ne se connaissaient pas. Bizarreries qui donnent à l’un d’eux un droit de protection sur l’autre, droit qui eût été criminel en tout autre circonstance, mais qui, maintenant, devenait un devoir sacré.
Œuvre sublime du Christ qui, en venant sur la terre, brisé les liens qui retenaient la femme captive dans un honteux esclavage et en a fait d’une chose que l’on possède, un être que l’on doit vénérer à l’égal d’une chose sainte. Ne fût ce que pour le martyre que lui coûte la naissance de l’enfant qu’elle donne à son pays ou qu’elle rend à son Dieu !
Hubert contemple à la lueur d’un reverbère cette figure si douce, si belle, avec ses grands yeux qui passent du gris au violet et du violet au gris. Sur son front pur et poli comme un marbre de Carare, se jouent les mèches folles d’un blond fauve qui ressortent rebelles de sa coiffe. La bouche voluptueuse, rouge comme les merises de nos bois, et un peu relevée au coin des lèvres, lui donne un air mutin et moqueur. Un peu fort, mais bien dessiné, le nez indique de la volonté, beaucoup de volonté. Son buste souple et bien modelé, un peu court, est fait pour captiver les yeux les plus pudiques. Il se détache de cette jeune fille un mélange de décision et de douceur, de fierté et d’humilité, de gaieté et de mélancolie, de virilité et de grâce, de naïveté et de profondeur, qui étonne, attire et subjugue. Pour la première fois, il se glisse dans le cœur du jeune homme, un sentiment qu’il a refusé de reconnaître jusqu’alors.
— Demeurez-vous loin ? demande Hubert, pour rompre le silence.
— Oh ! tout près !
Et la jeune fille désigne sur la rue Notre-Dame, une massive maison en pierres brutes, une de ces vieilles, vieilles maisons à larges cheminées que nous vénérons aujourd’hui comme les rares reliques d’un glorieux passé. Le pied de ses murs étaient enfoui sous les fleurs et les plantes grimpantes. Un vrai nid !
— Comment, déjà !
— Mais oui. Que je vous suis reconnaissante, monsieur, de ce que vous avez fait pour moi !
— Oh ! n’en parlez pas, mademoiselle, de grâce. Je suis amplement récompensé par ces trop courts instants, pendant lesquels j’ai eu l’honneur de vous accompagner.
— Est-ce toi, Florence ?
Levant la tête, Hubert voit émergeant prudemment de la fenêtre un chef couronné d’un bonnet de nuit blanc, gigantesque. Tant de blancheur dans les ténèbres ! Un réel fantôme.
— Oui, père. Au revoir, monsieur.
Elle tend à Hubert une main blanche, mignonne, une main de sainte Cécile, qu’il baise avec respect.
— Au revoir, mademoiselle, reprend-il, avec un accent étrange.
Il disparaît dans les rues tortueuses et mal éclairées, ou point du tout. On dirait des serpents éventrés se tordant en mille contorsions d’atroces souffrances.
Tout le long du chemin, une image enchanteresse, irrésistible, l’obsède. Il veut la chasser et ne le veut pas. Enfin, il se laisse bercer par cette vision vaporeuse. Les propos flatteurs des jeunes citoyennes à son égard ont toujours, comme l’eau du torrent sur le rocher, passé sans le mordre. Il a toujours eu, contre leurs traits acérés et enviables, un cœur entouré d’un triple airain. Mais ce soir d’automne, Hubert s’aperçoit qu’il a été touché.
Il aime, donc il souffrira.
II
Jean Drusac était originaire de Normandie.
Après le collège vint la cléricature, puis le notariat. Il se livra à cette étude avec ardeur. Cela dépendait plus de sa cupidité que de son amour du travail, du désir de s’instruire ou de la plus noble de toutes les ambitions : la gloire, cette ambition, partage des âmes magnanimes qui échangeraient toute leur fortune, qui donneraient leur vie même pour voir leurs noms inscrits dans le livre d’or de la postérité.
À trente ans, il songea à se marier.
Il fut guidé dans ce choix, comme dans le reste de ses actes même les plus décisifs, par l’argent. Son but était de parvenir aux richesses, coûte que coûte. Là tendaient tous les efforts et de son intelligence et de ses .
Entendre le son métallique des pièces d’or et d’argent vibrer harmonieusement à ses oreilles ! voir les billets verts s’aligner en piles devant lui ! plonger ses mains avides dans un monceau d’écus qui laissent un froid dans les mains mais un chaud au cœur ! Quel rêve !
Partant, tout moyen lui semblait bon. Il pensait, en se frottant les mains et en clignant de l’œil : « la fin justifie les moyens. »
Cet amour excessif de l’argent, il l’avait sucé avec le lait maternel. C’est ce qui le poussa à ce mariage réservé aux âmes basses : un mariage d’argent.
Quel est l’idéal du mariage ? Quel est le mariage que les âmes nobles, grandes, élevées, recherchent avec l’acharnement du mineur qui, dédaignant plusieurs pépites d’or de peu de valeur se rencontrant sur son passage, franchit, s’il le faut, les ravins les plus profonds et les plus terrifiants, descend les pics les plus abrupts pour aller recueillir dans le lit desséché d’un ruisseau le monceau d’or enfoui là depuis des siècles ?
Un homme qui a du cœur, un idéal, ne se marie pas pour de l’argent. Non ; s’il se marie, c’est qu’il sent que son âme a besoin de s’épancher dans une autre âme, dans une âme qui sache le comprendre. C’est qu’il veut mettre sa main dans une main qui sache presser la sienne dans le succès, et qui, dans les revers, sache y laisser tomber des larmes de femme. Larmes qui ont pour les blessures faites au cœur de l’homme le même effet que le baume versé sur une plaie béante. Car Dieu a donné l’éloquence et le courage à l’homme, la force au lion, des serres et un bec redoutables à l’aigle, l’agilité au coursier des landes sauvages. À la femme pour se défendre ou pour consoler, il a donné les larmes.
Mais comment un homme pourra-t-il s’épancher dans un cœur qui ne le comprend pas ? Comment lui parler de ses projets de gloire, d’actes de vertu, si la femme ne peut que lui répondre :
— Me conduiras-tu au théâtre ce soir, au bal ? — Quand m’achèteras-tu un chapeau neuf ? — Tu es trop honnête. Tu ne gagnes pas assez d’argent.
Que l’homme donc qui comprend ce que peut une femme dans sa destinée, recherche avant tout une femme de vertu et de dévouement. Une femme capable de sacrifier sa vie, s’il est nécessaire, pour ceux à qui elle s’est donnée sans retour : à son époux, par le mariage, à ses enfants par la maternité. S’il s’y joint la beauté, la distinction de famille, les richesses le trésor a d’autant plus de valeur. C’est la perle précieuse renfermée dans un écrin de haut prix. L’écrin lui donne un nouvel éclat et montre, au premier coup d’œil, l’excellence du bijou qui y est renfermé.
L’on se plaît souvent à dire dans le malheur comme dans le bonheur, que la fortune est capricieuse, qu’elle se joue des hommes. Plus d’une fois, cela est vrai. Jean Drusac, qui n’avait ambitionné qu’une femme riche, trouva une femme belle. Et, qui plus est, une femme de dévouement.
Son père, en mourant, lui avait laissé une quinzaine de mille francs. Il s’était acquis une position honorable en ouvrant une étude de notaire. De là, point de difficulté à décider un certain docteur de province à lui jeter sa fille par la tête. Elle, malheureusement, se laissa éblouir par ce qui fascine, surtout de nos jours, tant de jeunes filles. C’est à dire, un homme de profession libérale.
Et avec un homme de profession libérale, ma foi, on court toujours une chance de jouer un rôle plus ou moins actif, plus ou moins brillant sur la scène mondaine.
Est-ce que le laboureur, qui vit obscur au fond de ses terres en servant bien son Dieu et son pays, n’est pas plus grand sous l’étoffe grossière que l’homme d’État décoré, titré, honoré, adulé, qui ne pense qu’à s’enrichir tout en paraissant servir son pays ?
Est-ce que le mineur qui aime bien son Dieu, sa patrie et sa famille, mais qui a le malheur d’avoir des souliers éculés et des pantalons troués et effrangés, n’est pas plus noble, avec son pic comme sceptre et les sueurs de son front comme diadème, que le roi crapuleux, avare et amolli, aux pieds des courtisanes enrubannées de sa cour ?
Le petit ouvrier chétif, les mains et le visage noircis de sueur et de fumée, qui peine sur son établi ou dans l’atmosphère lourde et suffocante d’une manufacture, mais dont le cœur ne craint rien tant que de faillir à l’honneur du drapeau de son pays ou de son Dieu, n’est-il pas plus admirable que le capitaliste honteux et rapace qui, paresseusement étendu dans son fauteuil, lit la hausse ou la baisse de la Bourse ?
Allons donc !
Un jour, Drusac, torturé par le démon de la cupidité, plaça, malgré les sages avis de sa femme, la plus grande partie de sa petite fortune dans une spéculation. Son avoir, dit-il, serait quintuplé, centuplé. Mais voilà ! Un crach formidable, écrasant, survint comme un coup de foudre. En un instant, écus, billets, espérances, tout fut anéanti. Et le notaire aussi.
Tombant dans un abattement profond, il se livra à l’ivrognerie, et déserta son étude pour les tavernes.
Emma Berteau, femme de Jean Drusac, voyant son mari manquer de courage, en eut pour lui. Elle ne s’arrêta pas, comme tant d’autres femmes dans des situations malheureuses, à accabler son mari de reproches. Elle chercha de l’ouvrage.
Jusque-là, elle avait vécu dans une richesse relative. La jeune femme n’avait jamais tiré l’aiguille que par manière de passe-temps et pour travailler à ces mille riens qui donnent un cachet d’élégance féminine à un foyer. Mais la misère venait de montrer un pan de son manteau à la fenêtre. Elle venait, de ses poings décharnés, de frapper à la porte.
La pauvre femme ! On la rencontrait par des temps d’orage, grelottant sous une mauvaise mante. Où allait-elle ?
Demander à quelque bourgeoise, autrefois de ses amies, de l’ouvrage pour se chauffer et se nourrir. La nuit la surprenait penchée sur son travail. Pâle, les yeux cernés de bistre, les doigts piqués, usés et bleuis par l’aiguille, elle luttait et priait.
Mais ce genre de vie était au-dessus de ses forces. Chaque heure de travail creusait sa tombe. Un beau matin, elle s’alita.
Sur le bord du tombeau, elle reçut de Dieu comme un soulagement, et une consolation de ses derniers moments, une héritière de ses vertus. C’était Florence.
Elle serra entre ses bras amaigris ce petit paquet de chair rose, qu’elle contemplait avec des yeux ravis et obscurcis par les larmes. Puis elle le présenta à son mari, avec un regard indicible qui implorait la pitié pour ce petit être.
Et elle mourut.
Son âme s’envola dans les régions éthérées du bonheur qui ne finit pas.
Cette mort si triste et si prompte avait dessillé les yeux de Jean Drusac. Il ne voulut plus rester dans un pays qui avait vu les débuts d’une carrière si mal commencée. Il rendit les devoirs suprêmes à sa malheureuse femme, convertit en argent son modeste mobilier, et ayant dit un dernier adieu au ciel qui l’avait vu naître, il s’embarqua avec son enfant pour le Canada.
Après une traversée orageuse, il débarquait à Montréal, en 1818.
L’amour que M. Drusac avait eu pour sa femme, car Jean Drusac aimait sa femme, ce qui l’étonnait fort, il le reporta sur son unique enfant. Enfant que sa femme lui avait laissée comme un souvenir et un pacte inoubliable de leur trop court hymen. S’il continua à adorer l’argent, ce ne fut plus pour lui-même. Ce fut pour sa fille.
Pour sa Florence, Jean Drusac eût vendu son âme.
Aussi, quelle étonnante énergie ne déploya-t-il pas ! Bientôt, l’étude qu’il ouvrit sur la rue Notre-Dame devint une des études les plus achalandées de la ville. S’il continua à demeurer modeste, avare pour lui-même, en revanche rien n’était assez beau, assez riche pour sa fille.
Au couvent, elle devint la compagne intime des demoiselles des premières familles. Elle prit là, en même temps que l’instruction, les manières élégantes du grand monde.
Jean Drusac allait voir Mlle Florence chaque dimanche. Il la bourrait de mille friandises et de menus articles de toilette et de parure qui ravissent toute jeune fille, quelque modeste qu’elle soit.
La nature est là.
Juillet 1837. Florence vient de terminer brillamment ses études, au couvent des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. L’élite de Montréal l’a acclamée avec frénésie. Elle a remporté tous les premiers prix. Ses compagnes lui ont décerné le prix de beauté. On l’aime bien, la belle Florence. Son cœur est un cœur d’or.
Le père est digne et froid. Un notaire ne doit-il pas toujours être calme aux yeux du monde ? Mais Florence, arrivée chez elle, ne s’est pas déchargée encore de sa fameuse moisson, que son père lui ouvre les bras. Il la presse avec délices sur sa poitrine, il baise son front virginal, il y laisse tomber les larmes de l’orgueil paternel, puis il la force doucement à s’asseoir sur ses genoux. Le notaire perd la tête. Il rit et pleure en même temps.
— Ma fille, demande-moi ce que tu voudras, je te l’accorde, dût il m’en coûter la vie !
La jeune fille se fait toute petite près de lui. Elle repose sa tête blonde sur son épaule comme au temps où il l’endormait sur ses genoux.
— Votre amour, mon père, je l’ai et je le garde. Voilà tout ce dont j’ai besoin. Vous êtes si bon pour moi !
— Ô ma Florence ! ce trésor ne peut demeurer enfoui plus longtemps. Il faut que l’on t’aime, que l’on t’admire, que l’on baise la trace de tes pas. Bientôt, je te lancerai dans le monde. Tu y brilleras comme une reine au milieu de sa cour, comme une rose au milieu des fleurs. Tu n’auras pas de rivales.
— Mais, mon père, je quitte à peine les bancs du couvent et…
— Suffit. Demain, je te conduirai chez ta modiste et chez le bijoutier. Je suis riche, ma fille, riche… riche !…
Et cependant, sa redingote luit comme un cuivre poli.
À cinquante ans, le notaire était déjà un vieillard tout cassé. Le chagrin qui l’avait rongé comme un chancre, et le travail d’esclave qu’il s’était imposé, l’avaient vieilli de dix ans et avaient couvert sa tête d’une neige gris sale. Ses joues creuses, son front haut, étaient labourés de rides profondes, comme un champ dans lequel la charrue au soc aigu et tranchant a passé et repassé. Son visage de parchemin, toujours rasé de frais, avait la couleur de quelque document timbré oublié au fond d’un casier. Ce qui frappait surtout, dans cet ensemble, ce n’était ni le gris mat de ses cheveux, ni la peau glabre, ni les rides prononcées, ni le nez en queue de casserole, ni la bouche exsangue, à demi dégarnie de dents et fendue d’un coup de ciseau comme une simple ébauche, mais deux yeux, deux yeux petits, noirs, pétillants de convoitise, à fleur de tête, et toujours tenus en éveil par l’espoir de quelque nouvel appât.
Tel était le digne tabellion.
-
III
Deux mois plus tard.
Aujourd’hui, on lancera Florence dans le monde. C’est comme le vaisseau que l’on pousse, tout pavoisé, sur un fleuve calme, et qui, tout démâté, va se briser sur un récif en pleine mer ! La comparaison est baroque, l’expression est juste.
Le soir, il y aurait bal.
En se réveillant le matin, Florence écarte les sombres draperies de sa croisée encadrée de chèvrefeuille. Le soleil fait irruption dans sa chambre. Ses rayons vivifiants donnent un germe de vie à tous les objets qu’il dore dans une auréole.
Florence est heureuse, très heureuse.
Sans pouvoir s’en rendre compte, elle sent le bonheur remplir son âme.
Elle accompagne, dans un mélodieux duo, un chantre du bon Dieu qui, à travers les branches au feuillage déjà pourpre d’un érable, vient lui souhaiter le bonjour.
Jetant les yeux sur une petite pendule , elle s’écrie avec effroi :
— Dix heures ! mon Dieu, qu’il est tard.
Elle passe un peignoir de soie outremer, qui fait ressortir à merveille la neige de son teint et la richesse de sa gorge. Elle chausse des pieds de Trilby dans des souliers de satin rose. Puis, traversant les somptueux appartements comme une sylphe, elle arrive jusqu’au cabinet de travail de son père. Là, elle tend l’oreille, retient son souffle et frappe deux légers coups.
— Puis-je entrer ?
— Entre, entre, ma chère Florence.
— Bonjour ! père.
Elle s’agenouille près de lui et effleure son front ridé d’un chaud baiser.
— As-tu bien dormi ? Tu travailles trop, tu te fais mourir. Laisse donc là toutes ces paperasses, ne sommes-nous pas assez riches ?
— Non, ma fille. La dot d’une héritière royale ne serait pas trop pour toi. Puisque tu es la plus belle et la meilleure des filles, je te veux la plus riche. Mais qu’as-tu, mon enfant, tu me sembles préoccupée ? As-tu quelque chose à me demander ? Ne crains rien, tout ce que j’ai t’appartient. Disposes-en à ton gré.
— Il y a, mon père, qu’hier soir… Mais non, je vais vous faire de la peine.
Et elle lève vers lui ses grands yeux ombragés de longs cils.
— Dis, dis, ma fille, fait le notaire en lui posant sur la tête sa main osseuse.
— Eh bien, père, hier soir je revenais de chez Brunel, où j’étais allée essayer ma robe de bal. On m’a attaquée. C’est ce qui explique la présence du jeune homme que vous avez vu à votre porte.
— Comment ! s’écrie Drusac en se levant d’un bond, les poings fermés et blême de colère. Ce jeune homme aurait il osé…
— Non, père ; sans son héroïsme, vous auriez aujourd’hui un irréparable malheur à pleurer le reste de vos jours. Ce noble inconnu m’a sauvée. Il m’a arrachée de l’étreinte d’un vaurien. Grâce à lui, je suis encore à vos pieds telle que vous m’avez toujours connue. Les colombes, qui viennent becqueter leurs grains de blé dans le creux de ma main, ne sont pas plus pures que le fond de mon cœur !
— Son nom ? demanda le père avec transport, son nom, que je coure sur-le-champ remercier ce brave garçon et lui exprimer tout ce que ressent en ce moment un cœur paternel.
— Son nom, mon père, je l’ignore. Je n’ai pas osé le lui demander.
— Tu as bien agi, ma fille, mais c’est dommage tout de même. Est-il grand, petit ? Comment est-il, beau, laid ?
— Une taille de héros, une figure de prince.
Et elle rougit.
— Oh ! ho ! Mais qu’as-tu donc ? Te voilà rouge comme une cerise.
— Ah ! rien.
Le notaire, tirant sa montre, dit :
— Il est dix heures et j’ai des courses à faire. Voyons ce qu’il y a sur cette feuille.
Soudain il se frappe le front :
— Par Crésus ! et ces invitations que j’allais oublier ! Il est vrai que je n’en ai plus que quatre ou cinq. Mais tout de même, ce sont des jeunes gens de bonnes familles, qui rehaussent l’éclat d’une fête. Et celui-ci, Hubert Rolette, c’est un jeune journaliste et un écrivain de talent. Demain, sans doute, il parlera longuement de cette fête, de son succès et de toi, ma fille. Fais-toi belle, ce soir, plus que jamais. Je me charge du reste. Viens m’embrasser, ma chérie. Un autre… un autre… encore un autre !
Le notaire prend son castor, qui a l’air d’un chat qu’on sort de l’eau, sa grosse canne, un vrai gourdin de meurtrier, et sort en geignant contre ses rhumatismes.
Florence demeure seule avec ses pensées.
Elle se réfugie dans son boudoir, moelleux berceau de plein d’un exquis parfum de bien-être. Retraite où l’homme ne pénètre qu’avec une certaine curiosité et un certain respect, comme l’idolâtre qui franchit le seuil du temple de ses déesses rempli de mystères.
La jeune fille se laisse tomber dans un fauteuil capitonné de velours olive. Ses pieds reposent tout près de l’âtre. Les flammes d’une grosse bûche pétillent joyeusement, car le vent se fait froid au dehors. Elle cache son menton dans sa menotte. Les yeux dans le vide, elle se laisse bercer par ses rêves.
Il y a trois mois à peine, elle était sur les bancs nus du couvent, sous la plus stricte surveillance, renfermée, cloîtrée pour ainsi dire, entre quatre murs tristes et menaçants comme des chiens de garde.
Seul, le spectacle du dévouement et de la foi se présentait à ses regards.
Maintenant, voilà que tout à coup, comme au contact de la baguette enchantée d’une fée, tout change. L’enfant se voit libre. Libre au sein de ce monde tant béni par ceux-ci, tant maudit par ceux-là. Où il faut parfois, le cœur rongé par un serpent au dard aigu et cruel, présenter un visage riant et content. Il faut tromper les regards les mieux exercés. De la comédie, encore de la comédie, toujours de la comédie !
Florence était modeste, non de cette modestie qui veut que l’on ignore ses qualités et ses charmes, mais les fait supporter, aimer même par ceux qui nous entourent. Trop souvent, hélas ! ils sont un objet de mépris et d’envie.
Aussi, reconnaissait-elle sans peine qu’elle serait la proie des fêtes mondaines. On la flatterait, on l’adulerait, on l’accablerait de paroles mielleuses, antipodes des sentiments retranchés derrière les replis impénétrables du cœur.
Un sourire de mépris erre sur ses lèvres, qui se plissent en une moue dédaigneuse. Ce sourire fait bientôt place à un sourire singulier.
Une image, entourée de l’auréole de l’amour, vient de surgir dans sa pensée. De peur de la voir s’évanouir, elle ferme les yeux. Elle revoit ce jeune homme. Ne lui avait-il pas rappelé, la veille, ces hommes tant vantés de l’histoire qui, à la taille et à la beauté d’un héros, joignaient la délicatesse et la grâce d’une femme ? Le reverrait-elle jamais celui qui, du premier coup, avait enchaîné son cœur, comme ces sites admirables de la nature qui, dès qu’on les a vus une fois, nous transportent d’admiration et laissent en nos âmes un souvenir ineffaçable ? Et n’en venait-elle pas même à regretter la discrétion de cet homme qui lui avait caché un nom qu’elle eût redit cent fois avec amour et reconnaissance ?
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The end
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