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Joyeux
propos
de Gros-Jean
Texte entier
Joyeux
propos
de Gros-Jean
PAR
Illustrations de
MONTRÉAL
1928
Droits réservés Copyright, Canada, 1928
Il est bon de rire de temps à autre. L’esprit français est suprême dans le domaine des historiettes gaies, amusantes, et nous trouvons cette caractéristique partout chez nos bons Canadiens. Nous avons publié déjà une série de ces petits contes, bons mots du terroir, sous le titre de L’Épluchette, dont l’édition s’est enlevée en quelques semaines. Nous lançons cette nouvelle série dans l’espoir qu’elle recevra le même accueil que son aînée et qu’elle pourra également égayer, amuser nos lecteurs.
Le curé de notre village, Un dimanche matin, S’aperçut avec chagrin Qu’il avait pour partage Un enroûment méchant, De parler l’empêchant. Quel sort cruel ! Que faire ? Il n’avait pas de vicaire Qui pût le remplacer ; Sa cure étant trop petite, Il avait dû s’en passer. Ce qui le trouble et l’agite, Ce n’est pas son sermon Qu’il ne peut dire, non ! Mais les annonces à faire ; Voilà bien la belle affaire Qui ne se remet pas !
Comment sortir de ce pas ? Il en était là, perplexe, En ce cas qui le vexe, Lorsqu’il pense à son bedeau. Ce n’est pas un finaud, Tant s’en faut, mais en somme C’est vraiment un bon homme. Il lui faut l’embaucher, Pas d’autre alternative ; Il lui fait signe d’approcher Et dans son oreille attentive Il lui révèle tout bas Quel est son mauvais cas. Comme Gros-Jean ne sait lire, Le curé répète deux fois, Quoique se fatiguant la voix, Ce qu’il vient de lui dire Pour en sa mémoire fixer Ce qu’il lui faut annoncer.
« On recommande aux prières Jean-Baptiste Des Rivières Malade dangereusement. Lundi, sera le mariage De Joséphine Lallemand Avec Alexis Beaurivage. Ce sera la fête mardi, De deux grands saints : Saint Pierre et Saint Paul. Mercredi, Service de feu Paul Lapierre. Il n’y aura rien jeudi. Vendredi, comme à l’ordinaire, Premier vendredi du mois. » — Allons, sauras-tu comment faire ? Je te l’ai répété deux fois ! Dit le curé. — C’est facile, Pour lors, répondit Jean, Et sa mémoire docile Lui permit sur le champ De prouver à son maître Qu’il se souvient mot à mot. Rassuré, le bon prêtre Commence l’Office aussitôt.
Le temps du prône arrive. L’attention est très vive Lorsque l’on voit Gros-Jean Au bas du chœur approchant. Il va pour ouvrir la bouche, Mais un émoi nouveau le touche : Il voit deux cents paires d’yeux Sur lui braqués, Grands Dieux ! Et du coup perd son assurance. Indicible est sa souffrance ! (Parfois en scène l’acteur Éprouve cette frayeur.) Gros-Jean se sent glisser comme Sur une pente et le pauvre homme Ne peut plus s’arrêter. Le feu lui monte au visage. Avant de glisser davantage, De réagir il veut tenter, Mais ne peut plus reprendre Son aplomb disparu. Vraiment il se sent perdu.
Cependant, il persiste à rendre Le message du curé. Il ne peut plus se retirer.
« On recommande à vos prières… M’sieu l’curé… son enroûment… Jean-Baptiste Des Rivières… Y n’parl’plus… dangereusement… Lundi, service anniversaire De feu l’défunt Paul Lapierre ! Y n’y aura rien mardi ! C’est l’mariage, mercredi, De Saint Paul et d’Saint Pierre… Jeudi, comme les autres fois S’ra l’premier vendredi du mois ! »
L’épouse de Gros-Jean était venue en ville Un samedi, jour de marché. Pour s’éviter de trop marcher Voilà qu’en « p’tits chars » elle file : Elle a parents à visiter… Choses qu’elle doit acheter… Elle se hâte… elle s’empresse… Elle précipite ses pas Quoiqu’elle porte avec tendresse Un beau gros bébé dans ses bras. Dans un des tramways de la ville, De ceux, je crois, du « Bout de l’Isle » Elle avait pris place à l’avant.
Le poupon, tout à coup, crevant De soif, bruyamment braille et clame. On dirait qu’il va rendre l’âme.
La maman veut le consoler, Sur ses genoux le sautiller, Mais en vain ; l’enfant crie et pleure. La mère, alors, mise en demeure, Sans fausse honte, mais bravement, Au petit fournit l’aliment. Voilà que bientôt il s’apaise, Désaltéré, bien à son aise, Il promène un œil satisfait Autour de lui, puis, gaîment jase, Pendant qu’une goutte de lait Perle comme au bord d’un vase Au coin de son menton rosé. Il voudrait bien causer ! Mais la mère veut qu’il finisse. Elle le presse donc et lui dit : — Ho ! dépêche-toé,’Vangélisse !… Mais il babille et lui sourit. Derechef elle l’admoneste Et le menace de ce geste, Comme pour lui faire une peur : — Si tu t’dépêches pas, mon cœur ! M’a l’donner au conducteur !
Les enfants sont d’une logique Impitoyable, et, fort souvent Formulent leur raisonnement Sous un aspect vraiment comique. C’est ce côté-là que moi J’aime à considérer, ma foi ! Car c’est le plus délectable, Et je crois vous être agréable En vous rapportant ici, Un trait advenu ces jours-ci.
Un petit enfant dont le père Était commis-voyageur, Jouait auprès de sa mère, Avec un chaton de couleur.
Or, le commis-voyageur Est d’une fréquente absence De son foyer conjugal, Appelé par l’exigence De son commerce, et, petit Louis, De tout cela note avait pris. Voilà donc avec véhémence Qu’il apostrophe l’animal Mais sans lui faire de mal. C’est à ce moment, je pense, Que la mère observa l’enfant, Et remarqua son geste violent. Il disait : — « Écoute, Tit-Mine ! Écoute, et ne fais pas la mine De vouloir te sauver de moi ! Écoute-moi bien un peu, quoi ! Je connais tes frères… ta mère… Je connais aussi tes sœurs… Mais je ne vois jamais ton père !… ’S’que c’est un commis-voyageur ? »
C’est bien d’André Surditot Que l’on aurait pu dire, Sans songer à médire : « Il est sourd comme un pot ! » Les histoires sur son compte Feraient un volume fort gros, Car, toutes sont de gais propos. Je vais donc vous en dire une… Le désir m’en importune, Et, comme j’adore ce jeu, Ne m’en gardez pas rancune.
Le jour de l’hymen d’André, Quand messire le curé, Allait unir l’un à l’une,
Il dit donc à notre sourdaud D’un ton ni trop bas ni trop haut, Sans penser que le pauvre homme N’entendait presque pas, en somme : — « Prenez-lui la main ! » — Hé ! de quoi ? Demande André.’Scusez-moi, J’ai l’entente pas mal dûre. Le bon prêtre répète encor Mais sur un ton un peu plus fort : — « Prenez-lui la main ! » L’erreur dure, Et voilà que notre sourdet Se fait de la main un cornet Qu’il place à côté de l’oreille Pour mieux entendre, et dit : — Hé ! La future devient vermeille, Et l’on entend chuchoter Dans la nef : ce sont les fidèles Qui s’amusent énormément. Madame se sent vraiment Mal à l’aise ; aussi songe-t-elle À s’interposer pour Surditot.
L’homme saint reprend de plus belle Scandant fortement chaque mot : — « PRENEZ-LUI LA MAIN ! » On s’esclaffe Lorsque André, le pauvre André, Commet l’amusante gaffe : — Quoi z’y prendre, m’sieu l’curé ?
C’est une histoire authentique Qui vient du bord de l’Atlantique, Offerte à nos bons amis. L’endroit précis ? La Gaspésie : Peut-être à la Cascapédie, Percé, Pabos, Port-Daniel, Ou ailleurs sous le même ciel… L’endroit précis n’importe guère.
Le steamer qui relie avec La péninsule, Québec, Était au débarcadère De l’un de ces endroits, Tout prêt à larguer l’amarre.
Le timonnier, je crois, Attendait à la barre, Le signal du départ. Une brave Gaspésienne S’avance vers le capitaine Et lui fait part Qu’elle voulait aller à terre, Ayant emplette à faire Pour sa fille : un paquet de coton Qu’elle avait oublié. — Comment donc Dit le marin ; allez, madame ! On attendra, sur mon âme ! Un instant. — Sûr qu’il m’attendra, le Stime ? — Oui, mais dépêchez… autrement… (Stime ! c’est ainsi qu’on s’exprime Là-bas, en parlant du vapeur.) La bonne femme, sans lenteur, Comme bien on le pense Se dirige vers un magasin Qui sur la place fait coin ;
Puis, au commis qui s’avance, (Une vieille connaissance) Elle lui dit du plus loin Qu’elle le voit : — Vite ! Maxime ! Un paquet d’ouate ou j’perds mon stime !
Certain bedeau de campagne Dont je tais le nom, Un jour avec sa compagne, Jasait, causait sur un ton De louanges mutuelles ; C’était un concert bien doux. Les deux charmants époux S’en contaient bien des belles. — Depuis si longtemps… trente ans Que t’es avec notre bon prêtre, Tu dois en savoir presque autant Que lui, hein, vieux ? — Pour être Juste, répond le bedeau, Sans suivre le mot à mot, Pour dire les vêpres vite… M’sieu l’curé, j’crois que j’le bitte !
Par un beau soir de lune. Deux amoureux causaient : L’un blond et l’autre brune. Voici ce qu’ils disaient : Elle : — Si j’étais votre femme, Et que cela fût urgent, Traverseriez-vous la flamme Et l’onde pour moi, Jean ? Lui : — Pensez-vous bien, ma chère, Que ce soit jamais nécessaire ? Elle : — C’est possible. Lui (s’esquivant) : — Votre affaire, Alors, est d’épouser Un pompier !
Un jour, sir Wilfrid passait dans son comté. Un bon vieil habitant, libéral réputé, Vint le voir et lui tint à peu près ce langage : — Sire Wilfrid, voilà que je m’avance en âge ; J’n’en peux guère plus du métier d’habitant, Et j’aimerais autant Avoir un’p’tit’job en ville. Oh ! je s’rai pas trop difficile. Puis, d’ailleurs, le Parti, je l’crois, me doit ben ça ! Sir Wilfrid du chef acquiesça. — Que voulez-vous que je fasse ? Dit-il, de bonne humeur. — Oh ! j’demand’pas grand’chose : un’place De messager… ou d’sénateur !
— Tu vas te laver comme il faut ; Et partout, en bas comme en haut ; Disait une matrone, Mère tendre et bonne À son fils, joli bambin De douze ans. Et le cher gamin, Docile aux ordres de sa mère, S’en fut se donner un bon bain. Ce fut pour lui courte affaire, Car bientôt, content, il revint. — Je crois que tu reviens trop vite, Lui dit-elle ; es-tu certain De t’être bien lavé, Jovite ? — Oui, mouman, répond le gâs ; Je me suis lavé haut et bas ;
C’était dans le temps de Noël, Lorsqu’un jour, le vieux Michel, Bonhomme à la tête grise, Alla faire un tour à l’église. Terminant ses dévotions : Chemins de croix, puis oraisons. Deci, delà, par les allées, Le voilà qui passe et revient. Le curé voyant ces allées, Se dit : — Que cherche-t-il bien ? Au vieillard qui se promène Et semble en peine Et dont la vue est en défaut, Il demande : — Voyons, père ! Qu’y a-t-il ? Ça va bien, j’espère ? — Oui !… oui !…
— Avez-vous vu Notre petit Enfant Jésus ? (Le vieux se gratta la nuque.) — C’est pas ça, m’sieu l’curé, J’voudrais voir l’enfant sucré Qui m’a volé ma tuque !
Gros-Jean était de passage Au magasin du village. Alors qu’on y parlait Du livre d’un nouveau poète, Que hautement on louait. Ayant fini son emplette, Il s’approche pour écouter. Mais il est tôt dérouté : Il ne peut pas comprendre Certains mots que l’on vient de rendre. Il demande donc, agacé, Sur quoi l’on est à jaser. On le lui dit : — « C’est d’un poète ! » — Un poète ? Quoi qu’c’est ça ? Comment s’que c’est faite ? — C’est un homme, vous saurez, là ! Qui fait des vers, pour que ça rime ! — Ah ! des rimes ? fit Gros-Jean, Mais c’est pas malaisé, j’estime ; J’peux en faire, n’importe quand !
— Ah bah ! dit-on ; vous voulez rire — Pantoute ! Je suis sérieux ! Si vous voulez, j’peux vous en dire Pendant que j’suis sur les lieux ? Écoutez ben ! — Au bout d’ma terre Y a t’un ruisseau d’eau claire ; J’étais allé faire un tour, là, Quand tout d’un coup, v’là Que j’vois venir deux jeunes filles, Ben chics, ben gentilles ! La première à l’eau Dans le ruisseau, Une petite blonde, Pas grande, toute ronde : Mamzelle Desmarais, Avait d’l’eau jusqu’aux jarrets ;
Et son amie, Une brune jolie ; Mamzelle Gladu, Avait d’l’eau jusqu’aux jarrets ! Ah ! mais !… fit-on, Gladu !… jarrets Oui, je l’sais ben, dit notre homme, Que ça rime pas, en somme : Mais y avait pas plus d’eau Dans mon ruisseau !
C’était beau de voir Chez Gros-Jean, le soir, La prière en famille ; De voir ses fils, sa fille, Son épouse, le « vieux » — C’est-à-dire son « père », — Tous mettre genoux à terre Pour cet acte pieux. C’était le « père » ou la « mère » Qui conduisait la prière, Et, toujours, pour finir, Désireux d’obtenir Quelque faveur spéciale, De nature familiale, Pour garantir de tous maux Leur « terre » et les « animaux », La « mère » ou le « père » Ajoutait à la prière Des pater et des ave, Toujours bien motivés.
Un soir, grande surprise : Le « vieux » à tête grise A requête à présenter, Faveur qu’il veut demander ; Il parle, sa voix tremblote : — Un pater… un ave… là !… Pour qu’on ait du bon tabac… Toujours fumer d’celui qu’on a… Moé, j’aime autant fumer d’la crotte !
Une fois, Gros-Jean, en voyage, Retournait vers son cher village : Il avait pris le train du soir. Il dut donc dans le char dortoir Se louer un lit. Le cher homme Aurait voulu faire un bon somme. Bien à son aise, comme il faut, Mais il n’eut qu’un lit du haut, Le seul qui lors fut disponible. Gros-Jean n’était pas susceptible ; Quoiqu’il fût très haut perché, Cela n’allait pas l’empêcher, Dans un moment, une seconde, D’oublier tous les bruits du monde Et, sur son oreiller moëlleux, De dormir comme un bienheureux.
Et le convoi fila rapide Dans le noir de la nuit vide. Le silence régnait partout, Excepté lorsque tout à coup La voix de la locomotive Semait dans sa marche hâtive Le cri vibrant de son sifflet. Mais hors ça, silence complet !
Soudain, un staccato bizarre, Éclatant comme une fanfare Se répandit dans le wagon, Suivi bientôt d’un autre son ; Le souffle d’une forte gorge Bruyant comme un tuyau de forge.
C’était le Gros-Jean qui ronflait !
Dans le lit sous le sien, dormait Ou reposait une matrone. Ce bruit la réveille et l’étonne ; Elle comprend qu’il vient d’en haut. Pour en protester aussitôt Elle frappe de son ombrelle. Elle frappe fort de plus belle, Jusqu’à ce que Gros-Jean troublé, S’arrête enfin de ronfler. Mais il n’a pas pris connaissance ; Il est toujours sous la puissance Du sommeil, et, Gros-Jean qui dort, Grogne en se retournant de bord. D’avoir arrêté le tumulte, La bonne dame alors exulte Et se prépare à fermer l’œil, Mais elle en doit faire son deuil : Rompant derechef le silence, Gros-Jean à ronfler recommence. Lors, la dame d’en bas, en courroux, Bondit sur son lit, à genoux, Et frappe en haut, frappe avec rage.
Jean se lève en son lit-étage, Constate d’où viennent les coups : Se penche et regarde en dessous De son lit, voit la femme Qui frappe toujours : « Hé ! la dame ! Lui dit-il, « tant que tu voudras, Frappe, mais tu sais ! j’descends pas ! »
Simplice chez une cousine, Dans la « concession » voisine S’en alla visiter un jour.
On lui demande à son retour Comment elle s’est amusée ; Elle répond la voix vexée : — Les garçons, là, sont pas gentils ! Y s’en manque qu’y soient polis ! S’on leur présente un’ demoiselle, Sont là qu’y restent tous assis, Y diront même pas : « Sans connaissance, mamzelle ! »
Vous savez ce que c’est qu’un suisse ? C’est une espèce d’écureuil !
Un petit garçon de Belœil, Répondant au nom de Narcisse, En avait pris un, le malin, Puis avec beaucoup de courage Il en commença le dressage, Tant, que voilà qu’un beau matin Le suisse faisait l’exercice À l’ébahissement de tous. Ce fut un quart d’heure bien doux Faut-il le dire, pour Narcisse ?
Narcisse avait alors dix ans Et fréquentait la mutuelle ;
On l’y citait comme modèle Même parmi les bons enfants ! Tous les dimanches à l’église Au saint catéchisme il allait. C’était leur curé qui parlait — Un bon vieillard à tête grise ; Et les enfants apprenaient bien. Mais un jour, quelle horrible affaire ! On riait dans les bancs d’arrière ! C’était scandaleux, ah ! oui bien ! — Craignez que Jésus vous punisse De ce sacrilège. Ho ! qui rit donc Comme ça ?… Toi, Paul ?… Toi, Narcisse ?… Toi, Marguerite ?… — Non ! non ! non ! — Quoi ! personne ?… Dieu me bénisse ! C’est quelqu’un… Il me faut son nom !
Lisette se lève et répond : — Narcisse y joue avec son suisse !
Dans un bazar, pour un but charitable, Des amateurs donnèrent un concert. Sans démenti, leur jeu fut très louable, Excellent même, au dire d’un expert. Madame Unixe apparaît au programme Et dit des vers. « — La belle diction ! S’exclame Untel à l’époux de la dame. Mais celui-ci reprend : — Ce n’est rien, sur mon âme ! Si vous connaissiez sa contradiction !
Un jour que l’on commentait En cercle intime Sur la blancheur de lait Des dents de Prime, Voici que l’un remarqua : — Par artifice De dentifrice, Il obtint ce résultat… Un bon frottage Ponctuel et régulier Doit être en usage — En usage journalier ! Alors, dit Prime : — Je me frotte les dents Que de temps en temps, Et pour la frime. Mais son épouse parla Et dit : — Eh ben ! là !
De Sozodonte, Facile est le compte : Par jour tu t’en sers quat’ fois ! La belle-mère Qui n’avait pour lors dit quoi, Crut très bien faire De mettre : — « Ou j’me trompe fort, Il est couché qu’il s’frotte encor ! »
Une comtesse belle et fière, Ainsi dit la tradition, Au bal d’un roi d’Albion Perdit une jarretière. Le roi la ramasse aussitôt. Ses pairs ont un méchant sourire… Le monarque sans mot dire S’en décore. Il est la mire Des assistants, dont plusieurs Ricanent avec indécence. Lors, le roi, fâché : — Messeigneurs ! On y souhait’ qui mâle y pense !
Tit-Jean courait nu-pieds Sur la route poudreuse ; Il faillit s’estropier Sur une pierre anguleuse. De douleur, il bondit Et lâche un gros « sacre », Comme un cocher de fiacre. Un passant qui l’entendit, Vertement, le reprit. Mais Jean, la mine moqueuse ; — Si vous entendiez mouman Quand a lave et qu’a s’prend L’estomac dans la tordeuse !
Dans une paroisse rurale, Par un beau dimanche d’été, Dans sa blanche chaire murale, Messire Jean était monté. Ainsi son sermon, il commence : — Dieu fit nos premiers parents À son image et ressemblance. Il y avait bien, j’y consens, Une petite différence… Aussitôt, un brave habitant, Commettant une irrévérence, Se lève et s’écrie en son banc : — Hourra ! pour la petite différence !
La mère Ladéroute Parle beaucoup et mal. Cela n’est pas, sans doute, Un crime capital. Mais je lui reproche Le défaut du Corbeau : Aussitôt qu’on l’approche, Son parler n’est pas beau ! Elle écorche avec aise La grammaire française, Et confond adjectifs Et pronoms possessifs. Ah ! la mère Ladéroute, Avec voute pi noute !
Elle avait les yeux Comme l’azur des cieux, Et le regard limpide. Dorés, ses cheveux, Comme les blés soyeux. Son front candide, Du lis avait l’éclat, Et ses lèvres l’incarnat Du bouton de rose… Enfin, c’est bien le portrait Le plus beau qu’on ferait En vers ou même en prose.
Il était beau, grand, bien fait. Rien qu’à le voir on sentait Pour lui beaucoup de sympathie. Il était doux, fort et bon.
Elle avait nom Marie Et lui s’appelait Léon. Ils s’aimaient d’un amour tendre, Mais Léon se faisait attendre Dans sa déclaration, Car le cher garçon Près de Marie était timide. Un jour la fillette candide Lui dit : — Je sais bien, Léon, Que ton amour est extrême Pour moi ! Moi, je t’aime de même. Mais je ne puis pourtant pas Me jeter dans tes bras, Et tu ne m’as pas faite, Même le jour de ma fête, Cadeau d’un petit baiser !
De tout cela que fallait-il penser ?
Sur le champ, Léon presse Marie entre ses bras. Elle soupire bas Si forte fut la caresse : — Jamais aucun garçon, Ne m’a serrée ainsi, Léon !
Notre curé monte en chaire Un dimanche pour faire Un sermon. Ce fut sur la création D’Adam et d’Ève. Juste avant cela Un habitant se lève Et dehors s’en alla. La coïncidence En la circonstance Fut que l’habitant Aussi s’appelait Adam ! Racontant la scène biblique, Messire en était rendu Au passage : « Adam, d’où viens-tu ? » Adam, ainsi que l’explique La Genèse, s’était caché, Ayant conscience Qu’il avait péché
Tit-Jean, un jour, à confesse, S’accusait d’avoir commis Le péché de torticolis. Le confesseur, d’abord surpris De ce mot, à l’enfant s’adresse, Et doucement le presse Pour une explication, Une définition. L’enfant, de nature simplesse, Dit toujours sur un même ton : — J’sais pas, j’étais pas bon garçon À c’qui paraît, à la maison, Et mouman fatiguée, À la fin s’est écriée : — « C’est un péché, ça, qu’a m’dit Qu’tu fais… l’péché d’torticolis !
Le confesseur qui se doute De quelque simplicité,
Dit enfin à Tit-Jean : — Écoute ! Tu vas devant moi répéter Ton péché. L’enfant s’exécute Et fait… une double culbute !
Une vieille femme attendait Son tour, lorsqu’elle constate, L’esprit stupéfait, Le geste d’acrobate. Elle s’y méprend, Croit que c’est une pénitence, Qu’il lui peut en échoir autant. Elle s’alarme d’avance Et s’éloigne vivement. Le confesseur l’appelle : — C’est votre tour maintenant ! — Non, mon Père, répond-elle : J’n’en veux pas d’mon tour, En cas d’pénitence pareille : Vous savez… J’suis trop vieille, Et pis, j’suis pas habillée pour !
Notre digne prêtre Avait organisé Une fête champêtre, Afin de réaliser Une somme nécessaire Pour travaux à faire Au temple sacré. Le succès était assuré, Car pour semblable affaire, Nos braves Canadiens Sont bons paroissiens. Le clou de la fête champêtre Devait être Un discours du député Du comté. Il y avait grande affluence : On s’y coudoyait Plus qu’on ne prévoyait.
Le curé lors, par prudence, Avait aux abords du champ Posté son bedeau, Gros-Jean, Pour y guetter l’arrivée De monsieur le député, Qui, pour raison privée, Avait été retardé. Enfin, l’homme arrive Et Gros-Jean, de voix vive L’appelle : — Hé ! m’sieu ! Venez vite, mon Dieu !… M’sieu l’curé m’envoie à sa place ; Il est pris pour l’instant… Mais l’heure se passe Et l’on vous attend ! (Vers la foule se tournant :) Allons ! faites d’l’espace Pour m’sieu l’député !… L’représentant du comté !… Allons ! rangez-vous vite… Not’ membre est en retard !… V’nez, m’sieu, par icitte !…
Allons !… un peu plus d’écart ! Messieu’ c’est not’ membre ! Not’ membre de Chambre !!…
Et le bedeau file en avant. Criant toujours son boniment, Fendant la foule, Laquelle comme une houle Aussitôt va se reformant. Le député s’arrête Presque à chaque pas ; Les gens de la fête, Le saluent chapeau bas ; Ce qui lui plaît, en somme ! Le bedeau, tout à coup, Se tourne et ne voit plus son homme. Le ton vexé, plein de dégoût Il dit : — « Où s’qu’il est, l’crapaud d’fou ? »
Un jour, à l’école Que fréquentait Nicole, — Le fils de Gros-Jean — Il vint un nouvel enfant. Le maître fit sa classe ; Sans incident, tout se passe, Tout va bien, rien de fâcheux, Hors à l’Histoire des Hébreux, Du passage en terre promise, Le maître demandant : — Qui s’qu’a m’né les enfants d’Moïse Sur la terre de Canaan ? Personne ne dit mot, personne ! Il répéta sa question Sans meilleure solution. Derechef, il la redonne, Et remarquant le « nouveau » : — Allons ! toi ! là ! mon beau ! Il faut que tu nous le dises ;
« Qui s’qu’a m’né les enfants d’Moïse Sur la terre de Canaan ? » — C’est pas moi, m’sieu ! dit l’enfant, J’connais pas Canaan, Ni Moïse, ni sa terre. L’affaire est ben claire : D’mandez à n’importe qui, On vient rien q’ d’arriver ici !
Thérien Frères (Limitée)
Imprimeurs
Printed in Canada.
Préface
Joyeux
propos
de Gros-Jean
PAR
Le prône du bedeau
Le curé de notre village, Un dimanche matin, S’aperçut avec chagrin Qu’il avait pour partage Un enroûment méchant, De parler l’empêchant. Quel sort cruel ! Que faire ? Il n’avait pas de vicaire Qui pût le remplacer ; Sa cure étant trop petite, Il avait dû s’en passer. Ce qui le trouble et l’agite, Ce n’est pas son sermon Qu’il ne peut dire, non ! Mais les annonces à faire ; Voilà bien la belle affaire Qui ne se remet pas !
Comment sortir de ce pas ? Il en était là, perplexe, En ce cas qui le vexe, Lorsqu’il pense à son bedeau. Ce n’est pas un finaud, Tant s’en faut, mais en somme C’est vraiment un bon homme. Il lui faut l’embaucher, Pas d’autre alternative ; Il lui fait signe d’approcher Et dans son oreille attentive Il lui révèle tout bas Quel est son mauvais cas. Comme Gros-Jean ne sait lire, Le curé répète deux fois, Quoique se fatiguant la voix, Ce qu’il vient de lui dire Pour en sa mémoire fixer Ce qu’il lui faut annoncer.
« On recommande aux prières Jean-Baptiste Des Rivières Malade dangereusement. Lundi, sera le mariage De Joséphine Lallemand Avec Alexis Beaurivage. Ce sera la fête mardi, De deux grands saints : Saint Pierre et Saint Paul. Mercredi, Service de feu Paul Lapierre. Il n’y aura rien jeudi. Vendredi, comme à l’ordinaire, Premier vendredi du mois. » — Allons, sauras-tu comment faire ? Je te l’ai répété deux fois ! Dit le curé. — C’est facile, Pour lors, répondit Jean, Et sa mémoire docile Lui permit sur le champ De prouver à son maître Qu’il se souvient mot à mot. Rassuré, le bon prêtre Commence l’Office aussitôt.
Le temps du prône arrive. L’attention est très vive Lorsque l’on voit Gros-Jean Au bas du chœur approchant. Il va pour ouvrir la bouche, Mais un émoi nouveau le touche : Il voit deux cents paires d’yeux Sur lui braqués, Grands Dieux ! Et du coup perd son assurance. Indicible est sa souffrance ! (Parfois en scène l’acteur Éprouve cette frayeur.) Gros-Jean se sent glisser comme Sur une pente et le pauvre homme Ne peut plus s’arrêter. Le feu lui monte au visage. Avant de glisser davantage, De réagir il veut tenter, Mais ne peut plus reprendre Son aplomb disparu. Vraiment il se sent perdu.
Cependant, il persiste à rendre Le message du curé. Il ne peut plus se retirer.
« On recommande à vos prières… M’sieu l’curé… son enroûment… Jean-Baptiste Des Rivières… Y n’parl’plus… dangereusement… Lundi, service anniversaire De feu l’défunt Paul Lapierre ! Y n’y aura rien mardi ! C’est l’mariage, mercredi, De Saint Paul et d’Saint Pierre… Jeudi, comme les autres fois S’ra l’premier vendredi du mois ! »
Pour le conducteur
L’épouse de Gros-Jean était venue en ville Un samedi, jour de marché. Pour s’éviter de trop marcher Voilà qu’en « p’tits chars » elle file : Elle a parents à visiter… Choses qu’elle doit acheter… Elle se hâte… elle s’empresse… Elle précipite ses pas Quoiqu’elle porte avec tendresse Un beau gros bébé dans ses bras. Dans un des tramways de la ville, De ceux, je crois, du « Bout de l’Isle » Elle avait pris place à l’avant.
Le poupon, tout à coup, crevant De soif, bruyamment braille et clame. On dirait qu’il va rendre l’âme.
La maman veut le consoler, Sur ses genoux le sautiller, Mais en vain ; l’enfant crie et pleure. La mère, alors, mise en demeure, Sans fausse honte, mais bravement, Au petit fournit l’aliment. Voilà que bientôt il s’apaise, Désaltéré, bien à son aise, Il promène un œil satisfait Autour de lui, puis, gaîment jase, Pendant qu’une goutte de lait Perle comme au bord d’un vase Au coin de son menton rosé. Il voudrait bien causer ! Mais la mère veut qu’il finisse. Elle le presse donc et lui dit : — Ho ! dépêche-toé,’Vangélisse !… Mais il babille et lui sourit. Derechef elle l’admoneste Et le menace de ce geste, Comme pour lui faire une peur : — Si tu t’dépêches pas, mon cœur ! M’a l’donner au conducteur !
Commis voyageur
Les enfants sont d’une logique Impitoyable, et, fort souvent Formulent leur raisonnement Sous un aspect vraiment comique. C’est ce côté-là que moi J’aime à considérer, ma foi ! Car c’est le plus délectable, Et je crois vous être agréable En vous rapportant ici, Un trait advenu ces jours-ci.
Un petit enfant dont le père Était commis-voyageur, Jouait auprès de sa mère, Avec un chaton de couleur.
Or, le commis-voyageur Est d’une fréquente absence De son foyer conjugal, Appelé par l’exigence De son commerce, et, petit Louis, De tout cela note avait pris. Voilà donc avec véhémence Qu’il apostrophe l’animal Mais sans lui faire de mal. C’est à ce moment, je pense, Que la mère observa l’enfant, Et remarqua son geste violent. Il disait : — « Écoute, Tit-Mine ! Écoute, et ne fais pas la mine De vouloir te sauver de moi ! Écoute-moi bien un peu, quoi ! Je connais tes frères… ta mère… Je connais aussi tes sœurs… Mais je ne vois jamais ton père !… ’S’que c’est un commis-voyageur ? »
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