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L’épluchette

Régis Roy · 1916 · Free in the US

13,401 words · about 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1916 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’épluchette&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Régis Roy
Language
French
Published
1916
Length
13,401 words · about 56 min
Sections
68 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (68)
  1. Épluchette about 1 min
  2. Toujours le même about 1 min
  3. Pour le mariage de Michel about 1 min
  4. Pas tous à la fois about 1 min
  5. Au fond du puits about 1 min
  6. Place aux dames under 1 min
  7. Visite de Monseigneur about 1 min
  8. Défunte vache de Gros-Jean under 1 min
  9. À telle enseigne under 1 min
  10. Rien des anges about 1 min
  11. Tonique merveilleux about 1 min
  12. Du tac au tac about 5 min
  13. Couteau about 1 min
  14. Deuxième hyménée under 1 min
  15. Jumeaux under 1 min
  16. Trois ou quatre under 1 min
  17. Rayons X under 1 min
  18. Petit coup under 1 min
  19. Frayeur à Gros-Jean about 1 min
  20. Pas encore la douzaine under 1 min
  21. Au restaurant à la mode about 1 min
  22. Tirez d’sus about 1 min
  23. Excuses du bedeau about 1 min
  24. Où le placer about 1 min
  25. Premier cavalier de Simplice under 1 min
  26. Jeûne et pénitence under 1 min
  27. Étrennes de Gros-Jean à sa blonde about 1 min
  28. Pour être heureux en ménage under 1 min
  29. Qu’est-ce qu’on dit about 1 min
  30. Pas d’échange about 1 min
  31. Chien qui aboie ne mord pas under 1 min
  32. Ouverture du Parlement under 1 min
  33. Pari d’Isaac about 3 min
  34. Absence d’école under 1 min
  35. Tapisserie under 1 min
  36. Veilleux about 1 min
  37. Jour férié under 1 min
  38. Jour maigre about 1 min
  39. Leur petit about 1 min
  40. Histoire de pêche about 1 min
  41. Poignée d’amis about 1 min
  42. Question de conférence about 1 min
  43. P’tit train va loin under 1 min
  44. Rêve de Michel under 1 min
  45. En attendant le train about 1 min
  46. Chez le dentiste about 1 min
  47. Vaillant bûcheron about 2 min
  48. Deux chats about 2 min
  49. Aventures de St-Laurent, à Montréal about 3 min
  50. Apprenti pharmacien about 2 min
  51. Cinq sous de l’avare about 1 min
  52. Imberbe about 1 min
  53. Danse under 1 min
  54. Arriéré about 1 min
  55. Aux vues animées under 1 min
  56. École rurale about 1 min
  57. Épaisses under 1 min
  58. Recommandé aux prières about 1 min
  59. Noël about 1 min
  60. Obole about 1 min
  61. Contraste under 1 min
  62. Il n’avait rien vu about 1 min
  63. Perdu en tramway about 1 min
  64. Petit de Simplice about 1 min
  65. Vache perdue de Gros-Jean about 1 min
  66. Et cœtera about 1 min
  67. Tout son temps about 1 min
  68. Vache supérieure under 1 min

Continue:

Épluchette

Pour égayer leur vie active et rude, Nos « habitants » trouvent quelques moments À consacrer aux divertissements, Par-ci, par-là. Jeux simples, d’habitude, Mais d’un entrain franc et de bon aloi. Citons-en un, celui de « l’épluchette », Où, dépouillant de sa longue jaquette L’épi nouveau, l’on cherche avec émoi Pour le maïs de teinte rubescente. Il faut parfois, assez longtemps chercher. À ce jeu donc, triant sans relâcher, Les épis vont en pile grossissante. Depuis longtemps j’ai souvent entendu Des contes gais venus de la campagne ; Mais chez les uns trop de sel accompagne L’esprit rural ; chez d’autres, c’est rendu Avec des mots qui sentent trop la terre. Il fallait donc, pour vous, ami lecteur, Accomplissant un amusant labeur, À notre tour, une épluchette faire. Nous ignorons si nous avons atteint Notre seul but, mais si notre humble plume En composant l’épluchette en volume A pu vous plaire, eh bien ! c’est son destin !

Toujours le même

Nous avons un nouveau curé. Désirant connaître son monde Il partit pour faire une ronde, Par notre bedeau voituré. Ce dernier, le long de la route Le renseignait sur tous les gens. Arrivés chez Gros-Jean Deschamps Le bon prêtre connaissait toute L’histoire de ces gens-là : « C’était du bon monde, mais l’homme, « Ça jurait et ça buvait comme « Le sable qui boit l’eau !… Voilà !… « La femme était bien travaillante, « Mais de façon et d’esprit bornés. « Et les enfants échelonnés… « On en comptait près de trente, « Mal élevés, des polissons ; « Le fruit de deux unions. » Quelque temps avant l’arrivée Des hôtes qu’on pas, La marmaille s’était livrée À ses habituels ébats. En voyant les hommes d’église, Point n’est besoin qu’on le dise

Le tapage cessa presto Parmi la bruyante jeunesse, Pour annoncer aussitôt Monsieur le curé nouveau. Déférente alors, s’empresse La digne épouse de Gros-Jean, Auprès de notre Révérend. Il s’informe de la famille. D’elle et de Gros-Jean son époux ; De la marmaille qui fourmille. Et lesquels sont, entre eux tous, Du premier lit et du deuxième. — Excusez, qu’elle répondit, On n’a pas eu d’deuxième lit, M’sieu l’curé ; ça toujours ’té l’même !

Pour le mariage de Michel

Michel abandonnant la campagne tranquille, Vînt trouver un emploi dans une grande ville. Il fut bientôt séduit par tous les points charmants Et pourtant variés de ses amusements. Souvent il demandait permission d’absence Que donnait le patron au cœur plein d’indulgence Envers le campagnard si loin de ses parents. Michel en profitait, mais les cas apparents Et trop souvent refaits pour motiver l’absence, À la fin, du patron lassent la patience. Il se dit que Michel cherche trop à sortir Et que ce temps passé rien qu’à se divertir Ne l’avancera point ; sans compter qu’il dépense Son salaire et son temps. Voilà donc ce qu’il pense Quand le jeune homme encor veut avoir un congé Pour le surlendemain. — « Michel, as-tu songé, Dit le maître obligeant, que je ne puis permettre Que tu sortes autant ? Je ne voudrais pas être Pour toi trop rigoureux, mais tu comprends qu’ici L’ouvrage doit se faire et que chômer ainsi Nous fait tort à chacun ; il faut que cela cesse ! Mais, dis-moi, voyons ! est-ce de quoi qui presse ? Est-ce bien important ? absolument ?… — Ben, v’là ! Dit Michel, j’me marie et… j’voudrais ben êtr’ là.

Pas tous à la fois

Gros-Jean pressé vînt en ville à cheval Pour vaquer à des affaires Qui lui causaient bien des misères. Après s’être donné du mal Il eut gain de cause, Et, pour célébrer ce succès, Fallait bien prendre « quéque chose ». Mais… il en prit à l’excès Et quand sonna l’heure De retourner à sa demeure, Il ne put monter son coursier Malgré plusieurs tentatives. Pour avoir de l’aplomb, que moins lourd soit son pied, Bacchus reçoit ses récidives. Gros-Jean moins ferme que jamais N’en peut mais, Perdant patience, il s’écrie : — Aidez-moi, sainte Marie ! Il essaie encor Mais n’est pas plus fort. De fait sa jambe est moins raide. Alors, à son aide. Il appelle son patron : — Bon saint Jean, aidez-moi don’!

Il veut sauter en selle, Trébuche et chancelle ; Il n’en peut guère, il n’en peut plus ! — Secourez-moi, mon Jésus ! Par un dernier effort, hop ! il pique une tête Pardessus la bête. Il se relève un peu meurtri Et remarque, marri : — Saint-Jean, Jésus et Marie, Pas tous à la fois, j’vous en prie !

Au fond du puits

Gros-Jean Deschamps, le père de Simplice, Certain matin, s’était au petit jour Levé sans bruit, puis, de la basse-cour Aux bâtiments, comme une ombre il se glisse Pour accomplir son « train » de tous les jours. Et, cela fait, il erre à l’aventure, Examinant champs, prés et leur verdure, Sans remarquer que Phébus en son cours S’est avancé. Tout à coup, il y pense ; Il en devient inquiet, excité, Car, trop longtemps dehors il est resté. Ah ! quel émoi doit créer son absence ! À la maison on a dû le chercher Beaucoup, partout, hors à la bonne place ! Alors il part, vivement se retrace, Puis c’est bientôt… une course au clocher. Pendant ce temps sa famille éplorée Le cherche en vain. Michel, l’un des enfants, Robuste gars qui compte dix-neuf ans, Visite à neuf telle place explorée Déjà vingt fois. Il passe près du puits ; Il y regarde, assis sur la margelle, Mais l’onde en bas paraît froide et cruelle Et ne dit rien. Il est perplexe, puis,

Subitement, il saisit la brimballe Et la descend dans le puits jusqu’au fond : — Si t’es là, p’pa, dit-il, attrape don’ Et quiens toi ben, que je te hâle !

Place aux dames

C’était la leçon de grammaire. L’institutrice proposa Une correction à faire Dans la phrase qu’elle exposa. « — Le cheval et la vache osa Sortir de l’étable ouverte ! » D’abord, personne ne dit mot, Mais voilà que bientôt Une fraîche voix, vive, alerte, (Celle de Nicole Deschamps) Chanta comme un grillon des champs Du bout de l’un des bancs d’arrière : — La dame passe la première !

Visite de Monseigneur

Quand monseigneur l’évêque une deuxième fois

Fit sa visite pastorale À la paroisse des Grands-Bois, Gros-Jean venait d’être le choix Pour la charge magistrale. De maire de l’endroit. À ce titre il devait Lire à l’évêque une adresse, Mais comme lire il ne savait Qu’en ânonnant, pour celer sa détresse Il enrôla son Michel, beau lecteur, Dont le débit, tel un vapeur, Qui devant rien ne recule, Vogue tout droit pardessus point, virgule, Deux-points, point d’exclamation Et tous les points de ponctuation. L’évêque, ce prince de l’Église, Est-il besoin qu’on le dise ? Fut affable, charmant. Causant de l’affaire, Michel, la mine fière, Avouait ingénument Son aise, son contentement D’avoir fait la connaissance De Sa Grandeur.

— Il n’est pas fier, monseigneur,

Disait-il, avec complaisance, Et quand j’aurai la chance D’aller en ville faire un tour, J’irai, ben sûr, lui dir’ bonjour.

Défunte vache de Gros-Jean

Gros-Jean croise en chemin

Monsieur le médecin Qui, la semaine précédente A perdu sa tante. Jean veut sympathiser, Commisérer, Et voici comment il s’en tire : — M’sieu l’docteur, j’voudrais vous dire Mes sentiments de regrets Au sujet du décès De vot’ défunt’ tante qu’est morte ! C’est ben dûr, j’le sais, C’te croix que l’Bon Dieu nous apporte, Mais quoi ! faut l’accepter ! C’est comme moi c’t’été : J’ai perdu… — Hein ! pas que je sache ?… — Eh, oui ! not’ vieille vache !

À telle enseigne

Un étranger arrête chez Gros-Jean Et demande à voir le maître. Fanfan se penche à la fenêtre Et dit : — Il est au bout du champ Là-bas, il travaille Dans la soute aux gôrets. Vous le reconnaîtrez sans frais ; C’est lui qui porte un chapeau d’paille !

Rien des anges

Simplice, une fois, à l’église Emmena le jeune Moïse Son petit frère de quatre ans, Pour soulager maman Deschamps ; Moïse faisait du tapage, Car à quatre ans on est peu sage. On ne l’est pas même des fois Quand des ans nous sentons le poids. Simplice à Moïse dut faire L’ordre bien strict de se taire En pénétrant dans le lieu saint, Lui confiant dans ce dessein Qu’il verrait tout à l’heure un ange. À ces mots Moïse s’arrange Pour être bon petit garçon. Simplice entreprend oraison, Récite litanie et prière. Ce pendant que son petit frère Commence à se lasser enfin Et tarde bien d’en voir la fin, Mais Simplice songe alors à faire Le chemin sacré du Calvaire Et l’enfant de grogner tout bas : — Ousqu’il est l’ange ? J’en vois pas !

J’veux l’voir moé ! — Voyons, Moïse ! On va faire l’tour de l’église, Dit Simplice, et tu le verras Après. L’enfant traîne le pas À demi satisfait derrière Sa sœur tout à sa prière. Finalement il n’en peut plus, Les anges ne sont pas venus. Très haut à sa sœur qu’il dérange, Il lance : — Ousqu’il est l’ange, dis ? Elle fait : — Chut !… cesse ces cris ! — Ben, j’en vois pas un yâbe d’ange !

Tonique merveilleux

Un monsieur de la ville, Valétudinaire, débile, Chez Gros-Jean vînt chercher, confiant, Un air plus vivifiant. Le pauvre, il ne valait guère ! Sur son incessante prière, Son médecin compatissant Lui fit un tonique Merveilleux, magique, D’un caractère puissant À réveiller un trépassant. C’était une poudre D’un effet prompt comme la foudre. Il fallait en jeter Une à thé Sur les aliments à frire. En remettant À l’épouse de Gros-Jean Le tonique, il dut lui dire Aussi le mode d’emploi. Le lendemain matin, quoi ! (Dans la campagne tranquille On dort tellement mieux qu’en ville) À table il parut tard. Il y jette un regard :

Rien ! tandis qu’une faim canine Le traverse de part en part. Il gagne la cuisine D’où vient un crépitement long, Indiquant que dans un poêlon Rissole quelque chose. Madame est là toute rose, Le teint empourpré sous l’ardeur Du poêle. Elle a mauvaise humeur ; Elle bougonne de colère. Le nouveau pensionnaire Dit : — Eh bien ! ce déjeûner, Quand allez-vous me le donner ? La faim, une faim nouvelle Me talonne et se fait cruelle ! — Mon cher monsieur, ah ! oui bien ! Je n’y comprends plus rien ! Dit la femme d’ire embrasée ; Je vous préparais, là ! D’là saucisse, mais v’là Qu’a veut pas cuire, all est emmorphosée ! D’puis qu’jai mis vot’ poudr’, don’ ! A fait qu’danser l’rigaudon !

Du tac au tac

Depuis plusieurs jours l’atmosphère embrasée Brûlait tout dans les champs. La campagne rasée Par un soleil ardent, présentait un aspect Désolant, et, pour peu que cet état suspect Fit mine de durer, c’était la ruine sûre Pour beaucoup de ces gens dont la vie était Déjà, suffisamment. Dans cette intensité De brasier suffoquant, l’air même était hanté Par un cri régulier, perçant et monotone, Poussé par le grillon, à qui seul ce feu donne Aise et contentement. Sur le chemin du roi, Cahotant, défoncé, qui s’allonge tout droit Et qui passe devant la blanche maisonnette De notre ami Gros-Jean, une vieille charrette S’en allait lentement ; le cheval était las, Rien ne pressait d’ailleurs, et même de ce pas On arriverait bien. Sur la simple banquette L’homme qui conduisait d’une main fort distraite Se sentait alourdir et tentait vainement De réagir. Soudain, sur un caillou heurtant — Tel un écueil obscur que le pilote ignore — La voiture arrêta, d’un choc brusque et sonore ; Le voyageur surpris faillit rouler en bas Et se casser la tête ou pour le moins un bras.

Il en est étourdi mais se remet bien vite. Il grimpe sur son siège et le fouet qu’il agite Au-dessus du cheval l’arrache à sa torpeur. Les claquements suivis aussitôt lui font peur ; Il veut fuir mais la main sûre et ferme du maître Le maintient. C’est alors que l’homme voit paraître Au bout de l’horizon où le firmament bleu S’abaisse vers la terre, un gros point noir où le feu Projette des éclats : un orage est en route Et s’en vient à grands pas. Sa facture sans doute Sera forte à l’excès et pour s’en préserver Il faut avoir recours au toit qu’on peut trouver, Sous un arbre, un hangar, remise ou remisette ; Plus heureux qui rencontre une humble maisonnette. Notre voyageur donc, du regard examine La contrée adjacente et bientôt détermine À guère plus d’un mille, au coin d’un frais bosquet La maison de Gros-Jean ; c’est tout blanc et coquet. Ho donc ! fouette, cocher ! augmente ton allure Pour trouver un abri, pour toi, pour ta voiture Et ton cheval, avant que l’écluse du ciel Ne déverse sur vous son jet torrentiel ! Gros-Jean était chez lui. L’étranger, va sans dire, Fut reçu, n’est-ce pas, avec un franc sourire Et des mots gracieux ? Car nos bons campagnards Sont très hospitaliers, déférants, pleins d’égards. Jean prêta la main et, bientôt sous la remise La grossière voiture en sûreté fut mise ; Le cheval épuisé, devant un Bien plein, à l’étable avait été convié.

Une minute après arrivait la tempête, Mais avec un couvert au-dessus de sa tête, Le voyageur pouvait narguer tout ce fracas, En rire, s’en moquer, en faire peu de cas ! Ah ! combien différent s’il n’eût eu cet asile ? Narguer les éléments eût été moins facile ! L’étranger dit son nom : Jean-Baptiste MAUGRAS. Il était voyageur et faisait dans les draps ; Mais dans le moment jouissant de vacance, Maugras était venu renouer connaissance Avec un vieil ami dans ce coin du pays. Dans une promenade il manqua d’être pris Par l’orage. Voilà ! Jean parla de sa terre ; Qu’avait-il autre à dire ? et l’on but de la bière Blonde comme succin, vidant mainte santé À la dame céans, Gros-Jean, sa parenté, À l’hôte aussi. Dehors, pendant ce temps, l’orage Cessait, puis aussitôt reprenait avec rage. Sur ce, l’habitant dit : — Vous ne pouvez partir « Par un semblable temps. Faites-nous le plaisir « De rester cette nuit. » On tomba d’accord vite ; Maugras ayant encor pour rentrer à son gîte Long trajet à franchir. De propos à propos S’écoula la veillée et, l’heure du repos Ayant enfin sonné au cartel en vieux cuivre, À son hôte, Gros-Jean fit signe de le suivre. Dans la chambre assignée à Maugras se trouvait Un berceau dans lequel un jeune enfant rêvait. « Vous m’excuserez bien s’il ne m’est pas possible. » Dit Jean, « de faire mieux, mais Nicole est paisible

Et dort toute la nuit ! » — Je m’arrangerai bien. Et qu’il s’éveille ou non, sûr, je n’entendrai rien », Dit Maugras, « j’ai sommeil ! » Alors, Jean se retire Et Maugras se dévêt, baille, baille, s’étire, Se glisse entre les draps et de suite s’endort. Puis, règne en la maison un silence de mort ! Les heures au cartel dans la nuit noire égrènent Leurs suaves chansons. Les ténèbres se traînent Moins denses au matin, au petit matin, quand Maugras ouvre les yeux, se met sur son séant. Puis saute à bas du lit. Nicole comme un ange Repose à poings fermés ; nul bruit ne le dérange. L’étranger, sous le lit passe et repasse la main Sans succès. Dans un meuble alors, il cherche en vain Silencieusement, pressé, partout il fouille Pour l’objet convoité, mais il revient bredouille De cette enquête ; il voit le châssis clôt par Jean À cause de la pluie ; il s’y rend en glissant Sur la pointe des pieds ; c’est le salut, la vie ! Le châssis dans son cadre est gonflé par la pluie Et ne veut pas s’ouvrir ! Maugras désespéré Va sortir, mais le chien qui garde est libéré De sa chaîne d’acier et dehors se promène ; Il a des crocs aigus ; la cour est son domaine, Et malheur à l’intrus, malheur à l’étranger Qui là s’introduirait, il serait tôt mangé ! Maugras se retient donc, mais en lui-même, enrage ! Il souffre affreusement ; il en veut à l’orage Qui l’a conduit ici. Tout bas il jure, il maudit Son sort et n’en peut plus. De douleur il verdit.

Sur un pied il s’agite et sur l’autre, trépigne, Se voue à tous les saints, se désole, s’indigne… Il jalouse Nicole en son petit berceau, Qui dort inconscient. Maugras en son cerveau Tout à coup sent germer une nouvelle idée Qui sauve. Sa conduite est bientôt décidée. Il saisit le bambin avec précaution Et le met dans son lit, puis sur le paillasson L’orage choit. Maugras, maintenant, pourrait rire Tant sa condition est meilleure ! Le pire, Maugras y songe aussi, c’est que le cher petit Soit blâmé pour un fait que jamais il ne fit. Bast ! pas de vains regrets, car enfin à cet âge Nicole a dû souvent se trouver tout en nage La matin au réveil ! Voulant se recoucher, Vers l’enfant Maugras passe. Au moment d’y toucher Il demeure interdit ! Une prompte revanche Lui vient de l’innocent aux yeux bleus de pervenche : Nicole à l’occasion pose comme Maugras, Au commis voyageur : Il a fait dans les draps !!

Couteau

Un habitant nommé Deschamps Revenant de ses champs, Échappe son couteau de poche Sur la route. « Les enfants. Se dit-il, me suivent de proche Et de le ramasser Ne manqueront guère. » Mais les enfants (sœur et frère) Sur la route vont passer Sans se douter de la perte du père. Celui-ci les apostrophe En les voyant « — Mon couteau ? — Quoi, vot’ couteau ?…

Mon couteau, qu’j’ai perdu tantôt En revenant, sur la route !… — Il est encore là, sans doute, Répond le gars ; on savait-i’ Qu’vous l’aviez perdu ?

Reprend alors le père Se mettant en colère :

— On cherche quand même, on cherche comme il faut… On s’dit ! — « P’t’êt’ ben que l’père a perdu son couteau !

Deuxième hyménée

Gros-Jean une seconde fois, Dans l’hymen avait fait son choix. Voulant savoir si la dernière Lui plaisait plus que la première, On l’interrogea dans ce sens. Gros-Jean leur dit : — Bonnes gens, Voici ce que du cas je pense : La première avait la science D’là maison beaucoup plus, je crois, Mais elle avait les pieds plus froids !

Jumeaux

Madame Deschamps est la mère De deux jumeaux dont elle est fière ; L’un s’appelle Toinon Et l’autre Poléon ! Leur ressemblance est telle, Deux gouttes du même lait, Que chacun se demandait : « Comment les reconnaît-elle ? »

Elle répondit sur ce ton : — J’mets mon doigts dans la bouche à Toinon, S’il me mord, j’dis : c’est Poléon !

Trois ou quatre

Comment, m’sieu l’curé, Disait Gros-Jean, mais crime ! Mon petit gars, je cré, I’l’sait son catéchi’me !… Pourquoi qu’vous l’renvoyez ? L’homme saint dit : — Voyez ! Votre petit bonhomme Dit qu’il y a quatre dieux ! — Eh ben ? — Mais mon cher homme Vous connaissez bien mieux ! — M’sieu l’curé y en a quatre ! — Trois ! — J’vas point en rabattre ! Monsieur le curé reprit : — Trois : Père, Fils et Saint-Esprit ! Jean derechef s’entête : — Mais ains’ soit-il, quoi qu’vous en faites ?

Rayons X

La pauvre Simplice, Un jour en service Chez un vieux docteur, Eut bien le malheur De se porter malade. Dans le bureau D’Esculape, aussitôt Simplice se ballade. Celui-ci promptement Lui montre instrument, Merveilleuse machine Avec laquelle il examine Parfois ses clients, Et voit tout en dedans Comme à travers un verre. Il va pour s’en servir Mais Simplice de rougir, Disant alors : — J’espère Qu’vous m’escuserez Docteur, car vous saurez Qu’j’savais pas que c’te machine Avec quoi qu’on examine, Vous permettrait de voir tout ; J’aurais fait une reprise À mes bas d’laine grise, Car, au fond ils ont un grand trou !

Petit coup

Gros-Jean aime beaucoup À prendre un petit coup, De sorte que son haleine Ne sent pas la marjolaine, Et pour qui s’en aperçoit Point ne méjuge s’il croit Que l’ami Gros-Jean soit Amant du jus de la treille Et de la dive bouteille. Gros-Jean la trogne vermeille Pour satisfaire au temps Pascal S’approche du saint tribunal. À peine a-t-il ouvert la bouche Que le saint confesseur Oppressé par l’odeur, Vite le nez se bouche Et murmure plein de dégoût : — Ah ! vous prenez un petit coup ? — Mais oui, j’vous r’fuse pas du tout !

Frayeur à Gros-Jean

La tendre moitié de Deschamps Avait une langue irascible. Qui rendait la vie impossible À Gros-Jean ainsi qu’aux enfants. Ceux-ci pour n’être pas en reste Le lui rendait fort bien, du reste, Par des traits de toute façon À bouleverser la maison.

À chicaner à tour de rôle, Personne ne trouvait ça drôle ; Les enfants braillaient tout le temps Que criait la mère Deschamps, Et lui, Gros-Jean, partait en « brosse » Dès qu’elle commençait la noce. Or un jour, ou plutôt, un soir, Madame Deschamps alla voir L’un de ses voisins, un brave homme, Et lui narra toute la somme De son trouble, de ses chagrins. Veut qu’il avise aux moyens Pour une cure radicale, Prompte, efficace, originale. Comme il est plein d’expédients

Il trouve sans perdre de temps Un tour à jouer au Silène Qu’il explique tout d’une haleine. La commère accepte le plan Qu’elle trouve mirobolant. Vite, à sa maison elle file Se sentant l’âme plus tranquille.

Pour le retour de maître Jean Qui ne peut tarder à présent, Le voisin posté sur la route Par où viendra Gros-Jean, écoute Et guette bien patiemment Pour se montrer au bon moment. Il s’est fait une affreuse tête : Deux cornes lui font une crête ; Ses traits sont crûment barbouillés ; Ses membres, de rouge, habillés. Il a l’air méphistophélique, Un air à donner la panique Au cœur même le mieux trempé. Au poing un trident bien campé. Il attend, mais Gros-Jean s’attarde. La lune à la clarté blafarde Jette partout un ton discret Et va protéger son secret. Enfin Gros-Jean au loin s’annonce ; Sa voix trahit plus d’une « ponce », Car il chante avec une ardeur, Une chanson à boire en chœur !

Au voisin voici qu’il arrive. Ce méphisto crie : — « Oh ! qui vive ? » Gros-Jean s’arrête brusquement Et mâchonne : — Com… hic !… comment ? — Si tu ne laisses l’eau-de-vie, Jean, t’es fini pour l’autre vie ! — Qu’es-tu ? — Je suis l’diable ! As-tu peur ? — Non ! (hic !) j’ai marié ta sœur !

Pas encore la douzaine

Chez le photographe en ville Gros-Jean, un jour de marché, S’en vient pour s’aboucher Afin de faire tirer sa famille. — Combien que c’est pour les enfants ? Demande le Gros-Jean Deschamps. — Trois piastres pour la douzaine ! — Vraiment, m’sieu, ça m’fait ben d’là peine ; Foudra qu’j’attende encore un bout : Parc’ qu’on a qu’onze enfants en tout !

Au restaurant à la mode

Un jour, maître Gros-Jean Deschamps, Dut laisser ses prés, ses champs Et se rendre à la ville Pour une affaire de famille À régler pardevant Son notaire. Le tabellion recevant Un fort honoraire, De belle humeur se sent ; Il invite maître Gros-Jean À dîner à tel restaurant Très fashionable. Les voilà donc bientôt à table. Rustaud prenait de tous les mets Car, il n’avait jamais Trouvé chère aussi bonne. Le service l’impressionne Et le gêne un peu, surtout Le garçon qui se tient debout Derrière sa chaise. Jean pour cacher son malaise Imite en tout son vis-à-vis Afin de suivre l’étiquette ; Du regard prenant avis

Du geste qu’il guette Chez le tabellion. Le repas fini, le garçon Présente À chacun un bol d’eau, Et Gros-Jean pressente Quelque chose de nouveau. Cependant, le notaire Est lent à procéder Et Gros-Jean de lui demander Sur un ton de mystère : — De cette eau, que faut-il faire ? — Se laver les doigts, répond Son hôte, le notaire. — Ah ! fit Jean, comme de raison ! Mais… ousqu’est l’savon ?

Tirez d’sus

La vieille mère Deschamps Par un grand matin de dimanche, Pour atteindre la route blanche Coupe à travers champs. Tout à coup elle s’arrête Inquiète ; Quelque chose subitement, L’embête ; Elle en perd la tête Quasiment. — Sacrée affaire, Bougonne-t-elle en colère ; C’en est une qui mord Extra fort… Je vois personne sur la route, Et, quoiqu’il m’en coûte, Au clair j’vas tirer ce cas Avant de faire un aut’pas. Mais la puce est agile Ou la vieille inhabile Et le jeu s’éternise bien. Sur le bord du chemin La jeune Élise La fille du voisin,

Assise À l’ombre d’un bouleau, Contemple amusée Ce combat nouveau. La vieille qui s’est trop forcée Échappe un bruit retentissant. Lise, d’un ton compatissant, Encourage la mégère Qui n’en peut plus : — C’est ça, la mère, TIREZ D’SUS !

Excuses du bedeau

Gros-Jean fut quelque temps bedeau Dans une église suburbaine. Un certain jour sur semaine, Il le prit un peu de trop haut Avec la bonne fille De madame d’Youville Qui préparait pieusement L’autel pour le dimanche suivant. Comme bien on le pense Le fait, à sa Révérence Messire le curé, Tout au long fut narré. Aussitôt le saint homme Indigné fit venir son majordome ; Le tance vertement Et l’envoie incontinent S’excuser au couvent. Notre bedeau s’annonce et se présente Et d’une voix repentante Aborde son sujet : — Ma sœur, Dit-il, tantôt j’eus le malheur De m’oublier ! Il peut se faire Que je sois allé trop loin ! Moé, quand j’suis en colère J’suis comme m’sieu l’curé : J’suis pas ben fin !

Où le placer

— Mes frères, disait un jour Un prédicateur en chaire ; St-Joseph, l’affaire est claire A droit à tout notre amour. Où pourrions-nous le mettre, Quelle place lui donner ? Si vous voulez le permettre Nous allons donc en causer ? Serait-ce avant la Sainte Vierge ? Non ! non ! me direz-vous tous. Je suis là-dessus avec vous. Il ne peut tenir un cierge Contre elle. Le placerons-nous En avant de saint-Jean-Baptiste Qui prêchait près du Jourdain, Ou de Jean l’Évangéliste, Disciple bien-aimé, grand saint ? Où le placerons-nous, mes frères, Celui qui ci-bas sur la terre Fut le nourricier d’un Dieu ? Où le placer dans les cieux ? Quel saint lui fut comparable ? Saint Pierre ? saint Paul ? Non ! Saint Michel ou saint Simon ?

Où dans la phalange admirable Qui habite tout là-haut, Où le placer comme il faut ? Mais dites-moi quelle place Lui donnerons-nous, alors ? Gros-Jean Deschamps enfin qu’agace Ces interrogations sort De son banc, et s’écrie : — M’sieu l’curé, j’vous en prie Ne cherchez donc pas autant : Et placez-le dans mon banc !

Premier cavalier de Simplice

Simplice enfin avait un cavalier ! Le premier soir qu’il vint veiller Il trouva la fille exultante ; La mine on ne peut plus contente. Alors, lui, de s’informer De ce qui pouvait la charmer Et de si belle humeur la rendre. Lui coulant un regard tendre Simplice s’explique ainsi : — J’ai donc un cavalier aussi, Comme Suzon et la Nanette ! M’man qui disait que j’tais trop bête Pour en avoir ; que ça prendrait Une espèce de folle tête Celui qui pour me voir viendrait !

Le gars à l’avis de la mère Fit une grimace légère Et pour elle souffla tout bas Un mot que Simplice ne saisit pas.

Jeûne et pénitence

La mère Deschamps Disait à ses enfants La veille du carême : — Ceusses qui n’jeûnent pas Faut qu’i’s’privent quand même ! Elle demande à Nicolas Qui déteste Comme la peste L’ablution du matin, De quelle chose Il va se priver. Sa réponse, d’arriver Ne tarde pour cause : — Si faut s’priver tout d’bon, Eh ben ! j’me prive de savon !

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Étrennes de Gros-Jean à sa blonde

C’étaient deux simples cœurs que ceux de Jean et d’Ève ; Très simples, ingénus, tout à leur premier rêve. Ils avaient vu le jour pour la première fois Loin au septentrion dans un hameau sous bois, Et les ans, depuis lors, dans cette solitude Pour eux, furent empreints de douce quiétude. Vînt leur adolescence et ces deux simples cœurs Succombèrent bientôt aux traits toujours vainqueurs Du petit Cupidon. Or, se mourait l’année, Leur dix-septième, quand Jean chez sa Dulcinée Se trouva pour veiller. La douce Ève songeant Aux fêtes de l’an neuf, et regardant son Jean Se demandait tout bas : — S’il me fait des étrennes, Comme i’ m’en f’ra ben sûr, que faut-i’ que je prenne ? Quelque colifichet dans son cœur féminin, Un objet pour le cou vînt la fixer soudain. Étrangeté du sort, à l’instant identique Jean eut l’intuition presque télépathique Que la jeune fillette aimerait un cadeau Pour le premier de l’an, et lui glissa ce mot : — J’te veux faire un présent ; quoi s’que t’aimerais, Ève ? L’idée encor fixée à l’objet qu’elle rêve Elle dit : — Donne-moé… quéque chose de bon Pour le cou ! Le galant lui promit quelque don. Et la belle reçut : un morceau de savon !

Pour être heureux en ménage

Tel le sire de Framboisy, Michel avait prit femme aussi. En garçon prudent et sage, Avant d’entrer en ménage De son père il s’enquit, Afin d’avoir de suite acquit La recette si précieuse De mener une vie heureuse. Se recueillant un instant Voici ce que dit Gros-Jean : — M’est avis que si ta future, Mon fils, est de douce nature, C’est d’là laisser faire à son goût. Mais si par contre elle est mauvaise, Dis rien non plus car pour le coup Elle en fera bien à son aise Sans te consulter du tout !

Qu’est-ce qu’on dit

Du haut de la chaire Le missionnaire Avait bien exhorté chacun À préparer son examen De conscience Afin qu’au tribunal de pénitence On prit moins de temps ; Cela soulagerait d’autant Du confesseur, la tâche. « Joufflu » Deschamps bientôt se présente, entre et lâche Tout d’un trait sa confession : Ça ! çi ! ça ! ça !… Ta ! ti ! ta ! ta !… La ! li ! la ! lon !… Puis crac, plus un mot plus une parole ! Le prêtre attendant le reste du rôle Demande enfin devant ce silence subit : — Bien, ensuite, qu’est-ce qu’on dit ? L’enfant poli, répondit Promptement, sûr de son affaire : — On dit : Merci ! mon père !

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