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01
Un homme, qu’ai-je dit ! un réprouvé du ciel, Vomi par les enfers, un athée, un impie, Un esprit fort enfin riait de l’Éternel, Lui, ver infime !… On dit qu’en sa rage inouïe, Il osa, — Pourrait-on y penser sans frémir, — Il osa, roi des Cieux ! mépriser ta puissance Et renier ton existence !… « Eh ! que m’importe à moi, de vivre ou de mourir, « Disait-il. C’est la loi de la nature entière. « Chacun doit y passer. Notre sort est pareil « À tous, que nous ayons opulence ou misère ; « La mort n’est rien qu’un long sommeil ! « Eh ! qu’avons-nous besoin de ces nombreux ministres « Qui dans la chaire, chaque jour, « Épouvantent les gens de menaces sinistres ? « Les malheureux !… Jamais ils n’ont connu l’amour. « Leur cœur fut toujours mort, leur âme desséchée : — « Nous n’aimons que le ciel, notre âme est détachée « Des faux biens de ce monde et nous sommes conduits « Par l’amour le plus saint et le plus tendre zèle, « Disent-ils, c’est celui de paître nos brebis. — « À d’autres ! Je maudis leur race criminelle !… » Ainsi parlait cet être là. Mais voilà Qu’un jour il fut atteint d’une fièvre mortelle.
Ce lâche qui n’avait jamais que blasphémé, Quand il se sentait plein de vie, En se tordant les bras râlait, dans l’agonie, Le nom de son Sauveur qu’il avait diffamé !!…
Hélas ! que nous voyons dans le siècle où nous sommes De mortels égarés maudissant le Saint lieu ! Ils peuvent échapper aux vengeances des hommes, Mais ils ne fuiront pas la justice de Dieu ! Car, s’il est sur la terre Un sacré ministère Que nous devons toujours Aimer et reconnaître, C’est bien celui du prêtre ; Du prêtre dont les jours Ne sont le plus souvent qu’une longue souffrance En faveur de l’humanité, Jusqu’à ce que la Mort, brisant son existence, Le rende à la Divinité.
02
Sire lion, un jour voulant se délasser, S’avisa de s’associer Un animal connu par ses longues oreilles Et le fourbe renard. Sociétés pareilles Certes se voient très rarement ; Mais n’importe, admettons la chose Et racontons l’événement Sur lequel ma fable repose. Un daim par ce lion bientôt fut abattu. — « Voyons dit-il à l’âne, en souriant sous cape, « Partage-nous, mon cher, ce cadavre étendu. « Le gazon verdoyant nous servira de nappe. « Soyons leste, je meurs de faim. » — Maître baudet flatté de cette préférence Débite de son mieux la carcasse du daim Et la partage avec autant de conscience Qu’un passé-maître purgandin, Fabriquant avec art ses pilules affreuses, Y mêle chichement des poudres vénéneuses Que d’un ton doctoral il donne au patient Pour prolonger son existence Ou… le tuer plus savamment Et promptement.
— « Coquin ! dit le lion, le poil droit, l’œil sanglant, « Je châtirai ton impudence. « Quoi !… tu me donnerais la plus petite part « À moi lion ?… Meurs, traître !… Allons, maître renard « Montrez-moi votre savoir-faire. » — « Sire, répond renard saluant jusqu’à terre, Le partage qu’a fait « Cet imbécile de baudet, « Ce pelé, ce galeux d’une crasse ignorance, « En usages de cours, certes, serait parfait, « — Au moins d’après ma conscience — « S’il vous eut présenté tout le daim à la fois, « Sans s’être gardé même un seul poil de la prise. « Je m’appuie en ceci sur l’esprit de nos lois « Déclarant que le bénéfice « De petite ou grosse entreprise « En premier lieu revient aux rois. « Ainsi, par conséquent, c’était à vous le choix. « Que dis-je, sur le daim seul vous aviez des droits, « Et j’avoue humblement que, suivant la justice, « Vous fîtes sagement d’étrangler ce butor. « Ce partage insolent méritait bien la mort. » — « Mon ami, je vous félicite, » Reprit sire lion, en lui donnant soudain Une grosse moitié du daim ; « J’admire tellement votre rare mérite « Que dès aujourd’hui de ma cour « Je vous fais premier dignitaire. « Vos arrêts seront sans retour.
« D’avance, j’y souscris ; jamais jusqu’à ce jour « Personne mieux que vous n’a su me satisfaire. « Vous vous entendez en affaire. »
Quand nous vivons parmi des gens Aussi stupides que puissants, Nous devons savoir nous conduire D’après leurs goûts et leurs penchants… Aliboron ayant fait montre de bon sens Périt. Maître renard par sa fourbe se tire Sain et sauf du danger : — Et ce même lion Qui l’aurait étranglé tout comme le grison S’il eut été moins plein de ruse, — Pour récompenser son astuce, Lui donne la plus grosse part Et fait un autre roi de ce madré renard.
03
Docteur Renard et son ami Raton Pour voyager allaient de compagnie. Ces deux personnages, dit-on, Avaient fait leur philosophie. Aussi, tout le long du chemin, Parlaient-ils sans jamais se taire : « Voyons, que pensez-vous, compère, « Dit le renard au chat, du ton le plus bénin, « De la grande vertu qu’on nomme tempérance ?… « Pour moi, je suis d’avis qu’elle élève nos cœurs, « Et puisqu’elle bannit l’orgie et la licence, « Elle prévient d’innombrables malheurs… « Tenez, si maintenant nous voyons dans nos places « Bien moins souvent « Couler le sang, « C’est à cette vertu qu’il faut en rendre grâces. « Est-ce vrai, cher Mitis, ai-je tort ou raison ?… » — « Mon excellent ami, vous plaidez bien la cause, « En souriant à part, reprit maître Raton. « En effet, lorsqu’à jeun on discute la chose, « On comprendra que toutes les vertus « N’auraient que faire chez nous autres, « Si nous n’avions la tempérance en sus « Qui seule fait de bons apôtres… »
Comme il disait ces mots, un singe, vieux coquin Qui tenait un bouchon sur le bord du chemin, S’adressant au renard, dit : « Votre Seigneurie Voudrait-elle entrer dans ces lieux ? J’ai dans ma cave du rhum vieux « Comme elle n’en a bu peut-être de sa vie ?… « Entrez,… S’il n’est pas bon vous ne un sou. » Bref. Voilà nos amis goûtant, d’un air capable, Le bon rhum vieux. Un coup amène un autre coup, Tant et si bien qu’enfin ils tombent sous la table.
Je connais aujourd’hui de nombreux tempérants Qui trouveront ici parfaite ressemblance. Ils ont juré la tempérance, Mais un verre de rhum peut briser leurs serments.
04
Un soir, extra muros, tous les chiens s’assemblèrent, — Messieurs les chiens parfois s’assemblent comme nous — « Hélas ! dit un barbet, combien nous sommes fous, « Et que de chiens sensés avant moi déplorèrent « Notre esprit d’égoïsme et de cupidité ! « Souvent, que trop souvent, pour simples bagatelles, « Que dis-je !… pour un os gâté, « L’on a vu parmi nous s’élever des querelles « Et couler bien du sang. Changeons de vie, amis, « Jurons de ne former plus qu’une république. « Voulons-nous être forts ?… — Eh bien ! Soyons unis… » — « Votre discours est sans réplique, « C’est bien, très bien parlé, repartit un mâtin « Président du conseil, et comme vous, j’opine « Que les dissentions engendrent la ruine. « Ainsi qu’on se donne la main. » Voilà donc tous nos chiens se jurant alliance, S’embrassant tour à tour les larmes dans les yeux Et s’écriant entre eux : Hourrah pour l’union ! gare à qui nous offense !… Il était beau vraiment de voir pareil entrain. Mais hélas ! qui l’eût dit, tous ces projets sublimes Ne devaient pas avoir de lendemain, Trois ou quatre chiens même en furent les victimes.
Une carcasse de cheval Qui gisait sur leur route alluma la discorde. Adieu, beaux serments de concorde ! Dogues, roquets, mâtins, en un combat fatal, Se disputent les os pourris de l’animal. Tandis que la canaille à grands cris se déchire, Des loups errants, par le bruit attirés, Accourent sur les lieux. Il va, je crois, sans dire Qu’ils croquèrent ensemble et carcasse et blessés.
De tous les maux connus la discorde est le pire.
05
Messire Fagotin et le brave Mitis Dans un riche palais vivaient en bons amis. Ce maudit couple-là, s’il faut croire le dire De la gent cuisinière et de nombreux laquais, Était sans contredit le pire Que valetaille eût vu jamais. Chaque jour quelque maléfice, Par ces coquins était commis : Rien de si bien caché par eux qui ne fut pris, Tant à la cave qu’à l’office. Un jour qu’il gelait fort, nos insignes larrons Pour se chauffer s’en vont à la cuisine. — Sur un feu découvert rôtissaient des marrons : — — « Frère ! ne sentez-vous pas cette odeur divine, « D’un ton de connaisseur dit Fagotin au chat ?… « Jamais encore de ma vie « Je n’ai tant éprouvé l’envie « De manger d’un tel mets. D’après mon odorat, « J’imagine que ce doit être « Un plat au moins digne des Dieux !… « Ne ferions-nous pas bien, mon vieux, « D’y goûter avant notre maître ?… « On ne le saura pas. Voyons… « La fortune, en tous temps, favorisa l’audace. « D’ailleurs ne sommes-nous pas seuls en cette place ?… »
Mitis séduit commence à tirer les marrons, Il écarte la cendre et sa patte légère En attrappe un, puis deux, puis trois Que Fagotin, rusé matois, Croque à l’insu de son compère : « Bravo ! Mitis, bravo !… le tour n’est pas mauvais, Disait-il en riant, lorsque soudain arrive Le cuisinier. Notre singe s’esquive ; Raton est assommé sans forme de procès.
Le plus petit voleur est souvent la victime Des méfaits du plus grand. Qu’il ait, ou qu’il n’ait pas su profiter du crime On le pend.
06
Un âne, chargé d’ans, se mourait en son trou. Aussitôt qu’il apprend la chose, Accourt au trot messire loup, S’imaginant faire un bon coup. Mais il trouve la porte close. Il frappe doucement. L’ânon, Dernier enfant du moribond, Quittant le chevet de son père, Va regarder par le guichet Pour reconnaître qui c’était : — « Eh bien ! mon cher enfant, d’une voix familière « Lui dit le loup, comment va la pauvre santé « De l’auteur de vos jours ?… Quelle est sa maladie ?… « Serait-il assez bas qu’on craindrait pour sa vie ?… « Mais ouvrez donc, mon fils, je me suis tant hâté « Que j’en sens un point de côté… » — « Merci de votre politesse, « Répond le jeune ânon en lui riant au nez ; « Mon père est beaucoup mieux que vous ne souhaitez « Et s’occupe si peu des gens de votre espèce « Qu’il vous exhorte de son lit « À tirer vos grègues de suite !… »
Aujourd’hui que de gens de pareil acabit Font aux mourants même visite !…
07
— « Laisse-moi dans les airs m’élever avec toi, « Disait une fois la tortue « À l’oiseau-roi. » — « Badinez-vous ? pauvre ingénue, Lui répond en riant l’oiseau de Jupiter. « Vous n’êtes pas d’ailes pourvue, « Partant vous ne pouvez vous promener dans l’air ? — « N’importe, repartit insistant davantage « Dame tortue aussi pesante que peu sage : « J’ai hâte de juger comment « L’on se comporte au firmament. « De grâce, enlève-moi, ne fut-ce qu’un instant… » — « Soit, vous le désirez, je vais vous satisfaire… » Et le ministre du tonnerre Emportant cette masse en son vol glorieux Jusqu’au plus haut des cieux, La laisse comme un plomb retomber sur la terre.
Sottes gens pleins d’orgueil et de faibles moyens, Lorsque je vous vois dans la rue Singer les grands seigneurs et n’être qu’arlequins, Je vous compare à ma tortue !…
08
Le soleil, quittant notre terre, Allait porter plus loin ses feux Et réveiller l’autre hémisphère ; Quand tout à coup devant ses yeux S’étendit un nuage intense De nauséabondes vapeurs Flétrissant les plus belles fleurs Sous sa délétère influence : « Misérable ! » dit le soleil, « Maintenant que je pars, tu viens sur la nature « Répandre tes poisons et flétrir sa parure « De ton souffle pestilentiel !… « Va ! ton triomphe est éphémère : « Demain les flots de ma lumière « T’anéantiront à jamais !… »
Il en est ainsi du Progrès. En vain pour entraver sa marche inexorable, Se dressent l’Ignorance à l’aspect indomptable, Le Fanatisme au bras sanglant Et la troupe des maux qui va l’accompagnant ; Le char marche toujours en sa route assurée, Rien ne peut l’arrêter ; tout cède devant lui. Par son flambeau puissant l’ère régénérée Verra luire le jour où la flamme sacrée Chassera pour toujours les ombres d’aujourd’hui
09
Un loup rôdait près d’une étable, Quand il entendit tout à coup Le brave Aliboron lui crier par un trou : « Brigand !… traître assassin ! tueur impitoyable « De faibles agnelets, de timides brebis, « Je te crache au visage !… approche, qu’on te brise « Ta tête scélérate et tes membres maudits… « Fais un pas, un seul pas, et je te pulvérise… » — « Tais-toi, répond le loup, glorieux fanfaron, « Viens au large, on verra ce que vaut ta prouesse ?… « Mais tu n’oses sortir, misérable poltron, « Je t’apprendrais la politesse. »
Lorsqu’un homme peureux est loin de tout danger, Il fait sonner bien haut sa force et son courage. L’ennemi vient… le ton commence à lui changer, Et bientôt on le voit filer comme un nuage.
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« Bon homme ! par pitié laissez-moi, je vous prie, « Ici me cacher un instant. « Des gens veulent ma mort, je vous devrai la vie. » Ainsi parlait un cerf essoufflé, pantelant, Qui tâchait par ses pleurs d’émouvoir un manant. — « Soit, lui répond l’homme aussitôt, « Je veux bien envers toi me montrer secourable ; « Va de ce pas dans mon étable « Te cacher de ton mieux. » Le cerf y court. Bientôt Survient le chasseur au galop. Il voit le rustre et crie : « Eh l’homme ! Holà ! Ho !… « Un cerf a-t-il passé tout à l’heure en la plaine ?… » — « Non, monseigneur,… répond le manant incertain Tout en indiquant de la main L’endroit qui recélait le fuyard hors d’haleine. Le Nemrod n’y prend garde et part à fond de train, De son côté le Cerf enfile la venelle, Et l’homme de crier : « Où courez-vous ainsi ?… « Quitte-t-on de la sorte un généreux ami ?… « Arrêtez un instant, payez-moi de mon zèle « À vous avoir sauvé ?… » — « Quoi ? répond le coureur « En fuyant de plus belle, « Vous osez bien pour prix d’une infâme noirceur « Exiger une récompense ?…
M’avez-vous cru sans yeux, tantôt quand je vous vis « Désigner de la main, — bourreau sans conscience ! — « Le chenil où je m’étais mis ?… « Allez !… Je ne vous dois pas de reconnaissance, « Vous ne méritez que mépris… »
La duplicité dans ce monde Est plus que commune, elle abonde. — Depuis nos orgueilleux Crésus, Constants adulateurs de l’inconstant Plutus, Jusqu’au plus bas de notre échelle ; — Lecteur, que de nombreux Janus ! Sans compter tous ceux là qui vous font peau nouvelle Quand leurs mauvais plans sont connus ! !…
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Un chien aimait un coq, et ces deux personnages, Travaillés à l’envi par la soif des voyages Quoique se piquant d’être sages, Un jour quittèrent leur logis. C’était un beau couple d’amis. Jamais humeur ne fut plus douce et plus égale ; Les mêmes goûts les avaient réunis. On eût dit à les voir côte à côte, Euryale Allant avec Nisus chasser le cerf léger. Maintenant, cher lecteur, sans nous décourager, — Tantôt à travers les campagnes, Tantôt gravissant les montagnes, — Avec ces coureurs-là nous allons voyager Jusqu’à ce jour enfin où grâce à son astuce Le coq sut déjouer la ruse D’un renard imprudent qui voulait l’égorger. Mais n’anticipons pas et racontons la chose : Nos amis campaient dans un bois : Il faisait nuit. C’était l’heure où chacun repose : Les oiseaux dans leurs nids, les hommes sous leurs toits. Le coq, suivant son habitude, Sur un arbre dormait perché. Dans cet arbre creusé par la décrépitude Le chien s’était aussi couché. Aucun bruit ne troublait leur douce solitude Et Morphée à nos deux héros
Prodiguait ses plus doux pavots, Quand soudain une voix papelarde et sonore En sursaut réveilla le chantre de l’aurore : « Venez, disait la voix, venez frère en mes bras « Recevoir ici l’assurance « De notre bonne intelligence : « Je suis un vieil ami, venez, n’hésitez pas. » — « Frère ! lui répondit, en secouant la tête « Le Coq qui savait son métier, « De vous baiser aussi, je me fais une fête « Mais je ne puis venir, car je suis prisonnier. « Je vais donc, s’il vous plaît, avertir le portier. » Le renard à ces mots ne se sent plus de joie ; Il croit déjà saisir sa proie, Quand soudain le portier, — je veux parler du chien, — S’élance d’un bond sur le sire Et vous l’étrangle bel et bien.
Par ma fable je prétends dire Qu’il n’est rien de plus précieux Qu’un ami véritable et surtout courageux. Mais qu’ils sont rares sur la terre !… Cette autre vérité vaut pour le moins autant : Lorsqu’un sage veut se défaire D’un homme perfide et méchant, Et qu’il n’est pas assez puissant Pour s’acquitter seul de l’affaire, Il lui suscite adroitement Quelque plus terrible adversaire Qui vous l’expédie à l’instant.
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Un héron chargé d’ans et dont les yeux débiles Pouvaient à peine au fond de l’eau Distinguer du poisson les bataillons agiles, Les prit par un moyen aussi fin que nouveau. Il alla se poster au bord d’une rivière Et fit le pied de grue en regardant l’eau claire Jusqu’à ce qu’un poisson Vint se montrer, enfin il vit un carpillon Jouant à la surface : « Eh ! mon jeune compère, » Lui cria-t-il d’une voix familière, « Approchez-vous de moi ; voyons, n’ayez pas peur. « J’accours vous informer d’une affreuse nouvelle : « Tenez,… j’en tremble encore… on m’a dit qu’un pêcheur « Aidé de ses enfans, viendra dans sa nacelle « Avant huit jours vous prendre tous… » Le carpillon, plein d’épouvante, De courir raconter la nouvelle accablante. Voilà tous les poissons consternés, quasi fous !… On s’assemble, on discute, on parle… mais que faire ?… Mille avis aussitôt sont donnés, puis bannis. Enfin on décida que la gent poissonnière Remercîrait ce brave et bon donneur d’avis, Et que le carpillon irait à l’instant même Demander humblement s’il ne connaissait pas Quelque adroit stratagème
Qui pourrait les tirer du terrible embarras. « Cher carpillon, je connais plus d’un leurre, « En souriant répondit le héron. « Le mieux à faire en cette occasion, « Sans contredit, c’est changer de demeure. « J’ai voyagé beaucoup dans ce pays « Et je sais un endroit tranquille « Où vous trouverez un asile « Sans que jamais vous risquiez d’être pris. « Allez-y, croyez-moi, décampez au plus vite. » — « Décamper,… mais comment ?… De grâce, expliquez-vous ?… » — « La chose est bien facile. Écoutez : que de suite « Poissons petits et grands abandonnent leurs trous. « Avec mon bec, sur la surface, « Je les saisirai tour à tour « Pour les mener à l’autre place. « N’est-ce pas clair comme le jour ?… Les poissons, bonne gent, de louer sa finesse ; Ce fut alors à qui passerait le premier. Le brave et bon héron riant de leur simplesse, Un à un les porta gaîment dans son vivier, Et vécut assez vieux pour croquer le dernier.
Peuple ! si tu scrutais les avis qu’on te donne Tu pourrais voir le plus souvent La ruse et l’intérêt briller au premier rang : Car en faux conseillers notre monde foisonne !…
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Un digne campagnard, bonhomme un peu coquet, S’était fait peindre un jour, et tout fier de l’ouvrage Fit assembler chez lui ses amis du village Pour avoir leur avis à propos du portrait : « Voyons, dit-il, parlez ; surtout point de contrainte… « Sont-ce bien là mes traits ?… Croyez-vous que c’est moi ?… » — « Bon Dieu ! dit alors l’un, la figure est mal peinte, « Ce n’est pas plus vous que le roi. « Votre peintre est un sot, un rapin misérable « Qui jamais ne sut le dessin. « Vous êtes blanc comme satin, « Vous voilà plus noir que le diable… » — « Mais voyez donc ces yeux, crie un autre, vraiment « Ils sont tout de travers… Ce nez n’est pas le vôtre… « Vous l’avez très petit, il l’a fait plus que grand ; « Je crois qu’il vous prit pour un autre… » Un troisième à son tour pensa d’autre façon Et renchérit encor sur l’avis du deuxième, Tant et si bien qu’au quatrième Le digne campagnard avait l’air d’un ourson !… Mécontent, désolé de leur décision, Notre homme va frapper chez le peintre au plus vite Et lui conte l’affaire, épargnant toutefois Ce qui blessait trop son mérite.
« Quels sots !… dit ce dernier, ce sont des maladroits « D’une crasse ignorance en dessin et peinture. « Tenez, pour le prouver, à l’aide d’un couteau « Ôtons pour un instant la tête du tableau « Et placez y votre figure. « Qui rira, nous verrons. » Ainsi dit, ainsi fait. Voilà nos connaisseurs d’une espèce nouvelle Réunis de nouveau vis-à-vis du portrait Et dégoisant de même. — « Ah ! mes sots sans cervelle, « S’écria le portrait s’animant tout-à-coup, « Vous aviez critiqué tout au long la peinture, « Je vous ai cru, j’étais bien fou, « Car aujourd’hui, manants, vous blâmez la nature !… »
À quoi bon raisonner avec de sottes gens Qui ne veulent voir ni comprendre. Lorsqu’on ne peut s’en faire entendre, Il vaut bien mieux pour soi garder ses arguments.
14
Un certain fanfaron, après un long voyage, Tout aussi sot qu’avant, revint dans son pays, C’était un vrai plaisir d’écouter son langage. Il avait gagné cent paris.
Un cerf, pour ce coureur, n’était qu’une tortue : À Rhode, un certain jour, il avait fait un saut De quatre à cinq cents pieds de haut. — « Si tu veux, beau sauteur, que ta fable soit crue, « Lui dit un vieillard en riant, « Il faut le prouver à l’instant. « Tiens… monte sur ce toit et saute dans la rue. « Nous te croirons alors plus léger qu’un oiseau. « Eh bien ! pourquoi rester planté comme un poteau ?… » Voilà mon fanfaron au pied de la muraille, Il ne sait que répondre, il a l’air hébété,… Chacun alors de rire ; on le siffle, on le raille, Même par les enfants il est moqué, hué.
Souvent, que trop souvent, nous voyons dans le monde Des personnages sots faire les fanfarons, Ils ont tout vu, tout fait, tant ici qu’à la ronde ; Ce sont des imposteurs, des faquins, des poltrons… Je les hais pour ma part et que Dieu les confonde !…
15
Un mulet, tout pétri d’orgueil et de jactance Et de plus têtu comme l’est Un mulet, En tous lieux, le ton haut, parlait de sa naissance ; À peine daignait-il regarder le cheval : « Mes illustres aïeux datent de Palestine, « Disait-il. On les vit effacer par leur mine « Quiconque osa se montrer leur rival. « Je puis m’enorgueillir d’avoir en ma famille « Gens d’épée et de robe et des plus honorés, « Et s’il fallait parler de mes cousins lettrés « J’en compterais plus de dix mille !… » Comme il disait ces mots, un âne vieux, pelé, Qui de notre mulet était l’illustre père, Piteusement se mit à braire. Le fils en parut désolé. — « Holà ! Ho ! triple sot, voilà qui vous condamne, « Lui crie un singe en le sifflant, « Si votre mère était jument « Votre père n’est qu’un vieil âne !…
En pays étranger j’ai rencontré souvent Plus d’un pied plat osant se dire Descendu de tel ou tel sire, Et dont le père était un malheureux croquant.
16
Un loup plein d’appétit, — les loups ont toujours faim, — Une fois rencontra des moutons en chemin. Il en aurait croqué volontiers trois ou quatre Mais Mouflard et son maître armé d’un lourd gourdin Étaient assez forts pour le battre : — « Que veux-tu ? lui dit le mâtin, « Roules-tu par hasard quelque mauvais dessein ?… » — « Pardonnez, cher ami, je me sentais malade « Et je fais une promenade « Pour me remettre un peu ; quant aux méchants projets « Que vous me supposez, n’en soyez pas en peine ; Les gens me disent très mauvais « Mais je suis loin de l’être autant que je parais. « Tenez le pour chose certaine : « Veuillez en accepter ma parole d’honneur… » — « De vous !… lui répondit le chien d’un air moqueur, « De vous !… autant vaudrait la prendre d’un voleur !… » — « Holà ! monsieur le chien, à mon nom pas de tache, « Laissez-là ce ton persiffleur ; « Me prenez-vous pour un bravache ?… « Mes sentiments d’honneur sont aussi raffinés « Que mes exploits sont renommés… » Notre tartufe allait prolonger sa matière Quand un petit agneau s’écartant de sa mère Resta bêlant bien loin derrière le troupeau.
Messire loup court sus, saisit le pauvre hère Qui se débat en vain et l’emporte au galop, Et Mouflard de le suivre et de crier : « Ho ! Ho !… « Arrêtez, assassin !… arrêtez, triple traître !… « Les voilà donc ces nobles sentiments « Que vous vous efforciez tant de faire paraître « Pour cacher vos projets sanglants !… »
Les méchants d’aujourd’hui, tartufes émérites Excellent à jouer les vertus qu’ils n’ont pas. Rien ne coûte à ces hypocrites, Et pour mener à fin leurs projets illicites Ils seront tour à tour, chrétiens ou renégats.
17
Un lièvre, léger de la tête, Rencontra la tortue un jour en son chemin : « Ah la sotte figure ! ah la plaisante bête ! « Où s’en-va-t-elle de ce train ! « S’écria le coureur en se trémoussant d’aise. « Hola ! Ho ! s’il vous plaît, craignez-vous le larron « Que vous portez ainsi partout votre maison ?… « Vous devez, ma commère, en sentir du malaise. « Sans doute vous n’allez pas loin ?… » — « Mon cher ami, répondit la tortue, « De mon fardeau ne soyez pas en soin « Ma force vous est inconnue. « Je parais lente, n’est-ce pas ?… « Eh bien ! mon beau courrier, désignez une place « Nous verrons qui de nous peut parcourir l’espace « Le plus tôt… Je le dis sans le moindre embarras… » — « Radotez-vous, la vieille ?… Oubliez-vous, grand-mère, « Que lorsqu’un lièvre court, la brise est moins légère ; « Je vais comme le vent. » — « Tout beau ! jeune zéphir, un peu moins de jactance « Je ne radote aucunement. « Le plus lent de nous deux n’est pas celui qu’on pense. « Voyons, tenez-vous le pari ?… » Le lièvre en souriant lui répond par un oui. Ils partent. Celui-ci dévance
La tortue. Il la voit rampant derrière lui Suant, soufflant et traînant à grand peine Son corps même plus lourd que sa lourde maison : « Arrêtons-nous. Pourquoi courir à perdre haleine « Se dit-il ?… après tout je pourrais d’un seul bond « Dépasser maintenant cette sotte tortue. « Laissons-la gagner du terrain, « Tantôt quand près du but elle sera vaincue, « La folle, j’en suis sûr, en mourra de chagrin… » Le lièvre, en attendant, broute l’herbe fleurie, Le serpolet, le romarin, Encor brillants des pleurs qu’y versa ce matin L’aurore aux doigts de rose. Il en fait chère lie, Se couche, ferme un œil et dort. Cependant la sage tortue Touche la place convenue ; Notre lièvre dormait encor !
D’un sot présomptueux voilà le caractère. Pourquoi donc, s’il vous plaît, s’occuper à dormir Quand on a dans les mains une toute autre affaire ? Le talent n’est point nécessaire Si l’on ne sait pas s’en servir.
18
Un pont qui n’était rien qu’une étroite planchette Reliait les bords d’un torrent. Sur ce chemin une belette Eût passé difficilement. Madame la chèvre pourtant Un beau matin y rencontrant Mademoiselle la chevrette Ne voulut pas Céder le pas. De son côté, mademoiselle S’imaginant qu’on rirait d’elle En même temps voulut passer. Les voilà sur le pont. La haine les anime, Aucune ne veut reculer ; Toutes deux roulent dans l’abîme.
Nous voyons semblable accident Dans le chemin de la Fortune Se répéter assez souvent. On s’en occupe peu. La chose est si commune.
19
Favorisé d’un vent propice Venait d’arriver dans le port Un vaisseau n’ayant à son bord Que des singes pour marchandise. Leur débit paraissait certain, C’était une excellente affaire Et le marchand comptait bien faire Sur tous ces singes un gros gain. Il connaissait à fond le pauvre genre humain. Car après tout, dans ce bas monde, Qui fourmille de sots tant ici qu’à la ronde, Quel est celui qui ne voudrait Avoir un singe, son portrait ; Ou tout au moins admirer à son aise, Moyennant quelques sous de rétribution, Les tours divers et pleins d’adresse De cette agile nation ?…
Pour annoncer sa cargaison Notre marchand court à la ville. Les matelots de leur côté En font autant. Voilà le vaisseau déserté. Il n’y reste que la famille Des singes prisonniers : « Mes frères, mes amis,
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The end
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