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Introduction

Georges-Louis Leclerc de Buffon · 1884 · Free in the US

193,029 words · about 13 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1884 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Œuvres_complètes_de_Buffon,_éd._Lanessan/Introduction&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Georges-Louis Leclerc de Buffon
Language
French
Published
1884
Length
193,029 words · about 13 h 31 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
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Cette introduction, écrite en 1884, et qui prétend rectifier les erreurs de Buffon, ne vaut aujourd’hui plus que comme document pour l’histoire de la science et de la réception de l’œuvre de Buffon au xix. L’auteur ne fait que remplacer des conceptions dépassées par des théories obsolètes : en physique, théorie d’Helmholtz de l’éther et des tourbillons ; en géologie, uniformitarisme strict et fixisme des continents ; en biologie, néo-lamarckisme et mécanisme intransigeants. En cela, il ne fait que suivre la vulgate scientifique française de son époque. Pour une évaluation moderne des idées de Buffon dans son temps et pour le nôtre, et une mise à jour des connaissances scientifiques, on consultera : pour la géologie, Gabriel Gohau, Une histoire de la géologie, 1987, et, surtout, pour la biologie, François Jacob, La logique du vivant, 1970.

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L’entreprise scientifique de Buffon était aussi vaste que son génie. Il la poursuivit pendant quarante années avec une ardeur qui n’avait d’égale que sa passion de la gloire. Sous le titre d’Histoire naturelle générale et particulière, il se proposait d’étudier « tous les objets que nous présente l’univers », non seulement dans leur ensemble et en décrivant les grands groupes entre lesquels les savants les ont plus ou moins arbitrairement distribués, mais encore en scrutant les caractères extérieurs et l’organisation de chacun d’entre eux, afin de déterminer les rapports qu’ils ont les uns avec les autres. Il ne se faisait d’ailleurs aucune illusion sur l’immensité de la tache à laquelle, parvenu déjà à l’âge de quarante ans, il allait consacrer le reste de sa vie. Les premières lignes qu’il écrit nous en fournissent le témoignage. « L’histoire naturelle, prise dans toute son étendue, dit-il, est une histoire immense ; elle embrasse tous les objets que nous présente l’univers. Cette multitude prodigieuse de quadrupèdes, d’oiseaux, de poissons, d’insectes, de plantes, de minéraux, etc., offre à la curiosité de l’esprit humain un vaste spectacle, dont l’ensemble est si grand qu’il paraît et qu’il est en effet inépuisable dans les détails. Une seule partie de l’histoire naturelle, comme l’histoire des insectes ou l’histoire des plantes, suffit pour occuper plusieurs hommes ; et les plus habiles observateurs n’ont donné, après un travail de plusieurs années, que des ébauches assez imparfaites des objets trop multipliés que présentent ces branches particulières de l’histoire naturelle auxquelles ils s’étaient uniquement attachés. » S’il a vu la grandeur de l’entreprise, il en a également compris les difficultés. « Le premier obstacle, dit-il, qui se présente dans l’étude de l’histoire naturelle vient de cette grande multitude d’objets ; mais la variété de ces mêmes objets et la difficulté de rassembler les productions divers des différents climats forment

un autre obstacle à l’avancement de nos connaissances, qui paraît invincible, et qu’en effet le travail seul ne peut surmonter ; ce n’est qu’à force de temps, de soins, de dépenses, et souvent par des hasards heureux, qu’on peut se procurer des individus bien conservés de chaque espèce d’animaux, de plantes ou de minéraux, et former une collection bien rangée de tous les ouvrages de la nature.

« Mais lorsqu’on est parvenu à rassembler des échantillons de tout ce qui peuple l’univers, lorsque après bien des peines on a mis dans un même lieu des modèles de tout ce qui se trouve répandu avec profusion sur la terre, et qu’on jette pour la première fois les yeux sur ce magasin rempli de choses diverses, nouvelles et étrangères, la première sensation qui en résulte est un étonnement mêlé d’admiration, et la première réflexion qui suit est un retour humiliant sur nous-mêmes. On ne s’imagine pas qu’on puisse avec le temps parvenir au point de reconnaître tous ces différents objets, qu’on puisse parvenir non seulement à les reconnaître par la forme, mais encore à savoir tout ce qui a rapport à la naissance, la production, l’organisation, les usages, en un mot à l’histoire de chaque chose en particulier : cependant, en se familiarisant avec ces mêmes objets, en les voyant souvent, et, pour ainsi dire, sans dessein, ils forment peu à peu des impressions durables, qui bientôt se lient dans notre esprit par des rapports fixes et invariables ; et de là nous nous élevons à des vues plus générales, par lesquelles nous pouvons embrasser à la fois plusieurs objets différents ; et c’est alors qu’on est en état d’étudier avec ordre, de réfléchir avec fruit, et de se frayer des routes, pour arriver à des découvertes utiles. »

Quelles que fussent l’étendue et les difficultés du travail auquel Buffon allait se livrer, il était mieux placé que personne pour en mener à bonne fin, sinon la totalité, du moins une grande partie. À l’époque où Louis lui confia la surintendance du Jardin du Roi, les collections de minéraux, de végétaux et d’animaux réunies dans cet établissement n’étaient encore, il est vrai, que peu importantes, si on les compare à celles que renferme aujourd’hui le Muséum ; elles n’en avaient pas moins une grande valeur et elles devaient en acquérir rapidement une plus considérable encore, entre les mains d’un homme que sa grande fortune et ses relations avec tous les personnages officiels de la France et de l’étranger mettaient en mesure de récompenser de façons très diverses les personnes dont il sollicitait le concours. Il ne tarda donc pas à avoir entre les mains le « magasin de choses diverses » sans lequel le travail le plus opiniâtre eût été impuissant.

Buffon comprenait la nécessité de commencer l’étude de la nature par l’histoire particulière de chacun des êtres et des objets innombrables qu’elle offre à notre examen ; mais il n’était pas homme à s’attarder longtemps dans les études minutieuses, longues et patientes qu’exige l’observation directe des détails. Il n’ignorait pas que dans toute science l’analyse est indispensable, mais il n’avait pas l’esprit analytique. Aussi ne tarda-t-il pas à abandonner à des collaborateurs « l’histoire naturelle particulière », tandis qu’armé de leurs recherches il méditait sur les « rapports fixes et invariables » des choses et « s’élevait à ces vues plus générales par lesquelles nous pouvons embrasser à la fois plusieurs objets différents, réfléchir avec fruit et nous frayer des routes pour arriver à des utiles. »

Le premier, il indique la nécessité de joindre à la description des caractères extérieurs des animaux celle de leur organisation interne, et fonde l’anatomie comparée, mais il abandonne à Daubenton le soin de mettre en pratique cette conception nouvelle. Il aime à peindre, dans un style aussi riche en couleurs que fidèle par le trait, les formes, les caractères et les mœurs des oiseaux et des mammifères dont il fait l’objet de ses études ; ses descriptions sont si exactes et si belles qu’il serait impossible de les mieux faire ; il jouit de l’immense succès qu’elles obtiennent ; il est sensible à la popularité qu’elles lui procurent ; mais il se lasse vite de la précision analytique qu’elles lui imposent. À propos des oiseaux, il écrit au président de Brosses, quelque temps après la mort de sa femme : « Personne n’a été plus malheureux deux ans de suite : l’étude seule a été ma ressource, et, comme mon cœur et ma tête étaient trop malades pour pouvoir m’appliquer à des choses difficiles, je me suis amusé à caresser des oiseaux. » Dès que son esprit est plus calme et plus apte à s’occuper « de choses difficiles », il cesse de caresser des oiseaux ; « j’ai assez de travailler sur des plumes, » écrit-il, et il s’estime heureux d’abandonner cette partie de son œuvre à Guéneau de Montbelliard et à l’abbé Bexon, pour se livrer à l’étude des minéraux. Quoique ces objets soient plus difficiles, il leur donne la préférence parce que leur étude est « plus analogue à son goût par les belles découvertes et les grandes vues dont elle est susceptible ».

L’expérimentation elle-même, après l’avoir séduit par les nouveautés qu’elle l’avaient mis en mesure de découvrir, le fatigue par les soins minutieux qu’elle exige. La grande réputation que lui valurent ses observations microscopiques sur les éléments de la génération, ses expériences sur les miroirs ardents, sur la production des métis, sur les fers, les fontes et les aciers, fut elle-même impuissante, malgré son amour très légitime de la célébrité, à le retenir devant le microscope ou le foyer de la forge. Esprit éminemment synthétique, il aime le travail, mais non le travail d’analyse, ce labor improbus de l’observateur et de l’expérimentateur qui, après une vie consumée en des efforts incessants et opiniâtres, ne laissent à la postérité que quelques faits souvent contestés, toujours perdus dans les larges flots de la science qu’ils ont le rôle modeste de grossir.

Ce qu’il faut chercher dans l’œuvre scientifique de Buffon, ce n’est pas le fait particulier, c’est la mise en œuvre, par son puissant et hardi génie, des faits découverts par ses prédécesseurs, ses contemporains et ses collaborateurs, c’est la synthèse et non l’analyse, ce sont surtout ces « vues de l’esprit », ces hypothèses et ces systèmes que les esprits étroits dédaignent, ne les pouvant embrasser, que les intelligences médiocres sont impuissantes à concevoir, que les cerveaux légers bâtissent sur le sable, mais avec lesquels les génies de haut vol, les Leucippe, les Démocrite, les Épicure, les Lucrèce, les Descartes, les Buffon, les Lamarck, illuminent leur siècle, et qu’ils transmettent, flambeaux lumineux, aux générations suivantes, pour éclairer leur marche vers la vérité.

Il n’y a pour ainsi dire pas une seule question relative à l’organisation, à l’évolution et aux fonctions des diverses formes de la matière inanimée ou vivante qui n’ait fourni à Buffon l’objet de quelque conception prophétique. Le premier, faisant sortir la terre et les autres planètes du soleil, il assigne une origine commune à toutes les parties de notre système solaire. Le premier, il rejette la croyance traditionnelle aux brusques révolutions du globe terrestre, à laquelle Cuvier devait plus tard revenir, et montre que toutes les transformations dont la terre a été le siège se sont produites sous l’influence d’actions qui se font encore sentir de nos jours ; il formule ainsi, par la synthèse hardie d’un petit nombre de faits, la « théorie des causes actuelles », qu’admettent aujourd’hui presque tous les géologues. Le premier encore il trace les grandes lignes de la doctrine du transformisme ; il établit que les espèces se transforment sous l’influence du climat, de la nourriture et des autres agents extérieurs, et ne forment que des séries gigantesques de chaînons, dont l’homme doit se résigner à n’être que le plus parfait. Il n’est pas jusqu’à la théorie de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle que son puissant génie n’ait devinée, cent ans avant Darwin, et formulée en termes assez nets pour qu’on lui en doive attribuer la paternité. Quant à la sélection artificielle, nul, sans en excepter Darwin, ne l’a mieux comprise et plus exactement dépeinte que lui.

Il y a loin de ce Buffon éclairé par la science moderne, grandi par les découvertes que ses successeurs ont accumulées, de ce Buffon trouvant la solution de la plupart des grands problèmes posés par l’étude de la nature, traçant, avec la hardiesse d’un génie qu’aucune borne ne limite, l’histoire de l’évolution de la terre, des minéraux qui la forment et des êtres vivants qui la peuplent ; il y a loin, dis-je, de ce Buffon créateur de la science à celui que nos maîtres nous ont accoutumés à ne considérer que comme un styliste habile, un « grand phrasier », disait d’Alembert, n’ayant d’autre préoccupation que d’aiguiser de sa main aristocratiquement enveloppée de manchettes la plume qui écrivit l’histoire pompeuse du cheval et du lion.

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De tous les objets que l’univers présente à notre étude et à nos méditations, l’un des plus intéressants est la terre que nous habitons. C’est sur lui que se portent les premiers regards de Buffon ; c’est par la terre que débute son Histoire naturelle. « L’histoire générale de la terre, dit-il, doit précéder l’histoire particulière de ses productions. » Mais il a soin de nous prévenir que, dans son Histoire et théorie de la terre, « il n’est question ni de la figure de la terre, ni de ses mouvements, ni des rapports qu’elle peut avoir à l’extérieur avec les autres parties de l’univers ; c’est sa constitution intérieure, sa forme et sa matière » qu’il se propose d’examiner. C’est en effet à ces sujets, sur lesquels nous reviendrons plus bas, qu’il limite d’abord ses méditations. Ce n’est que comme supplément à cette « histoire générale de la terre » qu’il expose ses vues sur l’origine de notre globe.

C’est par l’examen de ces vues que nous commencerons l’étude des idées de Buffon et celle des théories qui leur ont été substituées par les savants venus après lui.

Pour donner à ce difficile sujet toute la clarté désirable, il me paraît utile de rappeler d’abord ce que la science nous a révélé sur l’organisation et la vie de l’univers. Nous parlerons d’abord du système solaire, dont fait partie la terre.

Ce gigantesque ensemble, dont notre planète, malgré son étendue, ne représente qu’une très minime portion, se compose : 1d’un globe central, beaucoup plus volumineux que tous les autres, le soleil ; 2de principales disposées à des distances inégales du soleil : Mercure, Vénus, la terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune ; Mercure étant la planète la plus rapprochée de l’astre central, tandis que Neptune en est la plus éloignée ; 3de (je ne parle que de celles qu’on connaît exactement), situées entre Mars et Jupiter ; 4de des grandes planètes, la terre en qui est la Lune, , , et ; 5d’un nombre immense de comètes et de corpuscules ou météorites de dimensions très variables, cheminant entre les astres dont nous venons de parler.

Rappelons maintenant le mouvement de toutes ces parties constituantes de notre système solaire. 1Le soleil et toutes les planètes, grandes ou petites, décrivent autour d’un axe passant par leurs pôles un mouvement de rotation dirigé de droite à gauche pour un observateur qui serait placé dans le plan de leur équateur, la tête tournée du côté de l’hémisphère nord, c’est-à-dire d’occident en orient. On sait que la terre fait un tour complet sur son axe en ; quoique nous n’en ayons aucune conscience, ce mouvement est d’une effrayante rapidité ; au niveau de Paris : il est de ou, si l’on veut de et par . Helmoltz a calculé que si le mouvement de rotation de la terre cessait brusquement, sa transformation nécessaire en chaleur suffirait pour déterminer la combustion complète de de houille ayant chacune les dimensions de notre globe. 2Chaque planète parcourt, en outre, autour du soleil, dans un temps variable de l’une à l’autre, mais fixe pour chacune d’entre elles une orbite elliptique d’une immense étendue dont le soleil occupe un des foyers. Ce deuxième mouvement a reçu le nom de mouvement de translation. Sa rapidité est excessive. En et environ , la terre parcourt une ellipse qui mesure de kilomètres, ce qui représente une vitesse de , la vitesse d’un boulet de canon. Neptune, dont le volume représente celui de la terre, parcourt en près de une orbite qui a près de de lieues. Les orbites des grandes planètes, étant concentriques, sont d’autant plus grandes que la planète est plus éloignée du soleil. Quant aux orbites des petites planètes, elles sont toutes comprises entre celle de Mars et celle de Jupiter. Chacune de ces orbites est disposée dans un plan qui passe par le centre du soleil et par celui de la planète ; toutes ne sont pas dans le même plan, elles sont plus ou moins obliques par rapport à l’axe du soleil, mais toutes disposées dans une zone d’une épaisseur relativement peu considérable. 3Les satellites décrivent autour des planètes dont elles dépendent des orbites analogues, comprises dans le plan des orbites de leurs planètes respectives. 4Les comètes décrivent entre tous ces globes des ellipses immenses dont le soleil occupe l’un des foyers et qui varient pour chacune d’étendue et de direction. 5Quant aux innombrables météorites ou corpuscules plus petits qui voyagent parmi les grands astres du monde solaire, leur obscurité et leur faible dimension ne nous permettent pas de suivre leur marche ; nous connaissance que quand ils s’approchent assez près de notre globe pour en rencontrer l’atmosphère ou pour être attirés par sa masse. Leur mouvement est si rapide que quand ils se heurtent contre notre atmosphère ils s’enflamment et deviennent visibles pendant un certain temps sous le nom d’étoiles filantes. Quand ils se rapprochent assez de la terre pour entrer dans la limite de son attraction, ils tombent sur notre sol et nous apportent, sous les noms de bolides et d’aérolithes, le témoignage de d’autres terres semblables à la nôtre. D’où viennent ces astres minuscules et où vont-ils ? Nul ne pourrait le dire avec quelque certitude. Il nous est seulement permis de supposer qu’ils proviennent de la dislocation de quelque astre vieilli, dont les éléments, dispersés dans l’espace, vont grossir d’autres astres plus jeunes. 6Enfin, le soleil se déplace dans les espaces infinis du ciel, entraînant après lui les planètes et leurs satellites, les comètes et les météorites, et décrivant autour de quelque soleil plus volumineux et doué d’une force d’attraction plus puissante, ou bien autour d’un groupe de soleils, une orbite dont nous ignorons le tracé, mais qu’il parcourt avec une rapidité telle qu’il franchit en une seule année plus d’une fois et demie la distance du soleil à la terre, c’est-à-dire près de de lieues.

Malgré l’immense étendue qu’il occupe dans le ciel, notre monde solaire ne représente qu’une fraction infinitésimale de l’univers. Chacune des étoiles qui brillent dans la nuit de notre terre est un soleil analogue au nôtre, servant comme lui, selon toute probabilité, de centre à un système planétaire comparable à celui qui se meut autour de notre soleil ; or, le nombre des étoiles est incalculable ; nous n’en pouvons voir qu’une très minime partie, et beaucoup sont situées à une telle distance de notre globe qu’il pourra parcourir toutes les phases de son évolution avant que leur lumière soit venue le frapper.

Indépendamment des planètes, des soleils ou étoiles et des autres astres à forme définie dont nous venons de parler, il existe, dispersés dans l’immensité du ciel, des corps lumineux que l’irrégularité de leurs contours et l’indécision de leurs limites ont fait désigner sous le nom de nébuleuses. Certaines nébuleuses sont constituées par des amas d’étoiles très rapprochées en apparence les unes des autres, tandis que d’autres sont manifestement composées d’une substance vaporeuse qui ne s’est pas encore condensée en étoile. Assurément, ces masses énormes ne sont pas plus en repos que les étoiles et les planètes. Toutes les parties constituantes de l’univers se meuvent suivant des lois précises et subissent, les unes par rapport aux autres, des déplacements que l’astronome peut mesurer avec autant de précision que le physicien compte les oscillations d’un pendule. Composés d’une matière qui change sans cesse de forme, mais qu’aucune puissance ne saurait ni détruire ni créer, ils parcourent, en nombre indéfini, d’un mouvement éternel, un espace illimité.

Après ce rapide coup d’œil jeté sur l’organisation de l’univers, il nous sera plus facile d’exposer les systèmes imaginés par Buffon, par ses prédécesseurs et par ses successeurs pour expliquer l’origine et la formation de la terre.

À l’époque de Buffon, on admettait assez, généralement l’opinion émise par Leibnitz sur cette grave question. Le philosophe allemand pensait que la terre et les autres planètes de notre système solaire avaient été jadis autant de soleils fluides, incandescents et lumineux, qui s’étaient peu à peu et refroidis par rayonnement dans l’espace. Mais ni lui ni les adeptes de sa manière de voir ne s’étaient préoccupés de savoir ni comment s’étaient formés ni d’où provenaient tous ces soleils. C’est cette lacune de la théorie de Leibnitz que Buffon s’efforce de combler dans son mémoire sur la formation des planètes.

Buffon admet avec Leibnitz que les planètes ont été d’abord fluides, incandescentes et lumineuses ; mais, allant beaucoup plus loin que le philosophe allemand, il démontre qu’elles doivent être issues du soleil, autour duquel elles se meuvent, et il émet l’hypothèse qu’elles ne sont que des parcelles de cet astre détachées par le choc oblique d’une comète. « Ne peut-on pas, dit-il, imaginer, avec quelque sorte de vraisemblance, qu’une comète, tombant sur la surface du soleil, aura déplacé cet astre et qu’elle en aura séparé quelques petites parties auxquelles elle aura communiqué un mouvement d’impulsion dans le même sens et par un même choc, en sorte que les planètes auraient autrefois appartenu au corps du soleil, et qu’elles en auraient été détachées par une force impulsive commune à toutes, qu’elles conservent encore aujourd’hui ? Cela me paraît au moins ainsi probable que l’opinion de , qui prétend que les planètes et la terre ont été des soleils, et je crois que son système aurait acquis un grand degré de généralité et un peu plus de probabilité, s’il se fût élevé à cette idée. » Dans une addition à cet article, il dit encore : « La matière des planètes, au sortir du soleil, était aussi lumineuse que la matière même de cet astre ; et les planètes ne sont devenues opaques, ou pour mieux dire obscures, que quand leur état d’incandescence a cessé. Comme le torrent de la matière projetée par la comète hors du corps du soleil a traversé l’immense atmosphère de cet astre, il en a entraîné les parties volatiles, aériennes et aqueuses, qui forment aujourd’hui les atmosphères et les mers des planètes. Ainsi, l’on peut dire qu’à tous égards la matière dont sont composées les planètes est la même que celle du soleil, et qu’il n’y a d’autre différence que par le degré de chaleur, extrême dans le soleil, et plus ou moins attiédie dans les planètes, suivant le rapport composé de leur épaisseur et de leur densité. »

Les arguments sur lesquels Buffon appuie sa théorie sont les suivants :

1« La direction commune de leur mouvement d’impulsion qui fait que les six planètes vont toutes d’occident en orient : il y a 64 à parier qu’elles n’auraient pas eu ce mouvement dans le même sens, si la même cause ne l’avait pas produit, ce qu’il est aisé de prouver par la doctrine des hasards. »

2« L’inclinaison des orbites n’excède pas et demi ; car, en comparant les espaces, on trouve qu’il y a 24 pour que deux planètes se trouvent dans des plans plus éloignés, et par conséquent 245 ou à parier que ce n’est pas par hasard qu’elles se trouvent toutes six ainsi placées et renfermées dans l’espace de et demi, ou, ce qui revient au même, il y a cette probabilité qu’elles ont quelque chose de commun dans le mouvement qui leur a donné cette position. Mais que peut-il y avoir de commun dans l’impression d’un mouvement d’impulsion, si ce n’est la force et la direction des corps qui le communiquent ? On peut donc conclure avec une très grande vraisemblance que les planètes ont reçu leur mouvement d’impulsion par un seul coup. Cette probabilité, qui équivaut presque à une certitude, étant acquise, je cherche quel corps en mouvement a pu faire ce choc et produire cet effet, et je ne vois que les comètes capables de communiquer un aussi grand mouvement à d’aussi vastes corps. »

« 3La conformité entre la densité de la matière des planètes et la densité de la matière du soleil. Nous connaissons sur la surface de la terre des matières 14 ou plus denses les unes que les autres, les densités de l’or et de l’air sont à peu près dans ce rapport ; mais l’intérieur de la terre et le corps des planètes sont composés de parties plus similaires et dont la densité comparée varie beaucoup moins, et la conformité de la densité de la matière des planètes et de la densité de la matière du soleil est telle, que sur qui composent la totalité de la matière des planètes, il y en a plus qui sont presque delà même densité que la matière du soleil, et qu’il n’y a pas dix parties sur qui soient d’une plus grande densité ; car Saturne et Jupiter sont à peu près de la même densité que le soleil, et la quantité de matière que ces deux planètes contiennent est au moins plus grande que la quantité de matière des quatre planètes inférieures, Mars, la terre, Vénus et Mercure. On doit donc dire que la matière dont sont composées les planètes en général est à peu près la même que celle du soleil, et que par conséquent cette matière peut en avoir été séparée. »

Buffon cherche ensuite à expliquer pourquoi les planètes ont des densités différentes et pourquoi elles sont inégalement distantes du soleil. « La comète, dit-il, ayant par un seul coup communiqué un mouvement de projectile à une quantité de matière égale à la six cent cinquantième partie de la masse du soleil, les particules les moins denses se seront séparées des plus denses et auront formé par leur attraction mutuelle des globes de différente densité : Saturne, composé des parties les plus grosses et les plus légères, se sera le plus éloigné du soleil, ensuite Jupiter, qui est plus dense que Saturne, se sera moins éloigné, et ainsi de suite. Les planètes les plus grosses et les moins denses sont les plus éloignées, parce qu’elles ont reçu un mouvement d’impulsion plus fort que les plus petites et les plus denses ; car la force d’impulsion se communiquant par les surfaces, le même coup aura fait mouvoir les parties les plus grosses et les plus légères de la matière du soleil avec plus de vitesse que les parties les plus petites et les plus massives ; il se sera donc fait une séparation des parties denses de différents degrés, en sorte que la densité de la matière du soleil étant égale , celle de Saturne est égale , celle de Jupiter = 94 1/2, celle de Mars = 200, celle de la terre = 400, celle de Vénus = 800, et celle de Mercure =. Mais la force d’attraction ne se communiquant pas, comme celle d’impulsion, par la surface, et agissant au contraire sur toutes les parties de la masse, elle aura retenu les portions de matières les plus denses, et c’est pour cette raison que les planètes les plus denses sont les plus voisines du soleil, et qu’elles tournent autour de cet astre avec plus de rapidité que les planètes les moins denses, qui sont aussi les plus éloignées. »

Il prévoit qu’on lui objectera que, si les planètes ont été détachées du soleil, elles devraient se trouver dans le même état que cet astre, « elles devraient être, comme le soleil, brûlantes et lumineuses, et non pas froides et opaques comme elles le sont. » Or, « rien ne ressemble moins à ce globe de feu qu’un globe de terre et d’eau ; et, à en juger par comparaison, la matière de la terre et des planètes est tout à fait différente de celle du soleil. »

« À cela on peut répondre, dit-il, que, dans la séparation qui s’est faite des particules plus ou moins denses, la matière a changé de forme, et que la lumière ou le feu se sont éteints par cette séparation causée par le mouvement d’impulsion. D’ailleurs, ne peut-on pas soupçonner que, si le soleil ou une étoile brûlante et lumineuse par elle-même se mouvait avec autant de vitesse que se meuvent les planètes, le feu s’éteindrait peut-être, et que c’est par cette raison que toutes les étoiles lumineuses sont fixes et ne changent pas de lieu, et que ces étoiles que l’on appelle nouvelles, qui ont probablement changé de lieu, se sont éteintes aux yeux même des observateurs ? Ceci se confirme par ce qu’on a observé sur les comètes, elles doivent brûler jusqu’au centre lorsqu’elles passent à leur périhélie ; cependant elles ne deviennent pas lumineuses par elles-mêmes, on voit seulement qu’elles exhalent des vapeurs brûlantes dont elles laissent en chemin une partie considérable. »

Un peu plus bas, il ajoute : « On pourrait répondre encore que le feu ne peut pas subsister aussi longtemps dans les petites que dans les grandes masses, et qu’au sortir du soleil les planètes ont dû brûler pendant quelque temps, mais qu’elles se sont éteintes faute de matières combustibles, comme le soleil s’éteindra probablement par la même raison, mais dans des âges futurs et aussi éloignés des temps auxquels les planètes se sont éteintes, que sa grosseur l’est de celle des planètes : quoi qu’il en soit, la séparation des parties plus ou moins denses, qui s’est faite nécessairement dans le temps que la comète a poussé hors du soleil la matière des planètes, me paraît suffisante pour rendre raison de cette extinction de leurs feux. »

Il lui reste à expliquer la formation des satellites des planètes ; il le fait de la façon suivante : « L’obliquité du coup a pu être telle qu’il se sera séparé du corps de la planète principale de petites parties de matière qui auront conservé la même direction de mouvement que la planète même ; ces parties se seront réunies, suivant leurs densités, à différentes distances de la planète par la force de leur attraction mutuelle, et en même temps elles auront suivi nécessairement la planète dans son cours autour du soleil en tournant elles-mêmes autour de la planète, à peu près dans le plan de son orbite. On voit bien que ces petites parties, que la grande obliquité du coup aura séparées, sont les satellites ; ainsi la formation, la position et la direction des mouvements des satellites s’accordent parfaitement avec la théorie, car ils ont tous la même direction de mouvement dans des cercles concentriques autour de leur planète principale ; leur mouvement est dans le même plan, et ce plan est celui de l’orbite de la planète ; tous ces effets, qui leur sont communs et qui dépendent de leur mouvement d’impulsion, ne peuvent venir que d’une cause commune, c’est-à-dire d’une impulsion commune de mouvement, qui leur a été communiquée par un seul et même coup donné sous une certaine obliquité.

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