Front matter
Au lendemain de la fatale guerre de 1870-71, la France s’est, pour un temps, repliée sur elle-même, tout entière à la sensation amère de son désastre. La plaie était vive, douloureuse. La gloire de ses armes, sa prépondérance militaire jusque-là presque incontestée en Europe, ses prétentions à l’hégémonie de l’Occident, sa confiance en l’avenir, sa mission civilisatrice, tout semblait s’être effondré du même coup. Loin qu’elle eût pu réaliser le rêve caressé par plus d’un patriote et ressaisir les limites de la vieille Gaule, — ces frontières du Rhin et des Alpes qu’elle ne retrouva un moment, pendant la Révolution, que pour les perdre presque aussitôt par l’effet de l’ambition effrénée de Napoléon, — le sabre des Tudesques vainqueurs faisait une échancrure sanglante dans sa frontière deux fois séculaire. Le traité de Francfort nous enlevait le trente-septième de notre territoire et le vingt-quatrième de nos hommes. Dure expiation — sans parler de la fleur de notre jeunesse fauchée dans les batailles — pour les erreurs et les abdications dont notre peuple acquérait, mais un peu tard, conscience ! Ce qu’on a appelé « la libération du territoire », honneur du gouvernement restaurateur de Thiers, n’était qu’une libération incomplète, et Victor Hugo, puissant du sentiment national, pouvait, peut encore s’écrier :
Non, remparts, non clochers superbes, non jamais Je n’oublierai Strasbourg et je n’oublierai Metz. L’horrible aigle des nuits nous étreint dans ses serres. Villes ! nous ne pouvons, nous Français, nous vos frères, Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez, Être que par Strasbourg et par Metz délivrés. Toute autre délivrance est un leurre… et j’estime Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime Et que Paris se traîne, humble, amoindri, plaintif, Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif.
Mais, en attendant cette suprême libération du territoire, la France avait mieux à faire qu’à se vouer aux gémissements stériles. Un peuple qui s’abandonnerait piteusement aux regrets de son étoile assombrie et s’envelopperait dans son désespoir comme dans un linceul, serait un peuple décrépit, indigne de connaître une fortune meilleure. C’est par de viriles résolutions, par des actes et par des efforts constants, par un examen sérieux de conscience, et par les réformes qui s’ensuivent : morales, religieuses, sociales, qu’on peut préparer les revanches efficaces de l’avenir. Grâce à Dieu, la France était blessée, mais non moribonde. Un sang rouge, généreux, circulait encore dans ses veines, capable de cicatriser ses blessures et de rendre à tous ses membres la souplesse et l’énergie. L’œuvre de relèvement national, commencée dès 1872 et poursuivie au milieu de circonstances souvent difficiles, ne s’est jamais arrêtée depuis. C’est d’abord par l’état prospère de ses finances, sous la charge d’impôts presque doublés, que la France, riche du travail accumulé de ses générations économes, a prouvé l’étendue et l’élasticité de ses ressources ; la rançon même des cinq milliards qu’il lui a fallu verser à ses vainqueurs, couverte par une souscription de quarante-deux milliards de francs, lui a fourni l’occasion cette merveilleuse vitalité financière et de reprendre confiance dans l’avenir. Les ruines de la guerre et de la Commune ont été relevées, les maisons détruites rebâties, les pendules volées remplacées ; la charrue a creusé de nouveau les entrailles inépuisables du sol, et en a fait sortir les moissons d’or. Le fléau du phylloxéra, qui a ruiné tant de riches vignobles et menace de tarir l’une des sources les plus fécondes de notre richesse nationale, n’a pu que ralentir, sans l’arrêter, le flux toujours croissant de cette prospérité. Les travaux publics ont reçu une vigoureuse impulsion qui ne cessera que lorsque le réseau de nos voies ferrées aura été complété de manière à atteindre jusqu’au moindre bourg et à rendre aussi faciles que promptes les communications du centre aux extrémités, dans cette étendue de 53 millions d’hectares qui forme aujourd’hui la superficie territoriale de la France. Le rendement des recettes publiques, chaque année supérieur aux prévisions budgétaires du législateur, a rendu possibles quelques légers dégrèvements d’impôts, tout en permettant de doter largement et le budget de l’instruction devenue désormais obligatoire, et le budget de la guerre grâce auquel nous entretenons et exerçons une armée forte, au besoin, d’un million d’hommes, pour la défense de la patrie.
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The end
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