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Histoire des églises et chapelles de Lyon

Jean-Baptiste Martin · 1908 · Free in the US

405,915 words · about 28 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1908 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Histoire_des_églises_et_chapelles_de_Lyon&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Jean-Baptiste Martin
Language
French
Published
1908
Length
405,915 words · about 28 h 26 min
Sections
115 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (115)
  1. Front matter under 1 min
  2. II about 1 h 34 min
  3. III about 1 h 4 min
  4. IV about 50 min
  5. VI about 44 min
  6. VII about 1 h 1 min
  7. VIII about 1 h 1 min
  8. IX about 1 h 20 min
  9. Abbaye Saint-Pierre about 22 min
  10. Ainay about 25 min
  11. Annonciation about 6 min
  12. Antiquaille about 22 min
  13. Antonins about 14 min
  14. Bernardines about 12 min
  15. Bon-Pasteur about 9 min
  16. Béchevelin about 2 min
  17. Bénédictines de Chazeaux about 12 min
  18. Calvaire about 7 min
  19. Carmes-Déchaussés about 15 min
  20. Carmélites about 11 min
  21. Chapelle de Balmont about 9 min
  22. Chapelle de l'Hôtel de Ville about 14 min
  23. Chapelle militaire de la Part-Dieu about 4 min
  24. Charité about 17 min
  25. Cité-Rambaud about 14 min
  26. Clarisses about 13 min
  27. Collège de la Trinité about 8 min
  28. Cordeliers de l’Observance about 4 min
  29. Célestins about 8 min
  30. Cénacle about 4 min
  31. Cœur-Agonisant about 6 min
  32. Feuillants about 10 min
  33. Filles de la Charité about 44 min
  34. Franciscaines de la Tour-Pitrat about 3 min
  35. Franciscaines de Sainte-Marie-des-Anges about 10 min
  36. Frères du Sacré-Cœur about 9 min
  37. Grand Séminaire about 14 min
  38. Grand séminaire about 14 min
  39. Grand-Augustins about 16 min
  40. I about 34 min
  41. Immaculée-Conception about 3 min
  42. Incurables about 7 min
  43. Introduction about 36 min
  44. Jacobins about 19 min
  45. Jésuites de la rue Sainte-Hélène under 1 min
  46. La Compassion about 8 min
  47. Lazaristes about 30 min
  48. Marie-Auxiliatrice about 5 min
  49. Marie-Thérèse about 6 min
  50. Minimes about 16 min
  51. Missionnaires Saint-Joseph about 12 min
  52. Missions-Africaines about 7 min
  53. Montchat about 5 min
  54. Monument des Brotteaux about 13 min
  55. Notre-Dame d’Afrique about 4 min
  56. Notre-Dame-Saint-Louis about 11 min
  57. Oratoire about 15 min
  58. Petit-Collège about 1 min
  59. Petites-Sœurs de l’Assomption about 2 min
  60. Picpus about 7 min
  61. Platière about 22 min
  62. Propagation de la Foi about 6 min
  63. Providence Caille about 17 min
  64. Recluseries about 7 min
  65. Religieuses de Fourvière about 4 min
  66. Religieuses de Jésus-Marie about 12 min
  67. Religieuses de la Sainte-Famille about 8 min
  68. Religieuses des Sacrés-Cœurs about 10 min
  69. Religieuses du Sacré-Cœur about 15 min
  70. Religieuses du Saint-Sacrement about 2 min
  71. Religieuses Notre-Dame de l’Assomption about 6 min
  72. Religieuses Trinitaires de Lyon about 5 min
  73. Récollets about 13 min
  74. Rédemption about 13 min
  75. Saint-Alban (Saint-Jean) about 11 min
  76. Saint-André about 4 min
  77. Saint-Bernard about 9 min
  78. Saint-Bruno des Chartreux about 26 min
  79. Saint-Camille de l’Industrie about 1 min
  80. Saint-Clair about 1 min
  81. Saint-Denis-de-la-Croix-Rousse about 10 min
  82. Saint-Eucher about 8 min
  83. Saint-François de Sales about 9 min
  84. Saint-Irénée about 21 min
  85. Saint-Jean about 21 min
  86. Saint-Jean-de-Dieu about 4 min
  87. Saint-Joseph de Bellecour about 2 min
  88. Saint-Just about 21 min
  89. Saint-Laurent about 2 min
  90. Saint-Michel d’Ainay about 12 min
  91. Saint-Pierre-le-Vieux about 9 min
  92. Saint-Roch about 10 min
  93. Saint-Romain about 11 min
  94. Saint-Saturnin about 1 min
  95. Saint-Viateur about 15 min
  96. Saint-Épipode about 1 min
  97. Saint-Étienne et Sainte-Croix about 2 min
  98. Sainte-Blandine about 10 min
  99. Servantes des pauvres about 1 min
  100. Société de Nazareth about 6 min
  101. Séminaire Saint-Charles about 2 min
  102. Sœurs de Marie-Joseph about 3 min
  103. Sœurs de Saint Joseph about 10 min
  104. Sœurs Saint-Charles about 12 min
  105. Trappistines about 10 min
  106. Trinitaires about 5 min
  107. V about 57 min
  108. Visitation about 20 min
  109. X about 1 h 48 min
  110. Église Notre-Dame-des-Anges about 3 min
  111. Église Saint-Joseph about 4 min
  112. Église Saint-Laurent about 2 min
  113. Église Saint-Paul about 18 min
  114. Église Saint-Pothin about 5 min
  115. Église Saint-Sacrement about 7 min

Continue:

Front matter

TOME

TOME

TABLE ALPHABÉTIQUE DES ÉGLISES ET CHAPELLES DU TOME I

II

out le long de son histoire notre ville a bénéficié de l’existence d’un grand nombre d’ordres monastiques que son antiquité religieuse, l’importance de sa position, la bienveillance et la cordialité de ses archevêques avaient attirés dans ses murs. On va le voir dans ce chapitre, où l’on s’occupera de plusieurs familles religieuses : Célestins, Chartreux, frères Prêcheurs, Augustins déchaussés, dont l’église est devenue Saint-Denis de la Croix-Rousse, Feuillants ou Cisterciens réformés qui desservaient la chapelle de l’Hôtel de Ville, enfin les Minimes.

Il est peu d’ordres qui aient une histoire aussi merveilleuse que l’ordre des Célestins. Tout y est empreint d’une singulière fortune : l’origine, les premiers développements et jusqu’au nom même. Ce dernier est à peu près oublié aujourd’hui, quoiqu’on rencontre nombre de villes qui possèdent une rue, un quai, un pont des Célestins. La Révolution a si vite détruit et l’on a si promptement oublié, qu’il faut être érudit pour se rappeler ce que fuient les Célestins, les Feuillants, les Prémontrés, les Augustins et tant d’autres instituts religieux qui contribuèrent, pour une large part, à la foi et à la prospérité de notre patrie.

C’était au mois de mai de l’année 1274, le grand pape venait d’ouvrir à Lyon le concile où se réunirent les Grecs et les Latins. On prêtait à ce sage pontife la pensée de résoudre certains points de discipline ecclésiastique en supprimant tous les ordres religieux nouvellement fondés. Un moine napolitain d’une extraordinaire austérité, Pierre de Mouron, ou à mieux dire de Mourrone, né à Izerna dans la province de Pouille, avait établi, sur le mont Moroni, un monastère où il avait soumis la règle cénobitique à la règle primitive de saint Benoît. Sur la nouvelle qu’on lui donna de Naples des desseins

du concile, il se rendit à Lyon à pied ; il n’y parvint que rompu de fatigue, et se logea dans une maison qui avait appartenu aux Templiers. Une vision le réconforta aussitôt : le ciel lui révéla qu’il obtiendrait du pape ce qu’il voulait et qu’un jour le lieu où il dormait serait une possession de son ordre. Selon les auteurs de V Année bénédictine, si accorda à Pierre de Mourrone, non seulement l’autorisation d’instituer sa congrégation réformée mais encore des privilèges, c’est qu’ayant assisté à sa messe, il le vit suspendre son ample manteau blanc à un rayon de soleil. Ceci est de la légende, respectons pourtant la croyance des simples. accorda la bulle confirmative le 11 avril 1275. Dès le 19 mai, Pierre de Mourrone reprit la route de l’Italie, et fut secondé par des miracles manifestes.

L’histoire apprend que le 5 juillet 1294, le Saint-Siège étant vacant depuis plus de deux années par la mort de , un cardinal, irrité des ambitions puissantes qui partageaient le conclave, jeta, comme par défi, le nom de l’ermite parmi tous ceux que l’on discutait. On crut à une inspiration divine ; on alla aux voix et Pierre de Mourrone fut élu. Il quitta, non sans regret ni larmes, sa cellule effroyable du mont de Margella et fit son entrée solennelle dans la ville d’Aquila, monté sur un âne dont la bride était aux mains de le Boiteux, roi de Sicile, et de son fils, roi de Hongrie, le futur Robert le Sage. Il prit le nom de , en s’asseyant sur le siège de Saint-Pierre. Son pontificat qui ne dura que six mois ne tint pas les promesses que l’on en avait conçues : il s’avoua impropre à gouverner les hommes, abdiqua la tiare en décembre 1294, et mourut le jour de Pentecôte 1296. Son successeur accabla d’honneurs son humble mémoire ; Clément le canonisa et le roi Philippe le Bel, en 1300, appela son ordre en France ; les successeurs de ce monarque, particulièrement , ne cessèrent de favoriser les Célestins.

Entre temps l’ex-commanderie du Temple, où Pierre de Mourrone avait discerné en rêve l’avenir de son œuvre, avait passé aux chevaliers de Malte : puis les ducs de Savoie l’avaient échangée pour l’une de leurs propriétés et y faisaient parfois leur résidence. Le 22 février 1407, , des princes de Savoie, lequel n’en eut pas moins le malheur de devenir l’anti-pape , « la céda à ses bien-aimés pères, les fils de Pierre de Mourrone » pour qu’ils y construisissent un monastère et une église, qui seraient dédiés à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. Par l’une des clauses de l’acte de donation, il se réservait, dans le monastère, un logement à perpétuité. Un des premiers prieurs du nouveau couvent fut Jean Gerson, frère du célèbre chancelier de l’Université de Paris.

, fils d’, hérita des sentiments de son père pour les Célestins de Lyon. Il leur accorda une grosse somme pour édifier une seconde église qui remplaça promptement la première, trop exiguë ; son cœur y fut inhumé devant le grand autel, conformément à ses suprêmes volontés, peu après qu’il fut mort, le 29 janvier 1465, dans la maison qui faisait l’angle de la place Saint-Jean et qui appartenait à la veuve d’un riche commerçant. Pour renfermer ce cœur très cher, les Célestins élevèrent un superbe tombeau sur lequel se lisait une épitaphe de noble allure, dont nous traduisons le début : « J’ai engendré, je l’avoue, des rois, des ducs, des comtes ; j’ai été moi-même le gendre du roi de France [Louis XI]. Que me servent maintenant à moi, qui me suis acquitté de la vie, et les sceptres dominateurs et les honneurs que je fis triompher. Voici que je meurs, laissant à mes fils ma patrie et mes peuples. Hors les âmes, tout cède à la mort. » Guichenon, dans son Histoire de Savoye, rapporte une autre inscription célestine des deux ducs Amédée et Louis, beaucoup plus fastueuse mais moins chrétienne.

L’église des Célestins, abondante en objets d’art, était éclairée par de magnifiques vitraux. La grande vitre, don du duc ornait le maître-autel au fond du chœur. et Charlotte de Savoie, sa femme, avaient fait présent du vitrail de droite : une Résurrection ; et Anne de Bretagne de celui qui était à côté de la sacristie : la Madeleine reconnaissant le Christ ressuscité ; Philippe de Savoie et Marguerite de Bourbon du vitrail où on voyait la Flagellation. Louis d’Amboise, évêque d’Albe et frère du cardinal, offrit la verrière de gauche, qui représentait l’Arbre de Jessé.

Quant au fameux cardinal Georges d’Amboise, de passage à Lyon et logé chez les Célestins, il y mourut le 25 mai 1510. Son cœur fut déposé dans leur église, sous un marbre blanc très simple où on lisait : « Ceci est le cœur du très illustre cardinal Georges d’Amboise, légat perpétuel en France et en Avignon, archevêque de Rouen, insigne bienfaiteur de ce monastère. » Si on en croit Clapasson, l’église des Célestins était d’un gothique des plus communs et son architecture n’avait rien de remarquable ; encore renfermait-elle de bons tableaux de Blanchet et de Le Blanc, ainsi que de louables sculptures de Mimerel le cadet, auteur de quelques belles figures que l’on voyait naguère encore à l’angle de nos rues, et d’un Bacchus, rue du Bœuf. Un des meilleurs sinon le meilleur élève du Poussin, Jacques Stella, avait peint une Descente de croix, au-dessus du grand autel. L’orgue placé sur la tribune imitait toutes les inflexions de la voix humaine, et était l’œuvre de Mollard. À côté de la porte, deux figures en relief représentaient saint Benoît et saint Pierre Célestin ; au-dessus du portail se trouvait une Annonciation avec les armes d’.

Jean Thibot, ou sans doute Thibaud, qui fut plusieurs fois conseiller de ville, fit bâtir, en 1433, la chapelle qu’on appela d’abord la grande Notre-Dame et qu’on annexa Camille de Neuville, archevêque de Lyon.

ensuite à celle de Saint-Pierre de Luxembourg, commencée par un sieur Étienne de Viry et achevée par Jean Cœur, fils de Jacques, l’argentier fameux de . « L’on voit encore, écrit Clapasson, contre le mur à côté de l’une de ces chapelles, à main droite, une forme de tombeau de marbre, terminé par une figure de la mort ; ce sont les restes du magnifique mausolée que les Pazzi avaient fait élever dans cette église et que Marie de Médicis, étant en cette ville, fit renverser par ressentiment. »

Le 27 décembre 1669, l’archevêque Camille de Neuville consacra de nouveau l’autel de la chapelle Saint-Pierre de Luxembourg sous le titre de ce même saint, de saint Joseph et de saint François de Sales. Auparavant, la muraille qui séparait la chapelle de la grande Notre-Dame de celle de Saint-Pierre de Luxembourg avait été abattue et, au-dessous de l’autel qui était adossé, on avait trouvé une boîte en plomb contenant quelques reliques, trois grains d’encens et une feuille de parchemin portant un acte latin de consécration du 17 octobre 1573, émanant de Jean Henry surnommé le Fléau des hérétiques, évêque de Damas et suffragant d’Antoine d’Albon, archevêque de Lyon. La chapelle dite de la comtesse, construite par le comte de Clissy et la comtesse sa femme, Jeanne de Bigny, qui y furent inhumés, et celle des Onze mille Vierges due à Jean Garnier, notaire du xv siècle, n’offraient rien de remarquable.

La dernière nuit d’avril 1562, les calvinistes surprirent Lyon : ils entrèrent d’abord dans le couvent des Célestins ; les soldats du baron des Adrets s’y retranchèrent comme dans une citadelle et bombardèrent de là les antiques et épaisses murailles du cloître des chanoines-comtes de Saint-Jean. Les religieux, à leur retour, l’année suivante, ne rencontrèrent que des murs demi-démolis. En 1383, alors qu’ils s’étaient à peine relevés de leurs ruines, un non moindre fléau les frappa, la peste, qui sévit dans leur couvent puis dans le monastère des Cordeliers de Saint-Bonaventure, tant et tant, écrit un annaliste contemporain qu’il n’y demeura quasi personne. Il est très étonnant que le Père Benoit Gonon, le plus agréable historien de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, n’ait pas mentionné ce fait d’importance dans sa chronique, plus savoureuse d’ailleurs par le langage que recommandable par l’exactitude chronologique.

De la fin du xvi siècle au xviii, la dévotion à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle se refroidit. En 1721, le monastère qui s’en allait en ruines fut rebâti sur un nouveau plan. La façade, exécutée d’après Masson, ne fut finie qu’en 1739 : elle avait trois cents pieds de longueur et faisait un assez bel effet de masse. Les quatre bâtiments que l’on voit aujourd’hui sur le quai, ornés d’appliques et de frontons, sont des parties conservées du soubassement de cette façade. La pièce insigne du cloître, selon Clapasson, était, dans le réfectoire, un grand tableau cintré qui en occupait tout le fond : les Noces de Cana, exemple rare de l’intelligence du clair-obscur et du coloris, et œuvre de Vernansal, peintre parisien, qui, après de longues études à Venise, habita quelques années à Lyon.

Les Célestins subirent, en 1744, deux incendies presque coup sur coup. Le premier consuma, le 26 novembre, leur riche bibliothèque, dont M. d’Aigueperse, greffier du tribunal de commerce de Lyon, a possédé longtemps un magnifique Térence, de 1675, sur le titre duquel on lisait : « , 1744. Préservé de l’incendie de 1744. » Le second, pendant la nuit de Noël, dévora les deux corps de logis les plus voisins de la place du Port-du-Roi. La décadence menaçait en même temps les Gélestins : par lettres patentes de , du 13 mai 1779, ils se sécularisèrent, et l’archevêque de Lyon, Malvin de Montazet, le 6 novembre suivant, réunit leurs biens à ceux du clergé. Le prélat avait compté sans une intervention, inattendue à vrai dire, du passé le plus archaïque. Victor-Amédée III, duc de Savoie et roi de Sardaigne, prince assez peu dévot mais très versé dans l’histoire de ses aïeux, revendiqua « la Célestinière de Lyon », en excipant de la clause citée d’après la charte de donation du 27 février 1407. Il y eut procès, bref d’ailleurs pour l’époque, vraisemblablement à cause de la qualité des parties, puisqu’il ne dura que quatre ans un mois et six jours. Un arrêt du conseil des dépêches, du 12 janvier 1784, envoya en possession du couvent en litige Victor-Amédée III, qui, le 10 mai 1785, aliéna la totalité du vaste emplacement au prix de 1.500.000 livres, dont il usa, dit-on, pour payer la noce de son fils, le prince de Piémont, avec la sœur de . L’acquéreur revendit, par morceaux, le terrain à peu près net et on y perça des rues. On sait le reste : l’église se changea en un théâtre qui ne rappelle guère les concerts spirituels, si fort vantés au xvii siècle, des disciples de Pierre de Mourrone.

L’ordre des Chartreux se multiplia rapidement sous les bénédictions de Dieu : dès les premiers temps, il fonda plusieurs couvents dans notre région. Ces religieux songèrent cependant à avoir, en une ville comme Lyon, traversée si souvent par les prieurs qui, de tous les points, se rendaient au chapitre annuel de la Grande-Chartreuse, un pied-à-terre utile, à s’implanter dans la Rome des Gaules, ainsi qu’ils l’avaient fait dans la Rome de la catholicité.

Donc, en 1584, au mois d’août, ils vinrent à Lyon où se trouvait le roi , et sollicitèrent l’autorisation désirée ; cette autorisation obtenue, ils fixèrent leur choix sur le tènement de la Giroflée, lequel, dit un de leurs annalistes, tirait son nom de Jean la Giroflée qui en était possesseur en 1427. L’emplacement choisi était dans les conditions souhaitables d’isolement et de silence : peu ou point d’habitations sur le plateau qui domine la vallée, et sur les pentes qui s’inclinent vers la Saône. Mais, par le fait même que ces hauteurs étaient à peu près inhabitées, les Lyonnais en avaient fait un lieu de promenade et de plaisir ; aussi l’historien qui a consigné les origines du monastère, et qui vivait à cette époque, un Chartreux, dom Nicolas Molin, s’écrie à ce propos : « Quel changement a opéré la main de Dieu ! Le théâtre du plaisir va devenir la maison de la prière ; ce qui était le repaire du démon devient la demeure des anges ; ce qui était une salle de bal est transformé en Saint des Saints ».

Celle prise de possession du divin Maître eut lieu le 18 octobre 1584, jour où l’on y célébra la messe pour la première fois. Tout y était provisoire. Le maître et les serviteurs vivaient presque dans le de Bethléem. Puis, si les secours arrivaient, le prieur, dom Marchand, qui devait être un peu plus tard général de l’ordre, les employait non pas tant aux besoins des religieux qu’à l’embellissement de la chapelle. Pour s’en tenir au mol cité plus haut, il avait utilisé l’ancienne salle de bal et en avait fait un oratoire très convenable et très recueilli.

Arrive enfin un don quelque peu considérable. Un calviniste, venu de Paris à Lyon, se convertit dans notre ville, et, touché de la pauvreté du couvent, offre à dom Marchand, nouvellement promu au généralat, une somme de 2.000 écus d’or. « Quoi de plus doux et de plus agréable à ce Père ! — je cite encore mon narrateur — car il gardait le meilleur de son âme et de son cœur à sa pauvre Chartreuse de Lyon, qui était comme sa pupille, comme son enfant. »

La destination de cette somme fut bien vite décidée : il en bâtirait une demeure plus digne de Dieu que celle qui existait déjà. Alors, il envoya à Lyon Guillaume Schelsom, un religieux qui avait été jadis évêque en Écosse, et Jean de l’Écluse, prieur de Valenciennes, pour qu’ils jetassent les fondements d’une nouvelle église.

Notre historien, dom Molin, blâme avec une certaine ironie les projets trop grandioses que les deux envoyés conçurent pour cette construction. Après avoir constaté combien l’emplacement sur la colline se prêtait à un beau monument, ils rapportèrent à la Grande-Chartreuse les plans de la cathédrale de Milan et de la Chartreuse de Pavie, comme s’il avait pu être question de reproduire à Lyon l’une ou l’autre de ces deux merveilles. Le Général résista, comme de juste, à pareille idée. Malgré tout, le projet persistait d’élever une belle église. En 1590, un nouveau prieur, Jean Thurin, de concert avec Guillaume Schelsom, s’adressait à un architecte et peintre de la ville, Jean Magnan, et à deux entrepreneurs, pour en obtenir un plan et l’exécution des travaux. La convention porte cette clause particulière : « S’il arrive que quelqu’un des ouvriers vienne à blasphémer le saint nom de Dieu ou à tenir quelque propos mal dit, il devra vuider incontinent l’atelier. »

Dans son plan, qui est celui de l’église actuelle, remanié plus tard par Delamonce, l’architecte ajoutait un dôme et une nef à ce que l’on continuera d’appeler « le vieux sanctuaire », le chœur d’aujourd’hui d’après les transformations qu’il a subies plusieurs fois. Les échevins de Lyon approuvèrent l’entreprise et permirent d’extraire d’une carrière voisine les matériaux nécessaires. Quelques jours plus tard, Mgr de Villars, archevêque de Vienne, entouré du marquis de Saint-Sorlin, gouverneur, du vicaire général, qui représentait Pierre d’Épinac, archevêque de Lyon, absent, des échevins et d’un grand nombre de fidèles de la ville, posait la première pierre de l’édifice. À ce moment, la guerre paralysait le commerce ; on put employer un grand nombre d’ouvriers, et les travaux s’avancèrent rapidement. Mais la somme d’argent disponible s’épuisa bientôt : le calviniste converti, dont nous avons parlé plus haut, édifié par la vie parfaite des religieux, quitta le monde, monta à la Grande-Chartreuse, y fit l’offrande de tout ce qui lui restait de fortune en disant au père général : « Vous avez mes biens, prenez ma personne ». Et il reçut l’habit monastique le 21 juin 1591 ; il devait mourir huit ans après, à Currières, où était l’infirmerie du couvent : c’était dom Pierre Robineau. Ce nouveau secours permit de continuer pendant quelque temps la construction.

Nous entrons ensuite dans une série d’interruptions parfois longues, lesquelles répondent à la pénurie des ressources : en 1598, on se remet aux pilastres du dôme et à la maçonnerie des chapelles du côté du couchant. Ce qu’il y avait d’ailleurs de plus urgent pour les religieux, c’était un sanctuaire de capacité suffisante et suffisamment orné pour y faire convenablement le service divin ; ils réservent donc leurs soins et les dons qui leur arrivent, pendant que le reste du plan demeure inachevé, à l’embellissement du chœur actuel. En 1614, ils substituent à l’ancien pavé un dallage plus élégant « de pierres blanches en losange » ; en même temps, ils garnissent les murs d’une boiserie, d’un « lambris », qui nécessite le changement du niveau des fenêtres. Il est question de onze fenêtres, dont six probablement disparaissent derrière la boiserie pour ne laisser subsister que celles de la coquille ; comme on est sans espérance de terminer de sitôt le plan total, on fait élever, « de fond en cime », une muraille qui sépare le chœur d’avec la partie de l’église sous le dôme.

Ces travaux finis, l’archevêque de Lyon, Simon de Marquemont, vient, le 6 juin 1615, consacrer cette portion disposée pour le service divin. Mais le nombre des religieux ne permettait pas de donner à la célébration des offices la solennité désirable ; l’archevêque écrivit donc une lettre pressante au père général pour demander que le monastère fût repeuplé. Deux autres lettres, tout aussi suppliantes, l’une du gouverneur, l’autre du consulat, formulaient la même requête, laquelle fut écoutée : vers le commencement d’octobre 1616, quinze religieux et trois frères convers vinrent reprendre en quelque sorte possession du couvent. Mgr de Marquemont, en témoignage de satisfaction, voulut célébrer avec eux les premières vêpres de leur patron, saint Bruno, et gravit à nouveau la colline, le lendemain, pour officier pontificalement à la grand’messe ; il officia, selon le rite, le cérémonial particulier aux Chartreux, non sans faire quelques fautes, comme l’insinue notre auteur.

Dans l’intervalle des quinze années qui suivent, on continue les travaux d’embellissement : les boiseries de la sacristie, telles qu’elles existent encore aujourd’hui sans grande modification, datent de 1620. Des peintures décoratives se font à la voûte et aux murailles de ce qu’on nomme toujours « le vieux sanctuaire ». Horace Leblanc, élève de Lanfranc, donne, en 1625, quittance « du prix de ses ouvrages en peintures à fresque de la vie de saint Bruno au petit cloître et en d’autres endroits de l’église » ; François Perrier devait, un peu plus tard, achever l’œuvre de Leblanc au petit cloître, et peindre le côté qui est au midi. On lui commanda également un tableau du Calvaire pour le chapitre, un Christ au Jardin des Oliviers pour la sacristie, une Cène pour le réfectoire, la Résurrection d’un mort par saint Anthelme pour le chœur de l’église : ce dernier tableau est la seule œuvre qui subsiste des toiles et des fresques de Perrier.

En 1629, le grand autel est orné d’un tabernacle ou en bois de noyer et de tilleul ; on place les deux statues encore existantes de saint Bruno et de saint Jean-Baptiste, œuvres du sculpteur Sarazin ; mais bientôt les religieux sont à bout de ressources et les travaux sont interrompus de 1630 à 1646. En cette dernière année, le prieur dom Christophe d’Outreleau donne à prix fait « le parachèvement de l’église suivant le dessin qui sera fourni » : deux des chapelles du couchant étaient à terminer ; celles du levant n’étaient pas commencées ; le dôme ne présentait à la vue que ses piliers et ses arcs doubleaux. Ce bel essor, hélas ! se brise bientôt : une dépense de 17.000 fr. a absorbé en deux ans tout l’argent amassé. Les comptes du monastère présentent une nouvelle dépense de 25.000 fr. en 1633, puis, dans la longue durée de quatre-vingts ans, les frais indispensables pour ne pas laisser aller en ruines ce qui était déjà fait : c’est ainsi qu’en 1690 on fermait par un mur de pisé les arcades des chapelles de droite.

Un nouveau prieur, dom Claude Guinet, assume enfin la tâche de terminer l’œuvre de ses prédécesseurs. La mort la lui arrache des mains ; mais son successeur, dom Gabriel Prenel, la reprendra et ne la laissera pas qu’elle ne soit achevée : il s’adresse à un architecte de grand talent, Ferdinand-Sigismond Delamonce. Plan et devis sont remis le 1 novembre 1733 ; au 10 mars de l’année suivante, le prieur passe les conventions avec Delamonce, qui devra « parachever l’église au dedans et au dehors, disposer le vieux sanctuaire selon le nouveau plan, faire les trois murs circulaires sous le dôme, etc. » Ce dernier point fait supposer que, dans le plan primitif de Magnan, les arcades sous le dôme devaient rester vides, et que Delamonce y mit des murs pleins, soit qu’il jugeât la chose meilleure au point de vue de l’art, soit qu’il voulût asseoir plus solidement la coupole qu’il devait élever. Dans la convention il était stipulé que l’architecte serait nourri au monastère et recevrait mille francs pour ses dessins et sa peine, que les ouvrages eussent à durer une ou plusieurs années.

Delamonce, ayant à prendre l’œuvre au point où elle en était, se trouvait nécessairement gêné dans ses conceptions : un mémoire de lui à l’Académie de Lyon témoigne de cette gêne qu’il eut à subir. Ainsi, il n’aurait pas admis, comme on les voit, les ressauts de l’entablement qui ne permettent pas aux métopes d’être disposés d’une façon régulière entre les triglyphes ; à son avis, les arcades des chapelles sont trop basses ; trop basse aussi la nef par rapport à sa largeur ; les alettes du jambage des piliers et leurs archivoltes sont trop larges, leurs moulures trop pesantes. Il dut se borner à corriger dans les limites du possible, et notamment les piédestaux massifs qui formaient près d’un tiers de la hauteur des pilastres, ainsi que les jambages des quatre grandes arcades du dôme. Le tailleur de pierre eut « à mutiler, tailler les anciennes bases, cimaises et corniches des vieux piédestaux, des quatre jambages des piliers sous le dôme, à faire l’enfoncement afin d’établir la nouvelle base dorique à chacun des piliers, et à tailler les nouveaux sur les profils de M. Delamonce. » Il fallut aussi surélever les murs où s’ouvrent les fenêtres de la nef et celles du chœur ; ces dernières furent même reportées beaucoup plus haut qu’elles n’étaient. Comme le chœur avait été jusqu’alors une sorte d’église indépendante, fermée par un mur du côté du sanctuaire, le mur fut démoli et remplacé, en arrière du grand arc doubleau sous le dôme, par un arc se développant en corne de vache et s’évasant du côté du chœur. L’architecte qui est chargé de ce travail lui donnera son nom, mais il est dit qu’il l’exécutera sur les dessins de Delamonce. Les buttes de l’arc Munet amènent la suppression d’une chapelle haute, située au-dessus de la chapelle actuelle du Crucifix, autrefois chapelle Saint-Antoine, et encore chapelle Mallo, du nom d’un échevin bienfaiteur du couvent ; on dut aussi pour cela combler le caveau existant sous le chœur des Frères et transporter ailleurs les corps qui y reposaient, entre autres ceux de Pierre Austrein, seigneur de Jarnosse (1617), de Jean Yon (1640), de Bernardin de Bastero et de sa femme Jeanne Simonet (1686).

Le dôme, la partie vraiment monumentale de l’édifice, est l’objet des soins particuliers de Delamonce. Ce sera son œuvre personnelle dans une œuvre qu’il a prise déjà faite aux deux tiers. Les pierres de Seyssel fournissent les tailles des vitraux, les pierres de Villebois celles de la corniche extérieure ; la forêt de Poletins, en Bresse, propriété d’un ancien couvent de Chartreusines, et dont les revenus avaient été affectés à la maison de Lyon, donne les bois de la charpente. Jacques Beraud, scieur de long d’Usson en Auvergne, abat et équarrit 126 chênes, grands et petits, sur lesquels on réserve 408 pieds de plateaux et 56 douzaines de planches de moindre épaisseur pour les stalles du chœur. Le prix fait de l’artisan qui doit dorer « à huit couches d’or fin en feuilles de gros livret » la boule terminale du dôme de 26 pouces de diamètre est de 1736 ; le compte du serrurier qui a fait la croix en fer ouvragé qui la surmonte est de 1737 : tout indique donc que, dans cette dernière année, le signe de la rédemption domina enfin un édifice commencé depuis cent cinquante ans, et que l’œuvre de Delamonce, dépouillée de ses échafaudages, dessina sur le ciel de Lyon ses lignes correctes et harmonieuses.

En même temps on avait commencé les travaux et l’ornementation de l’intérieur. Deux maîtres plâtriers de Lyon prennent, au prix fait de 4.000 fr., l’exécution de tous les dessins donnés par Delamonce, pour moulures, bordures, architraves, triglyphes et métopes, roses et saints-esprits, ces derniers ornements devant être conformes, quoique en plâtre, à ceux qui avaient été anciennement taillés en pierre dans toute la partie droite de la nef ; de même ils feront l’enduit du berceau de la voûte et des voussures, les têtes des chérubins, les seize festons de fleurs et autres ornements de goût à confier au plus habile sculpteur de la ville. Les détails de l’ornementation rappellent la fondation royale et le nom de chartreuse du Lys-Saint-Esprit.

Un morceau capital de cette décoration intérieure était le baldaquin ou qui surmonte l’autel. Il n’y a plus à dire qu’une simple tradition l’attribue à Servandoni ; l’œuvre est bien de l’habile artiste, et elle lui fait honneur ; il en avait donné le dessin et la maquette. « J’ai reçu la somme de 300 livres pour les frais des dessins, et 200 livres pour le modèle que je fis, et dont je quitte. À Paris, le 17 décembre 1738. Chevalier Servandoni. » La commande des marbres « destinés au nouveau sanctuaire » fut faite aux frères Dorel, de Vevey en Suisse ; on stipule qu’ils seront fournis conformément aux dessins de Delamonce. Cette commande comprenait le pavé riche et nuancé qui entoure le baldaquin, les marches et les gradins de l’autel, les quatre colonnes du ciborium, lesquelles auront 1 pied 8 pouces 3 lignes de diamètre à la base et ne pourront être composées de plus de deux quartiers ; les quatre fûts, « finis, lustrés et posés », sont payés 1.700 fr., les Chartreux donnant toutefois la nourriture aux ouvriers qui en achèveront le poli et en feront le posage. En 1738, les marbriers déclarent avoir fourni 2.500 carreaux ou frises pour le pavé, quatre colonnes en huit pièces, et environ 30 pieds de marches, le tout en marbres de Suisse, et rendu à leurs frais jusqu’au Regonfle du Rhône.

Les travaux de sculpture sont dus à différents artistes : Chabry exécute « quatre têtes d’anges avec leurs ailes pour être mises aux coins du tombeau du double autel (sous le baldaquin) et les portes des deux tabernacles, l’une représentant le Bon Pasteur, l’autre ce qui conviendra le mieux » ; les têtes d’anges n’existent plus. Le même Chabry est l’auteur des deux culs-de-lampe qui soutiennent les statues de saint Bruno et de saint Jean-Baptiste ; il sculpta également les quatre bas-reliefs, aujourd’hui mutilés, « en tête et à l’extrémité des formes (stalles), avec chacun sa gloire au-dessus, d Les sujets représentés étaient : le martyre de saint Jean-Baptiste ; le martyre de saint Étienne ; David jouant de la harpe, avec un ange tenant devant lui un livre de musique ; un concert d’anges ; « le tout avec les attributs et décorations qui conviennent, et exécuté, dit la convention, avec l’habileté et la délicatesse ordinaire dudit sieur Chabry. » Il reçut trois cents livres pour son travail, et deux louis d’or comme témoignage du contentement des pères. Chabry donna seulement le dessin des agrafes des autres grands panneaux des stalles. C’est le sieur Vanderheyde qui fit la boiserie remarquable du fond du chœur, les dessins étant fournis par Chabry, et les parcloses ou séparations des stalles ; on lui doit encore la sculpture des cadres des deux tableaux, « l’un représentant l’Ascension de Notre-Seigneur, l’autre l’Assomption de Notre-Dame, destinés à être mis aux côtés du grand autel, aux archivoltes des croisées du nouveau sanctuaire œuvres de M. Trémolière, peintre de l’académie de Paris. » Ces deux belles pages de peinture étaient un cadeau de la sœur du prieur, Marie Prenel, veuve Descombles. Du même sculpteur, Vanderheyde, sont enfin les cadres des deux tableaux qui ornent le chœur : le miracle de saint Anthelme et une copie non signée, du martyre de saint André, fresque du Guide dans l’église Saint-Grégoire à Rome.

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