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CLARISSE
HARLOVE
Lettre 1
LETTRE PREMIÈRE
miss anne howe, à miss clarisse harlove.
10 janvier.
Vous ne doutez pas, ma très chère amie, que je ne prenne un extrême intérêt aux troubles qui viennent de s’élever dans votre famille. Je sais combien vous devez vous trouver blessée de devenir le sujet des discours du public. Cependant il est impossible que, dans une aventure si éclatante, tout ce qui concerne une jeune personne sur qui ses qualités distinguées ont fixé l’attention générale, n’excite pas la curiosité et les réflexions de tout le monde : je brûle d’en apprendre les circonstances de vous-même, et celles de la conduite qu’on a tenue avec vous à l’occasion d’un accident que vous n’avez pu empêcher, et dans lequel, autant que j’ai pu m’en éclaircir, c’est l’agresseur qui se trouve maltraité.
M. Diggs que j’ai fait appeler, à la première nouvelle de ce fâcheux évènement, pour m’informer de l’état de votre frère, par le seul intérêt que je prends à ce qui vous touche, m’a dit qu’il n’y avait rien à craindre de la blessure, s’il ne survenait aucun danger de la fièvre qui semble augmenter par le trouble de ses esprits. M. Wyerley prit hier le thé avec nous ; et quoique fort éloigné, comme on le suppose aisément, de prendre parti pour M. Lovelace, lui et M. Symes blâmèrent votre famille du traitement qu’elle lui a fait lorsqu’il est allé en personne s’informer de la santé de votre frère, et marquer le chagrin qu’il ressent de ce qui s’est passé. Ils disent que M. Lovelace n’a pu éviter de tirer l’épée ; et que, soit défaut d’habileté, soit excès de violence, votre frère s’est livré dès le premier coup. On assure même que M. Lovelace lui a dit, en s’efforçant de se retirer : « Prenez garde à vous, M. Harlove, votre emportement vous met hors de défense ; vous me donnez trop d’avantage. En faveur de votre sœur, j’en passerai par où vous voudrez, si… » Mais ce discours ne l’ayant rendu que plus furieux, il s’est précipité si témérairement, que son adversaire, après lui avoir fait une légère blessure au bras, lui a pris son épée.
Votre frère s’est fait des ennemis par son humeur impérieuse, et par une fierté déraisonnable qui ne peut souffrir qu’on lui conteste rien. Ceux qui ne sont pas bien disposés pour lui racontent qu’à la vue de son sang, qui coulait assez abondamment de sa blessure, la chaleur de sa passion s’est beaucoup refroidie ; et que son adversaire s’étant empressé de le secourir, jusqu’à l’arrivée du chirurgien, il a reçu ces généreux soins avec une patience qui devait le faire croire très éloigné de regarder comme une insulte la visite que M. Lovelace lui a voulu rendre pour s’informer de sa santé.
Laissons raisonner le public ; mais tout le monde vous plaint. Une conduite si solide et si uniforme ! Tant d’envie, comme on vous l’a toujours entendu dire, de glisser jusqu’à la fin de vos jours sans être observée, et je puis ajouter, sans désirer même qu’on remarque vos vœux secrets pour le bien ! plutôt utile que brillante, suivant votre devise, que je trouve si juste ! Cependant livrée aujourd’hui, malgré vous, comme il est aisé de le voir, aux discours et aux réflexions ; et blâmée, dans le sein de votre famille, pour les fautes d’autrui, quels tourments de tous côtés pour une vertu telle que la votre ! Après tout, il faut convenir que cette épreuve n’est que proportionnée à votre prudence.
Comme la crainte de tous vos amis est qu’un démêlé aussi violent, dans lequel il semble que les deux familles sont à présent engagées, ne produise quelque scène encore plus fâcheuse, je dois vous prier de me mettre en état, par l’autorité de votre propre témoignage, de vous rendre justice dans l’occasion. Ma mère, et toutes nos parentes et amies, nous ne nous entretenons, comme le reste du monde, que de vous et des fuites qu’on peut craindre du ressentiment d’un homme aussi vif que M. Lovelace, qui se plaint ouvertement d’avoir été traité par vos oncles avec la dernière indignité. Ma mère soutient que vous ne pouvez plus, avec décence, ni le voir, ni entretenir de correspondance avec lui. Elle s’est laissé préoccuper l’esprit par votre oncle Antonin, qui nous accorde quelquefois, comme vous le savez, l’honneur de sa visite, et qui lui a représenté, dans cette occasion, quel crime ce serait pour une sœur d’encourager un homme qui ne peut plus (c’est son expression) aller à gué jusqu’à elle qu’au travers du sang de son frère.
Hâtez-vous donc, ma chère amie, de m’écrire toutes les circonstances de votre histoire, depuis que M. Lovelace s’est introduit dans votre famille. Étendez-vous particulièrement sur ce qui s’est passé entre votre sœur et lui. On en fait des récits différents, jusqu’à supposer que la sœur cadette, par la force du moins de son mérite, a dérobé le cœur d’un amant à son aînée ; et je vous demande en grâce de vous expliquer assez nettement pour satisfaire ceux qui ne sont pas aussi bien informés que moi du fond de votre conduite. S’il arrivait quelque nouveau malheur, par la violence des esprits à qui vous avez affaire, une exposition naïve de tout ce qui l’aura précédé sera votre justification.
Voyez à quoi vous oblige la supériorité que vous avez sur toutes les personnes de votre sexe. De toutes les femmes qui vous connaissent, ou qui ont entendu parler de vous, il n’y en a pas une qui ne vous croie responsable de votre conduite à son tribunal, sur des points si délicats et si intéressants. En un mot, tout le monde a les yeux attachés sur vous, et semble vous demander un exemple. Plût au ciel que vous eussiez la liberté de suivre vos principes ! Alors, j’ose le dire, tout prendrait un cours naturel, et n’aurait pas d’autre terme que l’honneur. Mais je redoute vos directeurs et vos directrices. Votre mère, avec des qualités admirables pour conduire, est condamnée à suivre elle-même la conduite d’autrui : votre sœur, votre frère, vous pousseront certainement hors du chemin qui vous est propre.
Mais je touche un article sur lequel vous ne me permettez pas de m’étendre. Pardon, je n’ajoute rien. Cependant, pourquoi vous demander pardon, lorsque vos intérêts sont les miens ? Lorsque j’attache mon honneur au vôtre, lorsque je vous aime, comme une femme n’en aima jamais une autre ; et lorsqu’agréant cet intérêt et cette tendresse, vous m’avez placée, depuis un tems qu’on peut nommer long pour des personnes de notre âge, au premier rang de vos amies.
Anne Howe.
P.S. Vous me feriez plaisir de m’envoyer une copie du préambule de votre grand père, aux articles du testament qu’il a fait en votre faveur, et de permettre que je la communique à ma tante Harman. Elle me prie instamment de lui en procurer la lecture. Cependant elle est si charmée de votre caractère, que, sans vous connaître personnellement, elle approuve les dispositions de votre grand père, avant que de connaître les raisons de cette préférence.
Lettre 2
LETTRE II
miss clarisse harlove, à miss howe.
Au château d’Harlove, 13 janvier.
Que vous m’embarrassez, très chère amie, par l’excès de votre amitié ! Je ne saurais douter de votre sincérité, mais prenez garde aussi de me donner lieu, par votre obligeante partialité, de me défier un peu de votre jugement. Vous ne faites pas attention que j’ai pris de vous quantité de choses admirables, et que j’ai l’art de les faire passer à vos yeux pour des biens qui me sont propres, car dans tout ce que vous faites, dans tout ce que vous dites, et jusque dans vos regards, où votre âme est si bien peinte, vous donnez des leçons, sans le savoir, à une personne qui a pour vous autant de tendresse et d’admiration que vous m’en connaissez. Ainsi, ma chère, soyez désormais un peu moins prodigue de louanges, de peur qu’après l’aveu que je viens de faire, on ne vous soupçonne de prendre un plaisir secret à vous louer vous-même, en voulant qu’on ne vous croie occupée que de l’éloge d’autrui.
Il est vrai que la tranquillité de notre famille a souffert beaucoup d’altération, pour ne pas dire que tout y est comme en tumulte, depuis le malheureux évènement auquel l’amitié vous rend si sensible. J’en ai porté tout le blâme. Ceux qui me veulent du mal n’avaient qu’à laisser mon cœur à lui-même. J’aurais été trop touchée de ce fatal accident, si j’avais été épargnée avec justice par tout autre que moi ; car, soit par un coupable sentiment d’impatience, qui peut venir de ce qu’ayant toujours été traitée avec beaucoup d’indulgence, je ne suis point endurcie aux reproches, soit par le regret d’entendre censurer à mon occasion des personnes dont mon devoir est de prendre la défense, j’ai souhaité plus d’une fois qu’il eût plu au ciel de me retirer à lui dans ma dernière maladie, lorsque je jouissais de l’amitié et de la bonne opinion de tout le monde : mais plus souvent encore de n’avoir pas reçu de mon grand-père une distinction qui, suivant les apparences, m’a fait perdre l’affection de mon frère et de ma sœur, ou du moins, qui, ayant excité leur jalousie et des craintes pour d’autres faveurs de mes deux oncles, fait disparaître quelquefois leur tendresse.
La fièvre ayant quitté heureusement mon frère, et sa blessure étant en bon état, quoi qu’il n’ait pas encore risqué de sortir, je veux vous faire la petite histoire que vous désirez, avec toute l’exactitude que vous m’avez recommandée. Mais puisse le ciel nous préserver de tout nouvel événement, qui vous obligeât de la publier dans les vues pour lesquelles votre bonté vous fait craindre qu’elle ne devienne nécessaire !
Ce fut en conséquence de quelques explications entre milord M… et mon oncle Antonin que, du consentement de mon père et de ma mère, rendit sa première visite à ma sœur Arabelle. Mon frère était alors en Écosse, occupé à visiter la belle terre qui lui a été laissée par sa généreuse marraine, avec une autre dans Yorkshire, qui n’est pas moins considérable. J’étais, de mon côté, à ma ménagerie, pour donner quelques ordres dans cette terre, que mon grand-père m’a léguée, et dont on me laisse une fois l’an l’inspection, quoique j’aie remis tous mes droits entre les mains de mon père.
Ma sœur m’y rendit visite le lendemain du jour qu’on lui avait amené . Elle me parut extrêmement contente de lui. Elle me vanta sa naissance, la fortune dont il jouissait déjà, qui était de deux mille livres sterling de rente en biens clairs, comme milord M… en avait assuré mon oncle, la riche succession de ce seigneur, dont il était héritier présomptif, et ses grandes espérances du côté de Lady Sara Sadleir, et de Lady Betti Lawrance, qui ne souhaitaient pas moins que son oncle de le voir marié, parce qu’il est le dernier de leur ligne. « Un si bel homme ! Oh ! sa chère Clary ! (Car, dans l’abondance de sa bonne humeur, elle était prête alors à m’aimer.) Il n’était que trop bel homme pour elle. Que n’était-elle aussi aimable que quelqu’un de sa connaissance ! Elle aurait pu espérer de conserver son affection : car elle avait entendu dire qu’il était dissipé, fort dissipé ; qu’il était léger, qu’il aimait les intrigues. Mais il était jeune. Il était homme d’esprit. Il reconnaîtrait ses erreurs, pourvu qu’elle eût seulement la patience de supporter ses faiblesses, si ses faiblesses n’étaient pas guéries par le mariage. » Après cette excursion, elle me proposa de voir ce charmant homme ; c’est le nom qu’elle lui donna. Elle retomba dans ses réflexions sur la crainte de n’être pas assez belle pour lui. Elle ajouta qu’il était bien fâcheux qu’un homme eût, de ce côté-là, tant d’avantage sur sa femme. Mais, s’approchant alors d’une glace, elle commença bientôt à se complimenter elle-même ; à trouver « qu’elle était assez bien ; que quantité de femmes, qu’on estimait passables, lui étaient fort inférieures. On avait toujours jugé sa figure agréable. Elle voulait bien m’apprendre que l’agrément, n’ayant pas tant à perdre que la beauté, était ordinairement plus durable ; et se tournant encore vers le miroir : certainement ses traits n’étaient pas irréguliers, ses yeux n’étaient pas mal ». Je me souviens en effet que, dans cette occasion, ils avaient quelque chose de plus brillant qu’à l’ordinaire. Enfin elle ne se trouva aucun défaut, « quoiqu’elle ne fût pas sûre, ajouta-t-elle, d’avoir rien d’extrêmement engageant. Qu’en dites-vous, Clary ? »
Pardon, ma chère. Il ne m’est jamais arrivé de révéler ces petites misères ; jamais, pas même à vous : et je ne parlerais pas aujourd’hui si librement d’une sœur, si je ne savais, comme vous le verrez bientôt, qu’elle se fait un mérite auprès de mon frère de désavouer qu’elle ait jamais eu du goût pour . Et puis vous aimez le détail dans les descriptions, et vous ne voulez pas que je passe sur l’air et la manière dont les choses sont prononcées, parce que vous êtes persuadée, avec raison, que ces accompagnemens expriment souvent plus que les paroles.
Je la félicitai de ses espérances. Elle reçut mes complimens avec un grand retour de complaisance sur elle-même. La seconde visite de parut faire sur elle encore plus d’impression. Cependant il n’eut pas d’explication particulière avec elle, quoiqu’on n’eût pas manqué de lui en ménager l’occasion. Ce fut un sujet d’étonnement ; d’autant plus qu’en l’introduisant dans notre famille, mon oncle avait déclaré que ses visites étaient pour ma sœur. Mais, comme les femmes qui sont contentes d’elles-mêmes, excusent facilement une négligence dans ceux dont elles veulent obtenir l’estime, ma sœur trouva une raison fort à l’avantage de , pour expliquer son silence ; c’était pure timidité : de la timidité, ma chère, dans ! Assurément, tout vif et tout enjoué qu’il est, il n’a pas l’air impudent : mais je m’imagine qu’il s’est passé beaucoup, beaucoup d’années, depuis qu’il était timide.
Cependant ma sœur s’attacha fort à cette idée. « Réellement, disait-elle, ne méritait pas la mauvaise réputation qu’on lui faisait du côté des femmes. C’était un homme modeste. Elle avait cru s’apercevoir qu’il avait voulu s’expliquer. Mais une ou deux fois, lorsqu’il avait paru prêt d’ouvrir la bouche, il avait été retenu par une si agréable confusion ! Il lui avait témoigné un si profond respect ! C’était, à son avis, la plus parfaite marque de considération. Elle aimait extrêmement qu’en galanterie un homme fût toujours respectueux pour sa maîtresse. » Je crois, ma chère, que nous pensons toutes de même, et avec raison : puisque, si j’en dois juger par ce que j’ai vu dans plusieurs familles, le respect ne diminue que trop après le mariage. Ma sœur promit à ma tante Hervey d’user de moins de réserve la première fois que se présenterait devant elle. « Elle n’était point de ces femmes qui se font un amusement de l’embarras d’autrui. Elle ne comprenait pas quel plaisir on peut prendre à chagriner une personne qui mérite d’être bien traitée, surtout lorsqu’on est sûre de son estime. » Je souhaite qu’elle n’eût point en vue quelqu’un que j’aime tendrement. Cependant sa censure ne serait-elle pas injuste ? Je la crois telle ; n’est-il pas vrai, ma chère ? à l’exception, peut-être, de quelques mots un peu durs. Dans la troisième visite, Bella se conduisit par un principe si plein de raison et d’humanité ; de sorte que, sur le récit qu’elle en fit elle-même, M Lovelace devait s’être expliqué. Mais sa timidité fut encore la même. Il n’eut pas la force de surmonter un respect si peu de saison. Ainsi cette visite n’eut pas d’autres succès que les premières.
Ma sœur ne dissimula plus son mécontentement. Elle compara le caractère général de M Lovelace, avec la conduite particulière qu’il tenait avec elle ; et n’ayant jamais fait d’autre épreuve de galanterie, elle avoua qu’un amant si bizarre lui causait beaucoup d’embarras. " quelles étoient ses vues ? Ne lui avait-il pas été présenté comme un homme qui prétendait à sa main ? Ce ne pouvait être timidité, à présent qu’elle y pensait ; puisqu’en supposant que le courage lui manquât pour s’ouvrir à elle-même, il aurait pu s’expliquer avec son oncle. Non que d’ailleurs elle s’en souciât beaucoup ; mais n’était-il pas juste qu’une femme apprît les intentions d’un homme de sa propre bouche, lorsqu’il pensait à l’épouser ? Pour ne rien déguiser, elle commençait à croire qu’il cherchait moins à cultiver son estime, que celle de sa mère. à la vérité, tout le monde admirait avec raison la conversation de sa mère : mais si M Lovelace croyait avancer ses affaires par cette voie, il était dans l’erreur : et pour son propre avantage, il devait donner des raisons d’en bien user avec lui, s’il parvenait à faire approuver ses prétentions. Sa conduite, elle ne faisait pas difficulté de le dire, lui paroissait d’autant plus extraordinaire, qu’il continuait ses visites en marquant une passion extrême de cultiver l’amitié de toute la famille, et que si elle pouvait prendre sur elle de se joindre à l’opinion que tout le monde avait de lui, il ne pouvait douter qu’elle n’eût assez d’esprit pour l’entendre à demi-mot, puisqu’il avait remarqué quantité d’assez bonnes choses qui étoient sorties de sa bouche, et qu’il avait paru les entendre avec admiration. Elle était obligée de le dire, les réserves coutaient beaucoup à un caractère aussi ouvert et aussi libre que le sien. Cependant elle étoit bien aise d’assurer ma tante (à qui tout ce discours était adressé) qu’elle n’oublierait jamais ce qu’elle devait à son sexe et à elle-même ; M Lovelace fût-il aussi exempt de reproche par sa morale que par sa figure, et devint-il beaucoup plus pressant dans ses soins " ? Je n’étais pas de son conseil. J’étais encore absente. La résolution fut prise, entre ma tante et elle, que s’il n’arrivait rien, dans sa première visite, qui parût lui promettre une explication, elle prendrait un air froid et composé. Mais il me semble que ma sœur n’avait pas bien considéré le fond des choses. Ce n’était pas cette méthode, comme l’expérience l’a fait voir, qu’il fallait employer avec un homme de la pénétration de M Lovelace, sur des points de pure omission, ni même avec tout autre homme ; car, si l’amour n’a pas jeté des racines assez profondes pour en faire naître la déclaration, sur-tout lorsque l’occasion en est offerte, il ne faut pas attendre que le chagrin et le ressentiment puissent servir à l’avancer. D’ailleurs, ma chère sœur n’a pas naturellement la meilleure humeur du monde. C’est une vérité que je m’efforcerais inutilement de cacher, sur-tout à vous. Il y a donc beaucoup d’apparence qu’en voulant paraître un peu plus difficile qu’à l’ordinaire, elle ne se montra pas fort à son avantage.
J’ignore comment cette conversation fut ménagée. On serait tenté de croire, par l’événement, que M Lovelace fut assez généreux, non-seulement pour saisir l’occasion qu’on lui offrait, mais encore pour l’augmenter. Cependant il jugea aussi qu’il était à propos de toucher la question ; mais ce ne fut, dit-elle à ma tante, qu’après l’avoir jetée, par divers degrés, dans un tel excès de mauvaise humeur, qu’il lui fut impossible de se remettre sur le champ. Il reprit son discours en homme qui attend une réponse décisive, sans lui laisser le temps de revenir à elle-même, et sans faire aucun effort pour l’adoucir ; de sorte qu’elle se vit dans la nécessité de persister dans son refus. Cependant elle lui donna quelques raisons de croire qu’elle ne désapprouvait pas sa recherche, et qu’elle n’était dégoûtée que de la forme ; en se plaignant qu’il adressât ses soins à sa mère, plus qu’à elle-même, comme s’il eût été sûr de son consentement dans toutes sortes de circonstances. J’avoue qu’un tel refus pouvait être pris pour un encouragement ; et tout le reste de sa réponse fut dans le même goût : " peu d’inclination pour un changement d’état, souverainement heureuse comme elle était, pouvait-elle être jamais plus heureuse" ? Et d’autres négatives, que je crois pouvoir nommer un consentement, sans faire tomber néanmoins mes réflexions sur ma sœur : dans ces circonstances, que peut dire une jeune fille, lorsqu’elle a lieu de craindre qu’un consentement trop prompt ne l’expose au mépris d’un sexe qui n’estime le bonheur qu’il obtient qu’à proportion des difficultés qu’il lui coûte ? La réponse de Miss Bidulphe à quelques vers d’un homme qui reprochait à notre sexe d’aimer le déguisement, n’est pas trop mauvaise, quoique vous la puissiez trouver un peu libre de la part d’une femme :
"Sexe peu généreux,… etc. "
je suis obligée de quitter ici la plume ; mais je compte la reprendre bientôt.
Lettre 3
LETTRE III
Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe.
13 et 14 janvier.
Telle fut la réponse de ma sœur, et M. Lovelace eut la liberté de l’interpréter comme il le jugeait à propos. Ce fut avec les apparences d’un vif regret, qu’il prit le parti de se rendre à des raisons si fortes. Je suis bien trompée, ma chère, si cet homme n’est un franc hypocrite." tant de résolution dans une jeune personne ! Une fermeté si noble ! Il fallait donc renoncer à l’espérance de faire changer des sentimens qu’elle n’avait adoptés qu’après une mûre délibération ? Il soupira, nous a dit ma sœur, en prenant congé d’elle. Il soupira profondément. Il se saisit de sa main. Il y attacha ses lèvres avec ardeur ! Il se retira d’un air si respectueux ! Elle l’avait encore devant les yeux ; toute piquée qu’elle étoit, il s’en fallut peu qu’elle ne fût sensible à la pitié". Bonne preuve de ses intentions, que cette pitié ; puisque dans ce moment il y avait peu d’apparence qu’il vînt lui renouveller ses offres. Après avoir quitté Bella, il passa dans l’appartement de ma mère, pour lui rendre compte de sa mauvaise fortune, mais dans des termes si respectueux pour ma sœur et pour toute la famille, et s’il faut en croire les apparences, avec tant de chagrin de perdre l’espoir de notre alliance, qu’il laissa dans l’esprit de tout le monde des impressions en sa faveur, et l’idée que cette affaire ne manquerait pas de se renouer. Je crois vous avoir dit, que mon frère était alors en écosse. M Lovelace reprit le chemin de Londres, où il passa quinze jours entiers. Il y rencontra mon oncle Antonin, auquel il se plaignit fort amèrement de la malheureuse résolution que sa niéce avait formée de ne pas changer d’état. On reconnut bien alors que c’était une affaire tout-à-fait rompue.
Ma sœur ne se manqua point à elle-même dans cette occasion. Elle se fit une vertu de la nécessité, et l’amant fugitif parut devenir un tout autre homme à ses yeux. " un personnage rempli de vanité, connaissant trop ses propres avantages, bien différens néanmoins de l’idée qu’elle en avait conçue. Froid et chaud par caprice et par accès. Un amant intermittent comme la fièvre. Combien ne préférait-elle pas un caractère solide, un homme vertueux, un homme de bonnes mœurs ? Sa sœur Clary pouvait regarder comme une entreprise digne d’elle, d’engager un homme de cette espèce. Elle était patiente. Elle avait le talent de la persuasion, pour le ramener de ses mauvaises habitudes ; mais pour elle, il ne lui fallait pas un mari sur le cœur duquel elle ne pourrait pas compter un moment. Elle n’en aurait pas voulu pour tout l’or du monde ; et c’était dans la joie de son cœur, qu’elle s’applaudissait de l’avoir rejeté".
Lorsque M. Lovelace fut revenu à la campagne, il lui prit envie de rendre visite à mon père et à ma mère, dans l’espérance, leur dit-il, que, malgré le malheur qu’il avait eu de manquer une alliance qu’il avait ardemment désirée, il obtiendrait l’amitié d’une famille pour laquelle il conserverait toujours du respect. Malheureusement, si je puis le dire, j’étais au logis, et présente à son arrivée. On observa que son attention fut toujours fixée sur moi.
Aussitôt qu’il fut parti, ma sœur, qui n’avait pas été la dernière à faire cette remarque, déclara, par une sorte de bravade, que si ses inclinations se tournaient vers moi, elle le favoriserait volontiers. Ma tante Herveyse trouvait avec nous. Elle eut la bonté de dire que nous ferions le plus beau couple d’Angleterre, si ma sœur n’y mettait pas d’opposition. Un, non assurément,accompagné d’un mouvement dédaigneux, fut la réponse de ma sœur. Il aurait été bien étrange, qu’après un refus mûrement délibéré, il lui fut resté des prétentions. Ma mère, déclara que son unique sujet de dégoût pour une alliance avec l’une ou l’autre de ses deux filles, était le reproche qu’on avait à lui faire sur ses mœurs. Mon oncle Jules Harloverépondit avec bonté que sa fille Clary, c’est le nom qu’il a pris plaisir à me donner depuis mon enfance, serait plus propre que toute autre femme à le réformer. Mon oncle Antonindonna hautement son approbation ; mais en la soumettant, comme ma tante, aux résolutions de ma sœur. Alors, elle affecta de répéter les marques de son mépris. Elle protesta que, fût-il le seul de son sexe en Angleterre, elle ne voudrait pas de lui, et qu’elle était prête à résigner par écrit toutes ses prétentions, si Miss Clary s’était laissée éblouir par son clinquant, et si tout le monde approuvait les vues qu’il avait sur elle. Mon père, après avoir gardé long-temps le silence, étant pressé par mon oncle Antonin, d’expliquer son sentiment, apprit à l’assemblée que dès les premières visites de M Lovelace, il avait reçu une lettre de son fils James , qu’il n’avait montrée qu’à ma mère, parce que le traité pour ma sœur était déjà rompu : que dans cette lettre, son fils témoignait beaucoup d’éloignement pour une alliance avec M Lovelace, à cause de ses mauvaises mœurs : qu’à la vérité, il n’ignorait pas qu’ils étoient mal ensemble depuis long-temps ; que, voulant prévenir toute occasion de mésintelligence et d’animosité dans sa famille, il suspendrait la déclaration de ses sentimens, jusqu’à l’arrivée de mon frère, pour se donner le temps d’entendre toutes ses objections ; qu’il était d’autant plus porté à cette condescendance pour son fils, qu’en général le caractère de M Lovelace n’était pas trop bien établi ; qu’il avait appris, et qu’il supposait tout le monde informé que c’était un homme sans conduite, qui s’était fort endetté dans ses voyages ; et dans le fond, lui plut-il d’ajouter, il a tout l’air d’un dissipateur. J’ai su toutes ces circonstances, en partie, de ma tante Hervey, en partie de ma sœur ; car on m’avait dit de me retirer lorsqu’on était entré en matière. à mon retour, mon oncle Antonin me demanda si j’aurais du goût pour M Lovelace. Tout le monde, ajouta-t-il, s’était aperçu que j’avais fait sa conquête. Je répondis à cette question : point du tout, M Lovelace paraît avoir trop bonne opinion de sa personne et de ses qualités, pour être jamais capable de beaucoup d’attentions pour sa femme. Ma sœur témoigna particulièrement qu’elle était satisfaite de ma réponse : elle la trouva juste, et loua fort mon jugement, apparemment parce qu’il s’accordait avec le sien. Mais, dès le jour suivant, on vit arriver milord M au château d’Harlove. J’étais alors absente. Il fit sa demande dans les formes, en déclarant que l’ambition de sa famille était de s’allier avec la nôtre, et qu’il se flattait que la réponse de la cadette serait plus favorable à son parent que celle de l’aînée. En un mot, les visites de M Lovelace furent admises, comme celles d’un homme qui n’avait pas mérité que notre famille manquât de considération pour lui. Mais, à l’égard de ses vues sur moi, mon père remit à se déterminer après l’arrivée de son fils ; et pour le reste, on s’en reposa sur ma discrétion. Mes objections contre lui étoient toujours les mêmes. Le temps nous rendit plus familiers ; mais je ne voulus jamais entendre de lui que des discours généraux, et je ne lui donnai aucune occasion de m’entretenir en particulier. Il supporta cette conduite avec plus de résignation qu’on en devait attendre de son caractère naturel, qui passe pour vif et ardent ; ce qui lui vient sans doute de n’avoir jamais été contrarié dès l’enfance, erreur trop ordinaire dans les grandes familles où il n’y a qu’un seul fils. Sa mère n’a jamais eu d’autre enfant que lui. Mais sa patience, comme je vous l’ai déjà dit, ne m’empêchait pas de remarquer que, dans la bonne opinion qu’il a de lui-même, il ne doutait pas que son mérite ne le fît parvenir insensiblement à m’engager ; et s’il y parvenait une fois, dit-il un jour à ma tante Hervey, il se promettait que l’impression serait durable dans un caractère aussi solide que le mien. Pendant ce tems-là, ma sœur expliquait sa modération dans un autre sens, qui aurait peut-être eu plus de force, de la part d’un esprit moins prévenu. " c’était un homme qui n’avait point de passion pour le mariage, et qui était capable de s’attacher à trente maîtresses. Ce délai convenait également à son humeur volage et au rôle d’indifférence que je jouais parfaitement ". Ce fut son obligeante expression. Quelque motif qu’il pût avoir pour ne pas se lasser d’une patience si opposée à son naturel, et dans une occasion où l’on supposait qu’au moins du côté de la fortune, l’objet de ses recherches devait exciter sa plus vive attention, il est certain qu’il évita par-là quantité de mortifications ; car pendant que mon père suspendait son approbation jusqu’à l’arrivée de mon frère, il reçut de tout le monde les civilités qui étoient dues à sa naissance, et quoique de tems en temps il nous vînt des rapports qui n’étoient pas à l’honneur de sa morale, nous ne pouvions l’interroger là-dessus, sans lui donner plus d’avantage que la prudence ne le permettait dans la situation où il était avec nous ; puisqu’il y avait beaucoup plus d’apparence que sa recherche serait refusée, qu’il n’y en avait qu’elle pût être acceptée. Il se trouva ainsi presque le maître du ton qu’il voulut prendre dans notre famille. Comme on ne remarquait rien dans sa conduite qui ne fût extrêmement respectueux, et qu’on n’avait à se plaindre d’aucune importunité violente, on parut prendre beaucoup de goût aux agrémens de sa conversation. Pour moi, je le considérais sous le même jour que nos compagnies ordinaires ; et lorsque je le voyais entrer ou sortir, je ne croyais pas avoir plus de part à ses visites que le reste de la famille. Cependant cette indifférence de ma part servit à lui procurer un fort grand avantage. Elle devint comme le fondement de cette correspondance par lettres qui suivit bientôt, et dans laquelle je ne serais pas entrée avec tant de complaisance, si elle n’eût été commencée lorsque les animosités éclatèrent. Il faut vous en apprendre l’occasion. Mon oncle Hervey est tuteur d’un jeune homme de qualité, qu’il se propose de faire partir dans un an ou deux, pour entreprendre ce qu’on appelle le grand tour . M Lovelace lui paroissant capable de donner beaucoup de lumières sur tout ce qui mérite les observations d’un jeune voyageur, il le pria de lui faire, par écrit, une description des cours et des pays qu’il avait visités, avec des remarques sur ce qu’il y avait vu de plus curieux. Il y consentit, à condition que je me chargerais de la direction et de l’arrangement de ce qu’il nommait les sujets. On avait entendu vanter sa manière d’écrire. On se figura que ses relations pourraient être un amusement agréable pendant les soirées d’hiver, et que, devant être lues en pleine assemblée, avant que d’être livrées au jeune voyageur, elle ne lui donneraient aucune occasion de s’adresser particulièrement à moi. Je ne fis pas scrupule d’écrire, pour lui proposer quelquefois des doutes, ou pour lui demander des éclaircissemens qui tournaient à l’instruction commune ; j’en fis peut-être d’autant moins, que j’aime à me servir de ma plume ; et ceux qui sont dans ce goût, comme vous savez, se plaisent beaucoup à l’exercer. Ainsi, avec le consentement de tout le monde, et les instances de mon oncle Hervey, je me persuadai que faire seule la scrupuleuse, ç’eût été une affectation particulière, dont un homme vain pouvait tirer avantage, et sur laquelle ma sœur n’aurait pas manqué de faire des réflexions. Vous avez vu quelques-unes de ces lettres, qui ne vous ont pas déplu, et nous avons cru reconnaître, vous et moi, que M Lovelace était un observateur au-dessus du commun. Ma sœur convint elle-même qu’il avait quelque talent pour écrire, et qu’il n’entendait pas mal les descriptions. Mon père, qui a voyagé dans sa jeunesse, avoua que ses observations étoient curieuses, et qu’elles marquaient beaucoup de lecture, de jugement et de goût. Telle fut l’origine d’une sorte de correspondance qui s’établit entre lui et moi, avec l’approbation générale ; tandis qu’on ne cessait pas d’admirer, et qu’on prenait plaisir à voir sa patiente vénération pour moi ; c’est ainsi que tout le monde la nommoit. Cependant on ne doutait pas qu’il ne se rendît bientôt plus importun, parce que ses visites devenaient plus fréquentes, et qu’il ne déguisa point à ma tante Hervey, une vive passion pour moi, accompagnée, lui dit-il, d’une crainte qu’il n’avait jamais connue, à laquelle il attribuait ce qu’il nomma sa soumission apparente aux volontés de mon père, et la distance où je le tenais de moi. Au fond, ma chère, c’est peut-être sa méthode ordinaire avec notre sexe ; car n’a-t-il pas eu d’abord les mêmes respects pour ma sœur ; en même-tems, mon père qui s’attendait à se voir importuné, tenait prêt tous les rapports qu’on lui avait faits à son désavantage, pour lui en faire autant d’objections contre ses vues. Je vous assure que ce dessein s’accordait avec mes désirs. Pouvais-je penser autrement ? Et celle qui avait rejeté M Wyerley , parce que ses opinions étoient trop libres, n’aurait-elle pas été inexcusable de recevoir les soins d’un autre, dont les actions l’étoient encore plus ? Mais je dois avouer que, dans les lettres qu’il m’écrivait sur le sujet général, il en renferma plusieurs fois une particulière, où il me déclarait les sentimens passionnés de son estime, en se plaignant de ma réserve avec assez de chaleur. Je ne lui marquai pas que j’y eusse fait la moindre attention. Ne lui ayant jamais écrit que sur des matières communes, je crus devoir passer sur ce qu’il m’écrivait de particulier, comme si je ne m’en étais point aperçue ; d’autant plus que les applaudissemens qu’on donnait à ses lettres, ne me laissaient plus la liberté de rompre notre correspondance sans en découvrir la véritable raison. D’ailleurs, au travers de ses respectueuses assiduités, il était aisé de remarquer, quand son caractère aurait été moins connu, qu’il était naturellement hautain et violent ; et j’avais assez souffert de cet esprit intraitable dans mon frère, pour ne pas l’aimer beaucoup dans un homme qui espérait m’appartenir encore de plus près. Je fis un petit essai de cette humeur, dans l’occasion même dont je parle. Après avoir joint, pour la troisième fois, une lettre particulière à la lettre générale, il me demanda, dans sa première visite, si je ne l’avais pas reçue. Je lui dis que je ne ferais jamais de réponse aux lettres de cette nature, et que j’avais attendu l’occasion qu’il m’offrait pour l’en assurer. Je le priai de ne m’en plus écrire, et je lui déclarai que, s’il le faisait encore, je lui renverrais les deux lettres, et qu’il n’aurait plus une ligne de moi. Vous ne sauriez vous imaginer l’air d’arrogance qui se peignit dans ses yeux, comme si ç’eût été lui manquer que de n’être plus sensible à ses soins, ni ce qu’il lui en coûta, lorsqu’il se fut un peu remis, pour faire succéder un air plus doux à cet air hautain. Mais je ne lui fis pas connaître que je me fusse aperçue de l’un ni de l’autre. Il me sembla que le meilleur parti, c’était de le convaincre, par la froideur et l’indifférence avec laquelle j’arrêtais des espérances trop promptes, sans affecter néanmoins d’orgueil ni de vanité, qu’il n’était pas assez considé rable à mes yeux pour me faire trouver facilement un sujet d’offense dans son air et dans ses discours ; ou, ce qui revient au même, que je ne me souciais point assez de lui pour m’embarrasser de lui faire connaître mes sentimens par des apparences de chagrin ou de joie. Il avait été assez rusé pour me donner comme sans dessein, une instruction qui m’avait appris à me tenir sur mes gardes. Un jour, en conversation, il avait dit que lorsqu’un homme ne pouvait engager une femme à lui avouer qu’elle eût du goût pour lui, il avait une autre voie, plus sûre peut-être et plus utile à ses vues, qui était de la mettre en colère contre lui. Je suis interrompue par des raisons pressantes. Mais je reprendrai le même sujet à la première occasion.
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The end
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