Front matter
MÉMOIRE
sur
L’ATLANTIDE.
1
l’atlantide a-t-elle existé réellement ?
Ceux qui, ainsi que nous, reconnaissent l’existence de l’Atlantide, appuient particulièrement leur sentiment sur deux passages importants des œuvres de Platon qu’il convient de citer en entier, malgré leur étendue. Ces passages se trouvent dans les deux dialogues de Critias et de Timée. Voici d’abord ce que dit Platon dans son Timée :
« Écoute, Socrate, dit Critias, un des interlocuteurs de ce dialogue, une histoire admirable, mais très véritable, que racontait Solon, le plus excellent des sept Sages. Il était lié par les nœuds intimes de l’hospitalité et de l’amitié avec notre bisaïeul Dropis, douce liaison dont il a souvent retracé le souvenir dans ses poèmes. Il a raconté plusieurs fois à mon aïeul Critias, qui me l’a répété dans mon enfance, les évènements remarquables survenus à notre patrie, évènements que les longs siècles écoulés et les calamités qu’a éprouvées le genre humain ont fait oublier généralement. Il citait un évènement plus remarquable que tous les autres, que je crois devoir vous raconter, afin de condescendre au de Socrate, afin aussi d’honorer la déesse dont on célèbre aujourd’hui le triomphe (Minerve), par ce récit qui sera comme un hymne consacré à son triomphe.
« C’est bien, dit Socrate ; mais dis-nous ce que ton aïeul t’a raconté de l’histoire antique de notre patrie, d’après le récit de Solon, et ces évènements que celui-ci n’a pas jugé à propos de nous transmettre par écrit ?
« Je vais vous faire connaître, répond Critias, cette ancienne histoire que mon aïeul m’a racontée dans mon enfance. Il avait environ quatre-vingt-dix ans ; j’en avais dix-huit, au plus, lorsque dans un jour solennel auquel on assemblait les jeunes gens pour chanter des hymnes en l’honneur des dieux, je me trouvai réuni avec les enfants de nos amis et de nos proches, et nos parents nous engagèrent à essayer nos voix, afin qu’on pût juger lequel de nous, dans le chant de ces hymnes sacrés, aurait le prix et développerait la voix la plus harmonieuse. On chanta les vers de plusieurs poètes, et en particulier ceux de Solon furent chantés par d’entre nous qui admiraient les charmes de sa poésie. Alors quelqu’un de notre tribu se mit à dire, soit qu’il le jugeât ainsi, soit qu’il voulût flatter mon aïeul, qu’il lui paraissait que Solon, si grand législateur et si grand philosophe, était en outre un excellent poète. Je me souviens fort bien que ces paroles réjouirent grandement le bon vieillard, et qu’il dit en riant : Ô Anymander (c’était le nom de l’auteur de la réflexion), si Solon ne s’était pas occupé de la poésie seulement comme d’un passe-temps agréable, et s’il s’était donné à elle comme tant d’autres, sérieusement et tout entier, s’il avait terminé l’histoire qu’il avait entreprise à son retour d’Égypte, histoire que les agitations de notre république les embarras du gouvernement le forcèrent à laisser à moitié faite, il n’aurait cédé à mon avis ni à Homère, ni à Hésiode, ni à quelque autre poète que ce soit. Anymander lui demanda quel sujet traitait Solon dans cette histoire. De grands évènements, lui dit mon aïeul, arrivés autrefois dans notre Athènes, évènement dont la longue suite des siècles et les calamités qu’a souffertes le genre humain ont entièrement enlevé le souvenir. Mais quelle était donc cette histoire, repartit Anymander, de quelle sorte d’évènements traitait-elle, et de qui Solon a-t-il appris ce qu’il nous a transmis comme véritable ?
« Il y a, dans l’Égypte, reprit mon aïeul, un pays appelé Delta, renfermé entre les bras du Nil. Dans le Delta, se trouve une ville appelée Saïs qui a eu pour roi Amasis. Cette ville reconnaît pour fondatrice une déesse que les Égyptiens appellent Neïthes, et les Grecs Αθηνη (Minerve). Les Saïtiens sont grandement amis de nos Athéniens, et ils se vantent d’avoir la même origine qu’eux. Solon rapporte qu’il fut reçu dans cette ville d’une manière très honorable. Il s’informa des traditions antiques auprès des prêtres les plus savants, et il reconnut par leurs rapports que ni lui, Solon, ni aucun des Grecs n’avait la moindre connaissance de l’antiquité. Quelquefois, pour engager les prêtres à lui dévoiler leurs secrets, il leur parlait des plus anciens évènements arrivés dans notre patrie, des actions de Phoronée et de Niobé, et après la catastrophe de notre déluge, des aventures de Deucalion et de Pyrrha, de leur postérité, ainsi que du temps où chacun avait vécu. Alors le plus âgé de ces prêtres s’écria : Oh ! Solon, Solon ! Vous autres Grecs, vous êtes tous des enfants, et il n’y a aucun vieillard parmi vous.
« Solon lui demandant pourquoi il parlait ainsi, c’est, lui répondit-il, que votre esprit est toujours jeune dans ses souvenirs, vous n’avez aucune idée des traditions antiques, vous n’avez conservé aucune mémoire des siècles écoulés, vous ne possédez aucune connaissance des premiers temps. Cette ignorance vient des nombreuses et différentes mortalités et destructions que votre nation a éprouvées. Les plus grandes ont été procurées nécessairement, ou par des conflagrations subites ou par des inondations générales ; les moindres, par mille autres calamités. Car, ce qu’on raconte parmi vous de Phaëton, fils du Soleil, qui, montant le char de son père, et inhabile à le diriger, mit en flammes la surface de la terre, et fut lui-même la victime des feux célestes, quelque fabuleux que ce récit paraisse, doit être cependant regardé comme vrai. Car il arrive, après de longs intervalles, une certaine perturbation des mouvements célestes que des conflagrations générales suivent nécessairement. Alors ceux qui habitent des lieux élevés et arides périssent en plus grand nombre que ceux qui sont dans le voisinage de la mer et des fleuves. C’est ainsi que le Nil, qui nous est d’ailleurs si utile, éloigne de nous la calamité dont nous parlons. Lorsque les dieux jugent à propos de purifier la terre par un déluge, les peuples pasteurs qui habitent les montagnes évitent ce péril ; mais vos villes, situées dans la plaine, sont emportées par les fleuves débordés et furieux ; au lieu que, dans notre patrie, jamais on n’a vu les eaux venir avec impétuosité ravager nos campagnes : nous n’avons aucune montagne aux environs qui puisse fournir ces torrents ; l’eau, au contraire, nous vient du sein de la terre par des conduits souterrains. Voilà la raison pour laquelle les traditions antiques se conservent si parmi nous. Tout pays qui ne sera exposé ni aux grandes inondations, ni aux feux destructeurs, quelques autres calamités qu’il puisse éprouver, conservera toujours ses habitants. Tout ce qui est arrivé de digne de mémoire, chez vous ou chez les autres nations, pourvu que nous en ayons entendu parler, est écrit et conservé dans nos temples. Vous, ainsi que les autres peuples, vous écrivez bien le récit des faits et des évènements nouveaux, vous les gravez sur les monuments ; mais au temps marqué par les dieux, vient une inondation qui ravage tout le pays, de telle sorte que ceux qui survivent à cette calamité sont privés du secours des lettres et des Muses. Aussi êtes-vous semblables à des enfants ignorants et inexpérimentés, qui ne connaissent absolument rien des choses passées ; car ce que vous venez de me raconter de vos histoires, ce n’est, en quelque sorte, Solon, que des fables propres à amuser des enfants. D’abord vous ne vous rappelez le souvenir que d’une seule inondation, tandis que plusieurs l’ont précédée. Ensuite vous ignorez l’origine de vos ancêtres, cette race excellente et illustre dont les Athéniens sont sortis, faible tige qui a survécu au désastre universel. Cette origine vous est inconnue maintenant, parce que ceux qui ont survécu au déluge et leurs descendants ont, pendant plusieurs siècles, manqué du secours des lettres.
« Avant ce déluge si désastreux, votre ville, ô Solon ! fleurissait déjà riche et puissante : ses lois étaient sages, de beaux ouvrages y étaient composés par des savants ; la renommée des uns et des autres est venue jusqu’à nous, et nous en avons toujours conservé le souvenir.
« Alors Solon, plein d’admiration, pria instamment les prêtres de Saïs de lui faire connaître les ouvrages de ses ancêtres. Un prêtre lui fit cette réponse : La jalousie, ô Solon ! ne nous empêchera pas de vous les faire connaître ; nous vous les découvrirons volontiers, et en votre considération et en celle de votre patrie. Mais rendons avant tout à la Déesse, auguste fondatrice de votre ville et de la nôtre : elle a fondé votre ville, l’a établie avant de fonder Saïs, s’aidant du secours de la Terre et de Vulcain. Quant à nous, nos livres sacrés contiennent notre histoire pendant une suite de . Je vais vous retracer brièvement, ô Solon ! les actions glorieuses et les institutions utiles de cette longue série de siècles. Ensuite, quand nous aurons plus de loisir, ouvrant les chroniques de notre histoire, nous nous étendrons davantage et ferons un récit plus circonstancié.
« Et d’abord, considérez comme les lois des Athéniens sont en rapport avec les nôtres. Vous y trouverez de nombreux traits de ressemblance. En premier lieu, les prêtres, chez nous comme chez vous, mènent une vie à part et séparée du reste des hommes. Ensuite, les diverses professions sont distinctes, que chacun ne peut exercer que celle qu’il a choisie, et il lui est défendu d’en exercer d’autres. Il en est de même des bergers, des chasseurs, des laboureurs qui ne peuvent changer d’état. Les guerriers, comme vous le savez déjà sans doute, séparés chez nous des autres classes, sont obligés par les lois de ne s’occuper que des armes ; il en est de même dans votre république. Les armes, elles-mêmes, comme les boucliers et les javelots, sont semblables chez les deux peuples. Nous sommes les premiers qui nous en soyons servis en Asie, et la déesse vous en a enseigné l’usage ainsi qu’à nous. Nos lois, comme vous l’avez vu, ont eu grand soin, dès les premiers temps, de faire pratiquer la modestie et la prudence : elles se sont aussi occupées de la divination et de la médecine, et la santé florissante dont nous jouissons généralement est un précieux effet de leur sollicitude, jointe à la protection des Dieux. Enfin, vous trouverez réglé avec détail par les lois, dans l’une et dans l’autre ville, tout ce qui se rattache à ces divers points du gouvernement et des mœurs. La Déesse a commencé par orner votre Athènes qu’elle a fondée, comme nous l’avons dit, avant Saïs, de ces diverses et sages institutions ; elle l’a placée dans une contrée jouissant d’un climat doux, heureux et propre, par là, à produire des esprits sages et prudents ; car cette Déesse, qui préside en même temps à la guerre et aux conseils de la Sagesse, a choisi un pays propre à produire des esprits doués de qualités semblables aux siennes. Les anciens Athéniens, dirigés par de telles lois et de si sages et si prudentes institutions, se distinguèrent bientôt des autres peuples en tout genre de vertus, comme il convenait à une race que les dieux s’étaient plus à former et à élever par leurs soins vigilants. Beaucoup d’évènements glorieux pour votre ville sont consignés sur nos monuments et dans nos livres sacrés ; mais il en est un qui l’emporte sur tous les autres, par son éclat et par le courage qu’y déployèrent vos ancêtres. On rapporte que votre ville a résisté autrefois à des troupes innombrables d’ennemis qui, partis de la mer Atlantique, envahirent presque en même temps et l’Europe et l’Asie ; car, pour lors, notre mer était facile à traverser. À son embouchure, vers l’endroit que vous nommez Colonnes d’Hercule, était une île plus étendue que la et que l’Asie ensemble. De cette île on pouvait facilement se rendre en d’autres îles qui en étaient proches, et par le moyen de ces îles, aux terres qui étaient en face et voisines de la mer ; mais dans ce détroit était un port au fond d’un petit golfe. Cette étendue d’eau était une véritable mer, et cette terre un vrai continent. Dans cette Atlantide régnaient des princes d’une puissance formidable, qui s’étendait sur l’île entière, sur beaucoup d’autres îles et sur la plus grande partie du continent ; ils dominaient en outre sur les terres qui sont maintenant en notre pouvoir, puisque, d’un côté, ils avaient conquis cette troisième partie du monde appelée la , et portaient leurs limites jusqu’auprès de l’Égypte, et que de l’autre, ils avaient occupé la partie de l’Europe à l’occident de la mer tyrrhénienne. Toutes leurs forces réunies envahirent notre pays et le vôtre aussi, Solon, et, en un mot, tout ce qui est en deçà des Colonnes . Alors Athènes se montra, par le courage de ses habitants, supérieure aux autres villes et aux autres peuples. Son courage, son habileté dans la guerre brilla d’un vif éclat. Tantôt, unie aux autres Grecs, tantôt seule et réduite par la lâcheté des peuples voisins à ses propres forces, elle fut d’abord à la dernière extrémité, mais bientôt elle se releva, vainquit les ennemis et rendit à ses alliés le bien précieux de la liberté. Aussitôt après, un terrible tremblement de terre joint à un déluge procuré par une pluie continuelle et torrentielle d’un jour et d’une nuit, entr’ouvrit la terre qui engloutit tous vos guerriers avec ceux des ennemis, et l’Atlantide disparut dans un vaste gouffre. C’est pourquoi cette mer est innavigable à cause du limon et des bas-fonds, débris de l’île submergée. Tel est, Socrate, le résumé de ce que mon bisaïeul disait avoir appris de Solon… Socrate lui répond : Il est important
qu’on regarde ce que tu viens de dire, non comme une fable inventée par nous, mais comme une histoire véritable. »
Voyons maintenant ce que dit Platon dans son Critias. Remarquons que ce dialogue de Critias porte aussi dans les œuvres de Platon le nom d’Atlantique, preuve que la description et l’histoire de notre Atlantide en faisait le principal sujet. Malheureusement une partie de ce dialogue nous manque ; mais ce qui a été perdu peut être assez facilement suppléé par ce que dit Platon dans son Timée.
Dans ce dialogue de Critias, c’est toujours le même Critias qui raconte ce que lui avait appris son aïeul qui, lui-même, avait été instruit par Solon sur ces traditions qu’avait conservées l’Égypte.
Hermocrate, un des interlocuteurs, ayant dit à Critias qu’il fallait, après avoir invoqué le secours de Phœbus et des Muses, célébrer par de dignes louanges le souvenir des hommes illustres des premiers temps et de ceux qui ont bien servi leur patrie. « Il faut joindre, lui répond Critias, à l’invocation de Phœbus et des Muses, celle de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, car c’est d’elle que dépend particulièrement le succès du récit que je vais faire. Car, si nous nous rappelons suffisamment, et rapportons avec exactitude les traditions que les prêtres ont confiées à Solon, et que Solon nous a transmises, il me semble que nous nous serons suffisamment acquittés de l’office qui nous était confié. Mais commençons, et ne retardons pas davantage.
« Rappelons-nous d’abord, qu’il y a neuf mille ans, à ce que rapporte la tradition, qu’une guerre eût lieu entre les peuples qui habitaient au-delà des Colonnes d’Hercule et ceux qui habitaient en deçà. C’est de cette guerre que nous allons parler. Notre ville se trouva alors à la tête des peuples de l’Orient, et soutint, comme on sait, tout le poids de cette guerre. À la tête des peuples occidentaux étaient les rois de l’île Atlantide, île plus grande que l’Asie et que la ensemble, comme je l’ai déjà dit autre part ; mais cette île ayant été engloutie par un tremblement de terre, on ne trouve plus à sa place que des bas-fonds dangereux qui rendent ces parages innavigables. Dans le cours de mon discours, je désignerai, quand l’occasion se présentera, les nations barbares et les nations grecques qui furent mêlées dans cette guerre. Il convient d’abord d’exposer quelles étaient les forces, le gouvernement politique et la manière de combattre des Athéniens d’alors et de leurs adversaires. Nous allons commencer par nos ancêtres. »
Il fait alors une description agréable de l’état d’Athènes dans ces premiers temps ; il parle assez au long de l’étendue de son territoire, de la fertilité du pays, du nombre des habitants, de leur habileté et de l’autorité et du crédit qu’ils s’étaient acquis sur les autres peuples de la Grèce. Ensuite, en venant aux Atlantes, il s’exprime ainsi :
« Quant à nos adversaires, et aux premiers temps de leur histoire, je vous raconterai familièrement ce qui est resté dans mon souvenir du récit qu’on m’en a fait dans mon enfance ; mais, avant tout, je vous avertis de ne pas vous étonner si vous entendez exprimés en grec presque tous les noms des princes et des héros barbares. En voici la cause : Solon, lorsqu’il s’occupait à mettre leur histoire en vers, chercha à découvrir la valeur et la signification de leurs noms, et il s’aperçut que les habitants de Saïs, qui avaient écrit les premiers sur ce sujet, avaient fait de ces noms des noms égyptiens. Il crut être autorisé à prendre la même liberté, et à faire de ces noms des noms grecs, en en conservant la signification. Mon aïeul les avait mis en écrit ; mais moi je ne pourrai que vous les répéter de mémoire, autant que me le permettra le long temps qui s’est écoulé depuis mon enfance. Si donc vous voyez des princes et des rois Atlantes revêtus de noms grecs, ne vous en étonnez pas, vous en savez la raison.
« J’aurais besoin d’un long discours, s’il fallait reprendre dès l’origine ce que je vous ai dit par rapport à notre patrie, du partage de la terre entre les différentes divinités, d’abord en parts plus grandes, ensuite en parts plus petites, suivant que le nombre des dieux augmentait, et comme ils se firent élever des temples et établir des sacrifices en leur honneur. Neptune, ayant eu pour sa part l’île Atlantide, eut des enfants d’une femme mortelle ; et cela arriva de cette manière : l’île, qui était sans montagnes le long de la mer, renfermait dans son milieu une plaine qu’on rapporte n’avoir jamais eu son égale pour la beauté et pour la fertilité. Près de la plaine, à cinquante stades de distance, mais toujours vers le milieu de l’île, était un mont peu élevé, ce mont était habité par un de ces hommes qu’on dit sortis, dès le commencement du sein de la terre, et nommé Evénor. Celui-ci, de sa femme Leucippe, avait eu une fille nommée Clito ; cette fille, après la mort de ses parents, fut aimée de Neptune qui l’épousa, et environna le mont où elle habitait de retranchements et de fossés. Les retranchements étaient au nombre de deux ; les fossés que l’eau de la mer remplissait au nombre de trois, tous à égales distances les uns des autres, rendaient ce mont inaccessible. On ne connaissait alors ni les vaisseaux, ni l’art de naviguer. Étant dieu, il pût embellir facilement l’intérieur de l’île, et fit sortir de la terre deux courants d’eau, l’un chaud, l’autre froid ; les fit parcourir l’île qu’ils fertilisaient et fécondaient extrêmement. Il éleva dans ce lieu enchanteur cinq couples d’enfants mâles et jumeaux dont il était le père. Il partagea l’Atlantide en dix parties ; il donna à l’aîné le domaine maternel et la plage d’alentour, part qui était certainement la meilleure et la plus grande ; il l’établit roi et suzerain de ses frères ; il établit ceux-ci princes de plusieurs régions et chefs de nations diverses. Il donna des noms à chacun. Le premier qu’il avait établi roi de l’île entière, il le nomma Atlas : c’est de lui que la mer environnante fut nommée Atlantique. Son frère jumeau, il le nomma dans la langue Atlante Gadir et nous le nommons Eumelus : il eut pour sa part l’extrémité de l’île vers les Colonnes d’Hercule, et cette partie s’appelle encore de son nom Gadirique. Les deux jumeaux suivants , l’un Amphise, l’autre Eudémon. Les deux jumeaux qui après se nommaient le premier Mnésée, le second Autochtone. Le quatrième couple Elasippe et Mestor. Enfin, les deux jumeaux les plus jeunes avaient pour noms Azaës et Diaprèpe. Ces princes et leur régnèrent sur cette île pendant plusieurs siècles et établirent, comme nous avons dit, par le moyen de la mer, leur domination sur plusieurs autres îles, même sur celles qui sont près de l’Égypte et de la Tyrrhénie.
« La postérité d’Atlas se maintint sur le trône principal pendant plusieurs siècles par une succession non interrompue et fut toujours en grande vénération. Leurs richesses étaient si grandes, qu’elles surpassaient celles des rois des siècles , et qu’aucun souverain des siècles suivants n’a pu sous ce rapport leur être comparé. Leur sage industrie avait établi et disposé dans la ville capitale et dans tout le royaume tout ce qui peut être utile à la vie et contribuer à la rendre agréable. Leur puissance leur procurait toutes les productions des pays étrangers, et l’île leur en fournissait en outre en abondance. D’abord, on tirait de plusieurs endroits de l’île toutes sortes de pierres et de minéraux, et surtout ce minéral qu’on ne connaît plus que de nom seulement, l’, le plus précieux des métaux, après l’or. L’île produisait aussi en abondance toutes sortes de bois de construction : elle nourrissait de nombreux troupeaux d’animaux domestiques et d’animaux sauvages : les éléphants y étaient en grand nombre : ils y trouvaient suffisamment de nourriture le long des marais, des lacs et des fleuves, dans les plaines et les montagnes, quelque monstrueux et vorace que soit cet animal. On trouvait aussi dans l’Atlantide tout ce que la terre produit maintenant d’odoriférant et de suave, racines, grains, bois, gomme, fleurs et fruits, le doux jus de la vigne et le blé si nourrissant, toutes les viandes désirables et les légumes pour les assaisonner. Les arbres prodiguaient à ces heureux et les sucs variés et les fruits de diverses espèces qui pouvaient apaiser leur faim ou étancher leur soif. La chasse leur offrait aussi ses exercices si pénibles, mais en même temps si agréables. On trouvait, en un mot, dans cette île qui, malheureusement a disparu, tout ce qui peut satisfaire le corps, l’esprit et la piété envers les Dieux.
« Riches de tant de productions que leur fournissait une terre libérale, les Atlantes bâtirent des temples, des palais, des ponts, creusèrent des ports et dirigèrent d’une manière utile les eaux qui formaient un triple cercle autour de leur antique métropole. Ils commencèrent par construire des ponts pour pouvoir d’un côté communiquer avec le dehors, et d’un autre aborder le Palais Royal bâti sur l’emplacement de la demeure de Neptune et de leurs aïeux. Ornant ce palais à l’envi l’un de l’autre, ils parvinrent avec la succession des siècles à en faire un édifice aussi admirable par sa grandeur que par sa magnificence. Ils ouvrirent un canal du premier fossé extérieur à la mer : ce canal avait trois arpents de large, cent pieds de profondeur et cinq cents stades de long. Les plus gros navires pouvaient ainsi se rendre de la mer au premier fossé qui leur servait de port. Les deux enceintes étaient coupées par des canaux assez larges, pour qu’une trirème pût se rendre d’un fossé à l’autre, et sur les canaux étaient des ponts pour la communication ; mais les ponts étaient assez hauts pour que les vaisseaux pussent passer dessous ; car les berges étaient très élevées. Le premier fossé que la mer remplissait avait trois stades de largeur, ainsi que l’enceinte qui le suivait : le second avait ainsi que son enceinte deux stades et la troisième qui environnait immédiatement l’île n’en avait qu’une. Le diamètre de l’île dans laquelle se trouvait le palais était de cinq stades. L’île et chaque enceinte était entourée de murs construits en pierre. À l’entrée des ponts étaient construites des portes surmontées de leurs tours pour les défendre. Le pont de la principale entrée avait jusqu’à cent pieds de large. La pierre dont on se servait pour ces immenses constructions était tirée de l’île même : elle était noire, blanche ou rouge, et les carrières qu’avait creusées l’exploitation formaient de beaux pour les vaisseaux. Les édifices étaient tantôt de couleur uniforme, tantôt construits de pierre de couleurs différentes pour le plaisir des yeux. Le mur qui entourait l’enceinte extérieure était revêtu d’une légère couche d’airain ; celui de l’enceinte intérieure était revêtu d’étain : enfin l’ de couleur de feu resplendissait sur les murs de la citadelle.
« Le palais était dans la citadelle et voici sa disposition. Au milieu, dans l’endroit le plus inaccessible, était le temple de Clito et de Neptune, tout revêtu d’or. C’est là qu’avaient pris naissance ces dix familles de rois, et que leurs descendants se réunissaient chaque année pour offrir des sacrifices pieux aux Dieux de leurs ancêtres. Le temple de Neptune avait une stade de long, trois arpents de large et une hauteur proportionnée à sa longueur et à sa largeur. Mais son architecture était bizarre. Tout son extérieur, à part le comble, était revêtu et garni d’argent ; le comble et les aiguilles étaient d’or : sur les lambris, brillaient à l’envi l’ivoire, l’or, l’argent, l’ ; mais l’ dominait sur les murs, les planchers, les statues. Il y avait aussi des statues d’or pur. Neptune était représenté monté sur son char, tenant les rênes de ses coursiers ailés et portant sa tête superbe jusqu’au faîte du temple. Autour de lui se voyaient cent Néréïdes portées par des dauphins : c’est le nombre qu’assignait la tradition à ces filles de Nérée. On voyait aussi dans le même temple un grand nombre de statues de toutes les princesses et de tous les princes de la lignée royale et beaucoup d’autres représentations et dons votifs des Rois et des habitants, tant de la ville capitale que des autres villes soumises à l’empire des Atlantes. L’autel des sacrifices, par sa grandeur et la beauté de ses décorations, était digne de la magnificence du temple. Le reste du palais répondait par sa splendeur à la beauté du temple qu’il renfermait et à la puissance du royaume.
« On voyait, en plusieurs endroits de la ville, des sources thermales et des fontaines d’eau froide : les unes et les autres coulaient avec abondance et sans interruption et servaient admirablement à la santé et à l’agrément des habitants. Autour de ces sources on avait construit des bâtiments et planté des arbres : de vastes bassins avaient été creusés : les uns étaient à découvert, les autres étaient surmontés d’un toit et renfermés par des murs, afin qu’on pût prendre des bains chauds pendant l’hiver. Il y avait des bassins pour la famille royale, d’autres pour les particuliers : quelques-uns étaient réservés aux femmes, et il y en avait même pour les chevaux et les autres animaux domestiques. Chaque bassin était tenu avec la décence et les égards qui convenaient aux diverses classes qui s’en servaient.
« Du reste des eaux, les habitants formèrent un ruisseau dont ils dirigèrent le cours vers bois consacré à Neptune, et ces eaux vivifiantes, jointes à la fertilité du sol, couvrirent bientôt ce bois d’arbres d’une hauteur et d’une beauté admirables. De là les eaux étaient dirigées par des aqueducs vers le fossé extérieur, du côté des ponts. Chacune des deux enceintes de la ville était remplie de temples, de sanctuaires, de bosquets, de gymnases, de . Vers le milieu de l’île centrale qui était certainement la plus grande, il y avait un circulaire d’une stade de diamètre. Autour de l’ étaient rangées les demeures des appariteurs et des gardes. Les soldats de la garde royale étaient logés près du château, tout autour de la montagne qu’il couronnait, mais les gardes les plus fidèles avaient leurs habitations dans le château royal lui-même, auprès des appartements des princes. Les et les chantiers étaient remplis de trirèmes et abondamment pourvus de tout ce qu’il fallait pour les équiper. Voilà quel était l’état des demeures du roi et des princes.
« Celui qui passait les portes de l’enceinte extérieure (il y en avait trois) trouvait un mur qui commençait à la mer, entourait l’île et ses enceintes à la distance de cinquante stades de tous les côtés et revenait joindre le mur de l’autre côté du canal de communication. Presque tout cet espace était cultivé : la partie qui regardait la mer était remplie de maisons et de magasins : le golfe était couvert de navires, et les quais peuplés de marchands qui s’y rendaient de toutes parts. Cette foule nombreuse entretenait dans le port un mouvement et un bruit continuel. C’est là ce que ma mémoire me fournit sur ce que la tradition nous rapporte de l’état de cette île et de cette capitale de l’Atlantide.
« Je vais m’efforcer de rappeler maintenant à ma mémoire ce qu’on m’a rapporté de la nature et de la culture du reste du pays. D’abord l’île était très montagneuse et présentait du côté de la mer des rivages escarpés. Tout autour de la ville Royale régnait une grande plaine entourée elle-même de montagnes, excepté du côté de la mer, où de ce côté-là seul, l’abord était doux et facile. La longueur de l’île était de trois mille stades et sa largeur de deux mille. L’île regardait le sud ; les lieux les plus élevés étaient les seuls exposés aux ravages de Borée. Nos montagnes ne peuvent donner qu’une faible idée des montagnes de cette île. Leur hauteur majestueuse, leurs chaînes continues, les forêts verdoyantes qui les couvraient excitaient l’admiration. Elles étaient remplies de bourgs riches et peuplés, diversifiées par des fleuves, des lacs, des prairies, et fournissaient une nourriture abondante à un nombre infini de bêtes sauvages et d’animaux domestiques. On trouvait dans les forêts toutes sortes de bois utiles. Telle était cette île qui devait son aspect florissant et aux bienfaits de la nature et aux soins et aux richesses de tant de rois qui y avaient fait leur résidence.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Dissertation sur l’Atlantide.
