01
Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand Indiana parut. Dans l’intervalle de la commande à la publication, j’avais écrit Valentine et commencé Lélia. Valentine parut donc deux ou trois mois après Indiana, et ce livre fut écrit également à Nohant, où j’allais toujours régulièrement passer trois mois sur six.
Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier d’Indiana, que l’éditeur Ernest Dupuy venait de m’envoyer, et sur la couverture duquel j’étais en train précisément d’écrire le nom de Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet, railleur surtout ce jour-là. J’étais sur le balcon ; je voulus l’y attirer, parler d’autre chose, il n’y eut pas moyen ; il voulait lire, il lisait, et à chaque page il s’écriait : « Allons ! c’est un pastiche ; école de Balzac ! Pastiche, que me veux-tu ? Balzac, que me veux-tu ? »
Il vint sur le balcon, le volume à la main, en me critiquant mot par mot, me démontrant par a plus b que j’avais copié la manière de Balzac, et qu’à cela je n’avais gagné que de n’être ni Balzac ni moi-même.
Je n’avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me semblait pas que le reproche fût fondé. J’attendis, pour me condamner moi-même que mon juge, qui emportait son exemplaire, l’eût feuilleté en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet : « George, je viens faire amende honorable ; je suis à vos genoux. Oubliez mes duretés d’hier au soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J’ai passé la nuit à vous lire. Ô mon enfant, que je suis content de vous ! »
Je croyais que tout mon succès se bornerait à ce billet paternel et ne m’attendais nullement au prompt retour de l’éditeur, qui me demandait Valentine. Les journaux parlèrent tous de M. G. Sand avec éloge, insinuant que la main d’une femme avait dû se glisser çà et là pour révéler à l’auteur certaines délicatesses du cœur et de l’esprit, mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de virilité pour n’être pas d’un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.
Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa modestie. J’ai dit d’avance que ce succès le détermina à reprendre son nom intégralement et à renoncer à des projets de collaboration que nous avions déjà jugés nous-mêmes inexécutables. La collaboration est tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habileté particulière et une habitude de procédés ad hoc. Or, nous étions trop inexpérimentés l’un et l’autre pour nous partager le travail. Quand nous avions essayé, il était arrivé que chacun de nous refaisait en entier le travail de l’autre, et que ce remaniement successif faisait de notre ouvrage la broderie de Pénélope.
Les quatre volumes d’Indiana et Valentine vendus, je me voyais à la tête de trois mille francs qui me permettaient d’acquitter mon petit arriéré, d’avoir une servante et de me permettre un peu plus d’aisance. La Revue des Deux-Mondes venait d’être achetée par M. Buloz, qui me demanda des nouvelles. Je fis pour ce recueil Métella, et je ne sais quoi encore.
La Revue des Deux-Mondes était rédigée par l’élite des écrivains d’alors. Excepté deux ou trois peut-être, tout ce qui a conservé un nom comme publiciste, poète, romancier, historien, philosophe, critique, voyageur, etc., a passé par les mains de Buloz, homme intelligent qui ne sait pas s’exprimer, mais qui a une grande finesse sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile même de se moquer de ce Genevois têtu et brutal. Lui-même se laisse taquiner avec bonhomie quand il n’est pas de trop mauvaise humeur ; mais ce qui n’est pas facile, c’est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui. Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie d’artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques heures de liberté qu’en échange d’autant d’heures d’esclavage, sont les fils de notre existence même. Dans cette longue association d’intérêts, j’ai bien envoyé dix mille fois mon Buloz au diable, mais je l’ai tant fait enrager que nous sommes quittés. D’ailleurs, en dépit de ses exigences, de ses duretés et de ses sournoiseries, le des- pote Buloz a des moments de sincérité et de véritable sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voilà pourquoi j’ai supporté si longtemps ses maussaderies entremêlées de mouvements d’amitié candide. Nous nous sommes brouillés, nous avons plaidé. J’ai reconquis ma liberté sans dommage réciproque, résultat auquel nous serions arrivés sans procès, s’il eût pu dépouiller son entêtement. Je l’ai revu peu de temps après, pleurant son fils aîné, qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne distinguée, mademoiselle Blaze, m’avait appelée auprès d’elle dans ce moment de douleur suprême. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la guerre récente, et je ne m’en suis jamais souvenue depuis. Dans toute amitié, quelque troublée et incomplète qu’elle ait pu être, il y a des liens plus forts et plus durables que nos luttes d’intérêt matériel et nos colères d’un jour. Nous croyons détester des gens que nous aimons toujours quand même. Des montagnes de disputes nous séparent d’eux ; un mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de Buloz : « Ah ! George, que je suis malheureux ! » me fit oublier toutes les questions de chiffres et de procédure. Et lui aussi, en d’autres temps, il m’avait vue pleurer, et il ne m’avait pas raillée. Sollicitée depuis, maintes fois, d’entrer dans des croisades contre Buloz, j’ai refusé carrément, sans m’en vanter à lui, quoique la critique de la Revue des Deux-Mondes continuât à prononcer que j’avais eu beaucoup de talent tant que j’avais travaillé à la Revue des Deux-Mondes, mais que depuis ma rupture, hélas !… Naïf Buloz ! ça m’est égal !
Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la subite colère de Delatouche contre moi. La crise annoncée par Balzac éclata un beau matin sans aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement Gustave Planche, qui m’avait rendu visite en m’apportant un grand article à ma louange, fraîchement inséré dans la Revue des Deux-Mondes. Comme je ne travaillais pas encore à cette revue, l’hommage était désintéressé, et je ne pouvais que l’accueillir avec gratitude. Est-ce là ce qui blessa Delatouche ? Il n’en fit rien paraître. Il demeurait alors tout à fait à Aulnay et ne venait pas souvent à Paris. Je ne m’aperçus donc pas tout de suite de sa bouderie et je m’apprêtais à aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu’il m’avait présenté et qui était son voisin de campagne, m’apprit qu’il ne parlait plus de moi qu’avec exécration, qu’il m’accusait d’être enivrée par la gloire, de sacrifier mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre qu’avec des gens de lettres, d’avoir méprisé ses conseils, etc. Comme il n’y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c’était une de ses boutades accoutumées, et pour le ramener plus délicatement que par une lettre, je lui dédiai Lélia, qui allait paraître. Il le prit pour mal, comme nous disons en Berry, et déclara que c’était une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi ? Je pensai qu’il ne me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de faire une démarche auprès de lui pour s’excuser d’un article fort cruel dont il était l’auteur et où Delatouche avait été fort mal arrangé. Je crois que c’était une réponse à de violentes attaques contre le cénacle des romantiques, dont Planche avait été le champion par moments. Quoi qu’il en soit, Gustave Planche, touché du bien que je lui disais de Delatouche, lui écrivit une lettre fort bonne et même respectueuse, comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis d’un homme âgé, à laquelle Delatouche, de plus en plus irrité, ne daigna pas répondre. Il continua à déclamer et à exciter contre moi les personnes avec qui j’étais liée. Il vint à bout de m’enlever deux amis sur les cinq ou six dont s’était composée notre intimité. L’un d’eux vint plus tard m’en demander pardon. L’autre, j’ai eu à le défendre par la suite contre Delatouche lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors je connaissais mon pauvre Delatouche ; je savais ce qu’il fallait admettre et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amères pour n’être pas à moitié injustes.
Moins de deux ans après cette fureur contre moi, Delatouche vint en Berry chez sa cousine, madame Duvernet la mère, et, ramené à la vérité par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me voir. Il ne put s’y décider. Il m’adressa des gracieusetés dans un de ses romans. Il ne se souvenait pas d’avoir dit contre moi des choses trop fortes pour que je pusse me rendre à des avances littéraires. Ce n’étaient pas des compliments qui devaient fermer la blessure de l’amitié. Des compliments, je n’y tenais pas ; je n’en ai jamais eu besoin. Je n’ai jamais demandé à l’amitié de me considérer comme un grand esprit, mais de me traiter comme un cœur loyal. Je ne me rendis qu’à des avances directes, à une demande de service en 1844. Une telle démarche est l’amende la plus honorable qui se puisse exiger, et là je n’hésitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux ami, enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment, mit un véritable luxe de cœur à me faire oublier le passé.
Un autre chagrin plus profond pour moi fut l’entrée de mon fils au collège. J’avais attendu avec impatience le moment de l’avoir près de moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c’est que le collège. Je ne veux pas médire de l’éducation en commun, mais il est des enfants dont le caractère est antipathique à cette règle militaire des lycées, à cette brutalité de la discipline, à cette absence de soins maternels, de poésie extérieure, de recueillement pour l’esprit, de liberté pour la pensée. Mon pauvre Maurice était né artiste, il en avait tous les goûts, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le savoir encore, il en avait toute l’indépendance. Il se faisait presque une fête d’entrer au collège, et, comme tous les enfants, il voyait un plaisir dans un changement de lieu et d’existence. Je le conduisis donc à Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-même de le voir si bien disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait qu’il serait l’objet d’une sollicitude particulière. Le censeur était un père de famille, un homme excellent, qui le reçut comme un de ses enfants.
Nous fîmes avec lui le tour de l’établissement. Ces grandes cours sans arbres, ces cloîtres uniformes d’une froide architecture moderne, ces tristes clameurs de la récréation, voix discordantes et comme furieuses des enfants prisonniers, ces mornes figures des maîtres d’étude, jeunes gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves de la misère, et forcément victimes ou tyrans ; tout, jusqu’à ce tambour, instrument guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des enfants au recueillement du travail, me serra le cœur et me causa une sorte d’épouvante. Je regardais, à la dérobée, dans les yeux de Maurice, et je le voyais partagé entre l’étonnement et quelque chose d’analogue à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il craignait que son père ne se moquât de lui ; mais quand vint le moment de se séparer, il m’embrassa, le cœur gros, les yeux pleins de larmes. Le censeur le prit dans ses bras très paternellement, voyant bien que l’orage allait éclater. Il éclata, en effet, au moment où je m’en allais vite pour cacher mon malaise. L’enfant s’échappa des bras qui le caressaient, vint s’attacher à moi, en criant avec des sanglots désespérés qu’il ne voulait pas rester là.
Je crus que j’allais mourir. C’était la première fois que je voyais Maurice malheureux, et je voulais le remmener.
Mon mari fut plus ferme et eut certes toutes les bonnes raisons de son côté. Mais, obligée de m’enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre enfant, poursuivie par ses cris jusqu’au bas de l’escalier, je revins chez moi sanglotant et criant presque autant que lui dans le fiacre qui me ramenait.
J’allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l’affreux habit carré d’uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les vieux habits de ceux qui sortent. C’était une véritable vilenie de spéculation, puisque les parents payaient un trousseau d’entrée. Je réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait communiquer aux enfants des maladies de peau. Une autre coutume barbare consistait dans l’absence de vase de nuit dans les dortoirs avec défense de sortir pour se soulager. D’un autre côté, la spéculation autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades.
Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et le mieux disposé à combattre des abus qui n’étaient pas de son fait. Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M*** vint ensuite, qui se posa devant moi en homme moral à la manière d’un sergent de ville, et qui sut rendre les enfants aussi malheureux que la règle le comportait. Partisan farouche de l’autorité absolue, c’est lui qui autorisa un père intelligent à faire battre son fils par son nègre, devant toute la classe, convoquée militairement au spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et menacée de punition sévère en cas du moindre signe d’improbation. J’ai oublié le nom du proviseur et celui du père de l’enfant, je ne veux pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri IV à cette époque pourra certifier le fait.
Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première ; mes amis m’accusèrent de faiblesse. J’avoue que je ne me sentais ni Romaine ni Spartiate devant le désespoir d’un pauvre enfant que l’on condamnait à subir une loi brutale et mercenaire, sans qu’il eût en rien mérité ce cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J’avais tant pleuré en revenant du collège, que j’avais littéralement les yeux en sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l’était pas du tout. Mais la raison ne pleure jamais, ce n’est pas son affaire, et les entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour cela.
La Symphonie pastorale ne me calma pas du tout. Je me souviendrai toujours de mes efforts pour pleurer tout bas, comme d’une des plus abominables angoisses de ma vie.
Maurice ne se rendit qu’à la crainte d’augmenter un chagrin que je ne pouvais pas lui cacher ; mais son parti n’était pris qu’à moitié. Ses jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin, gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le laver et à le peigner, car la malpropreté qu’il apportait du collège était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener ; toute sa joie était de rester avec sa sœur et moi dans mes petites chambres, de barbouiller des bonshommes sur du papier, de regarder ou de découper des images. Jamais enfant et, plus tard, jamais homme n’a si bien su s’occuper et s’amuser d’un travail sédentaire. Mais à chaque instant il regardait la pendule, disant : « Je n’ai plus que tant d’heures à passer avec toi. » Sa figure à mesure que le temps s’écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger il commençait à pleurer, et quand l’heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel, que souvent j’étais forcée d’é- qu’il était malade, et c’était la vérité. L’enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de Maurice était une véritable nostalgie.
Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de règlement au collège, je vis qu’il acceptait très naïvement l’enseignement religieux. Je n’aurais voulu pour rien au monde qu’il commençât sa vie par un acte d’hypocrisie ou d’athéisme, et si je l’eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d’autres, je lui aurais dit les motifs sérieux qui m’apparurent dans mon enfance pour me décider à ne pas protester contre une institution dont j’acceptais l’esprit plutôt que la lettre ; mais, en reconnaissant qu’il ne discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre doute. La discussion n’était pas de son âge, et son esprit ne devançait pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup d’innocence et de ferveur.
Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de 1833, et il me reste à la résumer.
02
Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des chagrins réels et profonds que je croyais avoir épuisée et qui ne faisait que de commencer. J’avais voulu être artiste, je l’étais enfin. Je m’imaginai être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l’indépendance extérieure et à la possession de ma propre existence : je venais de river à mon pied une chaîne que je n’avais pas prévue.
Être artiste ! oui, je l’avais voulu, non-seulement pour sortir de la geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans un cercle d’odieuses petites préoccupations ; pour m’isoler du contrôle de l’opinion en ce qu’elle a d’étroit, de bête, d’égoïste, de lâche, de provincial ; pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu’ils ont de faux, de suranné, d’orgueilleux, de cruel, d’impie et de stupide ; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à l’état de maître, sur les épaules des travailleurs. Si j’avais pu piocher la terre, je m’y serais mise avec eux plutôt que d’entendre ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand Deschartres avait le dos tourné : « Il veut que l’on s’échauffe, lui qui a le ventre plein et les mains derrière son dos ! » Je voyais bien que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il ne me semblait pas avoir le droit d’exiger d’eux le moindre labeur, moi qui ne faisais rien du tout, car c’est ne rien faire que de s’occuper pour son plaisir.
Par goût, je n’aurais pas choisi la profession littéraire, et encore moins la célébrité. J’aurais voulu vivre du travail de mes mains, assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal, où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à la liberté qu’on me laissait d’en sortir était le manque d’un peu d’argent à me donner, il me fallait ce peu d’argent. Je l’avais enfin. Il n’y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là.
J’aurais souhaité vivre obscure, et comme, depuis la publication d’Indiana jusqu’à celle de Valentine, j’avais réussi à garder assez bien l’incognito pour que les journaux m’accordassent toujours le titre de monsieur, je me flattais que ce petit succès ne changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m’étais installée au quai Saint-Michel avec ma petite, j’avais vécu si retirée et si tranquille que je ne désirais d’autre amélioration à mon sort qu’un peu moins de marches d’escalier à monter et un peu plus de bûches à mettre au feu.
En m’établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je quittais. Elle était un peu sombre quoique en plein midi ; on n’avait pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins environnants faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller qu’en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d’une retraite et d’une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas ! bientôt je devais soupirer là comme partout, après le repos, et bientôt courir en vain, comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d’une solitude.
Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux désœuvrés, aux mendiants de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon temps ni mon argent de l’année ne suffiraient à un jour de cette obsession. Je m’enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante, abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le travail dix fois interrompu.
Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de signatures fabriquées ; ou bien des artistes sans ouvrage, des mères qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour donner le pain de la journée à leurs enfants ; ce sont des comédiens infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est un ramassis d’infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d’y entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l’absence du talent et finalement l’ivrognerie ont réduites à une misère véritable.
Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de sortie et jusqu’à vos jours de recette. Elle approche d’abord avec discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l’on vous avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n’arrive pas, on ne trouvera plus au logis désigné qu’un cadavre. Le sort d’Élisa Mercœur et d’Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles.
Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces misères intéressantes ; mais il en est tant de réelles et d’imméritées que, parmi celles qui demandent, c’est un travail à perdre la tête que de reconnaître les vraies d’avec les fausses. En thèse générale, et l’on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement, en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent pour leur faire accepter l’assistance. Les autres vous assiègent, vous obsèdent, vous menacent.
Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands vices, privés de l’héroïsme du silence (héroïsme qu’il est vraiment cruel d’exiger de la pauvre espèce humaine) ; il est des courages épuisés, des volontés usées par l’insuccès ou rebutées par l’impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre d’héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de l’humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs enlants surtout. Il suffît qu’on risque d’abandonner à la faim, au désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur quatre vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu’on ne dorme pas tranquille ; et voilà le boulet qui s’attacha à ma vie dès que mon petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.
N’ayant pas le temps de courir aux informations pour saisir la vérité, puisque j’étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette considération toute simple en apparence qu’il valait mieux donner cent sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme. Mais le système d’exploitation grossit avec une telle rapidité et dans de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d’avoir donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis je remarquai, dans les discours pathétiques que l’on me tenait, des contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la semaine. J’essayai de refuser le premier, le second vint et insista. Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès lors que c’était une bande. J’aurais dû avertir la police. J’y répugnai, ne me croyant pas assez sûre de mon fait.
Mais d’autres mendiants arrivèrent, soit une autre bande, soit l’arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m’étais pas encore senti le courage, dans la crainte d’humilier la misère : j’exigeai des preuves. Quelques maladroits s’éclipsèrent subitement devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu’elle était fondée. D’autres feignirent d’en être blessés, d’autres enfin me fournirent des moyens apparents de constater leur dénûment. Ils donnèrent leurs noms, leurs adresses ; c’étaient de faux noms, de fausses adresses. Je montai dans des marsardes hideuses. Je vis des enfants desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j’eus porté là des secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfants étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu’ils n’appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi et qui les mettait à la porte à grands coups de balai quand j’étais partie.
J’envoyai une fois chez un poëte malheureux, qui devait être trouvé asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte : on le trouva mangeant des saucisses.
Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s’attache aux gens consciencieux il m’arrivait de mettre la main sur de véritables infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d’une manière absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente à des personnes chargées d’aller aux informations pendant quelques heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi, voilà tout, et depuis que je n’habite plus Paris, la correspondance ruineuse de centaines de mendiants continue à m’arriver de tous les points de la France.
Il y a une série de poëtes et d’auteurs qui veulent des protections, comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au talent, mais à la plus simple notion de la langue que l’on prétend écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au théâtre. Elles n’ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie, mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles : une série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu dans les arts, dans l’agriculture, dans la comptabilité ; ils sont propres à tout apparemment, et bien qu’on ne les connaisse pas, on doit les recommander et répondre d’eux comme de soi-même. De plus modeste avouent qu’ils sont sans éducation aucune, qu’ils ne sont propres à rien, mais que, sous peine de manquer d’humanité, il faut leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi me série d’ouvriers démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à l’orgueil, à l’avarice et à l’égoïsme. Il y a encore une série de petits commerçants ruinés qui ont besoin de cinq ou six mille francs pour racheter un fonds de boutique. « Cela est une misère pour vous ! disent-ils ; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas. » Il y a enfin des peintres, des musiciens, qui n’ont pas de succès parce qu’il ont trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse ; il y a des soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature. J’ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de manuscrits fabuleux, de romances ou d’opéras de l’autre monde, et des théories sociales à sauver tous les habitants du système planétaire. Tout cela avec un post-scriptum portant demande d’un petit secours en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la seconde sommation et menaces à la troisième.
Et pourtant j’ai la patience de lire toutes les lettres quand elles ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize pages en caractères microscopiques. J’ai la conscience de commencer toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes.
Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand j’en vois beaucoup, je m’en occupe tout à fait. Ces derniers ne me donnent pas grande besogne ; mais la médiocrité honnête est encore assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien ; il offre et donne un pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas d’argent, mais des compliments sous forme d’encouragement. La médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que dis-je, elle exige impérieusement l’argent et la gloire !
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire de ma vie (Sand, Calmann-Levy 1855) — 5.
