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Guerre des Juifs

Flavius Josèphe · 1912 · Free in the US

174,250 words · about 12 h 12 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Flavius Josèphe
Language
French
Published
1912
Length
174,250 words · about 12 h 12 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter under 1 min
  2. Livre I about 2 h 43 min
  3. Livre II about 2 h 11 min
  4. Livre III about 1 h 27 min
  5. Livre IV about 1 h 45 min
  6. Livre V about 1 h 39 min
  7. Livre VI about 1 h 10 min
  8. Livre VII about 1 h 9 min
  9. Préambule about 9 min

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Front matter

Depuis la soumission de presque toute la Galilée jusqu’au séjour de Vespasien à Alexandrie. 1.

Depuis l’avance de Titus contre Jérusalem jusqu’aux premiers ravages de la famine. 83.

Depuis l’achèvement des travaux romains jusqu’à la prise de la ville. 161.

Livre I

1.[31] La discorde s’éleva parmi les notables juifs, dans le temps où Antiochus Épiphane disputait la Cœlé-Syrie à Ptolémée, sixième du nom. C’était une querelle d’ambition et de pouvoir, aucun des personnages de marque ne pouvant souffrir d’être subordonné à ses égaux. Onias, un des grands-prêtres, prit le dessus et chassa de la ville les fils de Tobie : ceux-ci se réfugièrent auprès d’Antiochus et le supplièrent de les prendre pour guides et d’envahir la Judée. Le roi, qui depuis longtemps penchait vers ce dessein, se laisse persuader et, à la tête d’une forte armée, se met en marche et prend d’assaut la ville ; il y tue un grand nombre des partisans de Ptolémée, livre la ville sans restriction au pillage de ses soldats, et lui-même dépouille le Temple et interrompt durant trois ans et six mois la célébration solennelle des sacrifices quotidiens. Quant au grand-prêtre Onias, réfugié auprès de Ptolémée, il reçut de ce prince un territoire dans le nome d’Héliopolis : là il bâtit une petite ville le plan de Jérusalem et un temple semblable au nôtre ; nous reparlerons de ces évènements en temps et lieu.

2. [34] Antiochus ne se contenta pas d’avoir pris la ville contre toute espérance, pillé et massacré à plaisir ; entraîné par la violence de ses passions, par le souvenir des souffrances qu’il avait endurées pendant le siège, il contraignit les Juifs, au mépris de leurs lois nationales, à laisser leurs enfants incirconcis et à sacrifier des porcs sur l’autel. Tous désobéissaient à ces prescriptions, et les plus illustres furent égorgés. Bacchidès, qu’Antiochus avait envoyé comme gouverneur militaire, exagérait encore par cruauté naturelle les ordres impies du prince ; il ne s’interdit aucun excès d’illégalité, outrageant individuellement les citoyens notables et faisant voir chaque jour à la nation toute entière l’image d’une ville captive, jusqu’à ce qu’enfin l’excès même de ses crimes excitât ses victimes à oser se défendre.

3. [36] Un prêtre, Matthias, fils d’Asamonée, du bourg de Modéin, prit les armes avec sa propre famille, — il avait cinq fils — et tua Bacchidès à coups de poignard ; puis aussitôt, craignant la multitude des garnisons ennemies, il s’enfuit dans la montagne. Là beaucoup de gens du peuple se joignirent à lui ; il reprit confiance, redescendit dans la plaine, engagea le combat, et battit les généraux d’Antiochus, qu’il chassa de la Judée. Ce succès établit sa puissance ; reconnaissants de l’expulsion des étrangers, ses concitoyens l’élevèrent au principat ; il mourut en laissant le pouvoir a Judas, l’aîné de ses fils.

4.[38] Celui-ci, présumant qu’Antiochus ne resterait pas en repos, recruta des troupes parmi ses compatriotes. Et, le premier de sa nation, fit alliance avec les Romains. Quand Epiphane envahit de nouveau le territoire juif, il le repoussa en lui infligeant 1111 grave échec. Dans la chaleur de sa victoire, il s’élança ensuite contre la garnison de la ville qui n’avait pas encore été expulsée. Chassant les soldats étrangers de la ville haute, il les refoula dans la ville basse, dans cette partie de Jérusalem qu’on nommait Acra. Devenu maître du sanctuaire, il en purifia tout l’emplacement, l’entoura de murailles, fit fabriquer de nouveaux vases sacrés et les introduisit dans le temple, pour remplacer ceux qui avaient été souillés, éleva un autre autel et recommença les sacrifices expiatoires, Tandis que Jérusalem reprenait ainsi sa constitution sacrée, Antiochus mourut ; son fils Antiochus hérita de son royaume et de sa haine contre les Juifs.

5. [41] Ayant donc réuni cinquante mille fantassins, environ cinq mille cavaliers et quatre-vingts éléphants, il s’élance à travers la Judée vers les montagnes. Il prit la petite ville de Bethsoura, mais près du lieu appelé Bethzacharia, où l’on accède par un défilé étroit, Judas, avec toutes ses forces, s’opposa à sa marche. Avant même que les phalanges eussent pris contact, Éléazar, frère de Judas, apercevant un éléphant, plus haut que tous les autres, portant une vaste tour et une armure dorée, supposa qu’il était monté par Antiochus lui-même ; il s’élance bien loin devant ses compagnons, fend la presse des ennemis, parvient jusqu’à l’éléphant ; mais comme il ne pouvait atteindre, en raison de la hauteur, celui qu’il croyait être le roi, il frappa la bête sous le ventre, fit écrouler sur lui cette masse et mourut écrasé. Il n’avait réussi qu’à tenter une grande action et à sacrifier la vie à la gloire, car celui qui montait l’éléphant était un simple particulier ; eût-il été Antiochus, l’auteur de cette audacieuse prouesse n’y eût gagné que de paraître chercher la mort dans la seule espérance d’un brillant succès. Le frère d’Éléazar vit dans cet événement le présage de l’issue du combat tout entier. Les Juifs, en effet, combattirent avec courage et acharnement ; mais l’armée royale, supérieure en nombre et favorisée par la fortune, finit par l’emporter ; après avoir vu tomber un grand nombre des siens, Judas s’enfuit avec le reste dans la préfecture de Gophna, Quant à Antiochus, il se dirigea vers Jérusalem, y resta quelques jours, puis s’éloigna à cause de la rareté des vivres, laissant dans la ville une garnison qu’il jugea suffisante, et emmenant le reste de ses troupes hiverner en Syrie.

6. [47] Après la retraite du roi, Judas ne resta pas inactif ; rejoint par de nombreuses recrues de sa nation, il t’allia les soldats échappés à la défaite, et livra bataille près du bourg d’Adasa aux généraux d’Antiochus. Il fit, dans le combat, des prodiges de valeur, tua un grand nombre d’ennemis, mais périt lui-même. Peu de jours après, son frère Jean tomba dans une embuscade des partisans d’Antiochus et périt également.

1. [48] Jonathas, son frère, qui lui succéda, sut se préserver des embûches des indigènes et affermit son pouvoir par son amitié avec les Romains ; il conclut aussi un accord avec le fils d’Antiochus. Malgré tout, il ne put échapper à son destin. Car le tyran Tryphon, tuteur du fils d’Antiochus, et qui conspirait dès longtemps contre son pupille, s’efforçant de se débarrasser des amis du jeune roi, s’empara par trahison de Jonathas lorsque celui-ci, avec une suite peu nombreuse, fut venu a Ptolémaïs rencontrer Antiochus. Tryphon le charge de fers et part en campagne contre la Judée ensuite, repoussé par Simon, frère de Jonathas et furieux de sa défaite, il met à mort son captif.

2. [50] Simon, qui conduisit les affaires avec énergie, s’empara de Gazara, de Joppé, de Jamnia, villes du voisinage, et rasa la citadelle (Acra), après avoir réduit la garnison a capituler. Puis il se fit l’allié d’Antiochus contre Tryphon, que le roi assiégeait dans la ville de Dora avant de partir pour son expédition contre les Mèdes. Pourtant, il eut beau collaborer a la perte de Tryphon, il ne réussit pas à conjurer l’avidité du roi ; car Antiochus, peu de temps après, envoya Cendébée, son général, avec une armée pour ravager la Judée et s’emparer de Simon. Celui-ci, malgré sa vieillesse, commença la guerre avec une ardeur juvénile ; il envoya en avant ses fils avec les hommes les plus vigoureux contre le général ennemi ; lui-même, prenant une partie des troupes, attaqua sur un autre point. Il posta a diverses reprises des embuscades dans les montagnes et obtint l’avantage dans tous les engagements. Après ce brillant succès, il fut proclamé grand-prêtre et délivra les Juifs de la domination des Macédoniens, qui pesait sur eux depuis cent soixante-dix ans.

3. [54] Il mourut lui-même dans des embûches que lui dressa au cours d’un festin son gendre Ptolémée. Le meurtrier retint prisonniers la femme et deux des fils de Simon, et envoya des gens pour tuer le troisième, Jean, surnommé Hyrcan. Le jeune homme, prévenu de leur approche, se hâta de gagner la ville, ayant toute confiance dans le peuple, qui gardait le souvenir des belles actions de ses ancêtres et haïssait les violences de Ptolémée. Cependant Ptolémée se hâta d’entrer lui aussi par une autre porte ; mais il fut repoussé par le peuple, qui s’était empressé de recevoir Hyrcan. Il se retira aussitôt dans une des forteresses situées au-dessus de Jéricho, nommée Dagon. Hyrcan, succédant à son père dans la grande-prêtrise, offrit un sacrifice à Dieu, puis se lança à la poursuite de Ptolémée pour délivrer sa mère et ses frères.

4. [57] Il assiégea la forteresse, mais, supérieur sur tous les points, il se laissa vaincre par son bon naturel. Lorsque Ptolémée se trouvait vivement pressé, il faisait conduire sur la muraille, en un endroit bien visible, la mère et les frères d’Hyrcan, les maltraitait et menaçait de les précipiter en bas si Hyrcan ne s’éloignait sur-le-champ. Devant ce spectacle, la colère d’Hyrcan cédait à la pitié et à la crainte. Mais sa mère, insensible aux outrages et aux menaces de mort, tendait les bras vers lui et le suppliait de ne pas se laisser fléchir par la vue de l’indigne traitement qu’elle endurait, au point d’épargner cet impie : elle préférait à l’immortalité même la mort sous les coups de Ptolémée, pourvu qu’il expiât tous les crimes qu’il avait commis contre leur maison. Jean, quand il considérait la constance de sa mère et entendait ses prières, ne songeait plus qu’à l’assaut ; mais quand il la voyait frapper et déchirer, son cœur s’amollissait, et il était tout entier à sa douleur. Ainsi le siège traîna en longueur, et l’année de repos survint ; car tous les sept ans les Juifs consacrent une année à l’inaction comme ils font du septième jour de la semaine. Ptolémée, délivré alors du siège, tua la mère et les frères de Jean et s’enfuit auprès de Zénon, surnommé Cotylas, tyran de Philadelphie.

5. [61] Antiochus, irrité du mal que lui avait causé Simon, fit une expédition en Judée, se posta devant Jérusalem et y assiégea Hyrcan. Celui-ci fit ouvrir le tombeau de David, le plus riche des rois, en tira une somme de plus de trois mille talents et obtint d’Antiochus, au prix de trois cents talents, qu’il levât le siège ; avec le reste de cet argent, il commença à payer des troupes mercenaires qu’il fut le premier des Juifs a entretenir.

6. [62] Plus tard, Antiochus, parti en guerre contre les Mèdes, fournit à Hyrcan l’occasion d’une revanche. Celui-ci se jeta alors sur les villes de Syrie, pensant, comme ce fut le cas, qu’il les trouverait dépourvues de défenseurs valides. Il prit ainsi Médabé, Samaga et les villes voisines, puis Sichem et Garizim ; en outre, il soumit la race des Chuthéens, groupée autour du temple bâti à l’instar de celui de Jérusalem. Il s’empara encore de diverses villes d’Idumée, en assez grand nombre, notamment d’Adoréon et de Marisa.

7. [64] Il s’avança jusqu’à la ville de Samarie, sur l’emplacement de laquelle est aujourd’hui Sébasté, bâtie par le roi Hérode. L’ayant investie de toutes parts, il en confia le siège à ses fils Aristobule et Antigone ; ceux-ci exercèrent une surveillance si rigoureuse que les habitants, réduits à une extrême disette, se nourrirent des aliments les plus répugnants. Ils appelèrent à leur secours Antiochus, surnommé Aspendios. Celui-ci répondit volontiers à leur appel, mais fut vaincu par Aristobule. Poursuivi par les deux frères jusqu’à Scythopolis, il se sauva ; ceux-ci, se retournant ensuite contre Samarie, renfermèrent de nouveau le peuple dans ses murs ; ils prirent la ville, la détruisirent et réduisirent les habitants en esclavage. Poussant leurs succès, sans laisser refroidir leur ardeur, ils s’avancèrent avec leur armée jusqu’à Scythopolis, firent des incursions sur son territoire et livrèrent au pillage tout le pays en deçà du mont Carmel.

8. [67] Les prospérités de Jean et de ses fils provoquèrent dans le peuple la jalousie, puis la sédition ; un grand nombre de citoyens, après avoir conspiré contre eux, continuèrent à s’agiter jusqu’au jour où leur ardeur les jeta dans une guerre ouverte, où les rebelles succombèrent. Jean passa le reste de sa vie dans le bonheur, et après avoir très sagement gouverné pendant trente-trois ans entiers

1. [70] Après la mort d’Hyrcan, Aristobule, l’aîné de ses fils, transforma le principat en royauté ; il fut le premier à ceindre le diadème, quatre cent soixante et onze ans et trois mois après que le peuple, délivré de la captivité de Babylone, fut revenu en Judée. Parmi ses frères, il s’associa, avec des honneurs égaux aux siens, le puîné Antigone, pour lequel il paraissait avoir de l’affection ; les autres furent, par son ordre, emprisonnés et chargés de liens. Il fit enchaîner aussi sa mère, qui lui disputait le pouvoir et à qui Jean avait tout légué par testament ; il poussa la cruauté jusqu’à la faire mourir de faim dans sa prison.

2. [72] Il fut puni de ces iniquités dans la personne de son frère Antigone qu’il aimait et avait associé à la royauté, car il le tua lui aussi sur des calomnies que forgeaient de perfides courtisans. Tout d’abord Aristobule avait refusé toute créance à leurs propos, parce qu’il chérissait son frère et attribuait à l’envie la plupart de ces imputations. Mais un jour qu’Antigone revint d’une expédition en un brillant appareil pour assister à la fête solennelle ou l’on élève à Dieu des tabernacles, il se trouva qu’Aristobule était malade en ce temps-là. Antigone, à la fin de la solennité, monta au Temple, entouré de ses hommes d’armes, avec la pompe la plus magnifique, et pria Dieu surtout pour son frère. Les méchants coururent alors auprès du roi, lui dépeignirent le cortège d’hoplites, l’assurance d’Antigone trop grande pour un sujet ; ils dirent qu’Antigone revenait avec une très nombreuse armée pour mettre son frère à mort, qu’il ne se résignait pas à n’avoir que les honneurs de la royauté quand il pouvait obtenir le pouvoir lui-mème.

3. [75] Peu à peu Aristobule ajouta foi malgré lui à ces discours. Préoccupé à la fois de ne pas dévoiler ses soupçons et de se prémunir contre un danger incertain, il fit poster ses gardes du corps dans un souterrain obscur — il demeurait dans la tour nommée d’abord Baris, depuis Antonia — et ordonna d’épargner Antigone, s’il était sans armes, de le tuer, s’il se présentait tout armé. Il envoya même vers lui pour l’avertir de ne pas prendre ses armes. Cependant la reine se concerta très malicieusement avec les perfides, à cette occasion : on persuada aux messagers de taire les ordres du roi et de dire, au contraire, à Antigone que son frère savait qu’il s’était procuré en Galilée de très belles armes et un équipement militaire que la maladie l’empêchait d’aller examiner tout le détail de cet appareil « mais, puisque tu es sur le point de partir, il aurait un très grand plaisir à te voir dans ton armure ».

4. [77] En entendant ces paroles, comme il n’y avait rien dans les dispositions de son frère qui pût lui faire soupçonner un piège, Antigone revêtit ses armes et partit comme pour une parade. Arrivé dans le passage obscur, appelé la tour de Straton, il y fut tué par les gardes du corps. Preuve certaine que la calomnie brise tous les liens de l’affection et de la nature, et qu’aucun bon sentiment n’est assez fort pour résister durablement a l’envie.

5. [78] On admirera dans cette affaire la conduite d’un certain Judas, Essénien de race. Jamais ses prédictions n’avaient été convaincues d’erreur ou de mensonge. Quand il aperçut a cette occasion Antigone qui traversait le Temple, il s’écria, en s’adressant à ses familiers, — car il avait autour de lui un assez grand nombre de disciples — : « Hélas ! Il convient désormais que je meure, puisque l’esprit de vérité m’a déjà quitté et qu’une de mes prédictions se trouve démentie, Car il vit, cet Antigone, qui devait être tué aujourd’hui. Lelieu marqué pour sa mort était la tour de Straton : elle est a six cents stades d’ici, et voici déjà la quatrième heure du jour le temps écoulé rend impossible l’accomplissement de ma prophétie ». Cela dit, le vieillard resta livré a une sombre méditation ; mais bientôt on vint lui annoncer qu’Antigone avait été tué dans un souterrain appelé aussi tour de Straton, du même nom que portait la ville aujourd’hui appelée Césarée-sur-mer. C’est cette équivoque qui avait troublé le prophète.

6. [81] Le remords de ce crime aggrava la maladie d’Aristobule. Il se consumait, l’âme sans cesse rongée par la pensée de son meurtre.

Enfin cette immense douleur déchirant ses entrailles, il se mit à vomir le sang en abondance ; or, comme un des pages de service enlevait ce sang, la Providence divine voulut qu’il trébuchât au lieu où Antigone avait été égorgé et qu’il répandit sur les traces encore visibles de l’assassinat le sang du meurtrier. Les assistants poussèrent une grande clameur, croyant que le page avait fait exprès de répandre là sa sanglante libation. Le roi entend ce bruit et en demande la cause, et comme personne n’ose répondre, il insiste d’autant plus pour savoir.

Enfin ses menaces et la contrainte arrachent la vérité. Alors, ses yeux se remplissent de larmes, il gémit avec le peu de force qui lui reste et dit : « Ainsi donc je ne devais pas réussir à soustraire mes actions coupables à l’œil puissant de Dieu, et me voici poursuivi par un prompt châtiment pour le meurtre de mon propre sang. Jusques a quand, corps impudent, retiendras-tu mon âme, due a la malédiction d’un frère et d’une mère ? Jusques à quand leur distillerai-je mon sang goutte à goutte ? Qu’ils le prennent donc tout entier et que Dieu cesse de les amuser en leur offrant en libation des parcelles de mes entrailles ». En disant ces mots, il expira soudain après un règne qui n’avait duré qu’un an.

1. [85] La veuve d’Aristobulefit sortir de prison les frères du roi et mit sur le trône l’un d’eux. Alexandre, qui paraissait l’emporter par l’âge et la modération du caractère. Mais a peine arrivé au pouvoir, Alexandre tua l’un de ses frères qui visait au trône ; le survivant, qui aimait a vivre loin des affaires publiques, fut traité avec honneur.

2. [86] Il livra aussi bataille à Ptolémée Lathyre, qui avait pris la ville d’Asochis ; il tua un grand nombre d’ennemis, mais la victoire resta du côté de Ptolémée. Quand celui-ci, poursuivi par sa mère Cléopâtre, s’en retourna en Égypte, Alexandre assiégea et prit Gadara et Amathonte, la plus importante des forteresses sises au-delà du Jourdain, et qui renfermait les trésors les plus précieux de Théodore, fils de Zénon. Mais Théodore, survenant à l’improviste, reprit ses biens, s’empara aussi des bagages du roi et tua près de dix mille Juifs. Cependant Alexandre ne se laissa pas ébranler par cet échec ; il se tourna vers le littoral et y enleva Raphia, Gaza et Anthédon, ville qui reçut ensuite du roi Hérode le nom d’Agrippias.

3. [88] Après qu’il eut réduit ces villes en esclavage, les Juifs se soulevèrent à l’occasion d’une fête car c’est surtout dans les réjouissances qu’éclatent chez eux les séditions. Le roi n’eût pas, ce semble, triomphé de la révolte, sans l’appui de ses mercenaires. Il les recrutait parmi les Pisidiens et les Ciliciens ; car il n’y admettait pas de Syriens, à cause de leur hostilité native contre son peuple. Il tua plus de six mille insurgés, puis s’attaqua à l’Arabie ; il y réduisit les pays de Galaad et de Moab, leur imposa un tribut et se tourna de nouveau contre Amathonte. Ses victoires frappèrent de terreur Théodore ; le roi trouva la place abandonnée et la démantela.

4. [90] Il attaqua ensuite Obédas, roi d’Arabie, qui lui tendit une embuscade dans la Gaulanitide ; il y tomba et perdit toute son armée, jetée dans un profond ravin et écrasée sous la multitude des chameaux. Alexandre se sauva de sa personne à Jérusalem, et la gravité de son désastre excita a la révolte un peuple qui depuis longtemps le haïssait. Cette fois encore, il fut le plus fort dans une suite de combats, en six ans, il fit périr au moins cinquante mille Juifs. Ses victoires, qui ruinaient son royaume, ne lui causaient d’ailleurs aucune joie ; il posa donc les armes et recourut aux discours pour tâcher de ramener ses sujets. Ceux-ci ne l’en haïrent que davantage pour son repentir et l’inconstance de sa conduite. Quand il voulut en savoir les motifs et demanda ce qu’il devait faire pour les apaiser : « Mourir », lui répondirent-ils, et encore c’est à peine si, à ce prix, ils lui pardonneraient tout le mal qu’il leur avait fait. En même temps, ils invoquaient le secours de Démétrius surnommé l’Intempestif. L’espérance d’une plus haute fortune fit répondre ce prince avec empressement à leur appel ; il amena une armée, et les Juifs se joignirent à leurs alliés près de Sichem.

5. [93] Alexandre les reçut à la tête de mille cavaliers et de huit mille mercenaires à pied il avait encore autour de lui environ dix mille Juifs restés fidèles. Les troupes ennemies comprenaient trente mille cavaliers et quatorze mille fantassins. Avant d’en venir aux mains, les deux rois cherchèrent par des proclamations à débaucher réciproquement leurs adversaires : Démétrius espérait gagner les mercenaires d’Alexandre, Alexandre les Juifs du parti de Démétrius. Mais comme ni les Juifs ne renonçaient à leur ressentiment, ni les Grecs à la foi jurée, il fallut enfin trancher la question par les armes. Démétrius l’emporta, malgré les nombreuses marques de force d’âme et de corps que donnèrent les mercenaires d’Alexandre. Cependant l’issue finale du combat trompa l’un et l’autre prince. Car Démétrius, vainqueur, se vit abandonné de ceux qui l’avaient appelé : émus du changement de fortune d’Alexandre, six mille Juifs le rejoignirent dans les montagnes où il s’était réfugié. Devant ce revirement, jugeant que dès lors Alexandre était de nouveau en état de combattre et que tout le peuple retournait vers lui, Démétrius se retira.

6. [96] Cependant, même après la retraite de ses alliés, le reste de la multitude ne voulut pas traiter : ils poursuivirent sans relâche la guerre contre Alexandre, qui enfin, après en avoir tué un très grand nombre, refoula les survivants dans la ville de Bémésélis ; il s’en empara et emmena les défenseurs enchaînés à Jérusalem. L’excès de sa fureur porta sa cruauté jusqu’au sacrilège. Il fit mettre en croix au milieu de la ville huit cents des captifs et égorger sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants ; lui-même contemplait ce spectacle en buvant, étendu parmi ses concubines. Le peuple fut saisi d’une teneur si forte que huit mille Juifs, de la faction hostile, s’enfuirent, la nuit suivante, du territoire de la Judée ; leur exil ne finit qu’avec la mort d’Alexandre. Quand il eut par de tels forfaits tardivement et à grand-peine assuré la tranquillité du royaume, il posa les armes.

7. [99] Son repos fut de nouveau troublé par les entreprises d’Antiochus, surnommé Dionysos, frère de Démétrius et le dernier des Séleucides. Comme ce prince partait en guerre contre les Arabes, Alexandre, effrayé de ce projet, tira un fossé profond entre les collines au-dessus d’Antipatris et la plage de Joppé ; devant le fossé il fit élever une haute muraille garnie de tours de bois, de manière à barrer le seul chemin praticable. Cependant il ne put arrêter Antiochus ; celui-ci incendia les tours, combla le fossé, et força le passage avec son armée ; toutefois ajournant la vengeance qu’il eût pu tirer de cette tentative d’obstruction, il s’avança à marches forcées contre les Arabes. Le roi des Arabes, se retirant d’abord vers des cantons plus favorables au combat, fit ensuite brusquement volte-face avec sa cavalerie, forte de dix mille chevaux, et tomba sur l’armée d’Antiochus en désordre. La bataille fut acharnée : tant qu’Antiochus vécut, ses troupes résistèrent, même sous les coups pressés des Arabes, qui les décimaient. Quand il tomba mort, après s’être exposé continuellement au premier rang pour soutenir ceux qui faiblissaient, la déroute devint générale. La plupart des Syriens succombèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite les survivants se réfugièrent dans le bourg de Cana, mais, dépourvus de vivres, ils périrent, à l’exception d’un petit nombre.

8. [103] Sur ces entrefaites, les habitants de Damas, par haine de Ptolémée, fils de Mennéos, appelèrent Arétas et l’établirent roi de Cœlé-Syrie. Celui-ci fit une expédition en Judée, remporta une victoire sur Alexandre et s’éloigna après avoir conclu un traité. De son côté, Alexandre s’empara de Pella et marcha contre Gerasa, convoitant de nouveau les trésors de Théodore. Il cerna les défenseurs par un triple retranchement et, sans combat, s’empara de la place. Il conquit encore Gaulana, Séleucie et le lieu dit « Ravin d’Antiochus » ; puis il s’empara de la forte citadelle de Gamala, dont il chassa le gouverneur, Démétrius, objet de nombreuses accusations. Enfin il revint en Judée, après une campagne de trois ans. Le peuple l’accueillit avec joie à cause de ses victoires ; mais la fin de ses guerres fut le commencement de sa maladie. Tourmenté par la fièvre quarte, on crut qu’il vaincrait le mal en reprenant le soin des affaires. C’est ainsi que, se livrant à d’inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour. Il mourut dans l’agitation et le tumulte des camps, après un règne de vingt-sept ans.

1. [107] Alexandre légua le royaume à sa femme Alexandra, persuadé que les Juifs recevraient son autorité plus favorablement qu’aucune autre, parce que, très éloignée de sa cruauté, elle s’était opposée aux violences du roi, de manière à se concilier l’affection du peuple. Cet espoir ne fut pas trompé, et cette faible femme se maintint au pouvoir, grâce à sa réputation de piété. Elle observait, en effet, exactement, les traditions nationales et ôtait leur charge à ceux qui transgressaient les lois religieuses. Des deux fils qu’elle avait eus d’Alexandre, elle éleva l’aîné, Hyrcan, à la dignité de grand-prêtre, en considération de son âge, et aussi de son caractère, trop indolent pour s’immiscer dans les affaires d’État ; quant au cadet, Aristobule, tempérament bouillant, elle le retint dans une condition privée.

2. [110] On vit collaborer à son gouvernement les Pharisiens, secte juive qui passe pour être la plus pieuse de toutes et pour interpréter les lois avec le plus d’exactitude. Alexandra leur accorda un crédit particulier dans son zèle passionné pour la divinité. Mais bientôt les Pharisiens s’insinuèrent dans l’esprit confiant de cette femme et gouvernèrent toutes les affaires du royaume, bannissant ou rappelant, mettant en liberté ou en prison selon ce qui leur semblait bon. D’une façon générale, les avantages de la royauté étaient pour eux, les dépenses et les dégoûts pour Alexandra. Elle était d’ailleurs habile à conduire les affaires les plus importantes ; par des levées de troupes continuelles elle parvint à doubler l’effectif de l’armée et recruta des troupes mercenaires en grand nombre, destinées non seulement à tenir en bride son propre peuple, mais encore a se faire craindre des princes étrangers. Cependant, Si elle était la maîtresse des autres, les Pharisiens étaient ses maîtres à leur tour.

3. [113] C’est ainsi qu’ils firent mourir un homme de marque, Diogène, qui avait été l’ami d’Alexandre ; ils l’accusaient d’avoir conseillé au roi la mise en croix des huit cents Juifs. Ils pressaient aussi Alexandra de frapper d’autres notables qui avaient excité le prince contre ces rebelles. Et comme elle cédait toujours, par crainte religieuse, ils tuaient ceux qu’ils voulaient. Les plus éminents des citoyens, ainsi menacés, cherchèrent un refuge auprès d’Aristobule. Celui-ci conseilla à sa mère d’épargner leur vie en considération de leur rang, mais de les bannir de la cité, si elle les croyait fautifs. Les suspects obtinrent ainsi la vie sauve et se dispersèrent dans le pays. Cependant Alexandra envoya une armée à Damas, sous prétexte que Ptolémée continuait à pressurer la ville ; l’expédition revint sans avoir rien accompli de remarquable. D’autre part, elle gagna par une convention et des présents. Tigrane, roi d’Arménie, qui campait avec ses troupes devant Ptolémaïs et y assiégeait Cléopâtre. Il se hâta de partir, rappelé par les troubles de son royaume, où Lucullus venait de faire invasion.

4. [117] Sur ces entrefaites Alexandra tomba malade, et Aristobule, le plus jeune de ses fils, saisit l’occasion avec ses amis, qui étaient nombreux et tout dévoués à sa personne, en raison de son naturel ardent. Il s’empara de toutes les places-fortes et, avec l’argent qu’il y trouva, recruta des mercenaires et se proclama roi. Les plaintes d’Hyrcan émurent la compassion de sa mère, qui enferma la femme et les fils d’Aristobule dans la tour Antonia ; c’était une citadelle adjacente au flanc nord du temple, nommée autrefois Baris ; comme je l’ai déjà dit, et qui changea de nom au temps de la suprématie d’Antoine, comme Auguste Sébastos et Agrippa donnèrent leur nom aux villes de Sébasté et d’Agrippias. Cependant avant d’avoir eu le temps de faire expier à Aristobule la déposition de son frère, Alexandra mourut après un règne de neufs années.

1. [120] Hyrcan était l’héritier universel de sa mère, qui lui avait même de son vivant remis le sceptre ; mais il était bien inférieur à Aristobule par la capacité et le courage. Dans la bataille livrée à Jéricho pour décider de l’empire, Hyrcan fut abandonné par la plupart de ses soldats, qui passèrent du côté d’Aristobule ; avec ceux qui lui restèrent il courut chercher un refuge dans la tour Antonia. Il y trouva de précieux otages de son salut, la femme et les et les enfants d’Aristobule ; mais avant d’en venir à des maux irréparables, les deux frères se réconcilièrent à condition qu’Aristobule exercerait la royauté, et que Hyrcan renonçant au pouvoir jouirait des honneurs dus au frère du roi. Cet accord se fit dans le Temple, en présence du peuple ; ils s’embrassèrent affectueusement et échangèrent leurs demeures ; Aristobule s’établit au palais, et Hyrcan dans la maison d’Aristobule.

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