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Fragments inédits sur Condorcet

Jules Barni · 1912 · Free in the US

16,610 words · about 1 h 10 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jules Barni
Language
French
Published
1912
Length
16,610 words · about 1 h 10 min
Sections
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Digital text
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Parmi les hommes qui, venus de l’étranger, ont le plus honoré par leur concours la vie intellectuelle de notre vieille Académie et celle de Genève en général, il convient sans doute de citer Jules-Romain Barni, le traducteur et commentateur de Kant et de Fichte, l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages historiques, philosophiques et politiques.

On sait que plusieurs des plus importants volumes de Barni ont pour origine des conférences qu’il donnait à la salle du Grand Conseil de Genève et qu’il réunit ensuite, après les avoir revues et mises au point. Tels sont entre autres ses Martyrs de la libre pensée (1862), son Histoire des idées morales et politiques en France au XVIII (1865-1867) et la suite Les moralistes français au XVIII (1873). Cet ouvrage devait être continué par un autre livre que la mort l’empêcha de publier et qui, dans la pensée de l’auteur, était consacré « aux écrivains hommes d’État promoteurs ou coopérateurs de la Révolution française, à Turgot, Malesherbes, Necker, Mirabeau et Condorcet » dont il avait parlé aux cours publiques de l’année 1869.

L’étude sur Mirabeau a été publiée par M. Auguste Dide, l’exécuteur testamentaire de Barni, en 1882. Les pages sur Malesherbes et sur Necker semblent être perdues. Nous possédons, au moins en partie, celles sur Turgot et sur Condorcet, et ce sont ces dernières que nous allons faire connaître.

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Parmi les hommes qui, venus de l’étranger, ont le plus honoré par leur concours la vie intellectuelle de notre vieille Académie et celle de Genève en général, il convient sans doute de citer Jules-Romain Barni, le traducteur et commentateur de Kant et de Fichte, l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages historiques, philosophiques et politiques.

On sait que plusieurs des plus importants volumes de Barni ont pour origine des conférences qu’il donnait à la salle du Grand Conseil de Genève et qu’il réunit ensuite, après les avoir revues et mises au point. Tels sont entre autres ses Martyrs de la libre pensée (1862), son Histoire des idées morales et politiques en France au XVIII (1865-1867) et la suite Les moralistes français au XVIII (1873). Cet ouvrage devait être continué par un autre livre que la mort l’empêcha de publier et qui, dans la pensée de l’auteur, était consacré « aux écrivains hommes d’État promoteurs ou coopérateurs de la Révolution française, à Turgot, Malesherbes, Necker, Mirabeau et Condorcet » dont il avait parlé aux cours publiques de l’année 1869.

L’étude sur Mirabeau a été publiée par M. Auguste Dide, l’exécuteur testamentaire de Barni, en 1882. Les pages sur Malesherbes et sur Necker semblent être perdues. Nous possédons, au moins en partie, celles sur Turgot et sur Condorcet, et ce sont ces dernières que nous allons faire connaître.

Nous avons scrupuleusement reproduit le texte, souvent fort difficile à déchiffrer, de Barni. Tout au plus nous sommes-nous permis d’enlever une phrase qui faisait double emploi et que l’auteur avait, évidemment, oublié de rayer sur son manuscrit. De plus nous avons condensé quelques-unes des citations soit de Condorcet lui-même, soit de sa biographie par Arago.

Le manuscrit de Barni, tel que nous le possédons, se compose de 19feuilles, de , écrites au verso seulement. À l’exception de la première page, écrite du bord gauche au bord droit, les autres pages sont divisées au milieu et le texte primitif n’en comprend que le côté gauche ; mais des corrections, des additions, des surcharges, occupent parfois l’autre côté en entier.

1

Condorcet fut, suivant une parole de Michelet, « le dernier des philosophes du grand XVIII, celui qui survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le chemin des réalités ». C’est aussi celui des publicistes à la fois précurseurs et coopérateurs de la Révolution qui poussera le plus loin les conséquences pratiques de ses théories.

Mirabeau s’était arrêté à l’idée de la monarchie constitutionnelle, dont, comme il le disait, il emporta le deuil en mourant. Condorcet représente l’idée républicaine dans toute sa pureté ; il devient l’un des législateurs de la république ; et s’il meurt victime de la tempête révolutionnaire, il en meurt pas moins plein de foi en son idée qui est celle du progrès de l’humanité, et son dernier écrit est comme le testament philosophique de toute cette partie du XVIII.

Mais avant de montrer, dans Condorcet, le coopérateur de la Révolution, il faut l’étudier avant la Révolution. Le premier Condorcet expliquera le second.

Le commencement de la biographie est perdu. Notre manuscrit commence à la page 5 avec les mots suivants :

« L’homme qui agit ainsi, remarque justement Arago, court le risque de troubler sa vie, mais il honore les sciences et les lettres. »

Revenons aux travaux qui ont plus directement trait aux questions d’intérêt social. J’ai déjà parlé plus haut des Règlements sur la jurisprudence criminelle, qui datent de 1775. À cette même année, où Turgot était au ministère, se rapportent divers autres écrits touchant l’économie sociale et qui avaient pour but de venir en aide au contrôleur général dans les grandes réformes qu’il accomplissait ou préparait : ainsi des Réflexions sur les corvées, que Turgot avait entrepris d’abolir dans tout le royaume, comme il les avait déjà abolies dans sa de Limoges. Il constatait les cris de bénédiction du peuple pour ce « ministre bienfaisant qui le délivrait du double fléau des corvées et des exacteurs de corvées » ; mais comme le bienfait de la destruction des corvées ne manquait de censeurs dans la capitale, il leur répondait en défendant contre leurs égoïstes sophismes les intérêts et les droits de ce peuple qui, disait-il, « ne demande au gouvernement que de lui permettre de travailler et de manger en paix le pain acheté par ses sueurs ». C’est de cette même année que date la Lettre d’un laboureur de Picardie, à M. N*** écrit piquant et fort, qu’il opposait à l’espèce de socialisme qu’on a vanté dans Necker. En ayant parlé plus haut, je rapporterai seulement le jugement de Voltaire sur cet écrit « Ah ! la bonne chose, la raisonnable chose et même la jolie chose que la Lettre au prohibitif. Cela doit ramener tous les esprits, pour peu qu’il y ait encore à Paris du bon sens et du bon goût ».

C’est encore en réponse aux théories de Necker que furent rédigés, à la même date, l’écrit intitulé Monopoles et monopoleurs, et des Réflexions sur le commerce des blés, qui étaient un véritable traité sur la matière. La publication de cet ouvrage, qui, à une discussion très sérieuse, mêlait quelques épigrammes contre Necker et son (mot illisible), souleva contre l’auteur les nombreux clients de cet écrivain, lui fit d’implacables ennemis, et agita vivement et longtemps jusqu’à l’Académie des sciences et l’Académie française. Condorcet publia ce livre l’année même où, abandonné par , Turgot tombait. (Mai 1776). La disgrâce du ministre causa à Condorcet le plus vif des chagrins. « Je ne vous ai point écrit, mon cher Monsieur, écrivit-il à Voltaire quelque temps après, depuis l’événement fatal qui a ôté à tous les honnêtes gens l’espérance et le courage. J’ai attendu que ma colère un peu passée et qu’il ne me restât plus que de l’affliction. Cet événement a changé pour moi toute la nature. Je n’ai plus le même plaisir à regarder ces belles campagnes où il eut fait naître le bonheur. Le spectacle de la gaîté du peuple me serre le cœur : ils dansent comme s’ils n’avaient rien perdu. »

Condorcet avait accepté de Turgot un modeste emploi d’inspecteur des monnaies, le priant, « quoique peu riche », de ne rien faire de plus pour lui en ce moment, et refusant — ainsi que d’Alembert et Charles Bossut — les appointements que le contrôleur général lui avait offerts pour une autre fonction publique relative aux questions de navigation intérieure au sujet desquelles ce ministre avait aussi conçu un vaste plan. Lorsque Necker prit la place de Turgot, Condorcet s’empressa d’envoyer à sa démission d’inspecteur des monnaies, en la motivant dans les termes suivants : « Je me suis prononcé trop hautement sur les ouvrages de et sur sa personne pour que je puisse garder une place qui dépend de lui. Je serais fâché d’être dépouillé et encore plus d’être épargné par un homme dont j’aurais dis ce que ma conscience m’a forcé de dire. Permettez donc que ce soit entre vos mains que je remette ma démission. »

Condorcet ne s’était pas seulement donné la tâche de lutter contre les erreurs et les préjugés accrédités sur le terrain économique, il les poursuivait aussi sur le terrain théologique : il était l’implacable ennemi du fanatisme. En 1774, il avait publié, à l’adresse d’un certain abbé Sabattier, auteur d’un Dictionnaire des trois siècles — qui n’était qu’une longue diatribe contre la philosophie et les philosophes — un écrit intitulé : Lettres à M. l’abbé Sabattier de Castres par un théologien de ses amis, qui parut si piquant qu’il fut généralement attribué au patriarche de Ferney, mais qui était si audacieux que celui-ci, tout en le louant, crut devoir décliner cette paternité dangereuse. Condorcet, que Voltaire ne savait pas être l’auteur de cet écrit, dût être bien flatté du jugement que Voltaire lui exprimait à lui-même (20 août 1774), d’autant plus qu’il ne pouvait soupçonner Voltaire de vouloir le flatter. « Il y a dans la Lettre d’un théologien, lui écrivit Voltaire, des plaisanteries, des morceaux d’éloquence digne de Pascal ». Éloge exagéré peut-être, quoiqu’il y eut réellement une piquante ironie et une véhémente éloquence, mais qui prouve au moins que, si Voltaire en déclinait la paternité, ce n’était pas que son amour-propre souffrit de ce qu’on le lui attribuait.

À l’époque où nous ont conduit les travaux que nous venons de passer en revue, Condorcet, déjà secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, fut admis à l’Académie française (1782). Je note cette circonstance parce qu’elle n’avait pas seulement la valeur d’un titre honorifique, décerné à un homme de lettres, mais qu’elle était une victoire pour la philosophie et qu’elle donnait à Condorcet une position analogue à celle qu’occupait déjà d’Alembert. Dès 1771, Voltaire écrivait à Condorcet : « Il faut que vous nous fassiez l’honneur d’être de l’Académie française : nous avons besoin d’hommes qui pensent comme vous ». Il lui avait, à plusieurs reprises, exprimé le même désir, mais il sans avoir la satisfaction de voir ce désir réalisé. Ce fut seulement quatre ans après sa mort que Condorcet fut élu membre de l’Académie, après une très ardente bataille où malheureusement Buffon n’était pas de son côté. D’Alembert qui avait pris une grande part à cette bataille académique, se réjouissait du résultat comme d’une victoire dont il était fier. « Je suis plus content, s’écriait-il à l’issue du scrutin, d’avoir gagné cette victoire que je ne le serais d’avoir trouvé la quadrature du cercle ».

Malheureusement il ne survécut pas longtemps à ce triomphe : Condorcet eut un an après (29 octobre 1783) la douleur de le voir mourir. D’Alembert comptait tellement sur la bonté de cœur de son ami que, comme un ancien, Eudamidas, léguant à ses amis le soin de nourrir sa mère et de marier sa fille, il lègue à Condorcet celui de pourvoir aux besoins de deux domestiques auxquels le grand géomètre, mourant sans fortune, ne pouvait rien. Condorcet remplit, avec un scrupule religieux, cette mission jusqu’à la fin de sa vie. « Vous le savez, remarque à ce propos Arago, c’est à l’école philosophique du XVIII que nous devons l’expression si heureuse de bienfaisance. Peut-être consentira-t-on maintenant à reconnaître qu’en enrichissant la langue, cette école n’entendait pas créer seulement un vain mot ».

Pour en revenir au membre de l’Académie française, Condorcet prononça (le 21 février 1782) un discours de réception qui n’était point un éloge banal de son (Saurin), mais un rapide tableau des progrès de la raison dans l’ordre des sciences et dans celui de la philosophie morale et politique, préludant ainsi en quelque sorte au grand ouvrage qui devait être comme son testament philosophique. C’est encore la même thèse qu’il développe la même année dans un discours lu à l’Académie française (le 6 juin 1782) devant le comte du Nord, (depuis ). Ainsi les philosophes s’efforçaient — et nunc erudimini — à instruire les rois. Peine perdue, sans doute, au moins en bonne partie, mais qui n’en témoignait pas moins de la générosité de leurs efforts.

2

La détresse des finances et le cri public avaient forcé le gouvernement à convoquer les États généraux pour le mois de mai 1789. Pendant les neuf mois qui en précédèrent la réunion, il se fit dans tout le pays un immense travail en vue de préparer, non seulement les élections, mais le programme qui, en exprimant les vœux de la nation, devait servir de mandat aux députés et déterminer d’avance le caractère et le but de la future assemblée. Condorcet, le précurseur que nous connaissons, ne pouvait manquer de prendre une très grande part à ce travail : il y consacra un grand nombre d’écrits ; et nulle part n’ont été exprimés avec plus de netteté les principes qui allaient passer de la théorie dans les institutions, mais qui étaient dans le fond — je ne dis pas dans la forme — d’une nature trop républicaine pour pouvoir se concilier sérieusement avec l’institution monarchique. surtout avec le monarque préexistant auquel on avait affaire. Aussi retrouve-t-on dans le Condorcet de 1789, comme dans la Constituante dont il a tracé l’œuvre d’avance, le manque de logique que j’ai déjà eu occasion de relever dans celle-ci, mais ce défaut de logique (très réel au point de vue monarchique) décèle, dans l’un comme dans l’autre, des tendances secrètes qui conduisaient dès lors à la république, à laquelle personne ne songeait en ce moment, et, sous ce rapport, il est vrai de dire que nul publiciste n’en a été davantage le précurseur avant d’en être le coopérateur. C’est pourquoi aussi, quand la république prit enfin la place de la monarchie écroulée, aucun des législateurs qui prirent part à ce changement, et travaillèrent à constituer le régime républicain, aucun, plus que Condorcet, ne dût se trouver réellement conséquent avec tous ses principes antérieurs et mieux en harmonie avec lui-même.

Mais n’anticipons pas sur la suite des tableaux que nous avons à dérouler et voyons d’abord quelles idées professait Condorcet en 1789.

Mais Condorcet ne se borne à demander que l’on fonde le nouvel édifice qu’il s’agit d’établir, sur les bases qu’il indique dans les Instructions à donner aux députés des États généraux, il exprime aussi le vœu, dans ses Idées sur le despotisme, que les droits naturels de l’homme, sur lesquels s’appuient à leur tour ceux de la nation, soient exposés dans une déclaration solennelle, analogue à celle de l’État de Virginie du 1 juin 1776, et des autres États d’Amérique qui ont suivi le même exemple, mais plus étendue et plus rationnelle — et que cette déclaration soit la première œuvre de l’Assemblée. Pour faciliter l’accomplissement de ce vœu, il soumet lui-même au public un projet de déclaration qui, sans doute, servit à préparer celle qu’adopta plus tard l’Assemblée nationale, et qui en contient déjà les articles fondamentaux. Dans ce projet il ramène les droits naturels :

1 à la sûreté de la personne,

2 à la liberté des biens,

3 à l’égalité naturelle,

et il montre, avec beaucoup de justesse et de précision, à l’égard de chacun d’eux, quelles mesures ou quelles lois en général il faut éviter ou établir pour les préserver de toute atteinte.

L’idée de Condorcet d’une déclaration des droits naturels de l’homme, d’un évangile social qu’il s’agissait de fonder : une telle déclaration n’était pas moins nécessaire, elle était peut-être plus nécessaire encore dans l’ancien monde que dans le nouveau, après un si long étouffement de ces droits naturels sous le despotisme religieux et politique. Et si Condorcet s’en exagère beaucoup l’efficacité, en croyant qu’une pareille déclaration est le seul moyen de prévenir la tyrannie. nous ne devons pas moins en savoir gré à notre philosophe d’avoir devancé sur ce point et préparé l’œuvre de la Constituante et de l’avoir aidé d’avance à remettre en lumière les titres effacés, mais imprescriptibles, de l’homme.

Conséquent avec les principes dont il demandait ainsi une solennelle déclaration, Condorcet, que nous avons déjà vu défendre la cause des nègres, s’adressait au corps électoral, le 3 février 1789, pour réclamer de la nation qui allait s’assembler dans la personne de ses représentants, l’abolition de l’esclavage des noirs. « Comment, disait-il, dans un manifeste au corps électoral par la Société des amis des noirs, comment la nation française pourrait-elle réclamer contre des abus que le temps a consacrés, que des formes légales ont sanctionnés, et leur opposer les droits naturels et imprescriptibles de l’homme et l’autorité de la raison, si elle approuvait, même par son silence, un abus aussi évidemment contraire à la raison et au droit naturel que la servitude des nègres ? ».

Plus tard, au sujet de l’admission des députés des planteurs de St-Domingue dans l’Assemblée nationale, Condorcet, appuyant du dehors la réclamation que Mirabeau faisait entendre au sein même de l’assemblée, demanda s’il est juste d’accorder séance et suffrage aux députés du corps des planteurs pour « défendre un intérêt d’argent, sans les donner aussi aux députés des noirs pour défendre les droits sacrés du genre humain violés dans la personne de ces malheureuses victimes d’une avidité mal entendue. »

Condorcet, bien que ne faisant pas partie de l’Assemblée nationale en suivait avec plus vif intérêt (nous l’avons vu par cet exemple) les travaux et les actes, et il cherchait à éclaircir ses délibérations en traitant quelques-unes des grandes questions qui s’y agitèrent, ou bien il appréciait ses décrets et la défendait contre ses ennemis. Ainsi nous le voyons examiner dans un écrit spécial cette question : s’il est utile de diviser une assemblée nationale en plusieurs chambres ? et se prononcer, comme il l’avait déjà fait pour l’Amérique, à la suite de Franklin, en faveur du système d’une chambre unique, en cherchant à prouver que la division en plusieurs corps n’offre, contre les inconvénients reprochés à une assemblée unique que des remèdes très inférieurs à ceux qu’on peut trouver dans la forme des délibérations de cette assemblée. « Il craignait qu’une seconde chambre ou ne compliquât inutilement les rouages législatifs, ou ne constituât un levain d’aristocratie très dangereux ».

C’est ainsi qu’il examine la question de faire ratifier la Constitution par les citoyens. Favorable en principe à ce qu’on appelle aujourd’hui en Suisse le referendum mais reconnaissant les inconvénients que présentaient dans les circonstances présentes l’application de ce système, il se borna à demander : 1 que la déclaration des droits renfermerait la fixation de l’époque (18 ou 20 ans) où la Constitution pourra être réformée par un nouveau pouvoir constituant, qu’elle soit publiée avant la Constitution et que les citoyens seront appelés à dire si elle ne renferme pas de principes contraires aux véritables intérêts des hommes, et 2 que la Constitution leur soit aussi présentée pour qu’ils aient à déclarer si elle ne renferme rien de contraire à la déclaration des droits.

L’Assemblée nationale ayant rendu un décret qui faisait dépendre le droit de cité et les autres droits politiques de la quotité des contributions, Condorcet rédigea une adresse qui, le 25 avril 1790, fut présentée à cette Assemblée par la Commune de Paris, dont il faisait partie, pour demander la réforme de cette loi comme étant contraire au principe de l’égalité naturelle des citoyens et livrant le droit de suffrage à l’arbitraire des répartitions de . Il était déjà loin alors du principe physiocratique, admis par Turgot, d’après lequel le droit de cité devait appartenir exclusivement aux propriétaires du sol et que lui-même admettait encore l’année précédente, avant la réunion des , quand il disait (Idées sur le despotisme, p. 167) que, « le droit d’égalité n’est pas blessé si les propriétaires seuls jouissent du droit de cité, parce que eux seuls possèdent le territoire et que leur consentement seul donne le droit d’y habiter ».

On voit par cet exemple avec quelle rapidité le mouvement démocratique qui emportait les esprits, modifiait les idées.

Une des plus heureuses réformes entreprises par l’Assemblée nationale fut celle des poids et mesures. Condorcet coopéra, en qualité de membre et secrétaire de l’Académie des sciences, à cette importante réforme qui avait pour but d’établir l’uniformité des poids et mesures et de leur donner pour base une unité naturelle. Dans un discours, prononcé devant l’Assemblée, le 12 juin 1790, il la remercia d’avoir voulu associer l’Académie des sciences à ses travaux, en même temps qu’il la félicite de tout ce qu’elle a déjà fait pour le bien de la patrie et les progrès de l’espèce humaine. À la date du 11 novembre 1790, il adresse au président de l’Assemblée nationale une lettre, où il l’informait de ce que l’Académie a fait pour répondre au décret rendu le 8 mai au sujet de cette réforme. Il y joignit une Instruction adressée aux directoires des 83 départements du royaume, destinée à faciliter l’exécution de ce décret. On était encore, en ce moment, dans les tâtonnements d’une réforme qui ne devait être opérée définitivement que plus tard, mais Condorcet a au moins l’honneur d’avoir mis la main à ces premiers efforts. Il était bien digne aussi de l’ancien ami et collaborateur de Turgot, d’éclairer l’Assemblée de ses lumières et de ses conseils dans les questions si difficiles et si délicates du rétablissement des finances, de la fixation de l’impôt, de la constitution du pouvoir chargé d’administrer le trésor national. Nous avons, dès lors, sur ces sujets, divers mémoires qui datent de l’année 1790. Dans plusieurs de ces mémoires il signalait les dangers attachés à la création des assignats et, au témoignage d’Arago, indiquait des moyens à peu près infaillibles de parer à tous les inconvénients de ce papier monnaie.

L’active et presqu’encyclopédique intelligence de Condorcet embrassait dans ses méditations les questions les plus diverses ; malheureusement il n’y portait pas toujours un esprit suffisamment mesuré et pratique ; il se laissait parfois aller à l’enivrement des théories artificielles et d’une logique abstraite qui lui faisait perdre de vue le monde réel. C’est ainsi, par exemple, que dans une dissertation sur le choix des ministres (1790) il demandait que le roi tenu de prendre ses ministres dans une liste d’éligibles dont la formation eut figuré parmi les principales prérogatives de l’Assemblée représentative. « Une pareille méthode, dit Arago à ce sujet, empêcherait-elle de mauvais choix ? En vérité, je ne l’oserais pas l’affirmer. Je suis plus certain, ajoute-t-il spirituellement, que la liste des candidats serait très difficile à faire et qu’elle donnerait lieu à de laborieux scrutins ». Mais ne faut-il pas que ceux qu’on est convenu d’appeler des rêveurs justifient toujours par quelque endroit, ne fut-ce que pour rendre l’injustice moins criante, l’épithète qu’on leur décerne si volontiers ? — Est-ce au pays des rêves qu’il faut renvoyer une autre dissertation de 1790 sur l’admission des femmes au droit de vote ? Je n’oserai le dire. Ce qu’il y a de sûr aussi c’est que Condorcet a été ici le précurseur d’un mouvement très réel qui se fait dans ce moment en Amérique, en Angleterre, en France, à Genève, et qu’on ne refoulera pas uniquement par des quolibets. Ce qu’il y a de sûr aussi c’est que nous avons dans nos codes de très grandes injustices à réparer envers les femmes, et, plus nous hésiterons dans l’intérêt de leur bonheur comme dans celui du nôtre, à leur accorder les droits politiques, plus nous devons nous empresser de réparer ces injustices. Comment leur persuader autrement qu’elles n’ont pas raison de réclamer leur part dans la confection des lois que nous leur imposons, et dans le gouvernement d’une société qui les traite en mineures ? Mais je ne veux pas substituer ma pensée à celle de Condorcet Il faut du moins que je fasse comprendre celle-ci, telle qu’il l’expose dans la dissertation que nous avons rencontrée sur notre passage. Suivant lui, pour que l’exclusion qui enlève aux femmes le droit de cité ne fût pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux de l’homme, ou montrer qu’elles ne sont pas capables de les exercer. Or, dit-il, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner ces idées. Ainsi les femmes, ayant les mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux.

Quant à prouver que les femmes sont incapables d’exercer des droits politiques, c’est ce qui n’est moins difficile à dire. Les raisons que l’on tire de leur constitution physique ne sont pas suffisantes. A-t-on jamais imaginé de priver de leurs droits des gens qui ont la goutte tous les hivers ou qui s’enrhument aisément ? Celles qui se tirent d’une prétendue infériorité intellectuelle ne valent pas mieux. Il s’agirait d’abord de savoir si cette infériorité n’est pas la suite nécessaire de la différence d’éducation. Dire qu’une femme n’a jamais montré de génie ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres ne prouverait rien ici, puisqu’on ne prétend pas sans doute n’accorder le droit de cité qu’aux seuls hommes de génie. Ajouter qu’aucune femme n’a la même étendue de connaissances, la même force de raison que certains hommes ne prouverait rien non plus, puisque, s’il y a certains hommes supérieurs aux femmes, il y a aussi bien des femmes supérieures à certains hommes, et qu’il n’est pas juste de les exclure plutôt que ces derniers. On allègue qu’elles ne se laissent jamais conduire par ce qu’on appelle la raison ; Condorcet conteste la justesse de cette observation : elles ne sont pas conduites, il est vrai, par la raison des hommes, mais elles le sont par la leur. On dit encore qu’elles obéissent plutôt à leur sentiment qu’à leur conscience ; Condorcet trouve cette observation plus vraie, mais, suivant lui, elle ne prouve rien car ce n’est pas la nature, c’est l’éducation, c’est l’existence sociale qui cause cette différence : ni l’une ni l’autre n’ont habitué ( ?) les femmes à l’idée de ce qui est juste. La dépendance où elles sont de leur mari n’est pas non plus une preuve à invoquer, parce qu’il serait possible de détruire en même temps cette tyrannie de la loi civile, et que jamais une injustice ne peut être un motif d’en commettre une autre. On craint l’influence des femmes sur les hommes ! Condorcet répond que cette influence est d’autant plus redoutable qu’elle est plus occulte, et qu’elle le serait beaucoup moins dans une discussion publique que dans le secret. Enfin on craint que l’exercice des droits politiques n’écarte les femmes des soins que la nature semble leur avoir réservés. Cette objection ne paraît pas bien fondée à notre philosophe. « Quelque constitution qu’on établisse, dit-il, il est certain que, dans l’état actuel de la civilisation des nations européennes il n’y aura jamais qu’un très petit nombre de citoyens qui puissent s’occuper des affaires publiques. On n’arracherait pas les femmes à leur ménage plus que l’on n’arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs ateliers… il ne faut pas croire que, parce que les femmes pourraient être membres des assemblées nationales, elles abandonneraient sur le champ leurs enfants, leur ménage, leur aiguille. Elles n’en seraient que plus propres à élever leurs enfants, à former des hommes… La galanterie perdrait à ce changement, mais les mœurs domestiques gagneraient par cette égalité comme par toute autre… car l’inégalité introduit nécessairement la corruption et en est la source la plus commune, si même elle n’en est pas la seule. »

Telles sont les raisons sur lesquelles s’appuie Condorcet pour réclamer l’admission des femmes au droit de cité. Ce plaidoyer a passé à peu près inaperçu au milieu de la Révolution. Mais quiconque veut aujourd’hui sonder sérieusement — soit dans un sens, soit dans l’autre — la question qu’il soulève, n’en peut faire fi et puisque cette question est maintenant à l’ordre du jour il m’a paru bon d’apporter cette pièce au procès.

En 1791, Condorcet, après avoir quitté la municipalité de Paris, devint un des six commissaires de la trésorerie nationale. « Les mémoires qu’il publia à cette époque, dit Arago, occuperaient une grande place dans l’éloge d’un auteur moins fécond et moins célèbre » ; mais j’ajouterai comme lui « pressé par le temps et par les matières, je ne puis pas même en faire connaître les titres. »

Pendant que Condorcet s’occupait de ces divers travaux, les événements se précipitaient. La fuite du roi, voulant se réfugier à l’étranger à la suite de l’émigration, mais arrêté à Varennes et ramené de vive force à Paris, avait achevé d’ébranler la monarchie. avait beau jurer l’observation de la Constitution votée par l’Assemblée nationale, le charme était définitivement rompu, la confiance s’était évanouie sans retour, et le fantôme de royauté qui continua de subsister ne pouvait manquer de disparaître pour faire place à la république. Condorcet n’attendit pas l’avènement de la république pour se prononcer en faveur de ce gouvernement, désormais le seul possible, comme le seul logique, et qu’il eût même fallu proclamer tout de suite en prononçant la déchéance du monarque fugitif, plutôt que de ramener à Paris un roi humilié et qui ne pouvait plus être qu’un embarras. Dès le 2 juillet 1791, avant même que l’Assemblée constituante se fût séparée, Condorcet prononçait à l’Assemblée fédérale des amis de la vérité un discours sur cette question : Un roi est-il nécessaire à la conservation de la liberté ? et, en répondant aux arguments invoqués par les partisans de la monarchie, il manifestait hautement ses sympathies en faveur de la république. Je dois ajouter que, dans le même temps, il était question de lui confier la place de gouverneur du dauphin, et qu’il s’enlevait à lui-même, par ce discours, toute chance d’être élu. « En ce moment, avait-il, en effet, dit dans son discours, il s’agit bien moins de former un roi que de lui apprendre à savoir, à vouloir ne plus l’être. »

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