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Folie ou Sainteté

José Echegaray · 1883 · Free in the US

20,302 words · about 1 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
José Echegaray
Language
French
Published
1883
Length
20,302 words · about 1 h 25 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Note du traducteur under 1 min
  2. Premier acte about 31 min
  3. Second acte about 27 min
  4. Troisième acte about 27 min

Continue:

Note du traducteur

Cette traduction a été présentée au comité de la Comédie-Française , et n’a pas été admise à cause des réformes que voulait introduire dans la pièce et auxquelles le traducteur n’a pas voulu se prêter, préférant la publier telle qu’elle est.

Premier acte

« La grâce de Dieu, ma nièce, dit Don Quichotte, est celle que Dieu m’envoie dans cet instant, bien que je sois un grand pécheur. J’ai déjà le jugement libre et sans les ombres fallacieuses de l’ignorance, conséquences des interminables lectures de ces détestables livres de chevalerie. Je connais déjà ces sottises et ces extravagances, et la seule chose que je regrette, c’est que le désabusement est arrivé trop tard, et qu’il ne me laisse plus de temps pour lire à leur place d’autres livres qui soient la lumière de l’âme. Je me sens, chère nièce, près de mourir et je voulais abandonner ce monde de façon à faire comprendre que ma vie n’a pas été aussi mauvaise qu’on le dit, et que c’est à tort qu’on m’a fait passer pour fou : l’ayant été, je ne voulais pas le paraître au moment de ma mort. » Folie, lutter sans trêve ni repos pour la justice, dans cette tumultueuse bataille de la vie, comme luttait dans le monde de ces images le héros fameux de l’immortel Cervantès ! Folie, aimer avec un amour infini et sans arriver jamais à atteindre la beauté divine, comme il aimait la Dulcinée de ses ardents désirs ! Folie, courir avec l’âme après l’idéal par le rude et prosaïque chemin des réalités humaines, ce qui serait la même chose que de courir après une étoile du firmament à travers des rochers et des broussailles ! C’est de la folie ainsi que les docteurs l’assurent, mais si peu contagieuse, que pour couper court, nous n’avons pas besoin d’un autre Don Quichotte.

Le voyez-vous ? il est toujours comme cela ; lisant et réfléchissant. On lui parle et il ne nous entend pas.

Eh bien, Madame, votre époux est un savant, mais il ne faut pas abuser de sa sagesse. Car si plus la corde est tendue, plus elle produit de sons aigus, aussi elle casse avec plus de facilité, et en se brisant, il ne reste de la note divine qu’un silence éternel. Pendant que le cerveau s’agite en spasmes sublimes, la folie guette ; ne l’oubliez pas, Madame.

Étrange livre, livre sublime ! Combien de problèmes Cervantès a placés en toi, peut-être sans le savoir ! Quel fou ton héros, oui fou. Celui qui n’écouterait que la voix du devoir pendant la durée de son existence, celui qui, à chaque instant dominant ses passions, faisant taire ses sentiments sans d’autre ligne de conduite que la justice et la vérité, adaptant tous ses actes à ces deux principes, et avec un désir immodéré et une ambition sacrilège voudrait être aussi parfait que le Dieu des cieux… Celui-là, quel être étrange il serait dans toute société humaine ! Quel nouveau Don Quichotte parmi tant de Sancho ! Et quand il aurait à réprouver l’intérêt dans un, la vanité dans l’autre, le bonheur de celui-ci, les appétits désordonnés de celui-là, les faiblesses de tous, comme il le ferait dans sa propre famille et à la façon de la gouvernante et de la nièce du chevalier errant ; comme ses propres amis, le prêtre et le barbier, le noble et le plébéien, tous à la fois diraient qu’il était fou, et lui-même arriverait à le croire, ou dans le moment de son trépas il ferait semblant de l’être, pour qu’on le laissât au moins mourir tranquille !

Lorenzo.

Alexandre… Angèla… vous voilà ?

Oui, nous étions à écouter ton monologue philosophique. Et dis donc, à quoi tendent ces sublimes épanchements de mon bon ami ?

Lectures de Don Quichotte qui me montent à la tête et vont se mélanger avec d’autres philosophies modernes, qui flottent, comme dirait mon endurci docteur, à travers les cellules de la substance grise.

Oui, c’est vrai et avec moi dirait celui qui voudrait parler .

Allons, messieurs, allez-vous recommencer une de ces interminables disputes sur le positivisme et l’idéalisme et toutes ces terminaisons en isme du dictionnaire qui sont autant d’abîmes pour le sens commun ?

Ne craignez rien, madame, car j’ai quelque chose de plus intéressant à dire à Lorenzo.

Et moi quelque chose de plus pressé à te demander.

Je le crois bien, car il me semble que la santé de notre fille est plus intéressante que toutes ces sottises avec lesquelles vous vous remplissez la tête.

Comment trouves-tu ma chère fille aujourd’hui ?

Comment trouvez-vous Mathilde ?

Allons, réponds… ne nous fais pas souffrir en attendant !

Mon Dieu, monsieur le docteur, dites-nous si elle court quelque danger ?

Que dis-tu, Angèla ! Aie la bonté de ne plus répéter ces paroles.

Arrêtez-vous, arrêtez-vous ! vous allez trop vite. Que la chose soit sérieuse, je ne dis pas le contraire.

Qu’as-tu dit ?

Que dites-vous ?

Quelle est sa maladie ? Comment s’appelle-t-elle ?

Comment la guérir ? car je suppose qu’il aura un moyen de la guérir. Il faut, monsieur le docteur, que vous guérissiez ma fille, il le faut !

Quelle est sa maladie ? Hé bien, une de celles qui causent plus de malheurs chez les mortels. Comment s’appelle-t-elle ? Les poètes l’appellent amour ; nous, les médecins, nous lui donnons un autre nom. Comment se guérit-elle ? Aujourd’hui avec le mariage ; et c’est un médicament si actif, qu’au bout d’un mois il ne reste dans la mémoire des mariés pas même une idée de la terrible maladie.

Comme vous aimez plaisanter, docteur ! Mais tout de même vous m’avez fait joliment peur.

C’est qu’à vous parler sérieusement, madame, avec les conditions de votre enfant, son tempérament nerveux, sa sensibilité extrême et son amour romantique, la maladie est dangereuse, et si vous ne cherchez, mes amis, un remède dans la tranquillité et le bonheur du mariage, je regrette d’avoir à vous le dire, vous perdrez votre fille.

Alexandre !

Vous croyez, docteur ?…

Je crois que Mathilde a hérité de l’imagination exaltée de son père ; qu’aujourd’hui la fièvre de l’amour circule dans ses veines, ainsi que le feraient des vagues brûlantes ; et si vous ne la mariez de suite avec Édouard, et si elle arrive à croire que ses espérances ne peuvent se réaliser, ainsi que les délires de sa fantaisie et les désirs de sa passion, je reconnais même que je ne pourrais pas définir de quelle façon elle serait blessée à mort.

Mon Dieu !

Chère fille !

Vous savez déjà ce que je pense, car je vous ai dit mon opinion sans rien vous cacher, et avec la loyauté à laquelle m’oblige l’amitié qui nous unit tous, et l’affection presque paternelle que j’ai pour votre innocente fille.

Tu le sais déjà. Il faut que Mathilde et Édouard se marient.

Je le voudrais bien. Édouard est un gentil garçon qui aime bien notre fille ; mais…

Mais, quoi ? Nous ne sommes pas nobles et la mère d’Édouard, la duchesse d’Almonte, s’oppose à ce mariage ? Mais qu’est-ce que cela fait, si lui veut, et puisque ce n’est pas sa mère qui va se marier ?

Pense-le bien, chère épouse, car ça ne doit pas être nous qui devons pousser un fils à désobéir à sa mère.

Pense aussi, cher Lorenzo, que ce n’est pas nous qui devons sacrifier notre fille aux vanités ridicules de cette dame.

Plaindre des vanités et des infortunes me semble chose très facile, mais ce qu’il faut ici, c’est trouver un remède au mal.

Pourquoi ne pas parler à la duchesse ? On dit qu’à part ses préoccupations aristocratiques elle est une très bonne femme, et qu’elle aime son fils passionnément. Vas-y… demande-la, supplie-la…

Moi, la demander ! Moi, la supplier ! Moi, m’humilier ! Non, ce n’est pas moi, certainement, qui irai lui demander son fils ; c’est elle qui doit venir chez moi me demander la main de ma fille, puisque les convenances sociales, le respect à la femme et mon propre honneur l’exigent.

Voyez le philosophe, le savant, l’homme parfait, emporté par la vanité et l’orgueil.

Angèla, tu es injuste avec moi ; ce n’est pas orgueil, c’est dignité, oui, dignité ; parce que ce n’est pas honorable que nous mendiions pour notre fille, qui déjà porte la plus belle couronne, une couronne ducale que nous refuse avec dédain une autre famille ; non, ce n’est pas honorable, je le dis, que nous allions de porte en porte, et encore moins aux portes surmontées d’armoiries dorées, tendant la main pour qu’on nous fasse l’aumône d’un nom, quand Mathilde porte le mien, aussi bon et aussi digne qu’un autre quelconque, si grand qu’il soit.

Lorenzo a raison ; et vous aussi, madame.

Hé bien, n’y vas pas ; garde ta dignité de savant et de philosophe. Moi, qui ne suis qu’une pauvre mère, j’irai ; car je ne rougis pas d’aller de porte en porte mendiant, non pas des couronnes ni des armoiries, mais le bonheur et la vie de ma fille.

Ni moi non plus, Angèla ; tu as raison. Que le monde dise ce qu’il voudra, et que la duchesse pense ce qu’elle veut. N’est-ce pas que je dois aller ? Toi qui as un jugement droit et sévère et qui juge les choses froidement, dis-moi franchement ce que tu penses.

Mon Dieu, quel homme ! Voilà qu’il se met maintenant à discuter s’il doit aller ou non ! Ces choses, monsieur le philosophe et monsieur mon mari, on les résout avec le cœur et non avec la tête. Il est drôle que tu n’aies pas commencé à regarder tes vieux livres pour y trouver la solution du problème. Je suis vraiment étonnée que tu n’aies pas cherché si quelque philosophe allemand, ou quelque classique grec, n’aurait pas parlé par hasard du futur mariage de d’Avendano avec d’Almonte ; et si malheureusement tu avais trouvé qu’un de tes savants de préférence avait démontré les difficultés du mariage de même, , que tu laisserais mourir ma pauvre fille.

Ne le moque pas de moi, Angèla. Tu sais que j’adore ma fille.

Que c’est pour sa vie ! que c’est pour son bonheur ! Non, pour sécher une de ses larmes, je donnerais toutes celles que peuvent verser mes yeux ; pour une heure de bonheur pour ma fille, je serais content de changer en heures de martyre et de souffrance toutes celles qui me restent de mon existence.

Allons, ne parlons plus de cette affaire. Aujourd’hui même j’irai voir la duchesse ; je prierai, je supplierai et même je m’humilierai s’il le faut, et elle consentira.

Comment ne le ferait-elle pas ? Je n’ai pas de titres de noblesse, mais j’ai un nom, que, si par l’étude et le travail je ne suis pas arrivé à rendre célèbre…

Célèbre, oui, mon cher Lorenzo.

Célèbre, non, mais respectable, oui ; et après tout, je possède beaucoup de millions dont j’ai hérité de ma famille et que je donnerais avec plaisir à Édouard et à la duchesse, pour qu’ils dorent de nouveau leur magnifique couronne un peu ternie par le temps. Pourtant tu le sais déjà ; Mathilde se mariera, elle sera heureuse, et son bonheur sera le nôtre.

Et le tien, celui de nous tous qui vivrons nous regardant en toi, en toi, mon cher Lorenzo, qui, quand la science ne t’absorbe pas, tu es le plus aimant et le meilleur des hommes.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Mathilde ! chère fille, mon enfant !

Mathilde ! Mathilde… qu’as-tu ?

Allons, mon enfant, quels enfantillages sont ceux-là ?

Rien, ce n’est rien… c’est que je veux pleurer… et je suis si contente, que je ne peux pas… c’est que je veux rire… et mes yeux se remplissent de larmes… C’est que je t’aime beaucoup, cher petit père ! Que tu es gentil !… Que Dieu l’a fait bon !… Je suis très heureuse, très heureuse.

C’est ça, mon enfant, pleure, soulage-toi. Vois-tu comme ton père est bon ? Il faut que tu l’aimes beaucoup.

Avec toute mon âme… Et quand vas-tu aller ? aujourd’hui même, n’est-ce pas ?

Ah, petite méchante ! Tu aimes beaucoup ton papa quand il fait ce que tu désires ? Et s’il n’allait pas chez la duchesse, est-ce que tu l’aimerais autant qu’à présent ?

La même chose.

Oui, la même chose, de la même façon ?

Oui, vraiment ; mais je serais tellement triste que je n’aurais pas la tête à lui dire ces choses.

Oui, je le crois.

Avant, il y avait quelque chose qui me pesait sur le cœur et qui me serrait la gorge. Maintenant, sans aucun effort… et comme cela… spontanément, l’expression de mes sentiments jaillit de ma bouche, en même temps que des larmes de bonheur coulent de mes yeux. Avant… j’aurais seulement pu lui dire : que je suis malheureuse, mon père !… Maintenant, je ne pense plus à moi, sinon à lui, et du fond de mon cœur montent à mes lèvres ces paroles : Combien je l’aime, cher petit père !

Chère Mathilde !

Et toi aussi, ma mère… toi aussi.

Pauvre philosophe ! Regarde, aucune des deux n’a lu une seule feuille de tes vieux livres, et tout de même elles savent plus que toi. Tu te crois fort, et dans leurs mains tu deviens de la cire molle ; tu te crois un savant, et dans leurs bras tu es un innocent, pour ne pas dire un sot. Tu te crois juste et incorruptible, et la volonté de ces deux femmes te conduirait à commettre toute espèce d’injustices et de faiblesses.

Non, mon ami, quand l’idée du bien me soutient, ma volonté est de fer.

Je ne dis pas que non, « nous le verrons », parce qu’elles sont deux anges ; mais si elles ne l’étaient pas ? Laisse-moi parodier le grand poète et dire comme lui : « Tentation, tu portes le nom de femme ! »

« Paroles, paroles et paroles ! » Il avait dit avant, peut-être en prévoyant que tu allais le parodier.

Tu montes déjà sur le trépied !

Voulez-vous ne pas fâcher mon père !

N’aie pas peur, ma fille, les extravagances du docteur ne me fâchent pas.

C’est-à-dire que par amour, par amitié, pour ces choses que tu appelles attractions mystérieuses d’une âme sur une autre, on peut et on doit-arriver…

Jusqu’au sacrifice, oui ; jusqu’à la faute, jamais.

Jolie maxime pour un livre de morale !

Et encore mieux pour une conscience.

dis donc, n’y aurait-il pas des cas dans lesquels, pour empêcher de plus grands malheurs, il faudrait à cette conscience catonienne transiger avec une si petite, petite faute, qu’elle n’arriverait pas même à être un grain de sable ?

Du moment qu’on en chargerait sa conscience il deviendrait aussi lourd qu’une montagne de granit.

Tu te montes déjà sur la montagne, ne trouvant pas le trépied suffisant !

Allons, monsieur… ne dites pas ces choses à mon père.

En résumé : guerre à mort au mal, sous toutes ses formes, et déguisement n’est pas ?

Tu l’as dit.

Très bien, alors immédiate application de la théorie. Et vraiment je l’avais oublié, et c’est tout à fait un roman. Écoute ; venez entendre, mesdames.

Qui y a-t-il ?

Une femme m’a prié ce matin de t’apporter…

Quoi !

Un baiser.

Pour lui ?

Pour moi ?

Oui, mais ne craignez rien, madame. Le baiser est celui d’une vieille femme, et il est humide de larmes ; c’est la dernière et douloureuse contraction des lèvres d’une personne sur le point de mourir, le dernier adieu d’un être qui, dans quelques heures, ne sera plus de ce monde.

Je ne comprends pas…

La pauvre femme dont je viens de parler m’a fait appeler ce matin et immédiatement je suis allé à la misérable mansarde où elle est mourante ; une fois là elle m’a dit son nom, sans cela je n’aurais pas pu la reconnaître ; après avoir parlé quelque temps avec elle et m’avoir juré qu’elle était innocente, elle m’a prié de venir te trouver, pour te supplier de lui pardonner.

Ce que tu dis est incompréhensible pour moi.

Te souviens-tu de la mort de ta mère ?

Quelle demande tu me fais là ! Je n’ai pas connu mon père, car il est mort quand j’étais encore enfant ; mais ma mère… Ah ! pauvre mère !

Te souviens-tu que quand elle se sentit près de mourir, elle voulut te parler et cela lui fut impossible, et qu’alors arrachant convulsivement de son cou un riche médaillon qu’elle portait toujours, elle le mit dans tes mains, fixant sur toi, avec angoisse, ses yeux déjà à moitié fermés par la mort ?

Oui, je m’en souviens. Continue…

Te souviens-tu enfin que, quand ta mère mourut et que tu t’évanouis, le médaillon a disparu, et que celle qu’on accusa du vol…

Elle !… C’est elle ?… Jeanne, ma nourrice ! ma pauvre Jeanne !

Jeanne, c’est la femme qui est mourante tout près d’ici dans une misérable mansarde ; Jeanne, c’est celle qui, dans le triste baiser que je t’apporte, demande ton pardon.

Jeanne !… ma seconde mère !… celle qui pendant vingt-cinq ans a été pour moi une véritable mère ! Mais pourquoi de pardonner ? Pourquoi de transiger avec le mal ? Ne pas pardonner, ce n’est pas transiger ; la pauvre vieille n’a pas besoin de mon pardon. Elle… elle être capable ?… Impossible !

Pas si impossible. Quand la femme de chambre qui gardait les bijoux de ta mère fit part à la police de la perte du magnifique médaillon en brillants et qu’on fit les premières recherches, Jeanne jura ne pas l’avoir ; malgré cela, on arriva à savoir que c’était elle qui l’avait arraché de tes mains au moment de t’évanouir, et deux jours après, on la surprit au moment même où elle cachait le médaillon derrière un vase de porcelaine. Elle fut mise en prison, jugée, condamnée comme voleuse, et grâce à tes influentes recommandations, elle put recouvrer la liberté à défaut de son honneur perdu.

Eh bien ! je dis que malgré que Jeanne ait été accusée, qu’elle ait été en prison et même condamnée, elle est innocente, et que la justice humaine s’est trompée !

Les apparences…

Trompent bien souvent.

Et alors, comment expliquer ?…

Cela donnera lieu à une explication ; ici il y a quelque mystère que nous ne comprenons pas.

Le voilà cherchant des mystères et des explications surnaturelles, pour un fait qui, selon ma manière de voir, trouve son explication très simple et très naturelle dans la faiblesse humaine.

Moi, je sais que ma pauvre nourrice était de commettre une action aussi basse. Moi-même je l’aurais défendue, si je n’en avais été empêché par la maladie que j’ai faite au moment de la mort de ma mère ; une fois mise en liberté, la pauvre femme est disparue et elle m’a fait verser de véritables larmes de douleur. Dieu sait bien comme je la cherchais partout et comment je désirais qu’elle retournât auprès de moi… Mais, l’ingrate, pourquoi n’est-elle pas venue ? Non, Jeanne, ma bonne Jeanne, tu ne mourras pas sans que je le rende ton dernier baiser d’adieu. La voiture… tout de suite, tout de suite. Je vais l’amener chez moi… à présent même… N’est-ce pas, Angèla, que je dois l’amener ici ? N’est-ce pas, Mathilde ?

En tout cas, c’est une œuvre de charité.

C’est une réparation très juste.

Il est vraiment bon… mais si crédule ! Maintenant il va croire comme article de foi tout ce que cette pauvre vieille va lui raconter, et, s’il le faut, il l’aidera lui-même à inventer quelque extravagante histoire. Croyez, chère amie, qu’il faut que nous fassions des recherches dans cette bibliothèque à la façon de celles que firent le prêtre et le barbier dans celle du chevalier errant.

Ah ! si je pouvais…

Allons, en route ; tu viens avec moi pour m’aider à l’amener .

Comme tu voudras.

Mais tu crois qu’elle pourra venir ?

La pauvre femme se meurt de consomption et elle peut rendre le dernier soupir là-bas dans sa mansarde, comme dans ta voiture, ou même au moment d’entrer ici, où elle se croira dans un palais enchanté. Il est possible que la joie la ranime et qu’elle puisse vivre quelques instants de plus.

C’est bien, allons là-bas. Au revoir, Angèla, au revoir, Mathilde.

À bientôt… et après… tu iras voir la duchesse ?

Oui, ma fille, j’irai plus tard la voir. Toi, tu peux attendre, et la pauvre vieille non ; pourtant, c’est elle la première.

Et en mariant ma fille, vous croyez, docteur, qu’il n’y a aucun danger pour elle ?

Eh bien ! madame, les dangers du mariage, qui ne sont pas petits.

Aujourd’hui même il parlera à la duchesse ! Il me l’a promis et il est très sérieux ; car il accomplit toujours ce qu’il promet. Mais il est certain qu’il lui parlera, et mon père si bien ! Comme véritable savant. Je suis sûre qu’il la convaincra. Si un homme comme lui ne savait pas faire comprendre à cette dame que je dois me marier avec Édouard, de quoi pourrait lui servir d’avoir tant étudié ? Pourquoi avoir alors tant de livres en langue italienne, allemande et même grecque ? Science plus inutile ! Mais il n’y a rien à craindre, il fera de la duchesse ce qu’il voudra. Et, après tout, le monde dit qu’elle est une sainte ! Comment ne le serait-elle pas, si elle est la mère d’Édouard ? Une sainte ! tout le monde le dit. Mais si, étant une sainte, elle ne me laissait pas marier avec Édouard, quelle espèce de sainteté serait-ce ? À quoi cela pourrait-il lui servir ? Mais non, ce sont des bêtises, nous nous marierons ; je dis que nous nous marierons. Cela a l’air d’être invraisemblable, et paraît un rêve ! non, mon Dieu, si c’est un rêve, que je ne me réveille jamais, je vous en prie. Mais ce n’est pas un songe. Cette chambre est le cabinet de travail de mon père. Ces livres sont les siens : Newton, Platon, Hegel, Humboldt, Shakespeare, Lagrange, Kant, saint Thomas… Si c’était un rêve, il est bien clair que je ne me souviendrais d’aucun de ces noms, que sais-je, de ces savants illustres ? Quand je dis que ce n’est pas un songe ; là dehors la pluie qui tombe, tombe toujours… Comme c’est gaie que la pluie ! On dirait que l’air se transforme en petites colonnes de cristal. Eh ! voilà que je me vois là-bas dans la glace. Je suis moi-même, je me reconnais bien. Moi, avec ma figure ovale, qu’Édouard dit être d’un ovale si parfait !… Voyez donc quel goût il a ! Et avec mes yeux bruns, qu’Édouard trouve beaux. Vraiment pour mentir en disant des choses agréables, il n’y a pas un autre comme lui. La vérité, c’est que dans ce moment, avec la gaieté que je ressens et la chaleur de la cheminée, mes yeux brillent d’une manière… Je voudrais être très jolie… plus jolie encore pour lui… pour lui qui ne vient pas… Quelle manière de se faire attendre ! Maintenant que je désire qu’il vienne, il ne vient pas… Vous allez voir qu’il ne va pas venir. Ah ! les hommes sont très égoïstes et très méchants !

Édouard !… Édouard !

Ma chère Mathilde !

Voilà une heure pour venir me voir !

Je viens toujours à la même heure.

Il est trois heures.

Est-ce possible ! Non, ma chérie, il est deux heures moins un quart.

Trois heures.

Deux heures moins un quart. convaincue ? et là aussi la même heure.

C’est bien, très bien : tu as raison. Quel amant si galant qui me marchande les minutes ! jamais il ne lui semble d’assez bonne heure pour venir et trop tard pour se séparer de la personne qu’il aime ; quel amant qui soumet les battements de son cœur au volant d’un chronomètre.

Mathilde !

Va-t’en… il n’est pas encore deux heures… il manque quinze minutes… Tu t’en vas sur les boulevards, tu fais un tour regardant le monde, et à deux heures précises tu retournes.

Mathilde !…

Oui, c’est à cette heure-là que tu as l’habitude de venir ! Il ne manquerait plus que ça ! Que dirait l’Observatoire astronomique si tu étais en avance ?

Je te demande de me pardonner… j’ai mal fait.

Non, celle qui a mal fait, c’est moi. Le désir me faisait avancer les heures… et toi, pour me punir, tu m’as mis un chronomètre sous les yeux. Quel amant si poétique !

Je confesse ma faute, je m’en repens et je te demande mille fois pardon.

Oui, tu le confesses ? Cela vaut mieux.

Je venais si content, et avec l’âme tellement gaie, que je n’ai pas su ce que je disais, ni à présent même je ne sais ce que je dis.

Moi aussi j’ai été injuste en te grondant, Édouard, mais j’étais si gaie, si gaie… je désirais tant que tu vinsses, que les instants me semblaient des siècles.

Tu dois savoir, cher amour…

J’ai à l’apprendre une grande nouvelle.

Qu’à la fin nous sommes heureux.

Je le crois bien ; heureux pour toute la vie !

Si invraisemblable que cela paraît !

Parce que mon père a promis aujourd’hui même ; comprends-tu ?… Mais tu ne m’écoutes pas !

Parce que ma mère…

Ta mère ! Quoi ?…

Elle viendra dans une demi-heure pour parler de notre mariage !

Elle ?… La duchesse ?

Madame la duchesse d’Almonte aura l’honneur de demander à Monsieur et Madame d’Avendano, cette petite main pour son fils Édouard ; et bien que le petit Édouard l’ait prise depuis longtemps déjà et serrée contre son cœur, et il ne serait pas facile qu’il la lâchât quand bien même on ne la lui donnerait pas.

Elle… elle va venir ?… Le monde avait raison de dire. Si cette femme est une sainte !

Cette femme est ma mère ; elle m’aime avec tout son cœur, et ce matin je l’ai embrassée en pleurant, et elle a consenti à ma demande. Elle tient beaucoup aux faits glorieux de ses ancêtres ; elle a un culte fanatique pour l’honneur, et préférerait mieux me voir mourir que d’épouser une personne qui ne porterait un nom honorable ; mais elle estime pour sa valeur et ses gloires scientifiques, qu’elles aussi sont de gloires ; son…

C’est bien, c’est bien, assez d’histoire. De tout ça, on déduit qu’elle viendra aujourd’hui même, que nous nous marierons très vite, et que nous serons heureux, n’est-ce pas vrai ? Eh bien ! voilà ce qu’il faut, c’est-à-dire ce qu’il me faut à moi ; je ne sais pas si à toi…

Petite ingrate, tu doutes de moi ?

Je n’en doute pas ; mais, vraiment, c’est une grande chose que ta mère ait consenti, car sinon… tu m’aimes beaucoup, je le sais bien…, mais toi…, on doit respecter une mère, et si elle l’avait dit que non, toi, comme un bon fils que tu es, n’est-ce pas Édouard ? tu ne l’aurais pas contrariée ; et le regrettant beaucoup, tu aurais laissé ta pauvre Mathilde, qui l’aime tant… Ne l’écoute pas, ingrat, que personne ne le sache, car je l’aime tant… sans toi… regarde si je suis folle ! je serais morte de peine.

Ma bien-aimée !

Pourtant, tu vois bien si je dois de la reconnaissance à ta mère, parce que ce n’est pas à toi, mais à elle à qui je dois mon honneur.

Que tu es cruelle ! Sais-tu ce que j’aurais fait devant les obstacles, le sais-tu ?

Oui, consentir à me laisser.

Ça, jamais, pour rien ni pour personne.

Jure-le-moi.

Je te le jure par ce qu’il y a de plus sacré.

Quel bonheur !

Quelle félicité !

Quel groupe si sombre ! Pourquoi ce nuage si noir vient-il ternir l’azur de notre ciel ?

C’est Jeanne, la nourrice de mon père ; tu verras quel roman, après je te le raconterai.

Doucement, Jeanne, doucement.

Quelle est cette demoiselle ?

Mathilde, ma fille. Approche-toi, Mathilde.

Quelle est belle ! Elle m’a l’air d’un ange ! Qu’au moment de fermer mes yeux pour toujours, j’aie à mon côté un être comme vous, et ça sera la preuve que je me trouve dans le ciel.

Un pas de plus.

Un effort encore, le dernier.

Je voudrais l’embrasser. Non, votre main brûle et mon haleine glace…, je ne vous embrasserai pas…, mon baiser serait celui de la mort. Je vous embrasserai avec la pensée, mais non avec les lèvres.

Allons-nous-en. La pauvre femme désire lui parler seule. À bientôt et courage ; toutes les peines sont déjà finies.

Celles de ce monde, oui.

Pauvre femme !

Viens, chère Mathilde.

Sont-ils déjà partis ?

Oui, ma chère Jeanne, nous sommes déjà seuls.

Enfin, enfin est arrivé ce moment si désiré. Tout arrive… mais tout passe. Écoute-moi, Lorenzo : la vie s’en va très vite, et avant il faut que je te dise un tas de choses. Premièrement que je suis innocente ; que je… n’ai pas pensé… que je n’ai pus voulu… que je…

Je le sais, Jeanne, je le sais.

Tu ne le sais pas. Tout est contre moi… tout.

Je t’en prie, ne te tourmentes pas ainsi ; oublie, repose-toi.

Oublier ! Oui, très vite j’oublierai. Reposer ! J’aurais tant de temps pour reposer qu’aujourd’hui je veux vivre… même avec les pleurs et avec la souffrance… Je veux emporter avec moi dans le tombeau de larmes, de baisers et de sanglots… pour remplir son silence et sa solitude avec quelque chose qui rappelle la vie . C’est pour cela que je voudrais te dire une chose… Mais comment sans l’avoir préparé d’avance ? comment le doute ne viendrait-il pas avant la révélation, et avant le doute le soupçon, et avant le soupçon le pressentiment, et avant le pressentiment ce je ne sais quoi, espèce d’ombre qui projette dans l’âme quelque chose de vague qui a l’air de venir de bien loin ? Tu ne me comprends pas, ni je ne sais pas m’expliquer ; il y a quarante ans que j’ai toujours la même idée ; tu dois comprendre pourtant comment je devrais bien expliquer ces choses.

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